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HOWE, JOSEPH, journaliste, homme politique et fonctionnaire, né le 13 décembre 1804 dans Northwest Arm, à Halifax, fils de John Howe et de Mary Edes, décédé le 1er juin 1873, à la résidence du gouverneur à Halifax.

C’est son père, le loyaliste John Howe, qui eut sur Joseph Howe l’influence la plus durable – son père qu’il décrivait ainsi : « Mon seul maître, mon compagnon de jeu et, pour ainsi dire, mon ami de tous les jours. » Ce père avait été, à l’époque de la révolution américaine, le seul de sa famille à prendre parti pour l’Angleterre et il avait une vénération presque mystique pour la mère patrie, vénération qu’il transmit à son fils. Ce fut l’une des deux caractéristiques qui, plus que toute autre, modelèrent la conduite du fils et déterminèrent l’évolution de sa carrière. L’autre caractéristique, une « inquiétude fébrile, continuelle », lui rendait insupportable une vie ordinaire et monotone. Il écrivait : « Si je pouvais vivre tranquillement et paisiblement comme mes voisins et, au bout de 50 ou 60 ans, descendre dans ma tombe et retourner en poussière, je serais heureux – très heureux. » Mais il ne devait pas en être ainsi.

Le manque d’argent l’avait empêché de poursuivre ses études. Howe fut donc en grande partie un autodidacte : il avait l’habitude de lire jusqu’à une heure avancée de la nuit « si, comme il disait, le livre est amusant et que le feu ne meurt pas » ; c’était un observateur pénétrant des événements dont il était témoin. « Je possède peu de livres, mais j’ai le monde devant moi – une bibliothèque à la portée de tous à laquelle ma pauvreté ne m’empêche pas d’accéder et dans laquelle, même le volume le plus médiocre et le plus plat offre quelque chose pour nous distraire, sinon pour nous instruire et nous rendre meilleurs. » Grâce à son père, qui était un Sandemanian, il s’était familiarisé avec la Bible ; il avait aussi une « connaissance des événements et des caractéristiques de l’époque coloniale et de l’histoire américaine ». En outre, il avait hérité de son père la force d’âme et la résistance physique qui devaient lui être d’une si grande utilité.

À 13 ans, Howe, aidait déjà son père dans ses fonctions de maître général des Postes et d’imprimeur du roi. Comme ces offices devaient être transmis à son demi-frère, John, fils, qui était plus âgé que lui, il dut chercher une autre situation. Au début de 1827, il prit une décision capitale et, en association avec James Spike, il acheta le Weekly Chronicle et commença à le faire paraître sous un nouveau nom, Acadian. Toutefois, moins d’un an après, en décembre 1827, Howe prit la relève de George R. Young* au Novascotian, dont il fit bientôt le journal le plus influent de la province.

Joseph Howe épousa Catherine Susan Ann McNab le 2 février 1828. De cette union naquirent, entre 1829 et 1848, dix enfants ; cinq seulement parvinrent à l’âge adulte, et aucun n’atteignit à la renommée du père. Les ennemis de Howe ont laissé entendre qu’il fut le père de nombreux enfants illégitimes, mais ces insinuations reposent beaucoup plus sur des rumeurs que sur des faits. Sa correspondance montre qu’il était très attaché à sa femme et que sa famille lui manquait beaucoup pendant les longues périodes où sa carrière politique le retenait loin de son foyer.

Si, comme l’a fait remarquer Daniel Cobb Harvey*, Minerve était sortie toute armée du cerveau de Jupiter, Howe n’était pas sorti aussi bien préparé des eaux de Northwest Arm. Et si sa carrière évolua dans le sens que l’on sait, ce fut en grande partie à cause du réveil intellectuel qui se produisit en Nouvelle-Écosse, réveil qu’il encouragea à son tour. Entre ses mains, le Novascotian devint un instrument d’éducation tant pour lui que pour ses lecteurs. Dans les premières années, il rédigea lui-même de 150 à 200 chroniques sur les débats de chacune des sessions de l’Assemblée. En 1834, il pouvait se vanter d’avoir écrit autant qu’il lui avait été possible de le faire et il ajoutait que, sans ses chroniques, les gens seraient « à peu près aussi incapables de juger de la conduite de leurs députés que si ces derniers s’étaient réunis sur la lune ».

À la fin de chaque session, il retournait avec plaisir aux livres, aux revues, aux brochures et aux journaux qui s’étaient accumulés sur son bureau, et les articles qu’il rédigea pour son journal témoignent de sa parfaite connaissance des affaires britanniques, européennes et nord-américaines. Comme il désirait toujours se rendre compte de tout par lui-même, il explora chaque coin et recoin de plusieurs grandes régions de sa province natale. À la suite de ses voyages, il publia les « Western Rambles », que l’on put lire dans le Novascotian du 24 juillet au 9 octobre 1828, et les « Eastern Rambles », qui parurent du 16 décembre 1829 au 4 août 1831. Dans ces articles, Howe insistait principalement sur la géographie des régions qu’il avait traversées et sur les particularités sociales de leurs habitants. À l’occasion, Howe publiait de ses poèmes ; quelques-uns se trouvent rassemblés dans le recueil Poems and essays qui parut un an après sa mort. Dans ses commentaires sur la poésie de Howe, le professeur J. A. Roy écrit : bien que « attiré par la poésie et l’expression poétique [...], l’auteur [cependant] n’avait pas l’oreille d’un poète ; il était un imitateur banal et ignorant des principes prosodiques les plus élémentaires ». Howe chercha aussi à « relever le niveau intellectuel du pays [...] et à poser les premiers jalons d’une littérature provinciale », en éditant Epitome of the laws of Nova Scotia, de Beamish Murdoch, puis The clockmaker et The historical and statistical account of Nova Scotia, de Thomas Chandler Haliburton*. Ces tentatives rendirent grand service à la province, mais ne firent qu’ajouter aux perpétuels embarras financiers de Howe.

Bien qu’il devînt avec les années un fervent de la politique, ce n’est pas d’abord par l’action politique directe que Howe voulut améliorer la société coloniale sous tous ses aspects. On a dit assez exactement de lui qu’il était, à cette époque, un tory modéré. Quel autre peuple, demandait-il le 17 janvier 1828, a « un gouvernement qui soit si peu envahissant, un gouvernement sous lequel il peut profiter d’une aussi raisonnable liberté ? » Il était pour « la Constitution, pour toute la Constitution et rien que pour la Constitution »

Même en 1830, lorsque survint l’affaire connue sous le nom de la « querelle du brandy » (brandy dispute) et que le conseil empêcha l’Assemblée de corriger une erreur dans les lois sur le revenu, ce qui provoqua le rejet de toute la loi concernant la répartition du budget [V. Collins], Howe ne changea pas d’opinion pour autant. Il pensait apparemment que si l’Assemblée s’opposait à une action révoltante, elle interviendrait également dans des causes moins graves. De plus, il considérait encore les partis politiques comme des factions travaillant à l’encontre de l’intérêt public et, pour sa part, il ne voulait appartenir qu’à un seul parti, « le parti de la Nouvelle-Écosse ». Il a fallu une autre série d’événements pour lui faire découvrir le réseau des forces qui étaient à l’œuvre dans la société de la Nouvelle-Écosse et constater que l’action politique des véritables détenteurs du pouvoir n’était pas désintéressée.

En 1832 et en 1833, les problèmes bancaires et monétaires de la Nouvelle-Écosse mirent en évidence la faiblesse de l’Assemblée et la puissance du conseil. Les cinq conseillers qui étaient en même temps directeurs de la Halifax Banking Company retardèrent tout d’abord l’établissement d’une deuxième banque et, quand cette dernière fut fondée, ils en limitèrent les pouvoirs. Les manipulations auxquelles se livrèrent les deux banques amenèrent rapidement une dépréciation de la monnaie, et les membres de l’Assemblée, comme une bande de marionnettes dirigées par le conseil, n’exigèrent pas les mesures qui auraient rétabli le cours de la monnaie sur des bases saines. En 1834, Howe s’en prit à l’Assemblée qui semblait vouloir négocier avec le gouvernement britannique au sujet de la commutation des redevances sur les terres si la province prenait à charge les traitements des fonctionnaires du gouvernement. Howe insistait pour que la commutation des redevances sur les terres se fasse sans condition ; la Nouvelle-Écosse saurait traiter ses fonctionnaires avec justice sans avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

En 1835, Howe se fit encore plus combatif et osa publier un article dans lequel il prétendait que depuis 30 ans la magistrature et la police de Halifax avaient « par toutes sortes d’artifices pris dans la bourse des gens en exactions abusives, en amendes, etc., etc., une somme qui dépasserait £30 000 ». Bien qu’il eût sans aucun doute enfreint la loi alors en vigueur sur la diffamation criminelle, Howe plaida lui-même sa cause devant un jury, fut acquitté, puis proclama : « La presse de la Nouvelle-Écosse est libre. » C’était la première fois qu’il faisait appel à ses talents oratoires bien supérieurs à ceux de ses rivaux de la Nouvelle-Écosse et même, à bien des égards, selon le professeur Keith Thomas, à ceux de George Brown et John A. Macdonald* : « il était passé maître dans l’art de présenter des faits précis ; grâce à des transitions souples et heureuses il savait apporter la dernière touche à la construction de son exposé ; son étonnante facilité d’adaptation lui permettait même de convaincre des auditoires bien plus nombreux et bien plus variés que ceux que ses adversaires pouvaient gagner à leur cause ; la puissance de son débit verbal venait renforcer sa faculté de persuasion et en augmenter encore la portée ».

Ce fut donc un Joseph Howe complètement transformé qui, en 1834 et en 1835, écrivit sur l’état de la province et sur l’avenir de Halifax. Comme toujours, il fit un portrait idyllique du robuste paysan qui s’était assuré une bonne existence en défrichant, à la sœur de son front, le sol inculte. Il proclamait, en guise d’avertissement, qu’en Nouvelle-Écosse il n’y avait pas de place pour les « marchands, les artisans et les fermiers qui jouent les gentlemen », mais que, malheureusement, les traitements élevés des fonctionnaires incitaient les classes laborieuses de Halifax à tenter de mener le même train de vie et que chaque village renfermait « un petit noyau de commerçants, d’avocats et de fonctionnaires qui propageaient les folies mondaines de la capitale dans le reste du pays ». Howe attirait l’attention de la population sur la composition boiteuse du conseil, sur la phalange de fonctionnaires qui accaparaient une si grande partie des revenus qu’ils étaient devenus « en réalité nos maîtres », et sur l’Assemblée, dans laquelle les avocats dirigeaient une majorité opportuniste, puis il demandait au peuple d’adopter le seul vrai remède, à savoir : l’élection d’une « Assemblée dévouée au bien public », grâce à laquelle « la conscience du pays [...] parviendrait à balayer la pourriture du royaume de Danemark ».

Thomas Chandler Haliburton conseilla à Howe de ne pas se présenter comme candidat à l’Assemblée car, lui dit-il, le Novascotian « qui présente toujours un seul point de vue sera considéré après votre élection [...] rien moins qu’un journal de parti ». Mais Howe pensait que l’Assemblée serait « une école admirable » pour sa propre formation et il ajoutait : « Étant l’obligé de milliers de gens [...] je ne dois pas craindre de consacrer mon temps et mes forces à payer cette dette. » Il se présenta donc et fut élu dans le comté de Halifax à l’élection générale de 1836. Le programme qu’il présentait aux électeurs était simple : « Tout ce que nous demandons, c’est ce qui existe en Angleterre : un système dans lequel le gouvernement sera responsable devant le peuple. »

Mais Howe n’avait pas pour autant toutes les caractéristiques d’un réformateur colonial. En effet, lorsqu’en 1837 il proposa à l’Assemblée ses 12 résolutions, au lieu de demander un Conseil exécutif responsable, comme l’avait fait Robert Baldwin* dans le Haut-Canada, il recommanda simplement un Conseil législatif électif. Il pensait apparemment qu’une réplique exacte des institutions britanniques ne convenait pas à une petite colonie comme la Nouvelle-Écosse et que deux chambres élues parviendraient à tenir en échec les conseillers du gouverneur et la bureaucratie de la province. Pourtant, lorsque lord Durham [Lambton*] fit des recommandations contraires dans son rapport, Howe accepta ses conclusions sans réserve. Bien plus, pour répondre aux objections qu’aurait formulées le ministre des Colonies, lord John Russell, Howe lui adressa une série de lettres au cours du mois de septembre 1839, lettres que Chester Martin* décrit comme étant le pendant colonial du Rapport Durham. Howe fit savoir à Russell que la meilleure solution à apporter aux problèmes coloniaux était celle qu’indiquait Durham : « On doit ordonner aux gouverneurs des colonies d’assumer leurs fonctions avec l’aide de ceux qui [...] ont l’appui d’une majorité de députés. »

Dans ses relations avec les partis politiques, Howe avait encore du mal à jouer le rôle de réformateur colonial. Bien qu’il admît l’existence dans les colonies de certaines questions qui pouvaient « servir de pierres de touche à un parti », presque de la même façon qu’en Angleterre, il ne pouvait dissiper les craintes qu’il avait eues dans le passé de voir les partis devenir des factions égoïstes et il se méfiait également des partis fortement disciplinés qui restreignaient la liberté d’action de leurs membres. Néanmoins, ce fut en grande partie grâce à lui que les chambres qui furent élues en 1836 et en 1840 furent composées de majorités favorables aux principes de la réforme. Sa réussite suscita tellement d’antagonisme parmi les bureaucrates qu’il dut, le 14 mars 1840, se battre en duel avec John Halliburton, le fils du juge en chef. Halliburton le manqua et Howe tira un coup de pistolet en l’air.

La requête qui fut présentée à la couronne en 1840 pour demander le rappel du lieutenant-gouverneur Colin Campbell* a été l’action la plus osée à laquelle Howe ait pris part. Par suite de cette requête, le gouverneur général, Charles Poulett Thomson*, qui allait bientôt devenir lord Sydenham, se rendit à Halifax et, en octobre 1840, Howe entra au Conseil exécutif et forma une coalition avec le tory James William Johnston. Sydenham persuada Howe qu’il était de son devoir de l’aider à mettre fin à la discorde. Il se trompait toutefois lorsqu’il prétendait que Howe avait, « publiquement, dans son journal, fait amende honorable et renoncé à ses hérésies au sujet du gouvernement responsable ». Howe accepta pour le moment le fait que « le représentant de la reine ne [pouvait] transmettre ses responsabilités à personne d’autre », mais il pensait qu’il y avait peu de différence entre la conception qu’avait Sydenham d’un gouvernement responsable et l’idée que s’en faisaient les réformistes, puisque dans le projet du premier, le gouverneur devait avoir la confiance du public et l’appui de la population et qu’il eût été imprudent de ne pas tenir compte de l’avis d’un conseil qui avait à justifier les actes du gouverneur. Chester Martin a écrit que la conduite de Howe était logique pour quelqu’un qui « se méfiait des pures théories et s’en remettait [...] aux accommodements plus subtils que conseillaient la pratique et l’expérience ». C’est ainsi qu’au cours de l’élection, qui eut lieu vers la fin de 1840, Howe démontra que si la Nouvelle-Écosse devait servir de champ d’expérience aux autres colonies, elle ne devait pas se livrer trop rapidement à des réformes de structure, mais se contenter de progresser petit à petit. Il regrettait naturellement que des réformistes comme Herbert Huntington*, le Robert Baldwin de la Nouvelle-Écosse, eussent refusé d’appuyer la coalition qu’ils considéraient tout au plus comme une mesure provisoire et sans effet, qui retardait la formation d’un parti réformiste bien discipliné.

Pendant la période de la coalition, Howe fut nommé orateur (président) de la chambre, en 1841, et percepteur des contributions indirectes en 1842. Vers la fin de 1841, ayant décidé de se consacrer entièrement à la carrière politique, il vendit le Novascotian. Entre temps, la coalition connaissait des heures orageuses. Au début de 1843, Howe dit au lieutenant-gouverneur Falkland [Cary*] qu’il fallait autre chose « pour faire un gouvernement fort que neuf hommes discutant gentiment autour d’un table, s’affirmant réciproquement leur bonne foi, leurs idées communes et leurs sentiments amicaux ». Au cours de la session de 1843, en condamnant les subventions aux écoles confessionnelles, particulièrement à Acadia College, Howe envenima ses rapports avec Johnston qui était baptiste. Après que les tories eurent accédé au pouvoir en Angleterre, en septembre 1841, le gouverneur avait fait de plus en plus appel aux conseillers tories. Vers la fin de 1843, pendant l’absence de Howe et contre son avis, Falkland décréta la dissolution de l’Assemblée, sous prétexte d’échapper à un gouvernement de parti que selon lui les réformistes tentaient de lui imposer. Il obtint ce qu’il désirait, c’est-à-dire une majorité tory qui, bien que faible, n’en était pas moins une majorité. Puis, en décembre 1843, il remania entièrement son ministère en faveur des tories en faisant entrer Mather Byles Almon, le beau-frère de Johnston, au conseil pour bien montrer qu’il croyait au gouvernement de coalition plutôt qu’au gouvernement d’un parti. Howe et les deux autres conseillers réformistes démissionnèrent sur-le-champ.

Jusqu’à l’élection du mois d’août 1847, Howe consacra toutes ses forces à annuler les effets de la coalition et à renouveler le parti réformiste. Du mois de mai 1844 au mois d’avril 1846, il fut rédacteur en chef du Novascotian et du Morning Chronicle et « il devint le centre de ralliement de tout le parti ». Les lecteurs pouvaient dire de nouveau : « Eh bien ! Howe est revenu parmi nous. Pas monsieur l’orateur Howe, ni l’honorable monsieur Howe, mais Joe Howe [...] qui nous fait beaucoup rire, mais qui nous fait réfléchir encore plus, même lorsque nous sommes en train de rire. » Howe exposa les problèmes plus clairement qu’il ne l’avait jamais fait et l’élection du 5 août 1847 prit, autant que faire se peut dans un pays de traditions parlementaires britanniques, l’allure d’un référendum sur l’unique question du gouvernement responsable. Les réformistes n’eurent qu’une majorité de sept sièges, mais leur victoire était solide car tous les membres de la nouvelle Assemblée étaient des partisans convaincus. Il n’y eut plus qu’à procéder au vote en chambre pour battre les tories, ce qui fut fait le 26 janvier 1848 et un gouvernement réformiste prit les rênes du pouvoir quelques jours plus tard. La Nouvelle-Écosse était la première colonie à parvenir au gouvernement responsable et Howe se vantait qu’on y était arrivé sans « porter un coup et sans casser une vitre ». En vérité, il aurait dû se montrer moins suffisant car les événements extérieurs, comme les rébellions dans les deux Canadas, avaient contribué énormément à cet aboutissement.

Bien que Howe eût été l’artisan de la victoire, ce fut James Boyle Uniacke* qui prit la tête du nouveau gouvernement. On faisait ainsi payer à Howe les excès de sa conduite. Comme il était incapable de supporter très longtemps les débordements de la critique et les insultes, il avait réagi violemment, parce qu’en coulisse Falkland était de connivence avec les publicistes tories. Il faut dire que les satires et les railleries de Howe à l’adresse du gouverneur – il l’avait surnommé le « gentilhomme de la chambre à coucher » – non seulement horrifiaient les tories de la colonie mais portaient atteinte à sa réputation d’homme Modéré en Angleterre. Toutefois Chester Martin va beaucoup plus loin lorsqu’il prétend que ces luttes barbares « empoisonnèrent les plus précieux souvenirs [de Howe], le rendirent grossier et entachèrent son nom ; lui firent peut-être perdre l’occasion de diriger, en 1848, le premier gouvernement responsable en territoires d’outre-mer et qu’en fin de compte cela contribua beaucoup à le faire connaître comme un homme qui manquait de retenue, ce qui l’empêcha d’accéder à la carrière qu’il convoitait hors de sa province natale ». En réalité Howe n’avait perdu que le titre de premier ministre, car aux yeux de plusieurs, il assumait de fait la direction du ministère. Bien plus, étant donné l’amitié qui le liait à sir John Harvey*, certains prétendirent qu’il dirigeait non seulement le gouvernement mais également le gouverneur.

En sa qualité de secrétaire de la province, Howe participait activement à l’adaptation des institutions de la province à la responsabilité ministérielle. Mais, dès mars 1850, il était surtout préoccupé par le projet de construction d’une ligne de chemin de fer de Halifax à Windsor, N.-É. « Le premier devoir d’un gouvernement, disait-il, est d’être à l’avant-garde dans toute noble entreprise ; il doit prévoir et promouvoir, comme c’est sa mission, le développement social, politique et industriel. » En novembre, il se rendit en Angleterre pour connaître les conditions auxquelles la Nouvelle-Écosse pourrait emprunter des capitaux pour la construction du chemin de fer. Puis, guidé par une de ses « inspirations », il transforma une mission purement financière en un projet d’expansion de l’Empire. Ce nouveau projet comprenait la mise sur pied, grâce aux capitaux de l’Empire, de travaux publics d’importance vitale, l’aménagement de terres de la couronne en vue de la colonisation et l’encouragement à l’émigration des pauvres de Grande-Bretagne en leur faisant accorder le passage à bon compte. Après avoir d’abord refusé son projet, le ministre des Colonies permit par la suite à Howe « d’affronter le peuple d’Angleterre » et le discours que Howe prononça, le 14 janvier 1851, à Southampton, donna lieu à de nombreux commentaires favorables dans la presse britannique.

En mars, il semblait avoir obtenu des garanties du gouvernement britannique pour la construction de lignes allant de Halifax à Québec et à Portland, Maine. À son retour, il fit une tournée de la province et tenta par ses discours de faire connaître aux populations de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et du Canada les avantages de ce projet conjoint. Il leur assura que, en sa qualité de chef politique, il refusait de s’asseoir pompeusement dans un fauteuil doré en profitant simplement de son traitement : « Ceux qui veulent gouverner ne devraient craindre ni de rester en selle tout le jour, ni de travailler toute la nuit à la lueur de la lampe. » Il se faisait particulièrement éloquent quand il abordait les effets salutaires de son projet : « Aidez-moi dans cette belle œuvre et les capitaux anglais envahiront l’Amérique du Nord [...] ; aidez-moi dans cette belle œuvre, pour diminuer les pauvres en Grande-Bretagne [...] ; aidez-moi dans cette belle œuvre et [...] l’Amérique du Nord parviendra au rang de puissance de deuxième ou de troisième importance avec toutes les structures internes et tous les attributs d’une nation. »

À la fin de l’année, ce fut le choc. Le ministre des Colonies nia qu’il eût jamais eu l’intention d’offrir des garanties pour la ligne de Portland et le projet grandiose de Howe se trouva réduit à néant. À l’époque, Howe prit sur lui toute la responsabilité du malentendu mais, plus tard, il attribua son échec aux sinistres influences que subissait le gouvernement britannique. Howe était maintenant décidé à ce que la Nouvelle-Écosse construisît son propre réseau de chemins de fer, dans le cadre des travaux publics. Vers la fin de 1852, il conclut avec la maison Baring Brothers des ententes pour obtenir les fonds nécessaires à des conditions avantageuses. Il dut pourtant accéder à la requête de l’opposition qui demandait d’accorder la priorité à l’entreprise privée. En 1854, l’entreprise privée n’ayant donné aucune réponse, il put finalement faire accepter la législation sur les chemins de fer dans les termes qu’il désirait. Peu de temps après il démissionnait de son poste de secrétaire de la province pour devenir commissaire principal d’une commission bipartite sur les chemins de fer. On a souvent dit qu’il était moins doué pour le calcul que pour la rhétorique, mais il ne connut jamais de difficulté dans les finances de chemins de fer et, sous sa direction, il n’y eut ni scandale ni négligence dans la construction des lignes.

En plus de sa fonction à la commission des chemins de fer, Howe se trouva en 1855 fort occupé par la guerre de Crimée. À cause de ses sentiments envers la Grande-Bretagne, il se rangea sans hésitation du côte anglais. Il alla même plus loin et, au cours des mois de mars et d’avril 1855, il partit en mission de « recrutement » aux États-Unis. Selon lui, il faisait simplement part, à ceux qui offraient leurs services comme volontaires, des conditions d’admission dans l’armée, et il n’enfreignait pas les lois américaines sur la neutralité. Mais il reconnaissait que, si on lui avait donné l’ordre de violer les lois de n’importe quel état étranger, dans le but d’aider « les braves gars en Crimée [il aurait] obéi sans hésiter un seul instant » et on a des preuves permettant de penser qu’il commit effectivement de telles violations même sans instruction expresse de ses supérieurs.

Son aventure aux États-Unis eut des conséquences imprévues. À son retour, il ne lui restait plus que 18 jours pour faire campagne en vue de l’élection générale du 22 mai et il fut personnellement battu par le docteur Charles Tupper*, dans le comté de Cumberland. Cet événement eut une conséquence indirecte plus importante : le faire entrer en conflit avec les Irlandais et les autres catholiques de la Nouvelle-Écosse. Il avait remarqué que certains prêtres irlandais se réjouissaient dans le journal qu’ils venaient de fonder, le Halifax Catholic, des revers britanniques en Crimée. À quelque temps de là, le président de la Charitable Irish Society avait rencontré des volontaires irlandais des États-Unis à leur arrivée à Halifax et les avait persuadés de ne pas s’engager pour combattre en Crimée ; il fit également connaître au public, dans un journal de New York, les activités de Howe, le forçant à quitter les États-Unis de crainte d’y être arrêté. Finalement, en mai 1856, des terrassiers irlandais qui travaillaient à la construction du chemin de fer de Windsor et qui étaient assaillis de moqueries au sujet de leurs convictions religieuses, infligèrent une raclée impitoyable à leurs tourmenteurs protestants à Gourley’s Shanty. Sur le moment, Howe parvint à se contenir. Mais lorsque, en décembre 1856, les présumés coupables furent relâchés et que le Halifax Catholic avertit les protestants de ne plus ridiculiser les catholiques – particulièrement les Irlandais « au sang vif » – au sujet de leurs convictions, Howe se laissa entraîner jusqu’à dire que les protestants avaient le droit de se moquer de toutes les doctrines qu’ils trouvaient absurdes.

La controverse qui prit alors naissance fit que le parti libéral s’aliéna complètement tous les catholiques : Irlandais, Écossais et Acadiens. À la réunion de l’Assemblée, en février 1856, tous les libéraux catholiques et deux libéraux protestants venant de comtés catholiques désertèrent leur parti et amenèrent ainsi les conservateurs au pouvoir. Howe démissionna de son poste à la commission des chemins de fer et pensa un moment à prendre la tête d’une alliance protestante, mais il se ravisa bientôt. Lui qui avait été l’un des premiers à demander l’égalité complète pour les catholiques considérait cet épisode comme l’un des plus regrettables de sa vie. Il ajoutait pourtant : les catholiques « m’ont laissé bêtement et sans raison, et comme Bo-peep dans le conte, je les laisse faire car un jour, comme autant de brebis égarées, ils rentreront d’eux-mêmes au bercail ».

Il y eut une forte ingérence religieuse dans l’élection générale du 12 mai 1859 ; les libéraux traitèrent leurs adversaires de suppôts de Rome et de Johnston, et ces derniers à leur tour crièrent à l’ostracisme. Bien que les libéraux eussent remporté la victoire par trois sièges, six de leurs membres virent leur élection contestée parce qu’ils détenaient des emplois rétribués par la couronne. Néanmoins, l’Assemblée battit les conservateurs au cours d’un vote en février 1860 et Howe, qui avait été réélu dans Cumberland, devint secrétaire de la province dans le gouvernement de William Young*. Finalement, des comités de l’Assemblée validèrent les élections de tous les députés libéraux. L’issue de « l’élection contestée de 1859 » ne fit qu’envenimer une situation politique déjà tendue. Depuis le mois de janvier 1855, des journaux comme l’Acadian Recorder se demandaient s’il existait « une raison valable permettant aux députés de la Nouvelle-Écosse de former deux partis, organisés systématiquement en vue de se détruire mutuellement dans l’enceinte de [la] législature ». Dans les quelques années qui suivirent les choses empirèrent et lorsque Young fut nommé juge en chef et que Howe prit la tête du gouvernement au mois d’août 1860, il hérita d’une situation bien difficile.

Le ministère de Howe eut à mener une lutte continuelle pour préserver sa majorité précaire des attaques incessantes de Charles Tupper. À maintes reprises, il dit à ce dernier qu’il n’exercerait « jamais autant d’influence qu’il le voulait tant qu’il n’aurait pas appris à faire preuve de plus de [...] charité chrétienne dans ses rapports avec autrui ». En 1862, Howe fut sur le point d’obtenir un accord au sujet d’un chemin de fer intercolonial, mais les difficultés politiques que connaissait alors le Canada empêchèrent le projet d’aboutir. Dans l’ensemble cependant, il ne s’occupait que de choses peu importantes et routinières. Se fondant sur quelques extraits de son journal ou de sa correspondance, J. A. Roy affirme que, durant cette période, Howe était complètement désespéré et avait perdu ses illusions, mais ce n’était pas là son état habituel. Néanmoins, il accueillit avec plaisir sa nomination, en décembre 1862, au poste de commissaire impérial de la pêche, aux termes du traité de 1854 sur la réciprocité, bien que ces fonctions lui donnassent peu d’occasions d’exercer ses talents. C’est donc presque contre sa volonté qu’il se porta candidat à l’élection générale de 1863 dans laquelle le parti libéral, fatigué et privé de chef, connut une écrasante défaite ; Howe lui-même fut battu dans le comté de Lunenburg.

Le fait que Howe ait accepté des fonctions du gouvernement impérial marquait le point culminant des efforts qu’il déployait depuis le mois de mars 1855, alors qu’il avait demandé au ministre des Colonies, lord John Russell, de lui donner un poste de sous-secrétaire dans son département. Cette aspiration cadrait bien avec le projet d’organisation de l’Empire qu’il avait tout d’abord préconisé dans sa deuxième série de lettres à lord John Russell au cours de l’automne de 1846 et qu’il avait présenté à la législature en février 1854. Son projet prévoyait l’entrée de coloniaux à la chambre des Communes britannique et la participation des plus éminents d’entre eux au gouvernement de l’Empire. « Quelle distinction a-t-on jamais accordée à l’Amérique britannique ? A-t-elle jamais fourni un gouverneur dans une des immenses possessions de la couronne, un secrétaire d’État ou même un sous-secrétaire d’État ? [...] Combien de temps doit encore durer pareille tutelle ? Pas longtemps. Si les hommes d’État britanniques ne prennent pas cette affaire en main, nous nous en occuperons sans tarder. »

Lorsqu’en novembre 1858 parurent les deux volumes de ses discours et de sa correspondance (édition qu’on a appelée [William] Annand*), il en envoya des exemplaires à plusieurs Britanniques influents comme preuve de sa compétence d’occuper de hauts postes dans la fonction publique. Selon J. A. Roy, la requête de Howe fut « une des plus humiliantes et des plus dégradantes suppliques que l’on ait enregistrées à Downing Street », mais les 15 lettres écrites par Howe au cours d’une période de six ans, pendant laquelle le ministère des Colonies changea souvent de mains, constituent difficilement une campagne bien orchestrée en vue de se mettre en valeur. Il est certain que l’ambition personnelle n’était pas le seul motif de ses requêtes. Selon lui, le gouvernement responsable n’avait accordé aux coloniaux qu’une partie des droits dont profitaient les Britanniques, or il fallait que l’Empire soit organisé pour accorder ces droits à tous. Servir l’Empire, et de préférence à Londres, même s’il le fallait servir dans une région aussi éloignée et aussi primitive que la Colombie-Britannique, était aux yeux de Howe la plus noble mission qui se puisse concevoir.

On ne peut séparer les idées de Howe sur l’organisation de l’Empire de son attitude concernant l’union intercoloniale. Howe a souvent été accusé d’être illogique en s’opposant à l’union qu’il avait prétendument réclamée pendant si longtemps. Toutefois, les documents montrent qu’à partir de 1838 il n’avait cessé d’affirmer qu’une des conditions préalables à l’union était l’amélioration des communications et particulièrement la construction d’un chemin de fer intercolonial. Une fois, au cours d’une rencontre avec des amis à Halifax, le 13 août 1864, il exprima une opinion différente sur ce sujet, mais comme il le disait lui-même par la suite : « Qui a pu penser qu’un homme public pouvait être lié par des propos tenus en une pareille occasion ? »

Howe refusa l’invitation de Tupper de faire partie de la délégation de la Nouvelle-Écosse à la conférence de Charlottetown en septembre 1864. On a raconté qu’il refusa « de jouer un rôle de second violon auprès de ce maudit Tupper » ; en vérité, il avait reçu des ordres de Russell de terminer le plus vite possible son travail de commissaire impérial de la pêche et il n’avait pas l’autorisation d’accepter l’invitation de Tupper.

La légende veut que ce soit Howe qui ait soulevé l’opinion publique en Nouvelle-Écosse contre les Résolutions de Québec. Mais, dès le mois de novembre 1864, le gouverneur de la province, se rendant compte que la classe dirigeante était en grande partie opposée au projet, doutait que les Résolutions puissent jamais être acceptées. Sa situation de fonctionnaire empêchait Howe de prendre part au débat sur la confédération, autrement qu’en publiant, sous le couvert de l’anonymat, ses « Botheration Letters », dans le Morning Chronicle, du 11 janvier au 2 mars 1865. On a dit que les opinions exprimées dans ces lettres trouvaient des partisans un peu partout, mais peu de gens savaient qui en était l’auteur et ces lettres ne servirent, dans la masse de littérature du même cru, qu’à renforcer des opinions déjà faites. Jusqu’en mars 1866, Howe ne prit aucune part aux discussions que soulevait le projet de la confédération en Nouvelle-Écosse. Puis, quand Tupper décida d’utiliser la crainte qu’inspiraient les Féniens pour faire accepter par la législature une résolution en faveur de l’union, Howe se vit forcé de prendre une décision. Devait-il accepter le poste d’éditorialiste au journal l’Albion de New York et une confortable aisance ou, maintenant que le travail de la commission sur la pêche était terminé, rester dans sa province pour aider « la pauvre vieille Nouvelle-Écosse – que Dieu lui vienne en aide – assaillie par des ennemis à l’intérieur et par des maraudeurs à l’extérieur » ? Pourquoi choisit-il la seconde solution ? Il craignait d’abord que la réalisation de l’union ne portât un coup mortel à son projet d’organisation de l’Empire. Venaient ensuite des raisons d’ordre pratique : il fallait bâtir des chemins de fer, établir des liens entre les populations et procéder à des échanges commerciaux avant de réaliser l’union et d’en faire une réussite ; les Résolutions de Québec, nées de la situation canadienne, conduiraient la Nouvelle-Écosse à la perte de son indépendance et à sa ruine économique. À l’appui de ses dires, Howe apporta des preuves précises mais il employa trop d’arguments, parfois bons, parfois mauvais et quelquefois assez neutres. Pourtant sa prédiction voulant que sous le nouveau régime, l’augmentation des tarifs fût ruineuse pour la Nouvelle-Écosse ne se révéla que trop vraie et, quand il prophétisait qu’il faudrait allier à « la sagesse de Salomon, la force et les connaissances stratégiques de Frédéric le Grand » pour réunir en une « nouvelle nationalité » les différentes populations de la fédération que l’on proposait, il ne se trompait pas beaucoup. Toutefois, ce qui, plus que toute autre chose, amena Howe à se jeter de nouveau dans la politique active, fut la décision de Tupper de ne pas consulter la population au sujet de l’union. Comme l’a fait remarquer son ami et admirateur, George Johnson*, « l’opposition de M. Howe à l’union des provinces trouvait sa source dans une passion ferme et inébranlable pour le droit du peuple ».

Howe ne put empêcher l’adoption de la résolution de Tupper par la législature de la Nouvelle-Écosse, en avril 1866. Cet événement provoqua chez lui une activité fébrile qui dura deux ans. Il partit presque immédiatement faire une tournée de discours dans les comtés de l’ouest de la Nouvelle-Écosse. Ensuite, de juillet 1866 à mai 1867, il prit la tête d’une délégation qui se rendit en Angleterre pour s’opposer à l’adoption d’un acte d’union. Au cours de cette période, il fit paraître un ouvrage important, Confederation Considered in Relation to the Interests of the Empire (septembre 1866), et rencontra tous les hommes susceptibles de l’aider dans sa cause ou bien il leur écrivit, mais ce fut en vain. À son retour au pays, il fit une campagne très active pour s’assurer que le gouvernement britannique serait mis au courant des véritables sentiments qui régnaient en Nouvelle-Écosse et, à l’élection générale du 18 septembre 1867, les partisans de la Confédération de la Nouvelle-Écosse n’étirent qu’un seul membre à la chambre des Communes et deux à l’Assemblée provinciale. Howe participa activement, comme député du comté de Hants, à la première session du premier parlement du dominion puis prit la tête de la délégation de la Nouvelle-Écosse qui séjourna à Londres de février à juillet 1868 pour demander l’abrogation de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique. Il n’obtint qu’une seule concession : le ministre des Colonies accepta de demander au gouvernement du dominion de revoir, pour la Nouvelle-Écosse, sa politique en matière de taxation, de commerce et de pêche, en vue d’y apporter des modifications. Après avoir fait partie de deux délégations, Howe – toujours un grand admirateur des institutions britanniques – revint grandement déçu à la fois par les hommes publics et par la vie politique de la métropole. Il ne fut pas sans remarquer que, lorsque l’Acte de l’Amérique du Nord britannique vint en troisième lecture devant la chambre des lords, seulement dix d’entre eux occupaient leurs sièges. Ce qui lui fit dire : « On ne pourrait agir autrement si l’on voulait encourager la déloyauté. » Il avait cru autrefois qu’un homme demandant justice serait toujours traité équitablement par les gentlemen anglais de la chambre des Communes. « Si vous me demandez si j’ai la même confiance aujourd’hui, j’ai le regret de vous dire que non. »

En 1868, vers le milieu de l’année, Howe savait que la partie était jouée, mais il n’« accepta la situation » publiquement qu’en décembre 1868, lorsque le gouvernement de Gladstone, qui venait d’entrer en fonction, confirma que l’union ne subirait pas de changement. Pendant tout l’été et tout l’automne de 1868, Howe s’appliqua, surtout au sein du groupe des adversaires de la Confédération, à contenir ceux qui prônaient l’insurrection ou l’annexion aux États-Unis. S’il ne s’agissait que d’une affaire entre les Canadiens et les habitants de la Nouvelle-Écosse, « je prendrais disait-il, chacun de mes fils et j’irais mourir à la frontière plutôt que de me soumettre à cette indignité », mais il avait toujours été un sujet britannique loyal et dévoué et il le resterait jusqu’à la fin.

En janvier 1869, Howe et son compatriote de la Nouvelle-Écosse, le député Archibald McLelan*, en vinrent à un accord avec le ministre fédéral des Finances, sir John Rose*, qui fit de « meilleures conditions » à la Nouvelle-Écosse et, le 30 janvier 1869, Howe entra dans le cabinet du dominion, en qualité de président du conseil. Il fut ainsi obligé de se présenter, au milieu de l’hiver, à l’élection partielle dans le comté de Hants, contre des opposants bien résolus. Il remporta l’élection mais en revint complètement épuisé et ne recouvra jamais entièrement sa santé.

En sa qualité de ministre fédéral, il fut à deux occasions un sujet de controverse. Le 16 novembre 1869, il fut nommé secrétaire d’État aux affaires provinciales dont les fonctions comprenaient la supervision des ententes visant à l’entrée du Manitoba dans la Confédération. Comme toujours, désireux de se rendre compte des choses par lui-même, Howe fit un voyage à la Rivière-Rouge et imposa ainsi un nouveau surmenage à sa santé déclinante. Plus tard, lorsque le lieutenant-gouverneur désigné, William McDougall*, ne put entrer dans la nouvelle province en raison de l’insurrection, il attribua ses difficultés aux paroles inconsidérées de Howe et à son parti pris anticanadien. Mais la chambre des Communes refusa de le suivre dans cette voie.

Les dernières illusions que Howe pouvait conserver au sujet du gouvernement britannique s’évanouirent lorsque ce dernier ne chercha pas à sauvegarder les intérêts canadiens dans les négociations qui devaient conduire au traité de Washington en 1871. Le 27 février 1872, dans un discours prononcé au Y.M.C.A. d’Ottawa, il insinuait que si « les Anglais, oublieux du passé, repoussaient leurs obligations nationales », les Canadiens étaient capables de prendre en main leur propre destinée. Il pensait de toute façon que le moment était proche où les Canadiens et les Anglais devraient en venir « à une entente claire et nette au sujet des espérances et des obligations concernant l’avenir ». Ces paroles n’amusèrent pas sir John Macdonald qui déclara : « Bien que [Howe] ne soit plus utile à grand-chose, il est encore apte à faire du mal. »

En mai 1873, Howe fut nommé lieutenant-gouverneur de sa province natale. Il était en fonction depuis moins de trois semaines quand il mourut à la résidence du gouverneur, à Halifax, le 1er juin 1873.

Pour son rôle dans l’obtention du gouvernement responsable, Howe fut traité avec justice et équité par les historiens, et particulièrement par Chester Martin dans Empire and commonwealth. Mais ils n’ont pas fait preuve de la même impartialité pour ce qui est de son attitude face à la Confédération. Cette partialité s’est d’abord exprimée dans les écrits de son contemporain, le pasteur presbytérien George Monro Grant*, qui attribuait à l’égoïme pur et simple l’attitude de Howe face aux Résolutions de Québec. « Devait-il collaborer, devait-il devenir le lieutenant de Tupper, l’homme qui lui avait ravi la faveur du peuple [...] seul un héros aurait fait son devoir [...] et Howe était un égoïste [... d’un] égoïsme qui s’était longtemps abreuvé aux applaudissements du peuple et s’était transformé en une vanité presque incompréhensible chez un homme de cette trempe. »

Cette thèse de G. M. Grant, Edward Manning Saunders* dans son ouvrage intitulé Three premiers of Nova Scotia, et William Lawson Grant*, dans The tribune of Nova Scotia, l’ont acceptée sans mettre sa valeur en question. Mais plus récemment, en 1935, J. A. Roy est allé plus loin dans son étude Joseph Howe : a study in achievement and frustration. L’auteur, un professeur d’anglais, fait du personnage de Howe le protagoniste d’une tragédie shakespearienne dont la fortune, après avoir atteint son apogée, a décliné inexorablement. « Une fois [le gouvernement responsable] acquis, sa tâche principale était terminée. L’ennui succéda à l’enthousiasme, le cynisme, à la foi et, à partir de ce moment, son histoire ne connut guère que des crépuscules. » Dans leurs propos à son sujet, la plupart des historiens et des biographes des contemporains de Howe se sont inspirés des ouvrages de G. M. Grant ou de J. A. Roy ou des deux à la fois.

Personne ne peut nier que Howe fut un égoïste, mais Grant n’apporte pas la moindre preuve que c’est l’égoïsme qui détermina son opposition aux Résolutions de Québec. La position de Howe était en vérité tout à fait conforme à ses déclarations et activités antérieures et donc tout à fait prévisible et explicable sans recours à des sentiments de jalousie et d’égoïsme.

Dire qu’en vieillissant Howe était devenu un homme déçu, désillusionné, cynique et amer, c’est ne pas tenir compte du bouillonnement incessant de ses idées. Malgré de graves déceptions et la perte de ses illusions sur des institutions dont il faisait grand état, son esprit débordait d’idées nouvelles ou, pour le moins, d’une foi toujours renouvelée. De toute façon, ce n’est pas parce que Howe a échoué dans sa défense de certains projets et dans son opposition à certains autres, que l’on peut en déduire – comme certains historiens – que son jugement était fautif ou que lui-même manquait de caractère. Par une sorte de fatalité, le bien-fondé de ses dernières entreprises politiques a été jugé sur leur réussite et, comme l’a fait remarquer le professeur Reginald George Trotter, « la justice est absente de ce genre de verdict rétroactif sur des opinions politiques ». Si l’on devait accepter ce critère d’appréciation, cela signifierait qu’un homme public qui voudrait s’assurer un jugement favorable de la part des historiens devrait tenir compte de ses chances de succès plus que de ses principes et de ses convictions. Mais lorsqu’en avril 1866 Howe prit son importante décision, pouvait-on prévoir que l’union des provinces avait des chances de succès ? Si l’on en venait à juger d’après ce genre de critère, cette façon de procéder « ne ferait que diminuer la personne qui, pour des motifs irréprochables, combat vaillamment sans grand espoir de réussir, et tendrait en même temps à faire du machiavélisme une vertu cardinale en politique ».

On peut condamner Howe, « un fédéraliste impérial libéral » (pour employer l’expression du professeur Donald Creighton), parce qu’il ne sut pas se rendre compte que ses projets sur l’organisation de l’Empire allaient complètement à l’encontre de la ligne de pensée qui prévalait en Grande-Bretagne à l’époque où il les proposa. Il peut avoir fait preuve de mauvaise volonté en refusant d’admettre la possibilité de construire, dans les années 1860, une Amérique du Nord britannique unifiée, et il a peut-être exagéré les conséquences fâcheuses que cette union pouvait avoir en Nouvelle-Écosse. Mais on l’a traité injustement quand on l’a accusé d’illogisme, d’avoir agi précipitamment et pour de mauvais motifs, et toutes ces accusations, dues à l’esprit partisan de l’époque de la Confédération, se sont perpétuées dans une vieille légende qui a résisté à toute nouvelle interprétation.

On constate tout au long de la carrière de Howe des défauts et des faiblesses de différentes sortes : il savait être extrêmement complaisant, même à l’excès, quand cela pouvait servir des fins personnelles ; bien que, dans son journal intime, il ait montré qu’il aimait à s’effacer et qu’il était assez humble, il se révélait parfois très vaniteux ; sur la question de l’accession des membres de sa famille à des postes officiels, il s’est conduit d’une façon qu’il n’aurait pas tolérée chez autrui ; après avoir fermé les yeux sur des abus pendant un certain temps, il lui arrivait ensuite de réagir violemment. Autodidacte formé à dure école, il manquait parfois de raffinement, particulièrement par les remarques déplacées qu’il faisait à l’Assemblée et par sa tendance à la franche vulgarité devant des auditoires populaires. Mais ce sont là des défauts mineurs qui se trouvent compensés par une logique fondamentale, un attachement aux principes, ce qui est peu commun.

Il est néanmoins difficile de classer Howe sous une étiquette quelconque. Bien que son nom soit surtout associé à des solutions radicales et même révolutionnaires, c’était dans le fond un réformiste conservateur. Même s’il se considérait personnellement comme un libéral, il surpassait dans sa dévotion à la Grande-Bretagne, le plus ardent des tories. Selon lui, seuls les propriétaires terriens devaient avoir le droit de vote – en Nouvelle-Écosse il était facile d’acheter des terres – et son gouvernement abolit le suffrage universel en vigueur depuis dix ans : on peut donc difficilement le qualifier de démocrate. Pourtant, il soutint que la population avait le droit d’être consultée directement au sujet de l’union intercoloniale.

Le temps a prouvé qu’il avait raison, en ce sens que le droit de l’électorat de donner son approbation en cas d’importants changements constitutionnels est maintenant une coutume établie dans la constitution britannique. De plus, malgré le caractère utopique de ses idées sur l’organisation de l’Empire, le Commonwealth est devenu, comme il l’espérait, « une association qui durera peut-être des siècles et n’aura pas besoin de se dissoudre tant qu’elle comportera des avantages mutuels ». Howe aurait sans doute mieux aimé que l’on se souvînt de lui pour les efforts qu’il a déployés dans le but de libérer ses compatriotes de l’esprit de clocher propre aux petites collectivités. Lorsqu’on l’accusait « d’empoisonner l’opinion publique par ses idées extravagantes et exagérées », il admettait avec fierté qu’il était coupable d’élargir les vues et les idées de ses compatriotes sur un grand nombre de sujets. « Je me suis efforcé, disait-il, de détourner leur vue et leur esprit de la bourbe insignifiante de la politique où ils se débattaient et de les élever vers quelque chose de plus noble, de plus astreignant et de plus encourageant, conçu pour développer leur intelligence et leur assurer une prospérité aux horizons plus vastes. »

J. Murray Beck

APC, FM 24, B29 (Papiers Howe) ; FM 30, D9 (Papiers Johnson).— Journal and Proceedings of the House of Assembly of Nova Scotia, 1837–1868.— British Colonist (Halifax), 1848–1873.— Morning Chronicle (Halifax), 1844–1873.— Novascotian (Halifax), 1827–1873.— Sun (Halifax), 1845–1867.— Times (Halifax), 1834–1848.

On trouve dans les ouvrages suivants, quelque peu vieillis, des renseignements biographiques au sujet de Howe : G. M. Grant, Joseph Howe (1re éd., Halifax,. 1904 ; 2e éd., Halifax, 1906) ; G. E. Fenety, Life and times of the Hon. Joseph Howe, (the great Nova Scotian and ex-lieut. governor) ; with brief references to some of his prominent contemporaries (Saint-Jean, N.-B., 1896) ; Saunders, Three premiers of N.S. ; Longley, Howe et W. L. Grant, Tribune of Nova Scotia : Howe. On trouve aussi de nouveaux renseignements biographiques dans : J. A. Roy, Joseph Howe, a study in achievement and frustration (Toronto, 1935), et J. M. Beck, Joseph Howe, Our living tradition, 4° sér., R. L. McDougall, édit. (Toronto, 1962), 3–30.

Voir les extraits des discours et de la correspondance de Howe dans : [Joseph Howe], The speeches and public letters of the Hon. Joseph Howe, William Annand, édit. (2 vol. Boston, 1858) ; [——], Speeches and letters (Chisholm) ; [——], The heart of Howe, selections from the letters and speeches of Joseph Howe, D. C. Harvey, édit. (Toronto, 1939) ; [——], Joseph Howe ; voice of Nova Scotia, J. M. Beck, édit. (Toronto, 1964). De plus, pour un récit du début de la carrière de Howe on peut consulter : J. M. Beck, Joseph Howe : mild Tory to reforming assemblyman, Dal. Rev., XLIV (1964–1965) : 44–56. En ce qui concerne la part qu’il prit dans le mouvement en faveur du gouvernement responsable, V. : Martin, Empire and commonwealth. Pour ce qui a trait à sa campagne de recrutement aux États-Unis, V. : J. B. Brebner, Joseph Howe and the Crimean War enlistment controversy between Great Britain and the United States, CHR, XI (1930) : 300–327. On trouve des renseignements sur ses démarches pour entrer au service de la couronne dans : J. M. Beck, Joseph Howe : opportunist or empire-builder ?, CHR, XLI (1960) : 185–202. Pour ce qui est du rôle qu’il joua dans la question de la Confédération, V. : J. M. Beck, Joseph Howe and confederation : myth and fact, MSRC, 4° sér., II (1964), sect. ii : 137–150, et J. M. Beck, Joseph Howe : anti-confederate (« CHA Hist. Booklet, 17, Ottawa, 1965). On trouve l’exposé de diverses opinions contradictoires sur des aspects de la carrière de Howe, dans : Joseph Howe : opportunist ? man of vision ? frustrated politician ?, George Rawlyk, édit. (« Issues in Canadian History, Morris Zaslow, édit., Toronto, 1967).  [J. M. B.]

Bibliographie générale

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J. Murray Beck, « HOWE, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/howe_joseph_10F.html.

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Auteur de l'article:   J. Murray Beck
Titre de l'article:   HOWE, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1972
Année de la révision:   1972
Date de consultation:   19 décembre 2014