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HEAD, sir EDMUND WALKER, administrateur colonial, né le 16 février 1805 à Wiarton Place, près de Maidstone, Angleterre, fils de sir John Head et de Jane Walker ; il épousa Anna Maria Yorke, le 27 novembre 1838, et ils eurent trois enfants ; décédé le 28 janvier 1868 à Londres.

Le grand-père d’Edmund Walker Head avait immigré en Caroline du Sud mais, pour avoir été un loyaliste pendant la guerre d’Indépendance américaine, il perdit ses biens et retourna en Angleterre. Le père d’Edmund, qui était pasteur, jouit d’un bénéfice en Essex pendant plusieurs années. Edmund étudia à Winchester et, en 1823, s’inscrivit à l’Oriel College, Oxford, à titre d’étudiant ordinaire (fellow-commoner). Il reçut son baccalauréat ès arts en 1827. Pendant deux ans, il voyagea sur le continent puis, en 1830, devint boursier (fellow) de Merton College, Oxford, chargé de cours d’humanités ; il occupa aussi divers autres postes. Pendant les quelques années suivantes, il poursuivit ses voyages en Italie, en Espagne et en Allemagne, expérience qui servit de base à ses écrits ultérieurs sur la littérature et l’art européens ; il devait aussi devenir l’un des linguistes et philologues les plus accomplis de sa génération. En 1836, tout en demeurant fellow, et vraisemblablement à cause des revers financiers que connaissait la famille de son père, il entreprit sa carrière dans la fonction publique. Il fut nommé commissaire adjoint de l’assistance publique, son territoire couvrant l’ouest de l’Angleterre et une partie du pays de Galles. Après son mariage en 1838, il démissionna de son poste de fellow afin de se conformer aux règlements de l’université. Plus tôt dans l’année, Head avait succédé à son père comme 8e baronnet du nom – il sera le dernier.

En 1840, Head fut promu commissaire adjoint de l’assistance publique pour la région métropolitaine de Londres et, vers la fin de 1841, il fut nommé l’un des trois commissaires principaux aux termes de la loi d’assistance publique de 1834. Demeurant à Londres, il poursuivit ses travaux littéraires, particulièrement un ouvrage sur les écoles de peinture européenne, qui fut publié en trois tomes de 1846 à 1854. Lorsque la loi d’assistance publique cessa d’être en vigueur en 1847, Head perdit ses émoluments de £2 000 et on lui offrit, en compensation, le poste de lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick au traitement de £3 000 par année ; il succédait ainsi à sir William MacBean George Colebrooke. Il entra en fonction le 11 avril 1848, à Fredericton ; il avait amené avec lui sa famille et un secrétaire particulier, Richard Théodore Pennefather.

Au moment de la nomination de Head, il était évident que le ministère des Colonies voulait activer de façon sensible au Nouveau-Brunswick la mise en œuvre du « gouvernement responsable », ou du moins instaurer une certaine responsabilité ministérielle. Sa politique d’exiger que le Conseil exécutif jouisse de la confiance de la majorité des membres élus à l’Assemblée pour se maintenir au pouvoir était connue et en partie mise à exécution au Canada et en Nouvelle-Écosse ; mais dans la confusion politique et à cause de la mentalité de région en voie de développement prévalant au Nouveau-Brunswick, il ne s’était pas présenté d’occasions réelles pour mettre les principes en pratique. Ainsi, un nouveau gouverneur au Nouveau-Brunswick devait être prêt à dispenser autant qu’à solliciter des conseils, à insuffler de la vigueur dans l’administration autant qu’à conseiller la prudence dans l’exploitation des ressources, enfin à encourager la confiance en soi comme antidote à la tendance à rejeter la responsabilité de tous les malheurs économiques sur le gouvernement impérial. Dans une province de 200 000 habitants, isolée par la géographie et par la nature du peuplement et du développement commercial, le nouveau gouverneur eut un travail taillé à sa mesure.

Le 20 mai 1848, Head forma ce que l’on a décrit comme le premier gouvernement « responsable » du Nouveau-Brunswick. Il conserva dans le Conseil exécutif deux anciens membres, Edward Barron Chandler* et Robert Leonard Hazen*, et confirma William Boyd Kinnear dans ses fonctions de solliciteur général ; il nomma, entre autres, Lemuel Allan Wilmot* procureur général, John Richard Partelow secrétaire provincial, et Charles Fisher*. Dans une situation où il n’y avait pas de « partis » reconnus, Hazen avait été le leader apparent de l’Assemblée, à l’instar de Chandler au Conseil législatif. Wilmot et Fisher étaient reconnus comme « réformistes » ; Partelow avait été maire de Saint-Jean et s’était fait remarquer pour son habileté à « manœuvrer » en politique. D’une manière caractéristique, Head en référait maintenant au conseil pour une foule de doléances mineures, lesquelles étaient auparavant laissées au gouverneur. Il invita aussi les membres à formuler des propositions pertinentes et à les lui recommander. Le 21 juillet 1849, il résuma sa position en ces termes : « Le pouvoir du gouverneur consiste surtout en ce que rien ne peut être fait sans lui. »

L’un des problèmes majeurs de la colonie, en 1848–1849, était le déséquilibre qui existait entre, d’une part, son commerce de bois sujet aux fluctuations et ses entreprises de construction navale jusqu’alors en pleine expansion, et, d’autre part, son agriculture négligée et ses pêcheries ; elle se devait de rétablir une certaine balance. Head accueillit avec plaisir le mouvement en faveur d’une coopération interprovinciale, qui conduisit à la conférence sur les pêcheries tenue à Halifax en 1849, de même que les résultats positifs qui en découlèrent. Cependant, les solutions les plus intéressantes pour régler les problèmes économiques urgents semblaient se présenter sous un triple aspect : les chemins de fer, la réciprocité avec les États-Unis ou l’annexion à ce même pays. Si on pouvait construire un chemin de fer entre Halifax et Québec, l’emploi augmenterait et l’immigration, particulièrement celle venant de la Grande-Bretagne, serait stimulée. À la suite d’une enquête, on fit diverses propositions suggérant, entre autres, que la métropole se porte garante des intérêts sur les emprunts que cette construction nécessiterait ; le gouvernement impérial n’était cependant pas désireux d’entériner une entente de cette nature et les négociations menées entre 1849 et 1851 aboutirent à une impasse. Plusieurs promoteurs en Amérique du Nord britannique, dont l’un des plus enthousiastes était Joseph Howe*, forcèrent la vérité en laissant entendre que la Grande-Bretagne devait quelque chose aux provinces d’Amérique du Nord en compensation de la révocation en 1849 des tarifs préférentiels dont elles jouissaient sur les marchés britanniques. Aux menaces d’annexion qu’on entendit en 1849, Head apporta une réponse mesurée dans une dépêche importante à lord Grey le 15 septembre : « On entend les mots « annexion » ou « indépendance » comme sujets de discussion dans la bouche de personnes dont la loyauté était un sujet de fierté. [...] Pour la plupart, « annexion » ne représente que le désir d’accéder aux marchés des États-Unis et « indépendance » traduit un sentiment que [...] le lien entre la Grande-Bretagne et les colonies n’est pas apprécié par la mère patrie. » L’ouverture des marchés se fit en définitive par la réciprocité commerciale avec les États-Unis, mise en vigueur par le traité de 1854, et s’étendant au Canada et aux provinces voisines. Dès 1849, il devint évident que la participation des États-Unis était commandée par l’ouverture aux pêcheurs américains des bancs de poissons de l’Atlantique Nord, mais les avantages de la réciprocité furent généralement considérés comme devant l’emporter sur les désavantages temporaires. Les intérêts spécifiques du Nouveau-Brunswick progressèrent, cependant, sur ces entrefaites, grâce à la disparition des barrières commerciales entre elle et la Nouvelle-Écosse en 1848 et grâce au plaidoyer de Head en faveur d’une monnaie d’argent unique en Amérique du Nord britannique.

Les tensions économiques et l’agitation suscitée par les chemins de fer, les pêcheries et la réciprocité eurent comme conséquence de raviver l’intérêt en faveur d’une union plus étroite des provinces de l’Amérique du Nord britannique. Écrivant au ministre des Colonies lord Grey, en mars 1849, Head tenta de minimiser l’effet de certaines paroles prononcées au cours des débats à l’Assemblée et exprimant la déception causée par la faillite des propositions en faveur du chemin de fer : « Le marasme de nos intérêts économiques, disait-il, et le sentiment d’infériorité qu’implique une conscience amoindrie d’identité avec la mère patrie ont naturellement amené des hommes intelligents et actifs de la colonie à rechercher un moyen de se revaloriser afin de compenser ces pertes. C’est ainsi que la notion d’une union des colonies britanniques d’Amérique du Nord a pris corps. » Cette thèse fut longuement développée plus tard dans un mémoire rédigé au cours de l’hiver de 1850–1851. Head devait écrire plus d’une fois que la séparation d’avec la Grande-Bretagne n’était pas une conséquence inévitable d’une forme de gouvernement plus démocratique. Son exposé pénétrant sur les exigences fondamentales du fédéralisme pour le Canada était relié à la vision d’une nation nouvelle qui s’étendrait d’un océan à l’autre, dans laquelle les formes et la substance de la constitution britannique s’épanouiraient et qui « regrouperait en une force consciente » les habitants, « munis de tous les moyens pour assurer leur autonomie, comme un peuple libre uni par les liens de la reconnaissance et de l’attachement. » Il semble évident que l’intérêt de Head pour une structure fédérale, sans doute stimulé et raffermi par ses discussions avec lord Elgin [Bruce] en 1850, demeura une préoccupation constante et vive bien qu’il dut changer d’opinion de temps en temps sur son caractère pratique.

En 1850, Head eut à faire face au problème de la nomination d’un successeur au juge en chef Ward Chipman*. Cet événement fit ressortir le peu de cohésion qui existait entre les membres du Conseil exécutif ainsi que le degré d’initiative dont le lieutenant-gouverneur devait encore faire preuve. Comme le conseil ne réussissait pas à émettre une opinion unanime, Head prit la question en main. S’étant apparemment rendu compte que Chandler, leader du Conseil législatif, était moins désireux d’occuper le poste qu’il ne l’avait laissé entendre auparavant, Head recommanda que James Carter*, premier juge puîné, soit nommé juge en chef et que Lemuel Allan Wilmot devienne juge. On sait que Head ne consulta pas le Conseil exécutif au sujet de ces nominations, ni ne l’informa jusqu’à ce que lord Grey les ait approuvées et que Carter et Wilmot les aient acceptées. Il en résulta des animosités locales et, en 1851, les six membres de Saint-Jean tentèrent de faire tomber le gouvernement en associant la critique de la conduite du gouverneur à une motion de censure contre le conseil. Mais la tactique ne réussit pas ; un seul membre du conseil démissionna, Charles Fisher, qui n’avait pas, de toute façon, été réélu à la législature en 1850. Ayant pris un risque calculé, Head put faire entrer au conseil deux des « dissidents », Robert Duncan Wilmot* et John Hamilton Gray*. Il sut évaluer d’une façon très juste le degré d’agitation du sentiment populaire et les limites de sa responsabilité comme gouverneur sur une question qu’il estimait devoir être traitée sur le plan de la compétence judiciaire et non de la politique partisane.

Cette tempête politique s’étant apaisée, Head, d’une façon qui lui était propre, saisit l’occasion pour exposer à grands traits un programme législatif en 1851. Il comprenait la procédure appropriée pour l’introduction de projets de loi concernant les dépenses gouvernementales, les règles d’inscription des votants, l’autorité à donner aux comtés pour régler certains de leurs problèmes, les étapes en vue de l’obtention d’un Conseil législatif électif, l’inclusion des émoluments des juges dans la liste civile, l’amélioration de la réglementation des écoles publiques et la nomination d’une commission statutaire pour étudier les changements dans les procédures judiciaires afin de faciliter l’accès aux tribunaux. Il en résulta une législation valable.

Head prit aussi au Nouveau-Brunswick l’initiative d’encourager l’instruction publique et les arts pour lesquels il manifesta de l’intérêt durant toute sa vie. Il fit venir un vieil ami, le géologue sir Charles Lyell, ainsi que le professeur James Finlay Weir Johnston* de Durham, agronome, pour donner des cours publics. Il obtint la création d’une commission chargée d’enquêter sur King’s College, de Fredericton, où en 1850 il y avait plus de professeurs que d’étudiants et dont le programme scolaire était déficient, particulièrement dans les humanités. Au nombre des commissaires se trouvaient Adolphus Egerton Ryerson*, surintendant de l’Éducation du Haut-Canada, et John William Dawson*, alors surintendant de l’Éducation en Nouvelle-Écosse et plus tard principal de McGill University [V. Edwin Jacob]. Devant la commission, le gouverneur fit une déposition fondée sur son expérience à l’University of Oxford et sur sa conviction que la colonie manquait de moyens pour développer l’étude des sciences, de la médecine et du droit.

Lord Grey avait affirmé en 1851 que la nomination de Head « était le meilleur coup qu’il avait réussi depuis qu’il était en fonction ». Il ne fait pas de doute qu’une telle affirmation influença le duc de Newcastle lorsqu’il nomma Head gouverneur général pour succéder à lord Elgin. Ce dernier peut avoir, en réalité, proposé Head comme son successeur. Head avait décliné un poste en Guyane – tout comme il le fera à propos de Ceylan en 1864 – soi-disant en raison de la santé de lady Head, mais il accepta avec empressement d’aller au Canada et il se rendit de Fredericton à Québec sans retourner en Angleterre. Il fut assermenté le 19 décembre 1854.

Dans le contexte plus vaste de la province du Canada, l’initiative du gouverneur fut moins manifeste – en fait, Head habitua son entourage à considérer comme normales ses absences du Conseil exécutif – mais les problèmes d’ordre pratique n’étaient pas moins constants. À partir de 1854, on entretint des doutes sur la stabilité de l’union des Canadas. Sur le plan économique, les avantages du traité de réciprocité contrebalançaient, en partie, les effets de la perte du tarif protecteur sur les marchés britanniques, mais on connaissait un malaise continuel, consécutif aux nombreuses spéculations imprudentes, aussi bien publiques que privées, par exemple dans le commerce du bois, la meunerie, les actions de chemins de fer ainsi que dans certains titres bancaires. Autant de domaines qui avaient subi, en même temps que les activités commerciales en général, un ralentissement entre 1847 et 1849 et dont la reprise fut lente. Sur le plan politique, la perspective qu’une majorité dans une province de l’Union puisse imposer certaines mesures à l’autre province semait de l’inquiétude. La convention qui requérait une double majorité menaçait en fait de mettre en péril l’union même. Les jours du leadership de sir Allan Napier MacNab étaient comptés, mais il avait refusé de se retirer volontairement et le gouverneur ne voulait pas le désavouer publiquement. Selon ses propres mots, Head « resta tranquillement assis » et, en mai 1856, quand trois membres du conseil, dont John Alexander Macdonald*, démissionnèrent, prétendument devant l’opposition d’une majorité des membres du Haut-Canada, le gouverneur saisit l’occasion pour reconstituer le gouvernement. Le nouveau ministère de Macdonald et d’Étienne-Paschal Taché eut à rejeter le « diktat intolérable » de la double majorité, mais l’affaire ne laissa pas de préoccuper les esprits. On peut dire que la véritable naissance du gouvernement fondé sur les partis date de la disparition de MacNab quand, en 1856, le conservateur modéré John Alexander Macdonald lui succéda et commença à faire cause commune avec George-Étienne Cartier* dans le Bas-Canada ; George Brown* dirigea une opinion réformiste qui se découvrit des affinités avec quelques-uns des « rouges », dont la plupart étaient groupés autour d’Antoine-Aimé Dorion*. Mais l’organisation des partis par elle-même ne pouvait rien contre les effets paralysants de la « double majorité », de même que les coalitions ministérielles ne connurent pas la stabilité avant 1864, soit après l’époque de Head.

Cependant, ce fut la fédération, dont Head se fit le défenseur le plus éloquent, qui devait à la fin fournir les fondements d’une coopération politique efficace. Le ministère des Colonies pouvait déclarer sèchement, en 1858, qu’aucune difficulté n’était survenue permettant d’invoquer la fédération comme un remède indiscutable ; il la voyait comme un « système préconisé surtout par les hommes politiques ». Head essaya de démontrer que loin d’être une question « abstraite », c’était un sujet très pratique en même temps qu’un moyen pour les sujets de la reine en Amérique du Nord britannique de prendre conscience de leur importance. Il voyait la fédération comme une question où les obligations et les intérêts de la Grande-Bretagne semblaient s’accorder ; et alors que le ministère des Colonies la regardait froidement comme « une symétrie aride » en 1858, Head continua de la mettre de l’avant comme la condition préalable « d’une chose semblable à l’existence nationale » (phrase employée par lord Durham [Lambton*]).

C’est après qu’il eut analysé la praticabilité et les conséquences possibles d’une union restreinte aux trois provinces Maritimes que Head recommanda fortement la fédération. Dans une lettre au ministre des Colonies, Henry Labouchere, en septembre 1856, il avait écrit que la connaissance et l’expérience avaient changé sa croyance dans la praticabilité d’une union législative du Canada avec les trois « colonies Maritimes ». Dans une telle union, ajoutait-il, le « processus » serait long et il ne pouvait avoir « aucun intérêt personnel » dans la question. De passage à Londres l’année suivante (juillet 1857), il écrivit de nouveau à Labouchere qu’une union législative des trois provinces Maritimes serait « plus praticable » qu’une union fédérale avec le Canada, mais que l’union restreinte « ne serait d’aucune façon préjudiciable à la considération future d’une union plus étendue ». Il demeura souple et paraît n’avoir jamais abandonné entièrement l’idée d’une union fédérale de toutes les provinces de l’Amérique du Nord britannique. Quand l’union fut de nouveau proposée, Head, de la façon qui lui était bien particulière, ébaucha la procédure parlementaire permettant de la réaliser : la sanction par la reine du principe, puis une conférence des délégués provinciaux dont les conclusions devraient être incorporées dans un statut du parlement de Westminster. Mais le projet voulait être canadien, prendre sa source en Amérique du Nord britannique, et on ne prévoyait pas qu’il dût y avoir intervention ou acte d’autorité de Londres.

La plaidoirie de Head en faveur de la fédération se fit plus pressante et cristallisa à la suite de deux faits nouveaux : les conjectures au sujet de l’avenir des territoires de la Hudson’s Bay Company à l’ouest des Grands Lacs et le choix d’une capitale pour la province du Canada. Au moyen d’une étude assidue qu’il fit à partir de 1856, il apprit une foule de choses au sujet de l’étendue et des ressources de cette vaste région à un moment où le ministère des Colonies était mal informé et où les administrateurs londoniens de la Hudson’s Bay Company n’avaient qu’une connaissance imprécise des rouages administratifs. Il correspondit aussi avec Edward Ellice, une des personnalités dominantes dans la compagnie. Au début de 1857, vraisemblablement à la suite de discussions à Toronto avec Robert Lowe, vice-président du Board of Trade, Head prépara un mémoire très fouillé sur l’avenir des territoires de la compagnie et les étapes par lesquelles les parties les plus accessibles de ceux-ci pouvaient être réunies au Canada et ouvertes à la colonisation. Head était à Londres en 1857 quand le comité spécial sur la Hudson’s Bay Company tint ses délibérations ; il y avait une grande similitude entre ses vues connues et les conclusions finales du comité. Le rapport du comité reconnaissait les régions de la rivière Rouge et de la Saskatchewan comme étant des régions déjà prêtes à être colonisées, prévoyait des arrangements pour la mise sur pied d’un gouvernement local et recommandait la cession au Canada des régions désignées « selon des principes d’équité ».

La crise politique alimentée par la question de la capitale de la province du Canada, laquelle avait connu un siège de gouvernement instable pendant plusieurs années, éclata en mars 1857 quand les deux chambres de la législature canadienne s’adressèrent à la reine pour lui demander d’exercer sa prérogative royale et de choisir « un certain emplacement » pour la capitale. Le gouverneur invita les cinq villes principales (Kingston, Montréal, Ottawa, Québec et Toronto) à lui faire parvenir un mémoire à l’appui de leurs prétentions. Publiquement, Head déclara qu’il serait inconvenant de sa part de paraître donner un avis au nom du Conseil exécutif sur une question soumise particulièrement à la discrétion de la reine. Privément, il écrivit un mémoire confidentiel appuyant fortement le choix d’Ottawa, encore que ce fût le moindre des maux, et il est presque certain que la vigueur de son exposé amena la reine à choisir Ottawa à la fin de 1857 (Head se trouvait en Angleterre à ce moment). En 1858, un vif débat à la chambre suivit cette décision : on dut voter 14 fois avant que le choix d’Ottawa fut confirmé. C’est aussi à la même époque que se pratiqua le fameux « double shuffle ».

Cette instabilité ministérielle soudaine naquit directement d’un vote sur la question de la capitale. Le gouvernement dirigé par Cartier et Macdonald choisit cette occasion pour démissionner. Head fit appel à George Brown. Comme les élections générales ne dataient que de l’année précédente et qu’il était douteux que Brown et ses collègues aient vraiment l’appui d’une majorité dans la législature, Head en tant que gouverneur constitutionnellement en droit de le faire avertit Brown qu’il ne pouvait promettre d’accorder la dissolution si elle était demandée. Brown, Dorion et leurs associés prêtèrent le serment d’office et, selon l’usage, abandonnèrent de ce fait leurs sièges dans la chambre jusqu’à leur réélection au cours d’élections partielles. L’opposition proposa alors un vote de défiance ; Brown demanda la dissolution que Head refusa en s’appuyant sur l’avertissement qu’il lui avait précédemment servi. Sur quoi, le ministère de Brown démissionna, tandis que le Globe déversait un torrent d’injures, qui ne tarit pas durant tout le temps que Head résida encore au Canada. Head demanda à Cartier de former un ministère. Par un transfert habile des portefeuilles, en s’appuyant sur une interprétation ingénieuse de la loi (20 Vict., c.17), Cartier, Macdonald et leurs collègues évitèrent le recours aux réélections. Même si la manœuvre était légale d’après la loi en vigueur, elle fut perçue comme un procédé peu honnête et fut largement condamnée. L’une des conséquences fut la promesse ministérielle, en août 1858, de rechercher une solution fédérale aux difficultés qu’on s’accordait en général à considérer comme inéluctables autrement. Bien que sa propre conduite dans les événements entourant le « double shuffle » fut chaudement contestée d’une part, et publiquement et officiellement justifiée d’autre part, Head fut par la suite moins heureux dans ses relations de travail, en partie du fait que ses derniers mois au Canada furent assombris par un accident tragique (la noyade de son fils unique) et une maladie récurrente.

Le gouverneur accompagna le prince de Galles et le duc de Newcastle dans leur tournée royale au Canada et aux États-Unis en 1860. Il prit ses vacances en Angleterre et, après son retour à Québec en février 1861, il s’attendait à être seulement le gardien de l’autorité jusqu’ à l’arrivée de kson successeur. Les problèmes et les tensions à l’intérieur du Canada exigeaient cependant une attention constante aux questions quotidiennes d’ordre « pratique ». La réciprocité avec les États-Unis avait ouvert la voie à plusieurs débouchés commerciaux nouveaux, même si l’effet qu’elle produirait sur les transports et les communications ne fut pas perçu dans l’immédiat. Aucun gouvernement n’envisageait alors de construire d’autres lignes de chemin de fer que les locales sans les garanties financières de la Grande-Bretagne. Quand les diverses provinces ne purent s’entendre sur les contributions partagées pour la construction d’une ligne intercoloniale, la question en resta là plusieurs années après le départ de Head. Celui-ci dut se contenter d’être témoin des conséquences politiques et économiques de cette situation difficile.

Head continua de rechercher l’amélioration des relations avec le gouvernement des États-Unis. Il avait rendu visite au président Franklin Pierce à Washington, en 1854, pendant la guerre de Crimée et s’inquiétait constamment des effets sur le Canada de la guerre civile entre le Nord et le Sud, qu’il prévoyait depuis longtemps. Ses dépêches de 1860 et ses entrevues pendant son bref séjour à Londres à l’automne de cette même année prévinrent le gouvernement impérial de l’urgence de la protection des intérêts canadiens et britanniques. Quand la guerre de Sécession éclata en 1861, dernière année où Head fut en fonction, les questions souvent débattues d’une défense efficace du Canada et de la nécessité du maintien d’une neutralité ferme vis-à-vis des États-Unis furent ses principales préoccupations. Il refusa absolument de sanctionner les tentatives publiques d’enrôler des hommes au Canada pour les Nordistes ou de permettre l’exportation d’armes aux États-Unis.

Les fonctions de Head avaient changé quand celui-ci les quitta en octobre 1861, et ceci ressort des difficultés considérables éprouvées par le ministère des Colonies lors de la nomination de son successeur. Après un certain nombre de refus, le poste fut accepté par lord Monck*. En septembre, le ministre des Colonies avait écrit à Head afin de le remercier « pour la manière dont [il avait] toujours coopéré avec [lui] pour le bien de la colonie et pour l’esprit dans lequel [il avait] dirigé les affaires dans des circonstances qui, tout en rendant le gouverneur quelque peu dépendant du secrétaire d’État, permettent de garder ce dernier dans un état d’effervescence perpétuelle, advenant le cas où le gouverneur est trop effrayé par ses responsabilités ou trop peu enclin à consulter les autorités impériales ». Après son retour en Angleterre, Head fit une brève tentative de retour à la politique en se présentant, sans succès, comme candidat dans la circonscription de Pontefract, dans le Yorkshire. En avril 1862, il fut nommé l’un des trois commissaires de la fonction publique non rémunérés et servit jusqu’à sa mort six ans plus tard.

Cependant, le 2 juillet 1863, lorsque furent définis à nouveau les droits de propriété de la Hudson’s Bay Company, Head en fut élu gouverneur. La réorganisation reflétait en partie l’imagination et le dynamisme, des deux côtés de l’Atlantique, d’Edward William Watkin*, qui avait visité le Canada en 1861 dans l’intérêt des détenteurs d’obligations de la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc et qui, maintenant, combinait cet intérêt avec un projet de construction d’une ligne télégraphique de Halifax à la Colombie-Britannique et d’une route vers l’Ouest partant de la tête du lac Supérieur. Dans la réorganisation de la compagnie, Watkin vit un encouragement à ses grands desseins. D’un autre côté, le gouverneur et le comité étaient persuadés, avant la fin de 1863, que leurs intérêts exigeaient une définition satisfaisante des droits et responsabilités de la compagnie dans ses territoires selon les termes de sa charte, même si cela signifiait la création de structures politiques nouvelles pour faire face au peuplement croissant et aux problèmes sans cesse plus nombreux de loi et d’ordre qui se présentaient. À titre de gouverneur, sir Edmund n’était pas désireux de procéder aussi rapidement que le souhaitait Watkin. Pendant deux mois, il discuta avec le ministre des Colonies, le duc de Newcastle, du transfert possible de l’administration et de la compensation pour les réclamations minières et territoriales de la compagnie. Mais Newcastle (qui peut-être avait d’abord suggéré Head comme gouverneur aux anciens propriétaires de la Hudson’s Bay Company) n’acceptait pas l’idée que la création de la colonie projetée par Head dans l’Ouest se fasse contre des paiements d’argent à la Hudson’s Bay Company ou contre un partage du territoire avec elle. Newcastle quitta ses fonctions au milieu de 1864 et on ne fit aucun progrès réel sur le transfert ou la compensation jusqu’à peu de temps avant la mort de Head en 1868.

Sir Edmund se sentait évidemment plus chez lui dans le monde des lettres de Londres. Il fut créé chevalier commandeur de l’ordre du Bain et conseiller privé en 1857 ; son service colonial terminé, Oxford et Cambridge lui conférèrent des diplômes honoris causa et il fut élu fellow de la Royal Society. Il servit à la fois comme secrétaire et trésorier de l’Athenaeum, célèbre cercle littéraire. Il mourut subitement en 1868 d’une attaque cardiaque, bien qu’il ait craint pendant longtemps que l’épilepsie mineure dont il souffrait devienne une menace pour sa santé. Outre ses réalisations comme gouverneur, Head laissait plusieurs travaux qui devaient perpétuer sa mémoire : mentionnons sa contribution au choix de l’architecture de l’University College à Toronto, au projet duquel il s’était fort intéressé, ainsi que des œuvres sur l’art, la poésie, les sagas nordiques et la philologie, qu’il publia de 1833 à 1864.

Toute évaluation de l’importance de Head comme gouverneur général montre clairement qu’il traça les grandes lignes de ce personnage. Le représentant de la reine n’était pas un personnage purement décoratif ; il avait (alors comme plus tard) le droit de prévenir, de guider, d’intervenir en cas d’urgence comme en 1858. Head avait fait montre de discernement au sujet de la situation des Canadas. Il existe peu de passages aussi éloquents dans notre littérature politique que son mémoire, écrit quelque temps avant juillet 1858 : « La gratitude vis-à-vis l’indulgence ou la tolérance dont on a pu être l’objet ne lie pas en politique [...] le principe du fédéralisme à savoir l’hypothèse que deux communautés, possédant une sorte de quasi-indépendance, allaient vivre ensemble était implicite dans [l’Union où] la représentation [était] égale pour chacune des parties. Le poison de la désunion avait été laissé dans le système politique, toujours prêt à agir violemment sur les antagonismes de race, de langue et de culte, qui ne pourraient être contenus que par la diplomatie la plus grande de la part du gouvernement et une extrême tolérance de la part de tous. » Néanmoins, Head était persuadé que l’unité canadienne était réellement nécessaire. Après avoir connu pendant sept années la politique canadienne des années 1850, il pouvait écrire : « On ne devrait jamais oublier que les intérêts du Haut et du Bas-Canada sont fondamentalement les mêmes. Le Saint-Laurent, qui constitue pour le vaste réseau des lacs de l’intérieur une sortie vers l’océan, est un lien qui doit les souder d’une façon indissoluble, s’ils doivent conserver leur place de colonie principale de l’Angleterre en Amérique et atteindre une grandeur dans le futur comme patrie d’un peuple uni. »

Pendant ces mêmes années troublées, tout gouverneur averti aurait eu à tenir compte, comme le fit Head, de deux mouvements lents mais décisifs. Le premier fut la prise de conscience sans cesse plus vive des leaders politiques britanniques de ce qu’était le gouvernement responsable. Le second fut la réunion des leçons de l’expérience politique et d’un sentiment naturel de suffisance dans l’esprit des sujets britanniques outre-mer, et leur corollaire voulant que les leaders politiques auraient, à la longue, à agir pour des motifs désintéressés, à viser à un niveau élevé de conduite et à gouverner avec vigueur et lucidité.

Sa propre philosophie de ses fonctions se développa malgré qu’à l’arrière-plan, sur plusieurs questions, il ne reçut ni aide ni conseil réels de la part même du ministère des Colonies. Plus que ses prédécesseurs, Head dut prendre ses propres décisions. En une occasion le ministère des Colonies prétendit que si le gouvernement de Londres désapprouvait entièrement les propositions de Head en faveur de la fédération, le gouverneur « serait dans l’obligation de démissionner de son poste, ce qui aurait pour effet d’accroître grandement les difficultés et les embarras du gouvernement impérial ». Mais après tout, cela avait été l’une des conséquences du gouvernement responsable au Canada, et Head le savait aussi bien que n’importe qui à Downing Street. Cette façon de voir les choses fit progresser de façon notable le parlementarisme au Canada. La vigueur des idées de Head, la clarté et la grâce avec lesquelles il les exprima constamment, le sentiment qu’il avait qu’un gouvernement a besoin d’hommes doués autant que de structures pour fonctionner de façon normale et sans heurt, tout contribua à rehausser le prestige de sa fonction et ses titres à la reconnaissance publique.

James A. Gibson

Cette biographie est basée essentiellement sur l’ouvrage de D. G. G. Kerr, Sir Edmund Head, a scholarly governor (Toronto, 1954) auquel nous avons collaboré, et sur notre thèse, The life of Sir Edmund Walker Head, Baronet (thèse de PH. D., Oxford University, 1938). On y trouvera une bibliographie détaillée concernant sir Edmund Walker Head. À cette liste, on peut ajouter J. A. Gibson, The Colonial Office view of Canadian federation, 1856–1868, CHR, XXXV (1954) : 279–313 ; The Duke of Newcastle and British North American affairs, 1859–1864, CHR, XLIV (1963) : 142–156.  [j. a. g.]

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James A. Gibson, « HEAD, sir EDMUND WALKER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/head_edmund_walker_9F.html.

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Auteur de l'article:   James A. Gibson
Titre de l'article:   HEAD, sir EDMUND WALKER
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   1 août 2014