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BAILLIE, THOMAS, administrateur colonial et fonctionnaire, né le 4 octobre 1796 à Hanwell, Middlesex, Angleterre, fils du capitaine William Baillie du 51e régiment d’infanterie légère et magistrat à Hanwell ; décédé le 20 mai 1863 lors d’un congé, à Boulogne, France.

Thomas Baillie entra dans l’armée en avril 1815 à titre de lieutenant des Royal Welsh Fusiliers. Quelques mois plus tard, il arriva à Waterloo avec son régiment, au moment précis où Napoléon commençait à lâcher pied. Pendant l’année qui suivit, il tint garnison à Versailles avec les troupes d’occupation britanniques. Il servit ensuite à Limerick (République d’Irlande) où il épousa, en 1824, Elizabeth Hall.

Au cours de la même année, il entra au ministère des Colonies où son frère aîné, George, occupait une bonne position de premier commis au département de l’Amérique du Nord. Peu après, cependant, Thomas fut nommé commissaire des Terres de la couronne et arpenteur général du Nouveau-Brunswick. La nomination d’un homme jeune et assez inexpérimenté à un poste dont l’importance ne le cédait qu’à celle du lieutenant-gouverneur fut critiquée à l’époque. Bien des années plus tard, sir James Stephen, sous-ministre des Colonies, déclara que c’était une récompense « pour les services rendus par son père lors des élections en Angleterre ». Des membres du cabinet de lord Liverpool, et surtout lord Bathurst, ministre des Colonies, avaient des obligations envers le capitaine Baillie, et fort souvent par la suite Thomas dut invoquer cet état de choses pour soutenir son autorité au Nouveau-Brunswick. D’après ses propres affirmations, il s’était vu d’abord offrir le mandat de consul à Tunis mais il avait opté pour le poste qu’on lui offrait au Nouveau-Brunswick parce qu’il préférait les climats tempérés.

Cela faisait presque 20 ans que le Nouveau-Brunswick était prospère au moment où Baillie arriva à Fredericton à la fin de 1824. Pendant cette période, le commerce du bois avait pris une expansion rapide ; le bien-être de la province dépendait alors entièrement de sa réussite. La plus grande partie du bois exporté en Grande-Bretagne provenait des terres de la couronne, dont on ne pouvait évaluer l’étendue qu’à environ 14 à 16 millions d’acres, étant donné la délimitation incertaine de la frontière avec les États-Unis. Ce n’est qu’à partir de 1819 qu’on s’était efforcé de gérer ce domaine méthodiquement et de tirer profit des négociants qui ne tenaient pas compte des règlements. Comme le voulait le ministère des Colonies, Baillie devait exercer une direction efficace sur le commerce du bois et en tirer de plus grands revenus pour la couronne. Ces revenus, qu’on qualifiait d’ « occasionnels et territoriaux », permettaient déjà à la province de faciliter la colonisation et de subventionner des écoles.

La situation politique de Baillie était difficile. Les revenus du gouvernement impérial provenant des terres de la couronne étaient dépensés dans la province mais n’étaient pas soumis au contrôle du corps législatif. On perçut un impôt de 1 shilling par tonne sur le bois sans l’assentiment populaire. Par ailleurs, le commissaire des Terres de la couronne s’enorgueillissait de ce que son autorité lui vint d’Angleterre et, semble-t-il, il prenait plaisir à humilier les autorités locales ainsi qu’à imposer les commerçants. Aux yeux des familles de fonctionnaires de Fredericton, l’arrivée d’un étranger dans un poste très influent paraissait un grave affront. À dire vrai, « l’habileté et les manières » avec lesquelles Baillie s’attela à sa tâche rendirent immédiatement sa présence presque insupportable. Même s’il approuvait sa politique d’exploitation forestière, le lieutenant-gouverneur, sir Howard Douglas, ne cessait d’être gêné par les manifestations d’autorité verbeuses et indélicates de Baillie. « Pour tout dire, écrivit-il à George Baillie, votre frère s’affiche et parle trop. »

Soi-disant gardien des propriétés, Baillie entama immédiatement une série de réformes qui parurent tyranniques à la communauté en général. Un corps de gardes forestiers surveilla de près les opérations des marchands de bois, les maintenant dans les limites de leurs « emplacements » et s’assurant que tout « morceau de bois » était soumis à l’impôt. Les procès pour violation de propriété devinrent nombreux. Les rivières, prétendait Baillie, tombaient également sous sa garde ; les négociants qui avaient construit des quais et des estacades le long des rives se virent demander des redevances pour leurs lots de grève. Les ventes de bois du Nouveau-Brunswick en Grande-Bretagne s’accroissant, on proposa de nouvelles mesures d’aménagement du « domaine », qui parurent réalistes. Baillie était d’avis qu’il serait plus utile et plus profitable de n’avoir affaire qu’à quelques capitalistes prospères, tel Joseph Cunard de la rivière Miramichi, plutôt qu’à un plus grand nombre de petits entrepreneurs qui vendaient leurs produits à Saint-Jean, Chatham ou Bathurst, d’où ils étaient expédiés outre-mer.

En 1829, la réorganisation de l’exploitation forestière devint possible lorsque le gouvernement britannique se laissa gagner par la théorie économique selon laquelle la vente des terres de la couronne ne se bornerait pas à augmenter les bénéfices mais permettrait à ses insulaires miséreux de s’établir avec profit dans les colonies nord-américaines. Au contraire de ses collègues occupant des postes semblables dans d’autres colonies, Baillie accepta avec enthousiasme le plan de vente des terres de la couronne ; il prévoyait l’accumulation d’énormes capitaux dont l’intérêt couvrirait intégralement les dépenses gouvernementales. Cette perspective alarma tous les négociants de la province, car il semblait que quelques riches étrangers allaient mettre la main sur toute l’économie. Baillie établit lui-même un plan d’expansion en 1831 en prenant l’initiative de créer la New Brunswick and Nova Scotia Land Company, dont le siège était à Londres et qui acheta 350 000 acres dans le comté d’York. À première vue, cette politique de ventes se révéla tout d’abord un grand succès. Pendant huit mois, en 1835, des terres évaluées à £153 000 échurent à des particuliers, ce qui couronnait de façon spectaculaire la doctrine économique sous-tendant cette politique. Si de nombreuses ventes parurent falsifiées lorsque les acheteurs, après avoir payé les premiers versements et déboisé toute leur terre, cessèrent de faire face à leurs engagements, il était assez évident que la vente des terres de la couronne, impopulaire dans les autres provinces, fonctionnait au Nouveau-Brunswick.

À ce qu’il faut bien qualifier chez Baillie d’arrogance dans l’exercice du pouvoir venait s’ajouter un vain étalage de richesse qui la rendait d’autant plus difficile à accepter par les habitants. On racontait à Fredericton que Baillie sortait de l’Hermitage, sa demeure aux abords de la ville, dans un coche à quatre chevaux avec des jockeys et qu’il allait à l’encontre de l’égalitarisme des gens de la place en essayant de faire porter aux commis de son bureau un uniforme à boutons de cuivre. Son dédain de l’aristocratie coloniale lui valut des attaques victorieuses contre ses honoraires et son salaire, qui avaient d’abord été si élevés que le gouverneur Douglas intervint auprès du ministère des Colonies pour les faire baisser, sans calmer pour autant les ennemis de Baillie. Le jour où Charles Simonds*, président de l’Assemblée, fut frappé d’une amende pour infraction à Saint-Jean par les agents de Baillie, il devint le pire adversaire de ce dernier. Dans les milieux politiques et commerciaux, on en était venu à penser que même si d’énormes sommes venaient grossir le trésor, la plus grande partie en était consacrée aux effectifs grandissants du bureau de Baillie et aux salaires de ses « parasites », comme on appelait les arpenteurs adjoints. Le bureau des Terres de la couronne devint si accapareur que les autres bureaux ne vécurent plus que dans son ombre, en particulier celui du receveur général, George Pidgeon Bliss*, dont la nombreuse parenté constituait maintenant le noyau d’un parti populaire opposé à Baillie. Aux yeux du commissaire, le bureau du receveur général était inutile et, en 1832, il réussit à convaincre le ministère des Colonies de la nécessité de l’abolir, en même temps que celui de l’auditeur général, triomphe qui tourna court lorsque, face à l’opinion publique exaspérée, le lieutenant-gouverneur, sir Archibald Campbell*, persuada le ministère des Colonies de revenir sur sa décision. Sous le couvert de l’immunité, on insinua à la chambre d’Assemblée que Baillie avait effectué des détournements de fonds.

Le ministère des Colonies était impressionné par les projets audacieux de Baillie ; la perspective de voir bientôt la province décharger la mère patrie du subside parlementaire qui constituait la liste civile lui plaisait. Le temps était passé cependant où l’on tolérait les méthodes autoritaires dont Baillie était le défenseur si zélé. Les habitants du Nouveau-Brunswick étaient peu doués pour exprimer de façon objective leurs doléances, mais qu’un seul individu controlât d’énormes revenus à l’abri des critiques de l’Assemblée les irritait. Enhardie par les agissements des réformistes des deux Canadas, une délégation de la chambre, composée d’Edward Barron Chandler* et de Charles Simonds, partit en 1833 présenter à Londres un dossier exclusivement dirigé contre Baillie. Les journaux, et en particulier le New Brunswick Courier où Robert Gowan* menait, sous le nom de plume de John Gape, une campagne acerbe et mordante, parlaient de Baillie comme d’un « quatrième pouvoir gouvernemental », plus puissant que le lieutenant-gouverneur, et comme du créateur d’une tyrannie. Sa nomination au poste le plus important du Conseil exécutif qui venait d’être mis sur pied fut une insulte de plus aux gens nés dans la province et qui servaient depuis longtemps le gouvernement.

Les courageuses mesures prises par l’Assemblée en 1833 poussèrent presque la Grande Bretagne à remettre à la chambre la direction des terres de la couronne mais les négociations avec le ministre des Colonies, lord Stanley, furent rompues sur un point de détail. Baillie était maintenant une source d’ennuis pour le gouvernement britannique comme pour les lieutenants-gouverneurs de Fredericton ; ils étaient contraints, non seulement de soutenir ses mesures mais encore d’excuser ses bizarreries. Stanley tenta de régler le problème en offrant à Baillie, en 1833, le poste de directeur général des Postes à la Jamaïque. Baillie refusa, ce à quoi on pouvait s’attendre, arguant de sa foi en ses œuvres et faisant état du climat sain et vivifiant où ses fils devenaient des hommes robustes. Bien que toujours obligé par l’envie de ses voisins à se considérer comme « étranger », il était un ardent défenseur de la province et de ses projets. Dans An account of the province of New Brunswick, publiée au temps de sa plus forte influence, Baillie loue le climat et les ressources naturelles du Nouveau-Brunswick qu’il déclare propre à la culture des céréales et aux pâturages.

Une attitude semblable à celle de Baillie ne pouvait toutefois plus s’imposer en Amérique du Nord. Les libéraux britanniques étaient aux prises avec les problèmes des deux Canadas, ils ne pouvaient se permettre de jeter un regard indifférent sur une province en proie au mécontentement. Lord Glenelg, nouveau ministre des Colonies, souhaitait vivement faire de larges concessions pour apaiser la province. En 1836, il conclut avec empressement un accord avec une seconde délégation de l’Assemblée sur la remise à la garde de cette dernière des terres de la couronne, ainsi que de tous leurs revenus présents et futurs. En raison de ces négociations, mises en application en 1837, Baillie perdit son siège au Conseil exécutif et tout son pouvoir, tout en gardant sa charge d’arpenteur général. Son second mariage en 1833 avec Elizabeth Odell, fille de William Franklin Odell*, secrétaire de la province, avait amélioré son prestige local, mais sa destitution de 1837 le ravala, du rang d’administrateur le plus important de la province, à celui de simple instrument du pouvoir législatif. Ses adversaires triomphants l’auraient bien privé de son poste, mais la loi sur la liste civile votée cette année-là le protégea, à la suite d’une entente conclue lors des négociations avec lord Glenelg.

On ne peut qu’admirer la ténacité dont fit preuve Baillie pendant les 14 années qui suivirent. La vindicte de ses ennemis, Charles Simonds, William Henry Robinson, la famille Bliss, le jeune Lemuel Allan Wilmot*, bref de tous ceux qui étaient engagés dans l’exploitation forestière et qui passaient pour avoir fait l’objet de ses attaques, ne céda jamais. À la chambre, on scrutait ses comptes et il y a toute raison de croire que, aussi grandioses qu’eussent été ses plans, sa gestion avait été incohérente dans les détails. Il semble que ses employés du bureau des Terres de la couronne jouissaient du privilège de faire des transactions de leur propre gré et d’user de renseignements confidentiels pour leurs investissements privés. Baillie fut tenu responsable à maintes et maintes reprises de prétendues irrégularités et dut se défendre de s’être adonné à des pratiques malhonnêtes. Sa réaction était toujours la même, à savoir de défier ses détracteurs de le traîner devant les tribunaux, ce qu’ils n’osèrent jamais faire ; dans les rapports qu’ils adressèrent au ministère des Colonies, les lieutenants-gouverneurs successifs, Campbell, sir John Harvey* et sir William Colebrooke, convinrent que les accusations n’étaient pas défendables.

La disgrâce de Baillie atteignit son comble lorsqu’il fit faillite vers la fin de 1839. Toutes ses ressources, y compris ses biens immobiliers et ceux de sa femme, ainsi que tout le crédit qu’il avait pu obtenir, étaient engagées dans une société privée, la Duncan Barbour and Company, qui cherchait à répandre le commerce de la sphaigne. Lorsque la banqueroute de la compagnie se produisit, ses adversaires se réjouirent car il semblait inévitable que l’homme qu’ils tenaient pour un ennemi public allait être chassé de la province. Pendant l’examen des problèmes-de la compagnie, il fut relevé de ses fonctions, et John Simcoe Saunders* prit sa place. Près de deux ans plus tard, il regagna son poste mais l’on confisqua la moitié de ses revenus pour défrayer ses créanciers.

Dans une situation financière devenue très précaire et avec un prestige fort réduit, Baillie resta l’homme des grandes idées ; il restait toujours d’avis que la fermeté s’imposait dans le domaine public et ne cessa d’affirmer que « l’humble squatter était le principal architecte de la province ». Mais il n’avait plus de pouvoir : l’Assemblée et le Conseil législatif avaient abandonné la vente des terres de la couronne, sauf pour la colonisation, et les forêts sur lesquelles il avait régné comme un roi furent ouvertes à l’exploitation forestière qui rapporta peu au trésor. Il semblait qu’il fût devenu de règle d’encourager l’industrie en privant la province de ses revenus. La gestion autocratique de Baillie apparaît sous un meilleur jour si on la compare à celle des quatre premières années où le parlement exerça un contrôle sur les terres de la couronne. En 1837, les finances de la province étaient fort bonnes ; les dettes étaient inexistantes et les deniers publics abondants. Malgré la prospérité générale, en 1841 les coffres étaient vides, les dettes considérables et peu susceptibles d’être vite épongées.

Les dernières années de Baillie au Nouveau-Brunswick se caractérisent non seulement par la ténacité mais aussi par la souplesse. Il avait enfin compris que le pouvoir politique devait reposer sur l’appui du peuple. En 1846, il fut élu à l’Assemblée comme représentant du comté d’York et devint membre du dernier gouvernement de sir William Colebrooke. Toutefois, l’établissement du gouvernement responsable par sir Edmund Head au début de 1848, l’obligea à démissionner du Conseil exécutif. En outre, le lieutenant-gouverneur souhaitait qu’un membre salarié de son nouveau gouvernement devint arpenteur général. Baillie ne dut pourtant abandonner son poste qu’en 1851 lorsque l’Assemblée se soumit aux conditions du gouvernement britannique et lui offrit une pension de £500. Lorsqu’il se fut, cette année-là, retiré à Budleigh Salterton dans le Devonshire en Angleterre, le gouvernement britannique lui accorda £250 de plus. Ironie du sort, les Baillie firent jouer en 1851 auprès des libéraux britanniques le même genre d’argument qui avait assuré à Thomas Baillie sa nomination en 1824 : en soutenant la cause de son frère qui réclamait une pension plus élevée, George Baillie rappela au comte Grey que son père, le capitaine William Baillie, avait offert au premier comte du nom, qui l’avait publié, le plan de la bataille de Minden (République fédérale d’Allemagne) en 1759.

À sa mort, en 1863, Baillie laissait deux fils du premier lit et trois enfants du second.

W. S. MacNutt

Thomas Baillie a écrit An account of the province of New Brunswick including a description of the settlements, institutions, soil and climate of that important province, with advice to emigrants (Londres, 1832) ; son Case of Thomas Baillie, esquire, late commissioner of crown lands and forests, and surveyor-general of New Brunswick (s.l., s.d.), The memorial of Thomas Baillie [...] (s.l., s.d.), et Summary of the case of Mr. Thomas Baillie, late chief commissioner of crown lands and forests, and surveyor general of New Brunswick (Londres, s.d.), peuvent être consultés au Foreign and Commonwealth Office à Londres.

N.B. Museum, Ganong ms coll., Memoranda.— PRO, CO 188/30–116 ; 188/123 ; 193/3.— Fenety, Political notes and observations, 53–55.— Hannay, History of N.B., II : 34s., 61s.— MacNutt, New Brunswick, 193–314.

Bibliographie générale

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W. S. MacNutt, « BAILLIE, THOMAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/baillie_thomas_9F.html.

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Auteur de l'article:   W. S. MacNutt
Titre de l'article:   BAILLIE, THOMAS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   19 décembre 2014