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GARNEAU, FRANÇOIS-XAVIER, notaire, poète et historien, né à Québec le 15 juin 1809, fils de François-Xavier Garneau et de Gertrude Amiot-Villeneuve ; il épousa le 25 août 1835 à Québec Marie-Esther Bilodeau, et ils eurent dix enfants ; décédé dans sa ville natale dans la nuit du 2 au 3 février 1866.

Originaire de Poitou, l’ancêtre de François-Xavier Garneau, Louis Garnault, débarque à Québec vers 1659 et s’installe à L’Ange-Gardien, sur la côte de Beaupré. Ses descendants se fixent à Saint-Augustin, à l’ouest de Québec, avant que le père de l’historien ne s’installe au faubourg Saint-Jean de Québec (aujourd’hui la paroisse Saint-Jean-Baptiste). La ville de Québec compte au début du xixe siècle quelque 8 000 habitants, en majorité francophones. Elle est le siège du gouvernement du Bas-Canada et des deux évêchés, catholique et anglican. Les anglophones (Anglais, Écossais, Irlandais), qui occupent des postes au gouvernement, à la garnison, dans le monde du commerce et de l’industrie, constituent une partie importante de la population de cette ville où presque tout, de l’architecture aux mœurs, rappelle aussi qu’elle a été la capitale de la Nouvelle-France.

Le père de François-Xavier, sans fortune et sans véritable métier, doit se faire tour à tour sellier, charretier, capitaine de goélette de commerce, et finalement aubergiste pour subvenir aux besoins de sa famille grandissante. En effet, après la naissance de François-Xavier, trois enfants voient le jour : David qui deviendra négociant à Québec, Honoré qui s’enrôlera dans l’armée américaine lors de la guerre contre le Mexique et Marie-Émélie qui épousera Charles Routier de Québec.

Le jeune Garneau, dont la vivacité d’esprit semble attirer tôt l’attention, est placé dans l’école du faubourg dirigée alors par un vieil instituteur qu’on appelle « le bonhomme Parent ». La tradition veut qu’il ait été un écolier sérieux et brillant. Un des plus anciens souvenirs rapportés par Garneau lui-même a trait à son goût pour l’histoire. Dans son Voyage en Angleterre et en France [...] publié en 1855, il rappelle que son grand-père Jacques Garneau, de Saint-Augustin, se plaisait à lui raconter le combat naval de L’Atalante de Jean Vauquelin* contre deux frégates anglaises, dont il avait été témoin oculaire en 1760.

En 1821, Garneau a 12 ans et il a fait le tour des connaissances que peut lui offrir l’école du « bonhomme Parent ». Cette année-là, il passe à une école aménagée dans le sous-sol de la chapelle de la Congrégation des hommes de la haute ville et ouverte grâce aux efforts de Joseph-François Perrault*. Il séjourne deux ans dans cette école, dite mutuelle, où l’enseignement se fait selon la méthode du pédagogue anglais Joseph Lancaster, qui consiste à utiliser les élèves les plus avancés en guise de moniteurs. Il devient moniteur, et son assiduité attire sur lui l’attention de Perrault. Au sortir de l’école, Garneau manifeste le désir d’entrer au séminaire de Québec, seul collège dans la région où les jeunes garçons peuvent suivre des études classiques régulières. Ses parents n’ont pas les ressources nécessaires pour assurer l’éducation de leur enfant ; d’autre part, le séminaire hésite à aider ce jeune élève que n’attire pas l’état ecclésiastique. Garneau doit donc renoncer aux études classiques. Perrault – dont il est devenu le protégé – lui offre alors un emploi dans son bureau de greffier de la Cour du banc du roi. Pendant deux ans, l’adolescent profite de l’expérience et de la culture du greffier chez lequel il passe parfois ses soirées. Le vieux Perrault, qui a beaucoup lu et voyagé et qui appartient à une famille mêlée jadis à l’armée et à l’administration de la Nouvelle-France, donne à Garneau et à ses clercs des leçons d’anglais, de latin et d’histoire, tout en mettant sa bibliothèque à leur disposition.

En 1825, Garneau décide d’embrasser la profession de notaire. Il est présenté à Archibald Campbell, notaire à la tête de l’étude sans doute la plus prestigieuse de la ville de Québec. De jeunes Québécois, tels Pierre Petitclair*, poète et dramaturge, et Antoine-Sébastien Falardeau*, le futur peintre, y font aussi leur apprentissage. Le 22 juin, Campbell et Garneau signent un brevet de « cléricature » : le notaire s’engage à enseigner les secrets de la profession et à verser£13 d’appointements par an au jeune clerc durant les cinq années à venir. Garneau s’adonne au travail et profite de ses loisirs pour se plonger dans la bibliothèque de son maître qui contient un bon nombre d’œuvres des classiques anglais, latins et français. Il poursuit ainsi, en autodidacte, l’étude du latin, commencée déjà chez Perrault, et en vient à lire Horace aperto libro. Il apprend aussi l’italien sans maître et perfectionne son anglais en lisant Byron, Milton et Shakespeare.

À la fin du mois d’août 1828, Garneau part en voyage avec un Anglais qui a demandé à Campbell un compagnon qu’il est prêt à engager à ses frais. Les voyageurs se rendent à Saint-Jean au Nouveau-Brunswick et de là gagnent Boston en bateau, d’où ils partent pour New York. Garneau passe une vingtaine de jours à visiter la grande ville américaine. De New York, ils remontent par Albany et Rochester jusqu’à Buffalo pour emprunter ensuite la route qui conduit aux chutes Niagara. Ils retournent enfin à Québec en passant par Queenston, York (Toronto) et Kingston. Plus tard, dans son Voyage, Garneau évoquera ce périple qui lui permit de découvrir de visu les États-Unis et le Haut-Canada.

Ses cinq années de cléricature accomplies, Garneau subit l’examen et reçoit sa commission de notaire, le 23 juin 1830 ; il fait toutefois une autre année de cléricature. C’est à cette époque que Garneau commence à taquiner la muse : le 31 août 1831, le Canadien de Québec publie, avec une certaine bienveillance, un poème de circonstance intitulé Dithyrambe : Sur la mission de Mr Viger, envoyé des Canadiens en Angleterre.

      Depuis longtemps, suivant son propre témoignage, Garneau rêvait de visiter l’ancien monde, « berceau du génie et de la civilisation ». Muni de ses modestes économies, il s’embarque pour Londres, le 20 juin 1831. Arrivé à destination un mois plus tard, il consacre presque tout son temps à la visite et à l’étude de la capitale anglaise. Le 26 juillet, il part pour la France, fort désireux de connaître le pays de ses ancêtres. Deux jours plus tard, il descend à Paris au milieu des fêtes qui marquent l’anniversaire de la révolution de Juillet : le jeune homme se réjouit de voir la France engagée résolument dans la voie libérale. Il entreprend aussitôt la visite de la Ville lumière ; il passe plusieurs soirées au théâtre et visite, pendant le jour, les musées et les bibliothèques. Il s’arrête aussi chez l’érudit Isidore-Frédéric-Thomas Lebrun.

Le 9 août 1831, Garneau rentre à Londres. Le député montréalais Denis-Benjamin Viger, délégué par la chambre d’Assemblée auprès du ministère des Colonies pour y réclamer entre autres la destitution du procureur général James Stuart*, lui propose de devenir son secrétaire. Garneau, qui comptait rentrer au pays à l’automne, change ses plans et accepte l’offre. Ainsi, pendant un an, il copie des mémoires pour Viger. Mais parallèlement, il s’initie à la politique canadienne et à celle de la métropole. Sa correspondance nous le montre fort critique à l’égard du régime colonial et des institutions introduites au Bas-Canada par l’Angleterre. Tandis que Viger loge au luxueux London Coffee House, Garneau s’installe dans une pension située rue Cecil, près de Charing Cross, où réside également Joseph-Isidore Bédard*, fils de Pierre-Stanislas Bédard* et jeune député très doué. Le délégué de l’Assemblée du Bas-Canada reçoit beaucoup, ce qui procure au jeune secrétaire l’occasion de rencontrer et d’entendre de grands représentants de la politique canadienne et britannique, tels William Lyon Mackenzie, le réformiste du Haut-Canada, John Arthur Roebuck*, député au parlement de Londres et défenseur des Canadiens français, John MacGregor*, publiciste et statisticien qui se fera connaître par ses ouvrages sur le Canada. Garneau rencontre aussi le patriote irlandais Daniel O’Connell qui l’impressionne par ses dons d’orateur. Durant ses temps libres, le jeune secrétaire assiste aux concerts, va au théâtre et est témoin intéressé des assemblées populaires et des débats du parlement au moment de la réforme électorale de 1832.

Depuis 1830, de nombreux réfugiés affluent à Londres. Garneau a l’occasion de connaître les Polonais qui ont choisi l’exil après la fin tragique de l’insurrection de Varsovie, en 1831. Il se lie d’amitié avec le docteur Krystyn Lach-Szyrma, chez qui il rencontre plusieurs réfugiés polonais. Plusieurs membres de la chambre des Communes, d’esprit libéral, sont sympathiques à la cause polonaise et appuient les principes de la nouvelle Société littéraire des amis de la Pologne, présidée par le poète Thomas Campbell. Élu membre de la dite société le 15 août 1832, Garneau y lit un poème de circonstance, la Liberté prophétisant sur l’avenir de la Pologne, dans lequel il retrace l’histoire du pays partagé et durement éprouvé par les événements sanglants des années 1830 et 1831.

À la fin de l’été de 1832, l’occasion s’offre à Garneau d’entreprendre un deuxième voyage à Paris, cette fois en compagnie de Viger et de MacGregor. Ce voyage, qui approfondit sa connaissance de la France, dure du 15 septembre au 3 octobre. À Paris, Garneau revoit Lebrun qui prépare un ouvrage sur le Canada : c’est le début d’échanges qui se poursuivront durant quelques années. Il rencontre aussi l’avocat et érudit Amable Berthelot* de la ville de Québec qui sera son bienfaiteur. L’hiver de 1832–1833 se passe pour Garneau de la même façon studieuse que le précédent. Des compatriotes, de passage à Londres, apportent la nouvelle de la sanglante émeute de Montréal lors des élections de mai 1832. À la fin de l’hiver, Garneau décide de rentrer au pays. Son père était décédé le 7 août 1831, et la santé de sa mère était chancelante.

De retour à Québec le 30 juin 1833, Garneau semble hésiter sur son avenir. Nous connaissons moins bien cette période de sa vie. Il est clair cependant que Garneau se livre à la poésie. Du 19 juillet au 18 octobre, le Canadien publie au moins six de ses poèmes dont Souvenir d’un Polonais qui semble être un poème-souvenir adressé à son ami Lach-Szyrma, le Canadien en France, élégie composée en Europe, et la Coupe. Cette dernière pièce est la seule datée ; sa rédaction remonte au mois de juillet 1830. Garneau songe au journalisme, difficile gagne-pain à l’époque. Le 7 décembre 1833 paraît à Québec le premier numéro de l’Abeille canadienne, journal fondé et rédigé par Garneau, et imprimé par Jean-Baptiste Fréchette. La feuille veut favoriser « la diffusion des connaissances et le goût de la lecture ». Hebdomadaire modeste, elle disparaît deux mois plus tard, le 8 février 1834, sans pouvoir jouir de la longévité d’un Penny Magazine de Londres, ou d’un Magasin pittoresque de Paris, que Garneau a voulu imiter dans une intention d’éducation populaire.

En février 1834, Garneau commence sans grand enthousiasme à travailler comme notaire, dans l’étude de Louis-Théodore Besserer, auquel il s’est associé à l’été de 1833. Pendant toute l’année 1834, il n’écrit que deux poèmes le Premier Jour de l’an, 1834 et Chanson Québec que le Canadien publie toujours fidèlement. La politique semble déjà accaparer ses loisirs. Il suit de près le conflit entre la chambre d’Assemblée, dominée par des Canadiens français, et le Conseil législatif et l’exécutif, conflit qui atteint alors son point le plus aigu. Elzéar Bédard*, Augustin-Norbert Morin et Louis-Joseph Papineau* ont pris les devants par la présentation à l’Assemblée des Quatre-vingt-douze Résolutions. Garneau prête main-forte à Étienne Parent*, l’âme dirigeante du Canadien, ressuscité le 7 mai 1831, et qui ferraille pour la défense de la nationalité canadienne-française. En mars 1834, Garneau devient secrétaire du comité constitutionnel, ce qui lui vaut les attaques de la Gazette de Québec, partisan résolu du statu quo.

Moins d’un an après son mariage, Garneau se sépare de Besserer, en mai 1836, et ouvre seul une étude dans la côte de la Montagne ; mais il ne semble guère heureux dans l’exercice de ses fonctions. En 1837, il va travailler comme caissier à la Banque de l’Amérique septentrionale britannique avant d’entrer, deux ans plus tard, au service de la Banque de Québec. Il continue de pratiquer le notariat par intermittence et rédige une douzaine d’actes par an entre 1837 et 1842.

Durant les années 1837 à 1840, l’activité politique de Garneau reste mal connue. À défaut de témoignages de ses contemporains et de sa correspondance introuvable pour cette époque, les poèmes de Garneau et l’interprétation des événements dans son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours – publiée en 1845 – permettent d’affirmer qu’il fut plutôt favorable aux idées de Papineau.

C’est à partir de 1837 qu’on peut déceler la vocation de l’historien Garneau. Dans le Canadien du 15 février, il publie un extrait historique sur les combats et batailles « livrés en Canada et ailleurs auxquels les Canadiens ont pris part ». C’est son premier écrit du genre, et il procède de la même inspiration patriotique que ses poèmes. Certes, il avait copié à Londres, en 1832, à la demande de son patron, un journal du siège de Québec, dû à la plume d’un officier français, document que Viger a publié en 1836, sans que cela permette d’affirmer que Garneau ait décidé d’écrire l’histoire de son pays pendant son séjour en Angleterre. À ce moment, l’histoire intéresse un public de plus en plus nombreux qui, comme Garneau d’ailleurs, veut comprendre le présent et tirer des raisons d’espérer d’un passé qu’on croit glorieux, mais dont le récit a été fait par des Anglo-Saxons, tels Robert Christie*, William Smith* et John MacGregor, à l’intention de leurs compatriotes. Au reste, les travaux publiés en français ne peuvent satisfaire la nouvelle génération des Patriotes. Le Français Lebrun avait fait paraître à l’adresse de ses compatriotes, en 1833, un Tableau statistique et politique des deux Canadas, riche de faits, mais pas suffisamment nuancé. Michel Bibaud* rédigeait, depuis 1819, des articles historiques pleins de mérite par leur documentation mais d’un esprit favorable au statu quo, ce qui lui aliénait une partie du public. Jacques Viger*, Amable Berthelot et Jacques Labrie* étaient d’estimables antiquaires au souffle historique trop court. Enfin, entre 1831 et 1836, Joseph-François Perrault avait publié en cinq volumes un Abrégé de l’histoire du Canada valable par son intention de vulgarisation, mais terne et confus.

Si Garneau s’intéresse sérieusement à l’histoire depuis 1837, c’est l’union des Canadas, mesure dangereuse pour la survie de la nation canadienne-française, qui l’a sans doute confirmé dans sa vocation d’historien et qui explique sa détermination à écrire une histoire du Canada. Ce faisant, Garneau cherche à ranimer le courage de ceux qui, parmi ses concitoyens, éprouvent des inquiétudes et des doutes ; il se propose d’exciter leur volonté de vivre et il veut lutter contre le mépris qu’affichent les Britanniques à l’égard des « Canadiens ». Le 24 janvier 1840, il signe et fait circuler une résolution contre l’Acte d’Union, résolution adoptée à une réunion de protestation à laquelle assistent Étienne Parent, John Neilson* et Louis-Édouard Glackmeyer*. L’Acte d’Union qui menace l’avenir des Canadiens français est néanmoins voté et son application soulève l’indignation. Le 22 février 1841, Garneau revient à la charge dans un long article dans le Canadien contre le décret impérial et réclame le maintien de la langue française, rayée des textes constitutionnels.

Cependant, Garneau s’occupe toujours à répandre le goût des lettres chez ses compatriotes. Avec Louis-David Roy*, il lance un hebdomadaire mi-littéraire, mi-scientifique, l’Institut, ou Journal des étudians, dont la première livraison paraît le 7 mars 1841. À l’automne de 1840, un Français plein de ressources, Nicolas-Marie-Alexandre Vattemare, était venu au Canada, comme « hôte » de Denis-Benjamin Viger, avec un plan d’échanges de livres qui avait reçu l’appui chaleureux des autorités civiles et religieuses et des notables. À Québec, le Canadien, le Fantasque de Napoléon Aubin* et l’Institut, ou Journal des étudians accueillirent avec joie son projet. Le 13 mars 1841, le journal de Garneau rapporte la création d’un comité général sous la présidence de John Neilson dont le but est de fonder un institut, sorte de fédération des sociétés culturelles déjà existantes dans la ville de Québec, afin de permettre de mieux diffuser les connaissances et de rapprocher « classes » et « races ». Mais le plan de Vattemare tourne court. Il heurte l’intérêt des sociétés – celui de la Société littéraire et historique de Québec (Literary and Historical Society of Quebec) par exemple – attachées à leur autonomie. De plus, le projet rencontre une conjoncture politique fort mauvaise (le régime de l’Union des Canadas est proclamé le 10 février 1841) et tout demeure à l’état de rêve. La fondation, en 1847, de l’Institut canadien de Québec, dont Garneau sera un des piliers, peut s’expliquer en partie par l’enthousiasme soulevé par les projets de Vattemare. Après le départ de celui-ci du Canada, les deux hommes entretiendront longtemps des relations épistolaires.

Grâce aux bons soins de son ami Parent, Garneau obtient, en septembre 1842, le poste de traducteur français à l’Assemblée législative. Cette fonction lui laisse des loisirs pour lire et lui rend facile l’accès à la précieuse bibliothèque réunie par Georges-Barthélemi Faribault. Membre de la Société littéraire et historique de Québec, il peut aussi puiser dans la riche collection rassemblée par cette association fondée en 1824. En juin 1843, Garneau fait parvenir au Canadien un article sur les voyages de Jacques Cartier, prélude de sa fresque historique. Tout absorbé par son Histoire du Canada, devenue la grande passion de son existence, Garneau n’en suit pas moins de près la vie politique et nationale. En 1842, il participe à la fondation de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec [V. Pierre-Martial Bardy]. Hostile à la politique autocratique de lord Sydenham [Thomson*], il se montre cependant favorable à sir Charles Bagot*, qui voit d’un bon œil l’élément français ; c’est Garneau qui rédige l’adresse de circonstance lors du départ de ce dernier en mars 1843. En janvier 1844, il demande avec d’autres le retour des exilés politiques qui ont quitté le pays en 1837. La même année, il obtient, avec l’aide de Louis-Édouard Glackmeyer, l’emploi de greffier de la ville de Québec, ce qui lui vaut une augmentation de traitement mais réduit ses loisirs et le rive à une besogne qui ne l’enchante guère. De 1835 à 1845, Garneau publie 14 poèmes dont Au Canada, A lord Durham, l’Hiver, le Dernier Huron, les Exilés et le Vieux Chêne. Ses meilleures pièces, le Dernier Huron et le Vieux Chêne, sont imprégnées du sentiment patriotique et annoncent son Histoire du Canada.

Au mois d’août 1845 paraît à Québec le premier volume de l’Histoire du Canada de Garneau. Précédé d’un « Discours préliminaire », dans lequel l’auteur rappelle les progrès de la critique historique en Occident depuis la Renaissance et fait part de ses idées en matière de philosophie de l’histoire, l’ouvrage, divisé en 5 livres et 16 chapitres, s’ouvre sur deux chapitres d’introduction consacrés aux découvertes et aux explorations de la fin du xvie siècle. Le volume décrit les événements de la Nouvelle-France depuis les origines jusqu’en 1701, c’est-à-dire au moment où la paix est conclue avec les tribus indiennes. Les meilleures pages sont celles traitant de l’œuvre de Samuel de Champlain*, de Mgr François de Laval*, des guerres entre Hurons et Iroquois, des nouveaux rouages de l’administration en 1663 et de l’état des colonies anglaises en 1690, cette dernière analyse permettant un parallèle intéressant et célèbre avec la Nouvelle-France.

L’ouvrage semble d’abord bien accueilli. Mais peu de temps après sa parution, les journaux publient des lettres et des comptes rendus qui jugent sévèrement l’Histoire du Canada. Des auteurs anonymes, souvent des ecclésiastiques, reprochent à Garneau sa défense de la liberté de conscience, ses regrets que les autorités françaises aient exclu les huguenots du Canada et surtout ses critiques de l’autoritarisme de Mgr de Laval. On met volontiers en doute les convictions religieuses et le nationalisme de l’auteur, traité de « philosophe », de « protestant » et d’« impie ». Garneau semble fort mortifié par cette levée de boucliers.

Au moment où le premier volume de l’Histoire du Canada voit le jour, Garneau se rend à Albany, siège des archives de l’état de New York, pour consulter les collections de copies de documents officiels provenant des Archives de France. Il y retrouve son ami Edmund Bailey O’Callaghan*, patriote qui s’est réfugié aux États-Unis en 1837 et qui est devenu archiviste de l’état. Cette nouvelle source de documentation enrichit le second tome de l’Histoire du Canada qui paraît en avril 1846. Le récit embrasse la période de 1683 à 1775. Garneau rappelle d’abord le sort de la Louisiane et celui de l’Acadie, puis traite du commerce (de 1608 à 1744) avant de reconstituer dans le détail la guerre de la Conquête. Les brillantes victoires françaises y sont racontées avec flamme, l’incurie de la France à l’endroit de sa colonie dénoncée, François Bigot* et sa bande flétris. Le dernier livre de ce deuxième tome est consacré aux débuts du Régime anglais, depuis le Régime militaire – années odieuses selon Garneau – jusqu’à l’Acte de Québec, plus précisément jusqu’aux premières difficultés avec les colonies américaines révoltées. Ce deuxième volume, dans lequel les questions ecclésiastiques tiennent fort peu de place, ne semble pas avoir suscité les controverses passionnées qui ont suivi la publication du premier. C’est de Paris que lui vient un appui inattendu. Lebrun publie, en 1847, dans la Nouvelle Revue encyclopédique, un compte rendu élogieux de l’Histoire du Canada que plusieurs journaux québécois, dont le Canadien, s’empressent de reproduire.

En 1846, Garneau se rend à Montréal pour y consulter les quatre volumes de documents et de mémoires sur la Nouvelle-France que Louis-Joseph Papineau a fait copier à Paris à la demande du gouvernement du Canada-Uni. Toutefois le travail considérable qu’il s’impose a des répercussions sur sa santé. En effet, au début de 1847, il fait une crise d’épilepsie (il en souffrait depuis 1843) compliquée par une attaque de typhus et d’érysipèle, qui l’empêche de poursuivre son œuvre au rythme prévu.

En 1848, James Huston* publie dans le Répertoire national, ou recueil de littérature canadienne 19 poèmes de Garneau, écrits entre 1832 et 1841. La réputation grandissante de l’historien vient rehausser celle du poète. Bien que l’année 1848 soit indiquée comme date de publication du troisième tome de l’Histoire du Canada, qui relate les événements de 1775 jusqu’à 1792, l’ouvrage ne voit le jour qu’en mars 1849. La critique locale, au témoignage de l’historien, semble muette. Néanmoins, la réputation de Garneau comme historien paraît maintenant solidement établie. Le fait d’avoir proclamé l’union de la religion et de la nationalité dans ce troisième tome a désarmé la critique cléricale, comme Garneau le souligne en mai 1850 dans une lettre à O’Callaghan. En signe de bienveillance, l’archevêque de Québec, Mgr Joseph Signay*, ouvre les archives épiscopales à l’historien. En mai 1849, la législature accorde à Garneau un octroi de $1 000 en vue d’une réédition de son Histoire du Canada. Déjà l’auteur conçoit des améliorations sensibles tant au niveau du fond que du style. Sévère et exigeant pour lui-même, Garneau recherche la perfection : il corrige, cisèle, et complète son texte.

Les voyageurs illustres de passage à Québec ne manquent pas de venir saluer l’historien. Deux Français qui visitent la ville de Québec, Xavier Marmier en 1849 et Jean-Jacques Ampère en 1851, rappelleront dans leurs écrits les souvenirs agréables des moments passés en compagnie d’un « cicérone » aussi savant que patriote. François-Edmé Rameau* de Saint-Père, qui a également rencontré Garneau, continue d’entretenir avec celui-ci une correspondance intéressante. La visite la plus spectaculaire reste celle du capitaine Paul-Henry de Belvèze*, commandant de La Capricieuse de passage à Québec en 1855 : l’officier français, auquel Garneau a offert un exemplaire de l’Histoire du Canada, demande qu’on lui présente cet auteur qu’il salue comme « l’historien national du Canada ».

Le récit de la première édition de l’Histoire du Canada (totalisant plus de 1 600 pages) n’a guère dépassé l’année 1792. Remettant son ouvrage sur le métier, Garneau poursuit la relation des événements historiques jusqu’en 1840 et enrichit sa documentation en vue de la deuxième édition. En effet, il peut puiser à plusieurs sources fort utiles : aux documents conservés à l’archevêché de Québec, et à Albany, s’ajoute maintenant la correspondance officielle des gouverneurs anglais du Canada jusqu’à l’époque de lord Dalhousie [Ramsay*] ise à la disposition de l’historien par le gouverneur Elgin [Bruce], en témoignage d’estime. Ainsi paraît, à l’automne de 1852, la deuxième édition de l’Histoire du Canada en trois volumes. Garneau a apporté d’innombrables corrections de style et enrichi la documentation de son œuvre. Il a aussi ajouté le récit des événements de 1792 à 1840, en mettant l’accent sur les luttes constitutionnelles. Cette addition paraît sous formé d’un supplément publié en fascicules à l’adresse des souscripteurs de la première édition. Après le récit du règne « de la terreur » de sir James Henry Craig* et celui de la guerre de 1812, c’est surtout la lutte entre les chefs patriotes et l’oligarchie anglaise entourant les gouverneurs qui domine la narration. La politique de l’Angleterre, après avoir inspiré des espoirs, se révèle défavorable aux Patriotes canadiens. Alors éclatent les troubles de 1837 et de 1838 sévèrement réprimés. L’Union des deux Canadas se révèle une catastrophe pour le Canada français, au dire de Garneau. Dans sa conclusion générale, l’historien invite les Canadiens français à rester fidèles à eux-mêmes, c’est-à-dire à se garder des aventures politiques et sociales.

L’Histoire du Canada continue son chemin, et le cercle de la critique s’élargit. Théodore Pavie, homme de lettres angevin, qui a voyagé en Amérique du Nord dans sa jeunesse, présente l’œuvre sous un jour favorable dans la prestigieuse Revue des deux mondes de Paris, le 15 juillet 1853. Dans le Correspondant (Paris) du 25 décembre 1853, un autre Français, Louis-Ignace Moreau, analyse longuement l’ouvrage et lui adresse des reproches qui rappellent un peu les critiques ecclésiastiques suscitées par la publication du premier tome de la première édition. De Boston, Orestes Augustus Brownson, alors catholique libéral, fait un bel éloge de l’Histoire du Canada dans la livraison d’octobre 1853 de la Brownson’s Quarterly Review.

Cédant, dit-il, aux pressions de ses amis, Garneau publie par tranches dans le Journal de Québec, du 18 novembre 1854 au 29 mai 1855, ses souvenirs de voyage en Angleterre et en France. Simples notes de voyage à l’origine, le texte prend la forme d’un journal, enrichi par des lectures postérieures. Au printemps de 1855, il réunit ses souvenirs en volume, sous le titre de Voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833, publié chez Augustin Côté*. L’impression terminée, Garneau distribue une dizaine d’exemplaires à ses amis pour recevoir aussitôt des commentaires accablants : on relève des négligences de style, on déplore ses idées républicaines ; certains passages contre les anciens chefs patriotes comme Augustin-Norbert Morin (qui n’est pourtant pas nommé), passés du côté du gouvernement sous l’Union, provoquent réserves et mécontentement. Hésitant autant qu’aigri, Garneau demande à son éditeur de mettre au pilon tous les exemplaires non distribués ; seuls quelques rares volumes échappent à la destruction. Le Voyage constitue un document de premier ordre sur les années de formation de Garneau.

En 1855, au moment même où son Voyage voit le jour, Garneau est sévèrement pris à partie par François-Marie-Uncas-Maximilien Bibaud*, fils de l’historien Michel Bibaud, qui, dans une brochure acerbe, Revue critique de l’Histoire du Canada, de M. Garneau, se plaît à relever les tournures incorrectes aussi bien que les erreurs de date et les contradictions qui parsèment l’ouvrage de l’autodidacte Garneau. Bibaud, qui parle du « charlatanisme en histoire », en veut aussi à l’idéologie générale de l’ouvrage, aux antipodes de celle qui anime l’Histoire du Canada, et des Canadiens, sous la domination anglaise (Montréal, 1844) de son père, laquelle est hostile aux Patriotes. Les outrances de Bibaud arrivent cependant trop tard pour entamer sérieusement la gloire de l’historien.

En 1856, à la suite d’un concours lancé par l’éditeur-imprimeur Côté, Garneau écrit un Abrégé de l’histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à 1840, à l’usage des maisons d’éducation. C’est un petit livre bien terne, sous forme de questions et de réponses, où l’historien prend soin d’éliminer tout ce qui pourrait heurter le clergé. Muni de l’imprimatur de l’archevêque de Québec, le manuel connaît un succès considérable. Dans sa biographie de Garneau, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau* rappelle qu’en 1882, 30 000 exemplaires de l’ouvrage avaient été vendus. Garneau a rédigé cet ouvrage sans entrain, comme un long pensum et sans trop se soucier des suggestions de Chauveau pour le rendre plus attrayant et mieux adapté à de jeunes lecteurs.

Cependant, Garneau prépare avec l’aide de son fils Alfred* une troisième édition de son Histoire du Canada. Depuis la parution de la deuxième édition, la documentation de l’historien s’est enrichie. Georges-Barthélemi Faribault, qui a réussi à intéresser le gouvernement canadien aux archives, a fait copier de nombreux documents mis à la disposition des chercheurs à partir de l’automne de 1853. De son côté, l’abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland rapporte de France de nombreux documents auxquels Garneau aura partiellement accès. Il ne manquera pas non plus de tirer parti des cinquième et sixième volumes de l’History of the late province of Lower Canada [...] de Robert Christie, écrite dans un esprit autre que le sien. Perfectionniste, Garneau revoit toute son Histoire du Canada en vue de cette nouvelle édition : pas une page n’échappe aux corrections, les additions et les changements se multiplient, des documents nouveaux étoffent le récit, et le style est soigneusement revu et ciselé. C’est en 1859 que paraît la troisième édition, la dernière du vivant de Garneau. Elle lui assure le titre « d’historien national ». Inlassablement l’historien met en chantier une quatrième édition que réalisera plus tard son fils Alfred, en 1882 et 1883. Mais sa santé devient chaque jour plus précaire. Membre du conseil de l’Instruction publique depuis sa création en 1859, Garneau se voit contraint d’abandonner son poste en mai 1862. En 1864, la maladie le force à prendre sa retraite de greffier de la ville de Québec.

L’Histoire du Canada continue de connaître un accueil favorable. L’historien français Henri Martin cite Garneau avec éloge. L’Institut canadien de Québec fait de l’historien son président d’honneur. Un Britannique installé au Canada, Andrew Bell, traduit l’Histoire du Canada de Garneau en l’adaptant assez librement aux idées du public anglo-saxon. L’historien proteste vigoureusement contre cette entreprise qui, à ses yeux, dénature son œuvre. Malgré ces réserves, la traduction de Bell, publiée en 1860, connaît un franc succès, et on la réédite dès 1862. De nos jours encore le public anglophone connaît l’œuvre de Garneau par la traduction de Bell.

Les documents manquent pour brosser le portrait de Garneau. L’homme était d’un naturel réservé et a mené une vie paisible. Ses proches ont laissé sur lui fort peu de témoignages. De sa correspondance, abondante aux dires de l’abbé Henri-Raymond Casgrain* et de Chauveau, il ne subsiste qu’une centaine de lettres. On doit l’essentiel des connaissances sur Garneau à trois de ses contemporains : le notaire Louis-Michel Darveau*, Chauveau et Casgrain qui l’ont décrit dans des pages parues après sa mort, non exemptes de contradictions et d’idéalisation. D’une taille au-dessous de la moyenne, le front haut, Garneau a l’air méditatif. Timide, voire doux et conciliant en apparence, il sait se montrer ferme et « presque opiniâtre » sur certains sujets. On décèle chez lui une certaine hésitation nerveuse, un certain embarras en rapport, sans doute, avec les progrès du mal dont il souffre depuis 1843. C’est l’homme des réunions intimes. Son application au travail est légendaire. Autodidacte dans un monde où les notables ont à peu près tous passé par le collège classique, Garneau semble être doué d’une sensibilité ombrageuse. Ce trait aide à comprendre son souci de corriger sans cesse son œuvre et son intransigeance en tout ce qui a trait à la défense de ses idées.

Nous connaissons les idées de Garneau surtout par son Voyage et son Histoire du Canada, sans oublier ses poèmes et sa correspondance. En Europe, il a admiré la France de 1830 et plus encore l’Angleterre qui évoluait vers une liberté politique de plus en plus grande. Pencha-t-il, par moments, vers les institutions républicaines ? On peut le supposer à lire certaines pages sur les États-Unis et la France. Sur le plan religieux, il est partisan de la distinction du spirituel et du politique à l’époque où l’ultramontanisme progresse : d’où les accusations de gallicanisme et de libéralisme à son endroit jusqu’en plein xxe Siècle. Si Casgrain et Chauveau nous décrivent un Garneau foncièrement religieux, son fils Alfred, lui, raconte la « conversion » de son père « voltairien » sur son lit de mort. Dans son œuvre, Garneau s’intéresse peu à la religion en soi, mais plutôt aux rapports des deux pouvoirs : État et Église. Par-dessus tout, Garneau est attaché à sa nationalité. Sa vie et son œuvre sont marquées par le souci constant de défendre le droit à la survivance de ses compatriotes, « les Canadiens », menacés par « la race anglosaxonne ». Avec le temps, les idées de Garneau évoluent vers le consensus que les circonstances imposent à son époque. La conclusion célèbre et répétée qu’il publie en 1848, où il suggère à ses compatriotes de fuir les aventures dangereuses pour une petite nationalité, révèle le chemin que sa pensée a parcouru depuis une dizaine d’années.

Garneau est intellectuellement le fils de ses œuvres. De ses parents sans instruction il n’a pu recevoir que des encouragements. Sa culture littéraire, sa vision du monde, ses idées sur l’homme et sur son pays et, enfin, ses principes et sa méthode d’historien, Garneau les doit à sa soif de connaître et à son assiduité au travail. Tout porte à croire qu’une bonne partie des connaissances de Garneau vient de ses lectures nombreuses autant que variées. En littérature, il a lu des classiques, des encyclopédistes et des romantiques ; en histoire, il se sentait à l’aise dans le champ de l’historiographie qui lui était contemporaine, surtout en compagnie d’Augustin Thierry ; mais Garneau lisait aussi des ouvrages de culture générale et parcourait des journaux canadiens et étrangers.

Garneau accomplit son œuvre dans une situation rendue difficile par le manque de ressources matérielles. Il n’est pas sans intérêt de souligner que pour être en mesure de continuer son œuvre d’historien, Garneau dut recourir à l’aide de son beau-père, à celle de l’hôtel de ville de Québec, aux faveurs du parlement et de plusieurs de ses amis. Il a de plus élevé sa famille dans une atmosphère assombrie par des deuils fréquents : dans l’espace de 20 ans, entre 1835 et 1855, lui naquirent dix enfants dont sept moururent en bas âge.

Écrivain, Garneau est à la fois poète, historien et mémorialiste, journaliste à l’occasion et épistolier par la force des choses. Sa façon d’écrire reflète fort bien son caractère et sa situation. Son style tend à être correct ; en général, il est nerveux et hésitant. Son langage vise au réalisme et à la clarté et traduit à sa façon les faiblesses d’une société encore peu scolarisée. Et pourtant, malgré d’incontestables défaillances de vocabulaire, de grammaire et de style, en dépit de sa situation d’autodidacte, Garneau rachète les maladresses certaines de son écriture par la vigueur de la phrase, l’élan du récit et sa vision originale de la réalité que traduisent ses mots, ses propositions, ses paragraphes. C’est lui le premier au Québec qui a insufflé à la poésie le rythme et la couleur romantiques ; c’est lui le premier aussi qui a conçu une fresque d’histoire nationale, cohérente et bien documentée. Son art d’écrire n’est pas celui du détail fignolé et ne possède pas l’éclat de certains grands auteurs : il tient plutôt au souffle qui anime ses poèmes et au dynamisme de son récit. Que le fini n’eût pas été son fort, Garneau lui-même s’en rendait compte. C’est pourquoi il remettait cent fois sur l’enclume l’œuvre dont il n’était jamais satisfait ; il a appris son art en écrivant, toujours conscient de ses limites.

Le portrait littéraire de Garneau complète et confirme en quelque sorte son portrait d’homme. On retrouve dans ses poésies sa sensibilité et sa vision du monde ; dans l’Histoire du Canada, sa science d’historien et ses idées sur la vie d’une nation ; dans le Voyage, ses observations sur Londres et Paris dans la perspective des deux grandes cultures séculaires. Garneau écrit laborieusement, par vocation lentement cristallisée, surtout par devoir. Son style ne vise pas à éblouir ; l’écrivain se contente de convaincre. Son attitude créatrice se situe quelque part entre le penseur qui aime le siècle des lumières et le savant qui a longuement réfléchi sur l’art de l’historien Thierry. Ajoutons à cela ses inclinations romantiques et son penchant naturel à la méditation.

C’est une attaque d’épilepsie, compliquée d’une pleurésie, qui entraîne la mort de Garneau dans la nuit du 2 au 3 février 1866. L’historien s’éteint dans une maison de la rue Saint-Flavien, qu’il n’a habitée que pendant les dernières années de sa vie, contrairement à une légende tenace et répandue. De 1854 à 1864, il avait occupé, d’abord à titre de locataire puis comme propriétaire, une demeure sise dans l’avenue Sainte-Geneviève.

La nouvelle de la mort de l’historien se répand par les journaux à travers tout le Canada français, et son décès est ressenti comme un deuil national. Un comité est mis sur pied pour ériger un monument à l’écrivain et venir en aide à sa famille. Le 15 septembre 1867, près d’un an et demi après la mort de l’historien, a lieu le dévoilement d’un monument commémoratif, au cimetière Belmont, sur les hauteurs de Sainte-Foy. Chauveau prononce à cette occasion un des plus beaux discours de sa carrière, qui est aussi un hommage émouvant à son ami défunt. Il est vrai que l’astre de Garneau avait pâli un peu après la parution, dans les années 1860, des Cours d’histoire du Canada de l’abbé Ferland, qui, en insistant sur la dimension religieuse de l’histoire de la Nouvelle-France, étaient promis à un succès durable au Canada français catholique et conservateur. Toutefois, nul ne conteste à Garneau le titre d’historien national. La réédition de son Histoire du Canada est l’occasion d’un nouveau concert d’éloges et d’une diffusion accrue. Au début du xxe siècle (1913–1920), son petit-fils, Hector Garneau, publie, à Paris, une mise à jour de l’Histoire du Canada à partir du texte de la première édition. Les réactions et les commentaires que suscite l’Histoire du Canada de Garneau attestent de nouveau son importance dans la conscience canadienne-française. Entre 1944 et 1946 encore, on la réédite – il s’agit de la huitième édition – moins comme un classique que comme une synthèse remise à jour et inégalée. Le centenaire de la première édition est célébré en 1945 avec éclat à Montréal, à Québec et à Ottawa, et il donne lieu à des démonstrations où le patriotisme le dispute à la connaissance historique.

Les manuels de littérature et les anthologies font une place de choix à Garneau, généralement considéré comme le plus grand auteur canadien-français du xixe siècle. Si depuis les années 1950 les historiens ont pris leur distance face à sa manière primitive de reconstituer l’histoire, la pensée de Garneau suscite encore aujourd’hui beaucoup d’intérêt et rejoint, au-delà des générations, les aspirations permanentes des Canadiens d’expression française. Le nom de Garneau a été attribué dès son vivant à une rue de Québec. Aujourd’hui, un collège d’enseignement général et professionnel de la ville de Québec porte son nom. Un nombre considérable de rues, de parcs, d’écoles, de lacs et de rivières, et un canton rappellent, à travers le Canada français, le souvenir de celui qui a voulu donner à ses compatriotes des raisons de ne pas désespérer et des motifs de vivre pleinement leur aventure française en Amérique du Nord.

Pierre Savard et Paul Wyczynski

De 1831 à 1841, Garneau publie plusieurs poèmes dans les journaux de l’époque, principalement dans le Canadien. Dix-neuf de ses poèmes apparaissent dans le Répertoire national, ou recueil de littérature canadienne (Montréal) édité par James Huston en 1848. Toutefois, la principale œuvre de Garneau demeure son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours (3 vol., Québec, 1845–1848 ; suppl. 1852) qui connaît deux autres éditions en 3 volumes du vivant de son auteur (en 1852 et en 1859). De 1859 à sa mort, en 1866, Garneau prépare avec l’aide de son fils, Alfred, une quatrième édition qui paraît finalement à Montréal en 1882 et 1883. Sous la gouverne d’Hector Garneau, petit-fils de l’historien, trois nouvelles éditions en 2 volumes voient le jour à Paris (1913–1920 ; 1920 ; 1928). Enfin, une huitième édition en neuf volumes, préparée par Hector Garneau à l’occasion du centenaire de la parution de la première édition de l’Histoire du Canada, paraît à Montréal de 1944 à 1946. En 1860, Andrew Bell publie une traduction de l’ouvrage de Garneau sous le titre de History of Canada from the time of its discovery till the Union year (1840–1) (Montréal) qui sera rééditée en 1862, en 1866 et en 1876.

Garneau est aussi l’auteur d’un récit de Voyage en Angleterre et en France dans les années 1831, 1832 et 1833, publié à Québec en 1855. Cet ouvrage est paru d’abord en feuilletons dans le Journal de Québec du 18 novembre 1854 au 29 mai 1855. Environ deux ans avant la mort de Garneau, la Littérature canadienne de 1850 à 1860 (2 vol., Québec, 1863–1864) reproduit une version abrégée du récit de voyage ; une réimpression de ce dernier texte paraît en 1881. En 1968, Paul Wyczynski publie à Ottawa une édition critique élaborée du texte original du Voyage de Garneau. Enfin, Garneau publie, en 1856, un Abrégé de l’histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à 1840, à l’usage des maisons d’éducation (Québec) que l’on réédite successivement en 1858, en 1876 et en 1881. Cette dernière édition relate les événements depuis 1840 jusqu’en 1881, grâce à l’effort conjoint d’Alfred Garneau et de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau.

Les sources sur la vie de Garneau sont peu nombreuses ; de certaines périodes de sa vie, on ne sait presque rien. Les registres d’état civil et son greffe de notaire, conservés aux ANQ-Q, fournissent quelques jalons sûrs. De sa correspondance, abondante au dire de l’abbé Henri-Raymond Casgrain en 1866, il ne reste qu’une centaine de lettres heureusement riches en renseignements sur l’homme et sur l’œuvre. La presse de l’époque fournit quelques écrits (surtout des poèmes) de Garneau et des échos de ses activités. Les milliers d’avis de greffier éparpillés dans les journaux de la ville de Québec entre 1854 et 1864 présentent peu d’intérêt pour la biographie de l’historien. Il nous reste, bien sûr, l’œuvre poétique et historique de Garneau, et surtout son récit de Voyage, particulièrement riche en renseignements sur la formation de l’homme et sur la nature de ses idées.

Les premiers biographes de Garneau ont été en même temps témoins de sa vie. L’abbé Casgrain publie Un contemporain : F. X. Garneau (Québec), au lendemain de la mort de Garneau. Il a connu l’historien des dernières années, quelque peu rasséréné ; le portrait qu’il en laisse cherche à faire oublier les querelles que suscita l’Histoire du Canada dans les années 1845. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau a bien connu Garneau, et il reconstitue la vie de son aîné pour la publier dans le quatrième volume de l’édition de 1882 et 1883 de l’Histoire du Canada. Malgré plusieurs lacunes dues aux déficiences de la mémoire, cette biographie reste la plus complète. Par tempérament autant que par souci d’unir les Canadiens français, Chauveau offre une image de Garneau conforme à l’idéal nationaliste du début des années 1880 qui entrevoit avec optimisme l’avenir du Canada français sous l’aile protectrice de l’Église et des notables. Dans la longue analyse de l’Histoire du Canada, Chauveau reprend ici et là les idées les plus conciliantes de l’historien national et il applaudit au rétablissement qu’a accompli le Canada français depuis 1850. Le beau portrait physique et moral de Garneau brossé par Chauveau a été souvent reproduit dans des anthologies. Dans Nos hommes de lettres, publié à Montréal en 1873, le notaire Louis-Michel Darveau décrit Garneau comme la victime du clergé et des esprits étroits. Ce témoignage de première main doit être pris en considération. Alfred Garneau n’a rien publié sur son père, mais sa correspondance est riche de détails intimes, introuvables ailleurs. Dans l’introduction de la cinquième édition (1913–1920), Hector Garneau, fils d’Alfred, raconte la vie de « l’historien national », en apportant quelques faits nouveaux, sans doute transmis par la famille. Il nous présente un François-Xavier Garneau laïcisant et moins lénifiant que celui de Casgrain et de Chauveau, ce qui a alors pour effet de relancer les débats sur le sens de l’œuvre de Garneau, en matière religieuse surtout.

En 1926, Gustave Lanctot* publie son François-Xavier Garneau (Toronto) qui sera réimprimé avec des changements mineurs, en 1946, sous le titre de Garneau, historien national (Montréal). C’est une mise au point bien informée et pondérée dans ses jugements. Depuis lors, des travaux ont enrichi les connaissances sur Garneau. La bibliographie de l’édition critique du Voyage, préparée par Paul Wyczynski, fournit l’essentiel de ce qui a été écrit sur Garneau jusqu’alors. Le chercheur qui veut pousser plus avant consultera les archives du Projet Garneau conservées au Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’université d’Ottawa et décrites dans le Bulletin du centre du mois d’avril 1973. La publication d’une édition critique des œuvres complètes de François-Xavier Garneau, en 12 volumes, est en préparation par les auteurs de cette biographie. On y trouvera une bibliographie descriptive et critique concernant la vie et l’œuvre de Garneau.  [p. s. et p. w.]

Bibliographie générale

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Pierre Savard et Paul Wyczynski, « GARNEAU, FRANÇOIS-XAVIER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/garneau_francois_xavier_9F.html.

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Auteur de l'article:   Pierre Savard et Paul Wyczynski
Titre de l'article:   GARNEAU, FRANÇOIS-XAVIER
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   25 octobre 2014