DCB/DBC Mobile beta
+

BRIAND, JEAN-OLIVIER, évêque de Québec, né le 23 janvier 1715 dans la paroisse de Plérin (dép. des Côtes-du-Nord, France), décédé à Québec le 25 juin 1794.

Jean-Olivier Briand appartenait à une humble famille paysanne du village de Saint-Éloi, paroisse de Plérin, en Bretagne. Mgr Henri Têtu* a pu voir, au début du siècle, la petite maison, encore couverte de chaume, dans laquelle il naquit. Il était l’aîné des cinq ou six enfants de François Briand et de Jeanne Burel ; son parrain fut un oncle paternel, Olivier Desbois, et sa marraine, une tante maternelle, Jacquette Quémar. Son père, né le 4 mai 1688 et baptisé le lendemain à Plérin, mourut vers 1745 ; quant à sa mère, née, semble-t-il, le 18 janvier 1689, elle devait s’éteindre à Plérin, « âgée de 80 ans moins 3 ou 4 mois », le 16 septembre 1768.

Si l’on en croit le « livre de raison » de la sœur de Mgr Briand, Catherine-Anne-Marie, née le 20 mai 1722 et entrée le 27 octobre 1742 chez les Filles (séculières) du Saint-Esprit de Plérin, dont elle fut de 1779 à 1804 la supérieure générale, François Briand et Jeanne Burel auraient « inspiré » à leurs enfants de « l’éducation [...] et surtout la crainte de Dieu et la fuite du monde ». Le futur évêque de Québec aurait eu un père bon, doux, aimable et patient, « un des plus honnêtes hommes de Plérin » ; un père qui aimait et caressait ses enfants, qui travaillait et se fatiguait pour eux, tout en étant, à l’instar de sa femme, d’une grande charité envers les pauvres, « surtout les veuves et les orphelins dont il avait [...] à cœur les intérêts dans la paroisse ne [leur] refusant jamais aucun plaisir selon son pouvoir ». Jean-Olivier ne connut point ses grands-parents maternels, Mathurin Burel et Jacquette Quémar, tôt disparus, mais il fut témoin du dévouement de son grand-père paternel, Yves Briand, et de sa grand-mère, Jeanne Desbois, « qui tous deux se sont comme épuisés en travaillant pour procurer l’aisance à leurs enfants et une honnête éducation ».

Deux prêtres du diocèse de Saint-Brieuc (dont dépendait Plérin) allaient influencer la carrière de Jean-Olivier Briand. Le premier était son oncle, Jean-Joseph Briand, qui passait « pour un homme distingué en mérite » et qui allait être pendant longtemps recteur de Plérin, où il devait mourir le 20 avril 1767, à l’âge de 80 ans et 2 mois. Il donna au garçonnet « les premiers principes pour les sciences » et le guida « dans le chemin de la vertu et de la science des saints ». Se destinant à l’état ecclésiastique, le jeune Briand, dont sa sœur dit qu’ « il a toujours bien fait ses classes », étudia au séminaire de Saint-Brieuc et fut ordonné prêtre en mars 1739. Revenant dans sa paroisse natale, il se rapprocha d’un autre prêtre, l’abbé René-Jean Allenou* de Lavillangevin, qui avait été, s’il ne l’était pas encore, recteur de Plérin, et avec qui la famille Briand paraît avoir eu des liens étroits. L’abbé de Lavillangevin était considéré comme le fondateur, – bien qu’en fait il ne le fût pas, – de la communauté des Filles du Saint-Esprit, dont le véritable fondateur était son oncle, l’abbé Jean Leuduger. Or, Catherine-Anne-Marie Briand se préparait à entrer dans cette communauté, où elle rejoindrait Marie Allenou de Grandchamp, à qui elle succéderait comme supérieure générale ; et une demoiselle Briand, parente du futur évêque de Québec, épouserait Mathurin Gaubert, apparenté par sa mère à l’abbé Leuduger. Quoi qu’il en soit, c’est l’abbé de Lavillangevin qui, en 1741, « par ses bons conseils et [par son] zèle », « enleva » Jean-Olivier Briand à ses parents « pour en faire avec lui un bon missionnaire » au Canada, selon Catherine-Anne-Marie Briand.

D’après une autre version, qui n’est pas incompatible avec la première, ce serait l’abbé Henri-Marie Dubreil* de Pontbriand lui-même qui, nommé évêque de Québec, aurait fait appel à ses compatriotes, les abbés de Lavillangevin et Briand. Les deux, en tout cas, quittèrent Plérin le 11 mai 1741 pour le port d’embarquement de La Rochelle. Toujours au dire de Mlle Briand, Mgr de Pontbriand avait déjà nommé Lavillangevin grand vicaire, et Briand, chanoine. Ce dernier, « ne voulant aller » au Canada « que comme prêtre missionnaire », se serait, à La Rochelle, démis de son canonicat, qu’il lui fallut néanmoins accepter une fois à Québec. Le 28 mai, Briand était encore en France, attendant qu’on mît à la voile, – probablement le 8 juin, puisque le Rubis, sur lequel il voyagea avec le nouvel évêque et l’ancien recteur de Plérin, jeta l’ancre à Québec le 30 août, après 84 jours de traversée. L’intendant Hocquart avait, cependant, envoyé un canot à la rencontre du navire, de sorte que l’évêque débarqua à Québec le 29 août. On peut croire que l’abbé Briand, dont il ne se séparerait plus que pour mourir, l’accompagnait alors.

Dès le 31 août, l’abbé Briand prenait possession de son canonicat. Ainsi commençait sa longue carrière au service de l’Église canadienne, dont on le proclamera, quand les suites de la guerre l’auront durement mis à l’épreuve, « le second fondateur ». Pour l’heure, chanoine, trésorier du chapitre, confesseur des religieuses de l’Hôtel-Dieu et de l’Hôpital Général, « chargé de la conduite d’une troupe de jeunes séminaristes », Jean-Olivier Briand est aussi le secrétaire et le confident de son évêque, fort surchargé, qu’il accompagne dans ses visites pastorales et dont il contresigne pour ainsi dire tous les mandements, étant « sa seule ressource » : « depuis dix-sept ans », écrivait en 1757 l’abbé de l’Isle-Dieu, monsieur Briand n’a « point quitté » son évêque, et, « sans manquer à aucun office canonial [il] trouve le secret d’être comme l’ombre de son respectable Prélat ». En 1752, par exemple, il se rend avec Mgr de Pontbriand jusqu’à la mission iroquoise de La Présentation (Oswegatchie ; aujourd’hui Ogdensburg, New York), à plus de 40 lieues de Montréal ; et, en 1753, de mai à novembre, il séjourne avec lui à Trois-Rivières, pendant la reconstruction du monastère des ursulines, que le prélat lui-même relève de ses cendres [V. Marie-Françoise Guillimin, dite de Saint-Antoine]. En ces occasions, le chapitre est averti que les fonctions qu’il remplit auprès de l’évêque dispensent le chanoine Briand des offices, auxquels on doit le regarder comme présent, « de manière à ne rien lui faire perdre des fruits de sa prébende ».

Le chanoine Briand sut si bien rester dans l’ombre de son évêque que, pendant près de 20 ans, il passa presque inaperçu ; sa timidité était telle qu’il ne pouvait même pas prêcher ; étranger à toute intrigue et sans ambition personnelle, c’était un rude travailleur, un prêtre pieux et dévoué, qui connaissait mieux que quiconque la situation de l’Église canadienne et qui était le plus familier avec le détail de son administration. Vers lui se tournèrent son évêque, d’abord, et le chapitre diocésain, ensuite, quand l’Église canadienne eut soudain à relever le plus formidable défi de son histoire. Celui qui était l’humilité et la discrétion mêmes, entré dans la lice, allait devenir, selon le mot d’une religieuse de Québec. « l’homme de la droite de Dieu ».

Le 1er juillet 1759, au début du siège de Québec. Mgr de Pontbriand, déjà malade, s’était retiré à Charlesbourg ; le 13 et le 14, les ursulines et les religieuses de l’Hôtel-Dieu s’étaient réfugiées à l’Hôpital Général, où le chanoine Briand, assisté de son confrère Charles-Régis Blaise Des Bergères de Rigauville, apportait aux blessés, dont le nombre et la misère augmentaient chaque jour, le secours de son ministère. Le 13 septembre, jour de la défaite de Montcalm* sur les plaines d’Abraham, Mgr de Pontbriand, avant de se replier sur Montréal avec l’armée française nomma Briand grand vicaire de Québec. Il lui donna aussi la direction, avec le titre de supérieur, des trois communautés de femmes de la ville et l’engagea à fixer sa résidence à l’Hôpital Général, où il vivait déjà depuis plusieurs mois. C’est de cet établissement situé sur les bords de la Saint-Charles que Briand, tout au long de l’hiver administra la partie du diocèse tombée aux mains de l’ennemi, tout en se dépensant jour et nuit, auprès des blessés, tant français que britanniques, dont l’hôpital était rempli. Au printemps de 1760, il suivit avec douleur les premiers chocs de la bataille de Sainte-Foy, qui se déroulait « sur une hauteur vis-à-vis de notre maison », écrit une (religieuse de l’Hôpital Général ; puis, « au milieu de l’action », n’y tenant plus, il se transporte sur le champ de bataille, au risque de sa vie : « Ce qui lui fit prendre ce parti était, [...] disait-il, qu’il n’y eût pas assez d’Aumôniers pour assister les mourants... »

C’est à l’Hôpital Général aussi que le grand vicaire Briand apprit presque coup sur coup la mort de Mgr de Pontbriand, survenue à Montréal le 8 juin 1760, et la capitulation de cette ville et du pays entier, signée le 8 septembre suivant. L’Église canadienne se retrouvait sans évêque à un moment où la situation politique ne permettait plus de communiquer avec la France et d’en faire passer un au Canada. Du reste, en marge de l’article 30 de la capitulation de Montréal, ainsi rédigé : « Si par Le Traitté de paix, Le Canada restoit au pouvoir de Sa M Britanique, Sa M Tres Chretieñe Continueroit à Nomer L’Evesque de La Colonie, qui Seroit toujours de la Communion Romaine, et sous L’Autorité duquel les peuples Exerceroient La Religion Romaine », Amherst avait écrit : « Refusé ». Commençait donc, en septembre 1760, une longue attente, inquiète, angoissante : le Canada reviendrait-il au roi de France ? Sinon, pourrait-on obtenir des Britanniques, si opposés au « papisme », l’autorisation de faire venir ou de faire consacrer un évêque ? L’Église catholique n’allait-elle pas bientôt mourir, au Canada, faute de prêtres ?

Suivant les dispositions du concile de Trente, l’administration du diocèse de Québec, pendant la vacance du siège épiscopal, revenait de droit au chapitre. Mais les chanoines furent pendant quelque temps empêchés de se réunir, à cause des restrictions sur les déplacements imposées par les Britanniques. Ce fut le chanoine Briand, pourvu, par ses lettres de grand vicaire du 13 septembre 1759, des pouvoirs nécessaires pour administrer le diocèse en pareil cas, qui exerça l’autorité ecclésiastique dans la colonie jusqu’à ce que le chapitre pût enfin se réunir, le 2 juillet 1760. On procéda alors à la nomination de trois vicaires généraux pour le Canada, et de trois grands vicaires pour les parties éloignées de la colonie. Au cours de deux autres assemblées, on nomma l’abbé de l’Isle-Dieu, qui résidait à Paris, grand vicaire pour la Louisiane et le Mississippi (23 septembre 1760), et le chanoine Joseph-Marie de La Corne de Chaptes, vicaire général du diocèse en France (30 septembre 1760). Le chanoine Briand, qui reçut en partage la partie du diocèse relevant du gouvernement de Québec, fut aussi désigné pour être, selon l’abbé de l’Isle-Dieu, « à la tête et le premier des grands vicaires, le siège vacant » ; il allait incontestablement jouer le premier rôle dans cette Église sans évêque et prendre sur ses collègues, empressés à le consulter, un ascendant certain.

Depuis bientôt un an, le grand vicaire Briand avait dû tenir compte, en administrant la partie du diocèse dont il avait la charge, de la présence à Québec d’une autorité politique qui professait une religion encore fortement opposée à celle des Canadiens. La situation était délicate, et Briand n’était pas sans le savoir. Il adopta, dès le début, une attitude modérée, conciliante sur l’accessoire, ferme sur l’essentiel, toujours respectueuse envers les nouveaux maîtres, et qui les amènerait peu à peu à servir l’Église plutôt qu’à lui nuire ou, simplement, à l’ignorer. Car cet homme timide, en qui un historien de notre temps n’a vu qu’« un personnage lourd », était au contraire gai, de bonne société, et savait pardessus tout chasser « cette tristesse qui tue », au témoignage de l’abbé Joseph-Octave Plessis*, qui fut dix ans son secrétaire ; au vrai, ce Breton avait la finesse d’un Normand et, sur la fin de sa vie, en annonçant à un correspondant la consécration d’un troisième coadjuteur depuis la Conquête, il en fera en quelque sorte l’aveu, en riant dans sa barbe : « car voilà 4 évêques que j’ai en canada où il n’était pas possible qu’il y en eut disait-on et un petit Daniel en Plérin en St Brieuc est venu à bout de toutes les difficultés » ! (Daniel est ce prophète de la race de David qui, par son talent pour deviner et expliquer les songes, – et sans rien lui céder, – gagna la faveur du roi de Babylone...)

On a si peu compris, de nos jours, le comportement de Briand, grand vicaire et plus tard évêque, à l’endroit de l’autorité britannique, qu’il faut un peu y insister. Dès après la capitulation de Québec, Mgr de Pontbriand avait énoncé les principes théologiques sur lesquels l’Église canadienne devait régler sa conduite : « La religion chrétienne exige pour les princes victorieux et qui ont conquis un pays, toute l’obéissance, le respect que l’on doit aux autres » ; « Le roi d’Angleterre étant maintenant, par conquête, souverain de Québec, on lui doit tous les sentiments dont parle l’apôtre saint Paul » (Rom. XIII, 1–7). Et « il faut craindre, écrivait-il à Briand, de se brouiller avec le gouverneur, pour éviter de plus grands maux ». A Murray, Mgr de Pontbriand recommanda son grand vicaire, qui, assura-t-il, « entrera dans mes vues ». Au reste, l’abbé de l’Isle-Dieu, de Paris, et Rome même, à leur tour, inviteraient les Canadiens au respect et à la soumission, mais aussi à la prudence et à la discrétion : « il faudra, écrivait en 1766 le cardinal Castelli, que les ecclésiastiques et l’évêque du Canada se comportent avec toute la prudence et la discrétion possibles pour ne point causer de jalousie d’État au Gouvernement » ; et il ajoutait : « qu’ils oublient sincèrement à cet égard qu’ils sont français ». Tout cela était conforme à la théologie catholique ; Briand allait en tirer, pour l’Église canadienne, les plus grands avantages – comme les plus imprévisibles.

Si le roi d’Angleterre est le nouveau souverain des catholiques canadiens, l’Église doit le reconnaître et le traiter comme tel. C’est ce que le grand vicaire Briand n’hésite pas à rappeler, tant dans ses mandements que dans ses lettres. Il se décide même, après quelques hésitations, à faire nommer le roi George dans le canon de la messe, en dépit des protestations de certains membres du clergé : « Je n’ay pas souffert qu’on m’apportât pour raison qu’il est bien dur de prier pour ses ennemis [...] Ils sont nos maîtres, et nous leur devons ce que nous devions aux françois lorsqu’ils l’étaient. Maintenant l’église défend-elle à ses sujets de prier pour leur prince ? » Le fondement théologique est solide, et le raisonnement sans faille. Briand, qui ne manquait pas de psychologie (au point d’entretenir d’excellentes relations avec tous les gouverneurs de son temps), comprit qu’il fallait, pour se concilier la bonne volonté des nouveaux maîtres, les intéresser à la vie de l’Église ; à cette fin, on devait, dans les débuts, souffrir quelques ingérences de peu d’importance, pour mieux faire obstacle à toute tentative plus sérieuse de mise en tutelle de l’Église. Il laissa donc Murray intervenir à quelques reprises auprès de certains curés, et se plia provisoirement à ses exigences relatives à la nomination aux cures, il le consulta même, à l’occasion, et, une fois, il alla jusqu’à faire appel au bras séculier britannique. À bien y penser, on ne pouvait être plus habile : bientôt, Murray ne déciderait rien, au sujet des curés et des affaires religieuses, sans en parler au grand vicaire, et encore ne s’intéresserait-il qu’à des questions de discipline, ne se mêlant en tien du culte ou de l’enseignement religieux. En 1765, une religieuse de l’Hôpital Général pouvait écrire que Briand avait « sçu maintenir ses droits et ceux de ses Curés, sans jamais trouver d’obstacles » de la part des Anglais. On était sur la bonne voie.

Ce que Briand cherchait à faire reconnaître aux autorités britanniques du Canada, – comme du reste à son clergé et à ses ouailles, – c’était l’existence de deux juridictions distinctes : l’une, religieuse, qui relevait de l’autorité ecclésiastique ; l’autre, civile, qui relevait de l’autorité politique. Selon la conception admise de son temps, chaque pouvoir – l’ecclésiastique et le politique – avait des devoirs à l’égard de l’autre, mais Briand voulait qu’on les exerçât de part et d’autre sans ingérence. C’est dans cet esprit qu’il faut lire l’extrait suivant de la lettre qu’il adressait, en 1762 probablement, à James Abercrombie : « Je vous prie, monsieur, de continuer à l’Église votre protection ;j’oserais presque vous dire que vous y êtes obligé, comme elle l’est de vous honorer. Non enim sine causa gladium portat [car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive], nous dit saint Paul, en parlant de la puissance séculière, laquelle doit se prêter au soutien de la religion, comme la puissance ecclésiastique à faire rendre aux peuples le respect et l’obéissance qu’ils doivent aux princes et aux supérieurs. » Afin de contrecarrer toute tentative d’empiétement et de maintenir les bonnes relations avec l’autorité civile, Briand appliquait deux « principes », que nous connaissons grâce à Mgr Plessis, son ancien secrétaire, et qui étaient « de traiter toutes ses affaires avec le gouverneur lui-même, sans y faire intervenir aucun des officiers subalternes », d’une part, et « de prendre hautement, en toute occasion, les intérêts du gouvernement à cœur, de faire profession d’une très grande loyauté envers le Roi, et d’inspirer la même fidélité à son clergé », d’autre part. Aussi est-ce avec amertume qu’il voyait parfois des prêtres et des fidèles porter leurs querelles religieuses aux autorités civiles, quand celles-ci « me renvoient toutes les affaires ecclésiastiques », écrivait-il en 1769.

En tout cela, point de lourdeur d’esprit chez Briand, et encore moins de faiblesse de caractère. On a pensé, écrivait-il à Guy Carleton* lui-même, en 1784, qu’en telle circonstance récente j’ai agi de telle façon « par crainte du gouverneur. oh ! non. de ma vie je n’ai craint homme ». C’est sans détour : je ne crains personne, pas même vous ; et, tout de suite, il ajoute, avec humour (il en était capable) : « Je me reproche même à présent que Je suis aux portes de la mort de ne pas assés Craindre Dieu et mon redoutable Juge. » Cet homme-là n’a été ni dupe ni faible. Au moment où Murray se permettait d’intervenir dans les cures, « j’ay eu l’honneur de luy dire, écrit Briand, que ni moy ni le pape lui-même ne pouvions rien sur le refus, délai ou concession de l’absolution, parce que la Pénitence était un tribunal secret et intérieur dont le juge n’avait de compte à rendre qu’à Dieu seul ». En toute circonstance, il sut faire valoir et respecter les droits fondamentaux de l’Église, sans jamais en venir aux confrontations. Le secret de sa force – et de sa réussite, – il le révéla, en 1782, dans une lettre à sa sœur : les Anglais « continuent de me donner des marques d’une vraie considération », écrit-il, parce qu’ils « connaissent ma franchise et ma sincérité », et qu’ils savent « que ma conscience et mon devoir sont bien au-dessus de tout autre considération ».

Inutile donc de chercher midi à quatorze heures et d’évoquer la pauvreté et la timidité de Briand pour expliquer pourquoi il fut « le candidat de Murray », – qui aimait sa « candeur », sa « modération » et sa « délicatesse ».— quand, après la cession définitive de la colonie à l’Angleterre, on entreprit des démarches pour redonner un évêque à l’Église canadienne. Ensuite de l’échec du vicaire général Étienne Montgolfier, candidat choisi par le chapitre le 15 septembre 1763, et de son désistement du 9 septembre 1764 en faveur de Briand, qui a pour lui, écrivait-il, « le suffrage du clergé et des peuples, et la protection la plus marquée du gouvernement politique », les chanoines, réunis à l’Hôpital Général de Québec le 11 septembre suivant, convinrent unanimement d’élire et de présenter Jean-Olivier Briand à l’évêché de Québec. Éprouvant « une répugnance extrême » devant « le fardeau » qu’on lui imposait et qu’il redoutait « plus que la mort », celui-ci comprit, cependant, qu’il ne fallait point penser à lui, mais à l’avenir de l’Église au Canada. Il s’embarqua presque aussitôt pour l’Angleterre, afin d’y « poursuivre sa dignité ». En dépit des recommandations de Murray, qui s’était même employé à lui trouver des appuis, la conjoncture, à Londres, n’était guère favorable à Briand. Le jésuite apostat Pierre-Joseph-Antoine Roubaud avait prévenu les esprits contre le clergé canadien ; puis la chute du ministère, en 1765, vint encore compliquer la situation ; enfin, et quoique l’on voulût bien donner un évêque au Canada, on ne savait pas comment le faire sans violer les lois de la Grande-Bretagne. On lui fit entendre, dans l’entourage des ministres, qu’il n’avait qu’à passer en France et à s’y faire consacrer, et qu’on fermerait les yeux, pourvu qu’il se contentât du titre de « surintendant de l’Église catholique au Canada ». En décembre 1765, après avoir séjourné 13 mois à Londres, Briand partait pour la France, sous le prétexte officiel d’aller rendre visite à sa mère, en Bretagne.

S’il est vrai qu’en 1741, de crainte de manquer de courage, l’abbé Briand avait quitté secrètement Plérin, sans dire adieu à ses parents et avec son bréviaire pour tout bagage, on imagine la joie des retrouvailles, à Saint-Éloi, le 19 décembre 1765. Sa sœur Catherine-Anne-Marie, qui rappelle la scène à sa mère, nous renseigne aussi sur les sentiments qui animaient son frère pendant les quelques semaines qu’il passa parmi les siens : « Je n’oublierai jamais la joie le plaisir la tendresse avec laquelle vous vous embrassâtes l’un et l’autre et nous tous frères et sœurs nous l’avons trouvé toujours le même, bon fils, bon frère, doux, humble, [...] s’humiliant et se reconnaissant indigne, méprisant les grandeurs et dignités, point d’ambition pour les richesses et si ce n’était qu’il craignait [de] s’opposer aux desseins de Dieu, il eût préféré [...] demeure[r] caché et inconnu dans sa petite famille. » Il fallait bien partir, pourtant : on se dit adieu a Saint-Brieuc le 23 janvier 1766, jour du 51e anniversaire de l’abbé Briand. Avant de quitter à jamais sa mère, « qui en a été malade ». il avait donné des ordres pour qu’on lui construisît, à ses frais à lui. pi-ès de sa chaumière natale, une grande maison de pierre, sur laquelle on fit graver, au-dessus de la porte, l’inscription suivante : Jean-Olivier Briand, Évêque de Québec, 1766.

Entre-temps, le 21 janvier, « après avoir reçu de différentes parts [...] des témoignages assurés de ses excellentes qualités », le pape Clément XIII avait signé la bulle nommant Jean-Olivier Briand évêque de Québec. C’est le 16 mars 1766, jour anniversaire de sa première messe (« ce qu’il [...] fit remarquer » à sa mère), que Mgr Briand fut, avec la permission de l’archevêque de Paris, discrètement consacré dans l’oratoire privé de Mme Meny (née Marie-Madeleine Péan), à Suresnes (dép. des Hauts-de-Seine), par Mgr Charles-Gilbert Demay de Termont, évêque de Blois, assisté des évêques de Rodez et de Saintes. Quittant Paris le 21 mars, Mgr Briand retourna à Londres, obtint la permission de rentrer au Canada, prêta le serment de fidélité au roi et s’embarqua peu après le 1er mai, – jour où il remerciait l’évêque d’Orléans de la gratification de 3 000# qu’il lui avait accordée. À son arrivée à Québec, le 28 juin, le nouvel évêque fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie, de la part tant des Canadiens que des Britanniques. Et, le 19 juillet, le septième évêque de Québec prenait possession de son siège, dans la chapelle du séminaire de Québec.

Si, provisoirement, la survivance du sacerdoce paraissait assurée au Canada, la situation de l’Église n’en restait pas moins, pour l’évêque de Québec, une source constante d’inquiétudes. Outre le danger d’un durcissement toujours possible de l’autorité civile à l’égard du clergé, Mgr Briand pouvait craindre que l’Église, quoi qu’il fit, ne continuât de s’affaiblir « insensiblement [...] de jour en jour », comme il le notait en 1769. La guerre avait, en effet, laissé bien des ruines et des misères : l’église paroissiale de Québec, le palais épiscopal, plusieurs églises de campagne avaient été détruits ; les habitants étaient appauvris, certaines communautés religieuses de femmes agonisaient sous les dettes, le diocèse lui-même était privé des revenus qui servaient principalement. autrefois, à l’entretien des chanoines, et des gratifications que le roi de France versait annuellement « aux pauvres paroisses » ; le nombre des prêtres avait beaucoup diminué (180 en 1758, 138 en juillet 1766) et l’Angleterre, qui refusait aux jésuites et aux récollets la permission de se recruter, interdisait aussi la venue de prêtres français [V. Jean-Baptiste-Amable Adhémar], si bien qu’en 1774 l’évêque écrirait : « Depuis que je suis de retour, j’ai fait vingt-cinq prêtres ; il en est mort trente-deux et deux [...] ne servent plus », – et qu’en dépit des 90 ordinations faites sous son épiscopat, 75 paroisses, dit-on, se retrouveraient sans pasteur en 1783.

Depuis la Conquête, aussi, la population n’était plus tout à fait la même : « les cœurs se sont dérangés pendant les troubles de la guerre », disait Mgr Briand en constatant qu’il y avait beaucoup « à reprendre » chez les Canadiens. Un peu partout on avait déploré des scandales, et plus souvent encore éclataient des querelles, qui allaient parfois jusqu’à la rébellion ouverte contre le curé ou l’évêque, au sujet de la desserte ou de l’emplacement d’une église, de la construction d’un presbytère ou du paiement des dîmes ; des marguilliers poussaient l’esprit d’indépendance au point de vouloir tout régenter et se montraient insolents envers le prélat : « Ce siècle est terrible de la part du marguillage », gémissait Briand. Et il se plaignait de ce que « les braves Canadiens veulent arranger eux-mêmes les choses de l’Église. Ils en savent sur la religion et les choses de Dieu plus que les prêtres et l’évêque. » Fort de son autorité épiscopale, il avertit, supplie, menace, et, si on le pousse à bout, il excommunie, tout prêt à pardonner au moindre signe de repentance. Il lui arrive, dans des lettres à ses prêtres, de juger trop durement ses ouailles, que « je croyais connaître », dit-il, et que je ne reconnais plus : « les catholiques me rejettent » ; « un très grand nombre [...] confessent de bouche le christianisme mais [...] le contredisent par leur conduite, et l’ont abjuré d’esprit et de cœur » ; « s’ils ne changent pas, la religion se perdra dans la colonie ». Il y avait bien dans tout cela une part d’exagération ; voyons-y surtout de l’exaspération, – pas entièrement injustifiée, il faut l’avouer. « Ah ! mon Dieu ! quel chien de train : j’aimerais mieux être curé de la baye St-Paul ou de Kamouraska », écrit-il au vicaire général Étienne Marchand, en 1767. Sept ou huit ans plus tard, après deux visites pastorales de son diocèse (1767–1768 et 1771–1773) et moins tenaillé par les problèmes qui avaient tourmenté ses débuts, l’évêque verrait ses chers Canadiens d’un oeil plus serein : « il y a de mauvais chrétiens sans doute, il y a des désordres, il y a du libertinage, mais je ne crois pas qu’il y en ait autant qu’il y en avait, il y a 15 ou 20 ans ; et je ne suis point sans consolation de ce coté-la ».

Ses prêtres s’étaient ressentis, eux aussi, des incertitudes nées de la guerre et de la Conquête, et, avant qu’il fût évêque surtout, pendant la période de l’occupation militaire, certains lui avaient causé bien des déplaisirs. Ce n’était pas le cas de tous, mais à tous il écrivait des lettres souvent admirables, toujours franches et sans détour. Il félicite les uns, blâme les autres, exhorte chacun, rappelant la « grande perfection qui [...] est si fort recommandée » à « un vrai prêtre », condamnant la « passion pour l’aisance de la vie et tout ce qui s’en suit » et critiquant sévèrement les façons d’agir propres « à donner aux Anglais des idées [...] désavantageuses du clergé » ; il dit la nécessité de la douceur, veut qu’on vive en union avec les paroissiens et qu’on agisse avec modération de façon à ne pas les excéder. Il faut certes « tonner » contre les désordres, mais « avec douceur » ; dans les sermons, il faut éviter « les invectives » et parler davantage « de la vertu que de la laideur du vice » ; il ne faut pas rebuter les pécheurs, mais les accueillir avec bonté. À bien des égards, Mgr Briand paraît en avance sur son temps. « Ce n’est pas toujours le mieux de combattre de front les vices et les abus, écrit-il à un curé, mais il est bon de prendre des détours. Il est mieux que les pécheurs se disent qu’ils sont pécheurs, que si nous le leur disions nous-mêmes, ou leur donnions occasion de penser que nous les croyons tels. » En 1766, au sujet de deux religieuses qui ont quitté leur couvent, il déclare à son vicaire général « qu’il ne faut pas à présent tenir si roide dans certaines occasions : cela pouvait passer autrefois. Aujourd’hui, les choses sont changées vous le savez. » Et c’est lui encore qui, en 1770, déclarant qu’il ne faut forcer personne à contribuer à la construction d’une église, énonce cette belle maxime : « La bâtisse d’une église n’est pas une corvée ; c’est un acte de religion. »

Avait-il des reproches à faire à ses prêtres, le grand vicaire Briand aimait bien appeler un chat un chat : « Si je parle franchement et comme je pense, je vous dirai des vérités qui vous affligeront. Si je dissimule, je ferai souffrir mon caractère sincère et droit. Serait-il plus convenable de ne rien dire, et de répondre comme on dit, en Normand ? Un Breton, et peut-être un chrétien, bien moins encore un prêtre et un confrère, beaucoup moins un grand vicaire [...] ne doit taire la vérité. » Néanmoins, le Breton était parfois un peu rude : je ne vous connaissais pas les défauts qu’on vous reproche, écrit-il à un curé, « je savais seulement que vous étiez paresseux ou pesant » ; au curé de Québec (Jean-Félix Récher*), il déclare net qu’il est un ignorant ; et à cet autre qu’il retire du ministère : « J’aime les bons prêtres, mais les indociles à leurs supérieurs, les acéphales, les gens qui ne respectent aucune règle, aucuns canons de l’Église et qui agissent à leur tête ne seront jamais en faveur auprès de moy. » L’orage passé, il termine généralement sa lettre en disant que, s’il est sévère, c’est pour mieux ramener son correspondant à son devoir, et qu’en ce cas il oubliera tout ce qu’il a eu à lui reprocher ; ou encore qu’il n’agit que pour son bien, et qu’il lui conserve toute son amitié ; au curé Pierre-Antoine Porlier, avec qui il a eu maille à partir, Mgr Briand dit, en 1774, son intention de le voir curé de Québec, et même chanoine : « Malgré tout ce que vous avez fait, écrit, parlé contre moi, mon cœur n’est pas changé et il est le même pour vous qu’il était il y a vingt-cinq ans. » Comme quoi Mgr Plessis, qui l’avait si bien connu, avait raison d’appeler Mgr Briand « un homme de tête et de caractère ».

Jamais peut-être Briand ne fut plus durement contesté, dans son propre entourage, qu’au début de son épiscopat. L’opposition la plus vive et la plus soutenue, en même temps que la plus longue, lui vint du curé Jean-Félix Récher et de ses marguilliers, au sujet du statut de l’église Notre-Dame de Québec, détruite pendant les bombardements de 1759. Mgr Briand en voulait faire sa cathédrale, comme elle avait été celle de ses prédécesseurs ; le curé et les marguilliers consentaient bien à la rebâtir, mais à la condition qu’elle servît uniquement au culte paroissial. De part et d’autre, on se fondait, pour imposer ses vues, sur des titres anciens. La reconstruction commença lentement en 1767 ; le curé Récher mourut en 1768 et le séminaire de Québec se désista des droits qu’il pouvait prétendre sur la cure. Les marguilliers ne désarmèrent pas, appuyés dès lors par deux messieurs du séminaire, Henri-François Gravé* de La Rive et Joseph-André-Mathurin Jacrau, lequel se fit même l’avocat du « marguillage » en cette affaire. L’église, à peu près terminée, fut ouverte au culte en 1771. Mgr Briand, qui avait vainement tenté de s’entendre avec les marguilliers, annonça qu’il ne jouerait pas le jeu de ses opposants en allant demander justice aux tribunaux ; il continuerait d’officier dans la chapelle du séminaire, qu’il choisissait pour son église cathédrale, et s’abstiendrait, tant que ses droits ne seraient pas reconnus, d’officier ou même de paraître à la paroisse. Sur leur lancée, et en dépit de la mort de M. Jacrau, les marguilliers écrivirent à Rome contre leur évêque ; mais c’est de Québec que vint la solution de cette affaire, en 1774, grâce à l’entremise du lieutenant-gouverneur Hector Theophilus Cramahé. Église cathédrale ou église paroissiale ? « Église cathédrale et paroissiale », fut-il décidé. Le compromis était élégant, et, pour l’entrée de l’évêque dans sa cathédrale, le jour du huitième anniversaire de sa consécration, l’on fit une « grande cérémonie ».

La pression qui s’exerçait sur lui, en 1767 et 1768, était si grande, et son amour de la paix s’en trouvait si déconcerté, que Mgr Briand songea à démissionner dès qu’il se serait donné un coadjuteur, d’autant qu’il se trouvait peu de talent pour la parole et de capacité pour administrer le diocèse. Le vicaire général Marchand, à qui il s’en était ouvert, tenta de le dissuader ; et puis, ajoute-t-il, « avant d’être évêque vous ne pouviés pas prêcher, aujourd’hui vous surmontez aisément cette timidité que vous n’aviés pu vaincre jusqu’alors, [et] vous parlés à votre peuple avec grâce, avec force, avec zèle et avec onction ». L’évêque devait, de toute façon, se donner un coadjuteur. En 1766, à sa demande, Rome l’avait autorisé à le choisir lui-même, cum futura successione, et à le présenter au souverain pontife. Il demanda à Carleton la permission d’y procéder ; le lieutenant-gouverneur hésita à se prononcer, ne donna son consentement qu’en 1770, et proposa l’abbé Louis-Philippe Mariauchau d’Esgly, de cinq ans plus âgé que Mgr Briand. Celui-ci ne crut pas devoir s’opposer à ce choix, le candidat étant « un bon prêtre ». L’essentiel était qu’il y eût un deuxième évêque, et qu’il fût digne ; il importait aussi d’établir un précédent : « c’était beaucoup de tirer la planche », ainsi que le disait lui-même Mgr Briand. On a un peu légèrement accusé le prélat de faiblesse, à cette occasion. Entrer dans des discussions eût retardé une affaire que Carleton avait déjà laissé traîner pendant quatre ans, et l’eût peut-être compromise, le gouverneur étant sur le point de s’embarquer pour Londres. L’imminence de ce départ, justement, et la crainte de Carleton « qu’un autre gouverneur n’ait pas la même bonté pour nous », écrit Briand, lui firent demander à l’évêque de consacrer l’abbé d’Esgly « aussitôt qu’il a eu donné son consentement », sans attendre les bulles requises. « J’ai eu une petite tempête à essuyer », écrit Briand (des parents du coadjuteur s’en étaient mêlés), « mais j’ai tenu ferme, et donné des preuves si évidentes de la justice de mon refus, que tout est calme à présent. » Ayant encore une fois sauvé l’essentiel, l’évêque écrivit au nonce apostolique, à Paris, pour lui présenter l’abbé d’Esgly. Les bulles tardèrent à arriver : Mgr Briand consacra, le 12 juillet 1772, dans la chapelle du séminaire, celui qui allait devenir son successeur, mais il attendit, pour le proclamer et lui conférer les pouvoirs de sa charge, le jour de son entrée solennelle dans sa cathédrale, le 16 mars 1774.

L’année 1774 avait été, pour Mgr Briand, particulièrement heureuse : il avait solennellement pris possession de sa cathédrale et proclamé son coadjuteur ; la paix était revenue à Québec et l’évêque n’était pas mécontent de ses ouailles ; des grands vicaires le représentaient dans toutes les parties de son immense diocèse ; plus de 25 paroisses nouvelles avaient été créées depuis 1766, et un nombre à peu près égal de prêtres avaient été ordonnés. N’eût été la question du chapitre, dont les gouverneurs ne voulurent jamais accepter qu’il comblât les vides et qui allait être voué à l’extinction, Mgr Briand eût pu considérer son œuvre terminée et donner suite à ses projets de démission. Seul l’âge de son coadjuteur le retint de se « décharger » et « de vivre dans la retraite » à laquelle il avait toujours aspiré.

Mais éclata la Révolution américaine. On parla bientôt d’une invasion imminente du Canada, et déjà des agents rebelles invitaient les Canadiens à la révolte. Mgr Briand qui, au témoignage de l’abbé Plessis, « avait pour maxime qu’il n’y a de vrais chrétiens, de catholiques sincères, que les sujets soumis à leur souverain légitime », engagea ses fidèles à repousser les envahisseurs et appuya d’un mandement la proclamation de Carleton sur le rétablissement de la milice ; à ses prêtres, il rappela leur devoir, fondé sur l’enseignement de l’Évangile et de saint Paul, et, contre les habitants qui collaboraient avec l’ennemi, il recourut. aux châtiments de l’Église, qui ne pouvait plus les reconnaître pour ses enfants. Constamment, et en toute chose, il se montra fidèle à l’autorité et au serment qu’il avait prêté au roi. Les Canadiens, qui avaient encore à la mémoire les souvenirs pénibles de la guerre de la Conquête, n’avaient pas tous résisté au désir de se venger de l’Angleterre ; plusieurs ne comprenaient pas la position de leur évêque et de la grande majorité des prêtres. Exhortant, suppliant, menaçant et sévissant, Mgr Briand avait beaucoup souffert de l’obstination de cette partie, – minime, à vrai dire, – de son troupeau. Le calme ne revint que lentement, et, dans certaines paroisses, on ne se pressa pas de faire sa paix avec l’Église. L’évêque en resta marqué. On a même prétendu qu’il n’a jamais pu se résoudre, par la suite, à entreprendre une nouvelle visite pastorale de son diocèse. Mais peut-être l’état de sa santé ne le lui permettait-il plus ?

Deux fois, avant d’être évêque, Mgr Briand avait été malade : en 1750 et en 1757, cette deuxième fois assez gravement, il semble. En 1770, il écrit à sa sœur qu’il ne s’est pas aperçu, au cours de la visite pastorale, que ses forces fussent diminuées ; en outre, la sciatique le fait souffrir, « surtout le matin ». Ce mal empire avec les années. Pour le décrire, on parle aussi de la goutte : quand il avait un accès, le mal se jetait dans la poitrine et dans les bras, et l’empêchait complètement d’agir. Lui-même, en 1784, dira à Carleton que, depuis plus de huit mois, il n’a pu écrire que son nom : « trois lignes de suite m’occasionnent des douleurs que je ne puis presque soutenir », ajoute-t-il. L’année précédente, les médecins avaient jugé sa maladie « assez sérieuse ». On dit encore qu’il souffrait « d’une violente maladie que les médecins appellent spasmes » ; il avait de plus « un catharre opiniâtre avec tous les symptômes de la tympanite », selon Mgr d’Esgly. Les maux dont il souffrait déjà à l’époque de l’invasion américaine, plus que le dépit, expliquent vraisemblablement qu’il ne commençât pas une troisième visite de son diocèse. Quoi qu’il en soit, se jugeant sur le point de mourir et voyant son coadjuteur très âgé, il démissionna, le 29 novembre 1784, pour permettre à Mgr d’ Esgly de consacrer un évêque plus jeune. Retiré, n’étant « plus en état que de prier », il ne se mêlait pas de l’administration du diocèse, – bien que Mgr d’Esgly l’eût nommé, le 2 décembre 1784, vicaire général et lui eût continué ses pouvoirs épiscopaux, – sinon pour donner des éclaircissements et des avis quand on les lui demandait. Une seule fois il intervint par écrit, et ce fut pour rappeler paternellement à l’ordre l’impétueux coadjuteur, Mgr Jean-François Hubert. Ayant fait son testament le 22 mars 1791, il mourut au séminaire de Québec le 25 juin 1794, à l’âge de 79 ans. Le surlendemain, 27 juin, l’abbé Plessis prononçait son oraison funèbre, au cours des funérailles célébrées dans la cathédrale de Québec.

De ce prêtre véritablement humble, qui fut évêque contre son gré, et dont le portrait s’est lentement esquissé tout au long de cette biographie, retenons encore deux traits caractéristiques : son esprit de pauvreté et sa foi en la Providence. À sa mère comme à ses frères et sœurs, à sa sœur Catherine-Anne-Marie comme à ses prêtres, il dit le mépris qu’il faut avoir pour les richesses – et que lui-même avait au plus haut point. « Né sans biens et pourvu d’une dignité sans revenu », de son propre aveu, il vivait « dans un pauvre petit appartement du Séminaire » et mangeait « à la table commune », écrit Carleton ; il n’avait qu’un secrétaire, parfois à mi-temps seulement, et un laquais. Au demeurant, « ni calèche, ni carriole, ni cheval » ; il a « porté bien des soutanes retournées » et n’a « pas un morceau de pain ni un coup de vin à présenter à un ami ». « Je suis bien heureux, écrit-il encore, qu’on me donne ma subsistance au séminaire. » Il refuse pourtant de solliciter l’aide de ses diocésains pour le « rétablissement » de l’évêché en ruine, et interdit qu’on fasse une collecte pour l’évêque ; dans son testament, il demande qu’après sa mort on remette aux Messieurs du séminaire de Montréal la crosse dont il s’est toujours servi, et qui leur appartient. La Gazette de Québec, à sa mort, n’en louera pas moins ses vertus morales, chrétiennes et sociales, rappelant « les aumônes abondantes qu’il a répandues dans le sein des pauvres ».

À sa sœur, il avait dit ne craindre « ni la vie ni la mort ni la pauvreté » et n’avoir jamais eu peur de « manquer » de quoi que ce soit : en tout il s’en remettait à la Providence, « dont la conduite est très souvent d’autant plus miséricordieuse qu’elle est moins conforme à nos désirs, et flatte moins nos espérances ». Cette foi profonde explique sans doute bien des attitudes qui furent les siennes : « J’ai toujours pensé, écrivait-il un jour, que les contradictions venaient de Dieu, et qu’il les terminerait lui-même. » Et, à son vicaire général, il disait, en 1768 : « C’est au Seigneur qui m’a placé [à la direction du diocèse], quoique indigne, à tout arranger. Je ne veux que ce qu’il veut, et j’espère qu’il arrangera tout. On me souffle, on me pousse, mais je n’agirai qu’à mesure que les circonstances favorables me seront présentées par la Providence. »

Indirectement, Mgr Briand, qui avait bien connu les vingt dernières années du Régime français, porta lui-même un jugement sur sa carrière et sur son œuvre, en disant à son secrétaire, l’abbé Plessis, « que, sous le gouvernement anglais, le clergé catholique et les populations rurales jouissaient de plus de liberté qu’on ne leur en avait accordé avant la conquête ». L’évêque anglican de Québec, Jacob Mountain*, arrivé un an avant la mort de Mgr Briand, ne l’aurait pas démenti, lui qui se plaindrait quelques années plus tard de ce que l’évêque catholique de Québec « dispose, comme il l’entend, de toutes les cures du diocèse, érige des paroisses, accorde des dispenses de mariage selon son plaisir, et exerce librement toutes ces fonctions que lui refusent les instructions royales, et que l’évêque protestant n’a jamais remplies ».

André Vachon

Les AAQ conservent la plupart des documents concernant Mgr Briand. Deux lettres de ce dernier ont été publiées dans BRH, XXI (1915) : 122, 128.

APC, MG 11, [CO 42] Q, 1–47 ; MG 23, GII, 1.— [C.-A.-M. Briand], Livre de raison de Mlle Briand, sœur de Mgr Briand, premier évêque de Québec sous la puissance anglaise, ANQ Rapport, 1946–1947, 57–79 – Doc. relatifs à l’hist. constitutionnelle, 1759–1791 (Shortt et Doughty ; 1921).— La Rue, Lettres et mémoires, ANQ Rapport, 1935–1936 ; 1936–1937 ; 1937–1938.— [M.-J. Legardeur de Repentigny, dite de la Visitation], Relation de ce qui s’est passé au siége de Québec, et de la prise du Canada [...], Le siège de Québec en 1759 par trois témoins, J.-C. Hébert, édit. (Québec, 1972), 11–31.— Mandements des évêques de Québec (Têtu et Gagnon), II : 160–163, 166, 168–171, 174–179, 185–309.— J.-O. Plessis, L’oraison funèbre de Mgr Briand, BRH, XI (1905) :321–338, 353–358.— J.-F. Récher, Journal du siège de Québec en 1759 (Québec, 1959).— Desrosiers, Corr. de cinq vicaires généraux, ANQ Rapport, 1947–1948.— Henri Têtu, Notices biographiques : les évêques de Québec (Québec, 1889), 259–355.— Brunet, Les Canadiens après la Conquête. Burke, Les ursulines de Québec.  [J.-B.-A.] Ferland, Mgr Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec (Québec, 1878).— A.-H. Gosselin, L’Église du Canada après la Conquête ; L’Église du Canada jusqu’à la Conquête, III.— Laval Laurent, Québec et l’Église aux États-Unis sous Mgr Briand et Mgr Plessis (Montréal, 1945).— O’Reilly, Mgr de Saint-Vallier et l’Hôpital Général.— Hermann Plante, L’Église catholique au Canada (1604–1886) (Trois-Rivières, 1970).— M. Trudel, L’Église canadienne ; Louis XVI, le Congrès américain et le Canada, 1774–1789 (Québec, [1949]).— Ivanhoë Caron, La nomination des évêques catholiques de Québec sous le Régime anglais, SRC Mémoires, 3e sér., XXVI (1932), sect. : 1–44.— Fernand Combaluzier, Le sacre de Mgr Briand à Suresnes, BRH, XLVI (1940) : 3–9.— Lionel Groulx, Le conflit religieux au lendemain de 1760, SCHÉC Rapport, 7 (1939–1940) : 11–26.— Arthur Maheux, Difficultés religieuses après la cession, SCHÉC Rapport, 14 (1946–1947) : 11–24 ; Notes sur Roubaud et sur sa responsabilité dans la nomination de M. Briand comme évêque de Québec, SCHÉC Rapport, 6 (1938–1939) : 45–60.— Mgr Briand et les rebelles de 1775, BRH, XLV (1939) : 286.— Fernand Ouellet, Mgr Plessis et la naissance d’une bourgeoisie canadienne (1797–1810), SCHÉC Rapport, 23 (1955–1956) : 83–99.— Henri Têtu, Souvenirs d’un voyage en Bretagne, BRH, XVII (1911) : 130–140, 161–169, 197–202.— Marcel Trudel, Pourquoi Briand fut-il le candidat de Murray ? RHAF, VIII (1954–1955) : 463–495 ; La servitude de l’Église catholique du Canada français sous le Régime anglais, SCHÉC Rapport, 30 (1963) : 11–33.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

André Vachon, « BRIAND, JEAN-OLIVIER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 18 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/briand_jean_olivier_4F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/briand_jean_olivier_4F.html
Auteur de l'article:   André Vachon
Titre de l'article:   BRIAND, JEAN-OLIVIER
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   18 septembre 2014