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BAILLAIRGÉ, JEAN, menuisier, sculpteur et architecte, né le 31 octobre 1726 à Blanzay, France, fils de Jean Baillairgé, charpentier, et de Jeanne Bourdois ; décédé le 6 septembre 1805 à Québec.

Jean Baillairgé, deuxième de six enfants, est issu d’une famille d’artisans de la construction. Son père et son frère Pierre semblent avoir pratiqué le métier de maître maçon ou de « charpentier de Maison », mais non pas, comme l’affirme le biographe de la famille, Georges-Frédéric Baillairgé, celui d’architecte. En 1741, Jean Baillairgé fils immigre en Nouvelle-France. Il débarque à Québec le 30 août, après avoir fait le voyage à bord du même vaisseau que Mgr Henri-Marie Dubreil* de Pontbriand, sixième évêque de Québec. À partir de ces quelques faits, on a aussitôt brodé une légende : le jeune Baillairgé serait devenu le protégé de l’évêque, lequel de surcroît l’aurait envoyé parfaire ses connaissances à l’école des arts et métiers de Saint-Joachim, près de Québec, avant de le placer en apprentissage chez un architecte. S’il semble plausible que l’évêque se soit intéressé au sort de son jeune compagnon de voyage, les récentes études démontrent par contre que cette école des arts et métiers est plutôt une création des historiens du xixe siècle, à la recherche d’une école qui pourrait justifier l’apparition d’un art québécois. Le jeune Baillairgé n’a pas pu parfaire sa formation à Saint-Joachim, où le séminaire de Québec, supposé créateur de cette école, ne faisait qu’exploiter une ferme et une maison de vacances à cette époque. Le notaire Jean-Joseph Girouard*, petit-fils de Baillairgé, affirme que son grand-père a fait son apprentissage chez un architecte de Québec. Cette assertion apparaît plus vraisemblable si on entend par architecte un maître maçon ou un entrepreneur menuisier de renom, à moins que Baillairgé n’ait eu l’occasion de travailler sous la direction des ingénieurs du roi.

Quoi qu’il en soit, c’est sans doute au cours des années 1740 que Baillairgé reçoit « une éducation à la hauteur de sa profession », qui lui permet de bien dessiner, de faire des plans corrects et d’être aussi bon calculateur. Chose certaine, l’étude de son œuvre révèle qu’il se range parmi les artisans qui ont reçu leur formation en Nouvelle-France et ont acquis la connaissance de leur métier sur le chantier plutôt qu’à l’école. Baillairgé a peut-être entrepris sa carrière en 1746, comme l’affirment les biographes, mais cela est fort peu probable. En effet, s’il avait terminé son apprentissage à cette date, il aurait travaillé dans la boutique d’un autre artisan avant de s’engager personnellement dans un chantier.

Le 1er juin 1750, Baillairgé, « menuisier », épouse à Québec Marie-Louise Parent ; de cette union naîtront 11 enfants, dont 5 seulement survivront, 3 filles et 2 garçons. Après son mariage, Baillairgé se rend avec sa femme à Sainte-Anne-de-la-Pocatière (La Pocatière) où il travaille à l’église en 1751. Gérard Morisset* prétend qu’à cette occasion Baillairgé aurait fait le décor intérieur de l’église, mais il semble plutôt avoir exécuté le travail de menuiserie sous la direction d’un entrepreneur ou d’un sculpteur, tel François-Noël Levasseur* dont Baillairgé avait fait la connaissance en 1748.

En 1753, de retour à Québec et demeurant rue Saint-Jean, Baillairgé s’associe avec Armand-Joseph Chaussat, son compagnon de voyage et peut-être d’apprentissage, puis s’engage à faire les lambris de la chapelle de la petite congrégation du collège des jésuites et la menuiserie d’une maison à deux étages, au coin des rues Buade et du Trésor. La même année, les deux associés se font bâtir des maisons voisines sur la rue des Casernes (rue de l’Arsenal).

Lors de la guerre de Sept Ans, Baillairgé s’engage dans la milice et combat sur les plaines d’Abraham en 1759. Après la Conquête, de 1762 à 1768, il construit plusieurs maisons à Québec pour des particuliers. De plus, il refait ou complète la menuiserie de sa maison qu’il revend à Francis Maseres* en 1768, après s’être bâti une maison et une boutique sur la rue du Sault-au-Matelot. Parmi les maisons construites durant cette période, celle qu’on appelle aujourd’hui maison Dumont à la place Royale, réparée en 1764 après l’incendie de la basse ville, constitue sans contredit le bâtiment le plus remarquable.

Baillairgé ayant sans doute acquis une bonne réputation, les marguilliers de la paroisse Notre-Dame de Québec lui demandent, en 1766, de leur soumettre un plan de reconstruction de l’église paroissiale et cathédrale incendiée en 1759, soit dix ans après son érection selon les plans de l’ingénieur Gaspard-Joseph Chaussegros* de Léry. Le projet de Baillairgé est approuvé, mais sitôt après s’engage une polémique afin de savoir si la simplification de l’édifice, telle qu’elle est proposée, convient au rang qu’occupe la cathédrale de Québec parmi les églises paroissiales. Mgr Briand* se rend aux vues des opposants au projet de Baillairgé qui perd finalement le contrat de reconstruction. Probablement déçu, Baillairgé annonce, dans la Gazette de Québec du 11 mai 1769, son intention de quitter la province. Il met en vente sa maison de la rue du Sault-au-Matelot, une autre qu’il vient de faire bâtir sur la place du Marché de la haute ville, de même que des outils, du bois et des meubles. Il se reprend toutefois en 1770 en proposant, avec succès cette fois, un plan de reconstruction du clocher de la cathédrale. C’est peut-être ce fait qui le décide à poursuivre sa carrière à Québec.

Le projet du clocher donne un nouvel élan à la carrière de Baillairgé qui entreprend peu après le décor intérieur des églises Saint-Charles, à Bellechasse, en 1772, Saint-François, l’année suivante, et Saint-Thomas (à Montmagny), en 1775. Après avoir servi dans la 3e compagnie de milice de Québec lors de l’invasion américaine de 1775–1776, Baillairgé aurait résidé quelque temps à Saint-Augustin-de-Desmaures pour y travailler à l’église. À tous ces endroits, Baillairgé apparaît à titre d’entrepreneur et fait appel à des ouvriers pour réaliser l’ouvrage. Ainsi, il s’adjoint des apprentis et s’associe au sculpteur Antoine Jacson. Dès 1781, il peut compter sur l’aide de son fils François*, revenu d’un séjour d’études de trois ans à Paris. L’année suivante, ils commencent le décor intérieur de l’église de L’Islet, et François s’occupe de la conception de l’ensemble ainsi que de l’exécution de la sculpture fine et de la statuaire. En 1787, les Baillairgé entreprennent le décor intérieur de la cathédrale de Québec, aidés du deuxième fils de Jean, Pierre-Florent, qui avait abandonné deux ans auparavant ses études de théologie pour travailler à la boutique de son père. Mais à Notre-Dame, c’est encore François qui conçoit l’ensemble et en exécute les parties ornementales. Baillairgé demeure l’entrepreneur de menuiserie ; il prépare les lambris et s’occupe du gros œuvre.

François ayant décidé de se consacrer à son propre atelier, ouvert après le chantier de L’Islet, son père continue à œuvrer avec Pierre-Florent. Ainsi, père et fils entreprennent en 1794 la construction du retable de l’église Saint-Jean-Baptiste à Saint-Jean-Port-Joli, dernière œuvre majeure de Baillairgé et la seule de cette catégorie qui nous soit parvenue. Baillairgé n’a probablement érigé qu’un seul type de retable, pour lequel il s’est inspiré du retable de la chapelle des jésuites de Québec. En plan et en élévation, par la disposition des ornements sculptés et par les proportions de l’ensemble, l’influence du modèle jésuite, du moins tel que nous le révèle la gravure exécutée d’après les dessins réalisés en 1759 par Richard Short*, paraît évidente. Ici le caractère traditionnel de l’art de Baillairgé est patent.

À côté de ces entreprises de décor intérieur, où Baillairgé propose un plan puis engage des ouvriers pour l’exécuter, il y a les autres pièces de mobilier liturgique qui lui sont généralement attribuées. Il aurait sculpté plusieurs tabernacles, dont celui de L’Islet et celui de l’église Saint-Joseph, à Maskinongé. Ces deux œuvres réalisées vers 1790 sont tributaires d’un même plan tracé de la main de Pierre-Florent. Mais François Baillairgé avait déjà livré ce type de tabernacle à Saint-Joachim en 1783. On y trouvait la marque de sa formation européenne qui l’avait amené à concevoir une forme rompant avec le modèle traditionnel élaboré et défendu par les Levasseur [V. François-Noël Levasseur] jusque vers le milieu du xviiie siècle. Les autres pièces de mobilier liturgique produites par l’atelier de Jean Baillairgé sont moins connues. De façon générale, les œuvres réalisées durant cette période ont été remplacées dès le début du xixe siècle.

En plus de cette carrière d’entrepreneur d’ouvrages religieux, Baillairgé s’avère un expert recherché pour arbitrer des conflits, évaluer des ouvrages et juger de la qualité des travaux de ses pairs. À quelques reprises, il est identifié comme architecte surveillant des travaux réalisés d’après ses propres plans.

En 1798, Baillairgé perd sa femme et semble dès lors ralentir considérablement son activité, laissant le champ libre à ses deux fils. Il ferme sa boutique de la rue du Sault-au-Matelot et s’installe en 1801 dans une nouvelle maison qu’il vient de bâtir rue d’Auteuil. Il meurt le 6 septembre 1805, sans grande fortune, ayant contracté de nombreux emprunts quelques années avant sa mort, notamment pour construire sa dernière demeure. Selon Jean-Joseph Girouard, Baillairgé était un homme sévère et pieux mais gai de caractère, « une de ces anciennes et originales figures comme on n’en voit guère et qui ne ressemblait en rien à ces faces communes, cassées, aplaties et sans expression ».

Jean Baillairgé est une figure importante de l’histoire de l’art au Québec. Dans les domaines de la sculpture et de l’architecture, il a comblé un vide créé par la mort ou le départ des artisans actifs avant la Conquête. Mais il a été aussi le fondateur de la « dynastie des Baillairgé », qui occupe une place prépondérante dans l’histoire de l’art et de l’architecture au Québec, du xviiie au xxe siècle. Malheureusement, le nom de cette famille est trop souvent associé à une série d’œuvres qui, considérées globalement, servaient à renforcer le caractère exclusivement traditionnel de la production artistique au Québec. Certes, la formation de Jean Baillairgé en a fait l’un des tenants de l’art traditionnel dont les modèles sont les œuvres réalisées avant la Conquête. Cependant, conscient de ses lacunes, il a envoyé son fils François étudier en France, permettant ainsi le renouveau de cet art quelque peu sclérosé vers 1780. Les rares œuvres de Jean Baillairgé qui ont été conservées sont importantes non pas tant par leurs qualités formelles que parce qu’elles témoignent de ces quelque 30 années d’après la Conquête où s’affirme, par la voie de la tradition, le caractère français de l’art de la colonie. L’étude détaillée et l’analyse des caractéristiques formelles des œuvres des descendants de Jean Baillairgé, François, Thomas* et surtout Charles*, démontrent qu’ils se sont efforcés de renouveler la tradition, en assurant la formation d’une relève compétente et en pratiquant selon une esthétique à la fine pointe du goût du jour.

Luc Noppen

AD, Vienne (Poitiers), État civil, Blanzay, 31 oct. 1726.— ANQ-Q, CE1-1, 1er juin 1750, 8 sept. 1805 ; CN1-83, 7 juill. 1788 ; CN1-91, 31 mai 1750 ; CN1-92, 13 sept. 1788, 22 mars 1796 ; CN1-151, 16 sept., 20 déc. 1753 ; CN1-202, 22 juin 1762 ; CN1-205, 19 juin 1777 ; CN1-230, 9 mai, 6 oct. 1801, 3 sept. 1802, 25 juin 1803, 23 mai 1804 ; CN1-248, 19 août 1753, 27 mai 1768 ; CN1-250, 9 mai 1762 ; CN1-262, 30 août 1796 ; CN1-284, 7 avril 1795 ; P–92.— MAC-CD, Fonds Morisset, 2, B157/J43.— La Gazette de Québec, 11 mai 1769 :— G.-F. Baillairgé, Notices biographiques et généalogiques, famille Baillairgé [...] (11 fascicules, Joliette, Québec, 1891–1894), 1.— F.-M. Gagnon et Nicole Cloutier, Premiers peintres de la Nouvelle-France (2 vol., Québec, 1976), 2.— Raymonde [Landry] Gauthier, Les tabernacles anciens du Québec des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ([Québec], 1974), 42s.— David Karel et al., François Baillairgé et son œuvre (1759–1830) (Québec, 1975).— Luc Noppen, Notre-Dame de Québec, son architecture et son rayonnement (1647–1922) (Québec, 1974), 145–151 ; « Le renouveau architectural proposé par Thomas Baillairgé de 1820 à 1850 au Québec ou le néo-classicisme québécois» (thèse de ph.d., univ. de Toulouse, France, 1976).— Traquair, Old silver of Quebec. Marius Barbeau, «Les Baillairgé, école de Québec en sculpture et en architecture», Le Canada français (Québec), 2e sér., 33 (1945–1946) : 247–255.— P. N. Moogk, « Réexamen de l’école des arts et métiers de Saint-Joachim », RHAF, 29 (1975–1976) : 3–29.— Gérard Morisset, « Jean Baillairgé (1726–1805) », Technique (Montréal), 21 (1947) : 415–425 ; « Une dynastie d’artisans : les Baillairgé », La Patrie, 3 août 1950 : 18, 42, 46.— A. J. H. Richardson, « Guide to the architecturally and historically most significant buildings in the old city of Quebec with a biographical dictionary of architects and builders and illustrations », Assoc. pour l’avancement des méthodes de préservation, Bull. (Ottawa), 2 (1970), nos 3–4 : 72s.

Bibliographie générale

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Luc Noppen, « BAILLAIRGÉ, JEAN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/baillairge_jean_5F.html.

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Auteur de l'article:   Luc Noppen
Titre de l'article:   BAILLAIRGÉ, JEAN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   22 octobre 2014