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Titre original :  Mgr Pierre DENAUT | Archives de l'Archidiocèse de Québec

Provenance : Lien

DENAUT, PIERRE, prêtre catholique et évêque, né le 20 juillet 1743 à Montréal, fils d’André Denaut et de Françoise Boyer ; décédé le 17 janvier 1806 à Longueuil, Bas-Canada.

Septième fils d’un maçon montréalais, Pierre Denaut fréquenta l’école latine dirigée par les sulpiciens à Montréal, puis entra au petit séminaire de Québec en 1758. Durant l’été de 1759, avant le début des bombardements par les Britanniques, il se réfugia avec des confrères et quelques professeurs chez les sulpiciens, à Montréal, où il continua ses études et entreprit sa théologie, bénéficiant d’une bourse de 100# prélevée sur la fondation de Mgr de Saint-Vallier [La Croix*]. Il étudiait encore quand il occupa la fonction de secrétaire du vicaire, général de Montréal, Étienne Montgolfier*, puis d’Étienne Marchand, également vicaire général de Montréal et curé de Sainte-Famille à Boucherville. Le 25 janvier 1767, Mgr Briand* l’ordonna prêtre dans l’église Saint-Pierre, à l’île d’Orléans. Il le nomma ensuite curé de Saint-Joseph, aux Cèdres, avec la desserte de Saint-Michel, à Vaudreuil, du 5 septembre 1773 au 30 octobre 1775, et de l’île Perrot, du 16 janvier 1786 au 14 octobre 1787. Il devint archiprêtre en 1788 et curé de Saint-Antoine, à Longueuil, le 25 octobre de l’année suivante, charge qu’il occupera jusqu’à sa mort. Cette paroisse était prospère et le peuple, au dire du curé Denaut, y était « bon, docile, religieux ». Sauf en une occasion, où des « têtes fortes » lui reprochèrent un train de vie trop élevé, Denaut entretint d’excellents rapports avec ses paroissiens. Il gardait chez lui deux neveux et une nièce, fréquentait son voisin, David Alexander Grant, seigneur de Longueuil, et, une fois la semaine, il visitait un confrère ou prenait un repas au séminaire de Saint-Sulpice à Montréal. Il menait une vie régulière, adonnée à la pastorale, à la prière et à l’étude. Il avait ouvert une école primaire que fréquentaient une quinzaine d’élèves dans les années 1790.

Mgr Hubert* tenait Denaut en grande estime. En 1790, il l’éleva au rang de vicaire général. Puis, le 26 mai 1794, il informa lord Dorchester [Guy Carleton] que, parmi les candidats qu’il lui avait proposés, il choisissait Denaut comme coadjuteur pour remplacer Charles-François Bailly* de Messein, décédé quelques jours plus tôt. Hubert avisa Rome de ce choix en affirmant que les qualités personnelles du futur évêque, « son amour de la discipline ecclésiastique, son respect pour le St-Siège [... formaient] en sa faveur le préjugé le plus heureux ». Pie VI sanctionna ce choix par une bulle en date du 30 septembre 1794, et Hubert procéda au sacre du nouvel évêque dans l’église Notre-Dame de Montréal, le 29 juin 1795. Avec l’accord de Mgr Hubert, Denaut demeura à Longueuil où il s’occupa des affaires montréalaises. Le 1er septembre 1797, Hubert, « usé par les fièvres et les fatigues », démissionna en faveur de son coadjuteur.

Le dixième évêque de Québec était un homme modeste, humble, réfléchi, délicat à ses heures, animé du désir de servir « la gloire de Dieu et le bien public ». Il devint chef de l’Église canadienne en une conjoncture difficile : le diocèse était immense, et l’Église dans un état précaire. Bien qu’il portât le titre d’évêque de Québec, le gouvernement britannique lui reconnaissait celui de surintendant de l’Église romaine au Canada. Il n’avait ni appointements ni prérogatives officielles. Certaines nominations ecclésiastiques se firent de concert avec le lieutenant-gouverneur Robert Shore Milnes* qu’il devait informer de toutes autres nominations. Le gouvernement lui disputait la propriété du palais épiscopal. Il manquait de prêtres ; la discipline et la formation laissaient à désirer dans le clergé. Les communautés de femmes étaient pauvres, à court de sujettes, et les communautés d’hommes, dépourvues de la reconnaissance civile, s’éteignaient tout doucement. Aux maux devenus courants, ivrognerie, mauvais livres, mariages mixtes, s’était ajoutée en 1793 la présence à Québec de Jacob Mountain*, premier évêque anglican et membre du Conseil législatif. Cet homme, imbu de ses prérogatives et désireux de soumettre l’Église romaine à la suprématie royale, comptait de solides appuis dans le gouvernement civil, tels le greffier du Conseil exécutif et secrétaire du gouverneur, Herman Witsius Ryland*, et le procureur général, Jonathan Sewell*.

Ce fut de Longueuil, et non de Québec, que Denaut administra son diocèse. Ce geste était inusité. Esprit humble, plus pasteur que politique, plus soucieux d’administrer son Église que d’en rehausser le statut civil, peut-être Denaut préférait-il la tranquillité de Longueuil à la vie plus mouvementée de Québec. Peut-être était-ce une stratégie mise au point du temps de Hubert pour accréditer à long terme l’idée d’un évêque à Montréal : « ce pas franchi, pensait ce dernier, on pourra essayer quelque chose de plus ». Si tel était le cas, cette stratégie présentait de nombreux inconvénients, entre autres la lenteur des communications qui pouvait être source de mésentente entre l’évêque et son coadjuteur à Québec, surtout lorsque ce dernier devait agir rapidement auprès des autorités civiles.

Quoi qu’il en soit, le premier geste de Denaut, à l’instar de ses prédécesseurs, fut d’assurer la survie de son Église. Le 2 septembre 1797, il prêta le serment d’allégeance en même temps que son coadjuteur, Plessis*, qu’Hubert avait choisi et fait agréer par le gouverneur Prescott. Le 10 du même mois, Denaut demanda au préfet de la Propagande de sanctionner le choix de Plessis à la coadjutorerie pour assurer la succession épiscopale. Denaut et Plessis, deux personnalités qui se complétaient, s’estimaient sans toujours, cependant, se comprendre : le premier veilla sur les principes, le second, qui entretenait « un commerce de société avec le juge en chef et le Lord Bishop », conduisit les négociations auprès du gouvernement. Celles-ci furent d’autant plus nombreuses que l’évêque anglican entreprit de défendre ses prérogatives, et des hommes politiques protestants de limiter les pouvoirs de l’évêque romain.

À la fin de l’hiver de 1798, au moment de la présentation à la chambre d’Assemblée d’un projet de loi visant à créer la paroisse Saint-Grégoire, à Bécancour, des députés disputèrent à l’évêque le pouvoir d’ériger canoniquement des paroisses. Denaut chargea son coadjuteur de faire des pressions auprès du gouvernement afin qu’une loi générale « réformant et amendant l’ordonnance de 1791 » confiât indiscutablement ce pouvoir à l’évêque et au gouverneur. Cette question, tout comme celle de l’Institution royale pour l’avancement des sciences, en 1801, n’était que la pointe visible d’un mouvement d’anglicisation dont l’objectif, mis en forme cette année-là par Sewell dans son rapport sur la situation religieuse dans le Bas-Canada, visait à soumettre l’Église romaine à l’autorité royale au moyen de l’exercice par le gouvernement du droit de nommer aux cures, de la politisation de la hiérarchie catholique par des pensions, de l’exclusion des prêtres étrangers, de la reconnaissance officielle de la fonction épiscopale pour mieux asservir son titulaire. Conseillé par Jean-Henri-Auguste Roux*, vicaire général et supérieur du séminaire de Saint-Sulpice à Montréal, Denaut adopta une attitude intransigeante et une stratégie défensive axée sur des rapports cordiaux avec le lieutenant-gouverneur et sur la présentation de mémoires qui établissaient les droits de l’Église romaine. La directive consistait à ne rien réclamer mais à tirer tout le parti possible du régime de tolérance. En 1805, quand Milnes prit sur lui de demander à Londres « une commission » qui accorderait à l’évêque catholique un statut semblable à celui dont jouissait l’évêque anglican, Denaut qui, dans les circonstances, ne souhaitait « qu’une continuation de tolérance, de soutien, de protection » s’inquiéta. Les exigences de Sewell l’incitaient à préférer « un état précaire » à un « établissement solide » qui dépouillerait l’évêque de ses droits essentiels. Il était prêt à démissionner plutôt que d’accepter ce qu’on lui proposait. Denaut jugeait cette requête inopportune : le gouvernement britannique, alors très engagé dans les affaires européennes, n’aurait pas le temps de s’amuser « à des bagatelles ». Il redoutait la clique qui menait le gouvernement du Bas-Canada, non le lieutenant-gouverneur Milnes qui était « trop sage et trop politique pour se laisser entraîner » là où le voulait Mountain.

C’est uniquement pour ne pas déplaire au lieutenant-gouverneur et au terme de longues séances de négociations entre Plessis et Sewell que Denaut accepta de signer, en juillet 1805, deux requêtes, l’une au lieutenant-gouverneur et l’autre au roi, dans lesquelles il demandait de reconnaître officiellement son titre d’évêque, de lui accorder le libre exercice de tous les droits temporels dévolus à un évêque catholique et de percevoir les émoluments qu’il plairait au roi d’attacher à cette dignité. Les requêtes ne faisaient pas état du désaccord entre les parties sur l’inamovibilité des curés et sur la procédure d’érection des paroisses, mais elles étaient très explicites sur les raisons politiques de cette entente. Ces droits et ces dignités étaient demandés afin que l’Église romaine pût « conduire et contenir le clergé et le peuple », et « imprimer plus fortement dans les esprits ces principes d’attachement et de loyauté envers leur Souverain ».

L’œuvre pastorale et administrative de Denaut ne manque pas d’intérêt. Il administrait son diocèse à l’aide d’un coadjuteur à Québec et de vicaires généraux dans chacun des districts bas-canadiens, d’un vicaire général dans les Maritimes et d’un autre dans le Haut-Canada. Il fit le tour de son diocèse, visitant Kingston et Detroit en 1801, quelques paroisses du Haut-Canada l’année suivante, et les Maritimes en 1803. Voyages épuisants qui auraient pu le convaincre de la nécessité de subdiviser son diocèse. Cette idée plaisait à la Propagande qui, à la suite du désir qu’avait jadis exprimé Hubert, lui suggéra à deux reprises de créer des évêchés suffragants. Mais Denaut trouvait cette suggestion prématurée : le gouvernement y ferait obstacle et les ressources nécessaires à l’établissement de nouvelles églises diocésaines faisaient défaut. Il préféra reporter à plus tard le règlement de cette question et concentra ses efforts à raffermir la discipline dans le clergé et chez les fidèles, à pourvoir aux besoins spirituels des paroisses et des missions et à assainir la situation des communautés religieuses. En ces matières, il était inflexible. L’ancienneté et le mérite des prêtres furent les deux critères dont il tint compte dans la nomination aux cures. Il ne toléra ni que l’on contestât le choix des emplacements des églises qu’il déterminait, après consultation, en toute justice et équité, ni qu’on n’assurât pas une subsistance décente aux curés. Il n’hésitait pas à menacer les récalcitrants d’être privés des secours d’un prêtre résidant s’ils ne pourvoyaient pas à son entretien ou encore de n’avoir point d’église si on en contestait l’emplacement : « la croix est plantée ; l’église y sera construite ou ne le sera nulle part », fit-il savoir aux mécontents de la paroisse Notre-Dame-de-la-Visitation, à Champlain. Il se mit à prélever des componendes sur certaines dispenses qu’il accordait « tant pour affermir le nerf de la discipline que pour fournir à l’évêque » des revenus pour l’administration de son Église. Il supprima la célébration de la fête patronale dans les paroisses où celle-ci donnait lieu à des désordres. Il suivit de près la situation des communautés, conseillant le jésuite Jean-Joseph Casot* dans ses relations avec le gouvernement, aidant les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Montréal à assainir leurs finances, et les sulpiciens, à financer la construction de leur séminaire.

Denaut mourut à Longueuil le 17 janvier 1806, après quelques heures de maladie seulement ; il fut inhumé trois jours plus tard dans l’église paroissiale. Conformément aux instructions consignées dans son testament, en date du 3 mai 1803, l’exécuteur testamentaire, Pierre Conefroy, fit procéder à l’inventaire des biens du défunt le 27 janvier 1806 et à leur mise aux enchères les 24 et 25 février suivants. Denaut laissait des biens meubles qui se vendirent 12 000#, et qui comprenaient une bibliothèque de 418 volumes, soit 106 titres parmi lesquels figuraient des œuvres de Rousseau, de Voltaire, de Raynal, de Molière et de Racine. De plus, il laissait deux montants d’argent, l’un de £489 11 shillings 8 pence, et l’autre de 1 190#, provenant de dîmes et de dettes que lui devait la fabrique ; des dettes actives établies à quelque 24 000#, dont une terre à Nicolet vendue à Plessis pour 5 000# ; des rentes constituées d’un capital de 51 986#, dont 31 200# avaient été prêtées à René Boucher de La Bruère ; enfin, des titres de propriété sur 200 acres dans le canton d’York et deux concessions de 120 arpents chacune dans la région de Madawaska. De cet actif, on retrancha les dettes passives évaluées à 15 054#. La différence constituait l’héritage légué à sa petite-nièce Marguerite-Amable Denaut, qui devait payer à la sœur de son défunt oncle une rente annuelle de 600#.

Si le portrait de Pierre Denaut présente un homme au visage rond et joufflu empreint de bonhomie, sa correspondance révèle une volonté réfléchie et énergique, un esprit plein d’humour, un être respectueux de ses collaborateurs, magnanime envers ses proches et ses fidèles, sensible aux égards que tous et chacun lui prodiguaient. Ayant vécu à une époque où la résistance passive était la meilleure garantie de survie pour l’Église romaine canadienne, il a laissé peu de traces dans la mémoire collective.

Jean Hamelin et Michel Paquin

Même si Henri Têtu dans Notices biographiques ; les évêques de Québec (Québec, 1889 ; réimpr. en 4 vol., Québec et Tours, France, 1930), 76–111, consacre quelques pages à la biographie de Pierre Denaut, ce dernier attend toujours son biographe ; jusqu’ici, les historiens l’ont étudié à travers des questions ponctuelles.

Les papiers de Mgr Denaut, du moins ce qu’il en reste puisque Pierre Conefroy a « brulé tout ce qui n’avoit point rapport aux affaires particulières de Mgr ou à celles de la cure », sont dispersés : sa correspondance du temps où il était curé de Saint-Joseph, aux Cèdres, Québec, et celle du temps où il était curé de Saint-Antoine, à Longueuil, se trouvent respectivement aux Archives de la chancellerie de l’évêché de Valleyfield (Valleyfield) et aux Archives du diocèse de Saint-Jean-de-Québec (Longueuil). La correspondance du temps de son épiscopat ainsi que les documents de son administration se trouvent aux AAQ (210 A, II ; IV). Les ASQ conservent aussi quelques documents concernant Denaut, mais surtout plusieurs copies d’originaux déposés aux AAQ. Pour les références exactes de tous ces documents, on consultera les index complets disponibles dans ces deux dépôts. Pour un inventaire de cette documentation, voir Caron, « Inv. de la corr. de Mgr Denaut », ANQ Rapport, 1931–1932 : 129–242. De plus, la plupart des actes de l’évêque Denaut ont été publiés dans Mandements, lettres pastorales et circulaires des évêques de Québec, Henri Têtu et C.-O. Gagnon, édit. (18 vol. parus, Québec, 1887–  ), 2 : 509–550. Enfin, Têtu a publié dans « Visite pastorale de Mgr Denaut en Acadie en 1803 », BRH, 10 (1904) : 257–268 et 289–300, des extraits du journal de Denaut et de sa correspondance avec Plessis et, dans la dernière partie de l’article intitulé « Requête des voyageurs de Michillimakinac en 1786 » : 97–106, le récit de son voyage à Detroit en 1801.

Nous tenons à remercier le professeur Jean-Pierre Wallot qui nous a permis de consulter sa documentation concernant Mgr Denaut.  [j. h et m. p.]

ANQ-M, CE1-12, 17 janv. 1806 ; CE1-51, 21 juill. 1743 ; CN1-74, 3 mai 1803, 27 janv., 24, 25 févr. 1806.— APC, MG 11, [CO 42] Q, 68 : 191 ; 92 : 2 ; 98 : 5 ; 100 : 8 ; 101–1 : 401 ; 112 :158 ; RG 8, I (C sér.), 63 :105–108 ; 206 : 46 ; 512 : 131.— La Gazette de Québec, 23 janv. 1806.— Lambert, « Joseph-Octave Plessis ».— Lemieux, L’établissement de la première prov. eccl., 41–58, 65, 73.— Robert Rumilly, Histoire de Longueuil (Longueuil, 1974), 76–111.— Wallot, Un Québec qui bougeait, 169–224.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Jean Hamelin et Michel Paquin, « DENAUT, PIERRE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 30 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/denaut_pierre_5F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

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Auteur de l'article:   Jean Hamelin et Michel Paquin
Titre de l'article:   DENAUT, PIERRE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   30 août 2014