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LESTER, ROBERT, homme d’affaires, officier de milice, homme politique et propriétaire foncier, né vers 1746 à Galway (république d’Irlande) ; décédé, probablement célibataire, le 12 juillet 1807 à Québec.

Robert Lester arriva à Québec vers 1770 et, en 1772, il y était établi comme marchand. À l’hiver de 1775–1776, durant le siège de la ville par les généraux de brigade Benedict Arnold et Richard Montgomery*, il était capitaine de milice. Avec le capitaine Anthony Vialar, il tint le registre d’ordres dans lequel on inscrivait les fonctions de la garnison de la milice. En 1779, le gouverneur Haldimand fonda la bibliothèque de Québec, et Lester fut nommé trésorier du comité de direction qui comprenait Henri-François Gravé de La Rive, François Baby, James Monk*, Arthur Davidson et le marchand Pierre Fargues. En février de cette année-là, Lester acheta de Nicolas-Gaspard Boisseau, pour 15 200#, un lot sur lequel se trouvait une maison en pierre de deux étages, sis au 7 de la rue Saint-Pierre, où il établit son domicile et ses affaires.

Pendant les décennies 1770 et 1780, Lester monta progressivement un commerce qui dépendait surtout de l’importation, pour la vente en gros, de tissus et de spiritueux, et de l’exportation de blé. Pendant quelques années, il mena seul ses affaires et continua de le faire même après avoir créé la Robert Lester and Company, qui était en activité en 1786. En mars 1787, il s’attacha un associé en second, son neveu Robert Morrogh ; dès avril 1790, la firme fut connue sous la raison sociale de Lester and Morrogh. Comme beaucoup d’autres marchands, il agissait à titre de procureur et d’administrateur de successions. Le fait qu’il s’exprimait assez bien en français – net avantage pour un marchand britannique à Québec à cette époque – l’aida probablement dans sa tâche. En 1780, Henriette Guichaud, veuve de Pierre Fargues, lui donna une procuration pour régler la succession de son mari. Cette mission permit peut-être à Lester d’avoir des contacts fréquents avec l’influent négociant Thomas Dunn qui, en 1783, épousa Mme Fargues. En juin 1785, Dunn remit à Lester une procuration pour gérer une partie de ses affaires. La même année, une autre procuration, que Lester reçut de la puissante entreprise montréalaise Todd and McGill, marqua peut-être le début des longues relations fructueuses qu’il entretint avec Isaac Tord, et lui permit d’étendre au delà de Québec la réputation de probité qu’il avait acquise. En 1789, il agit comme procureur pour la Robert Ellice and Company de Montréal et pour les marchands Robert Hamilton, de Queenston (maintenant partie de Niagara-on-the-Lake, Ontario), Richard Cartwright, Robert Macaulay* et Thomas Markland*, de Kingston, que la Todd and McGill représentait à Montréal.

Un autre aspect des affaires de Lester consistait à faire de nombreux petits prêts aux gens de condition moyenne. Pendant la période de tension économique qui suivit la Révolution américaine, le nombre de ses débiteurs, surtout des tailleurs et des tenanciers de tavernes incapables de payer leurs fournisseurs, augmenta, et il se vit plusieurs fois dans l’obligation de faire saisir leurs biens et de les vendre à l’encan. Lui-même, semble-t-il, dut lutter pour survivre. En janvier 1782, il devait £12 000 dans l’affaire Cochrane [V. James Dunlop]. En novembre de l’année suivante, il emprunta £1 200 au chirurgien James Fisher*, lui promettant de le rembourser dans les trois ans ; toutefois, en décembre 1787, il n’avait pas versé plus de £200 et ne put payer le solde qu’en empruntant à Dunn.

Dans les années 1780, Lester se mit à participer à la vie publique de la colonie. Fervent catholique, il mérita la confiance du clergé et, en février 1784, il fut l’un des six hommes autorisés à recevoir et à remettre au curé de Québec de l’argent et des marchandises destinés aux pauvres et aux malades de la ville. L’année précédente, après que les marchands de Montréal eurent soumis à l’approbation de leurs collègues de Québec un projet de pétition pour une réforme politique, Lester et William Grant (1744–1805) menèrent avec succès une campagne pour amender une clause portant sur les conditions requises pour devenir membre d’une éventuelle chambre d’assemblée élue, lequel amendement permettrait l’admission des catholiques. En 1784, 1788 et 1789, il signa des pétitions réclamant une assemblée ; puis, en 1789 et 1790, il fit partie d’un comité de 15 membres créé pour protester contre le retard à opérer la réforme constitutionnelle et judiciaire. En 1786, il avait été de ceux qui signèrent une pétition s’opposant à ce que le gouvernement perçût les lods et ventes sur les ventes de biens déjà faites. L’année suivante, il fit partie d’un comité de marchands qui soumit au Conseil législatif un rapport recommandant l’introduction du droit anglais dans la réglementation des affaires, l’érection de Québec et de Montréal en municipalités et l’utilisation des biens des jésuites pour fonder un collège de langue anglaise. En juillet 1787, il devint capitaine dans la milice britannique à Québec. En avril 1789, il fut l’un des fondateurs qui souscrivirent à la Société d’agriculture et, le mois suivant, il devint membre du jury d’accusation de Québec. En décembre, la Robert Lester and Company faisait partie des firmes qui protestèrent contre les restrictions appliquées depuis peu sur l’importation du rhum, affirmant que ces règlements avaient un effet défavorable sur l’exportation de la farine et des biscuits. L’année d’après, Lester signa une pétition qui appuyait la création d’une université non confessionnelle, en dépit de l’opposition de Mgr Hubert*.

La réforme constitutionnelle, y compris la clause prévoyant une chambre d’assemblée, fut enfin acquise, grâce à l’Acte constitutionnel de 1791. Lester se présenta comme candidat à l’Assemblée dans la circonscription de la Basse-Ville, qui, bien qu’en bonne partie commerciale, se composait principalement d’artisans et d’ouvriers. Les résidents, surtout des Canadiens, dont une minorité irlandaise notable, étaient dans une écrasante majorité des catholiques ; il se peut que Lester ait bénéficié dans une large mesure de l’appui, sans doute discret, du séminaire de Québec. Ainsi, Lester, en tant que marchand irlandais catholique bien connu du milieu, profita d’un assez fort courant de sympathie qui provenait à la fois des marchands canadiens et des marchands britanniques ; parmi ces derniers, se trouvaient John Purss, James Tod et John Blackwood. Lester et John Young obtinrent 66 p. cent des voix, battant ainsi Adam Lymburner* et Jean-Antoine Panet dans la circonscription où deux sièges étaient à pourvoir. Dans le premier Parlement, de 1792 à 1796, Lester adhéra fidèlement au parti des bureaucrates, qui était minoritaire, votant comme lui en 15 occasions sur 16. Cette adhésion se manifesta encore lors de son élection en 1794 au comité permanent de l’Association mise sur pied cette année-là pour appuyer le gouvernement britannique au Canada dans le contexte de la guerre avec la France révolutionnaire, de rumeurs persistantes d’une invasion française et d’une révolte parmi les miliciens canadiens. En octobre, lord Dorchester [Guy Carleton] nomma Lester major dans le Quebec Battalion of British Militia ; il devint lieutenant-colonel vers mai 1799.

Battu par Young et par Augustin-Jérôme Raby* aux élections de 1796, Lester resta néanmoins actif dans les affaires publiques. En février 1797, Morrogh et lui furent du nombre des pétitionnaires qui s’élevèrent contre l’interdiction d’exporter de la farine invendable, parce que cela causerait une grande perte aux marchands. En juin 1799, il se joignit à 12 notables de Québec qui lancèrent une souscription générale pour appuyer l’effort de guerre de la Grande-Bretagne ; Lester souscrivit £30 par an pour la durée de la guerre, contribution que dépassèrent seulement celles de Dunn et de Jenkin Williams. Lester n’avait pas cessé de prendre part à la vie sociale, qui se développait rapidement à Québec. Il avait été élu membre du conseil d’administration de la Société d’agriculture en 1792 et 1793, et élu annuellement trésorier de 1792 à 1795 ; il fut également élu, à plusieurs reprises, trésorier de la bibliothèque de Québec. En novembre 1793, il fit l’une des plus importantes contributions individuelles lors d’une souscription destinée à secourir les victimes d’un incendie, rue du Sault-au-Matelot.

Les rapports que Lester maintenait avec la hiérarchie catholique s’étaient intensifiés au cours des années 1790. Pendant la Révolution française, lorsque les communications entre Québec et Rome via Paris furent coupées, il se peut que ce soit la firme de Lester qui ait rendu possible un nouvel itinéraire ; après 1792, des échanges se firent, par l’entremise de Francis Morrogh, à Lisbonne, au Portugal, escale régulière des navires de la Lester and Morrogh. Les relations que Lester entretenait avec Mgr Hubert lui avaient sûrement donné l’occasion de rencontrer Plessis*, secrétaire de l’évêque ; quand, en juin 1792, Plessis prit possession de la cathédrale Notre-Dame comme nouveau curé de Québec, Lester compta parmi les témoins officiels. En 1794, la Lester and Morrogh fit des prêts en argent comptant à quatre prêtres français exilés, dont Jean-Baptiste-Marie Castanet*, qui avaient immigré dans le Bas-Canada. L’année suivante, Lester fut la plus active des quatre personnes désignées pour recueillir auprès des habitants de Québec des vêtements et de la nourriture destinés à quatre familles de royalistes français qui avaient fui la Guadeloupe.

Pour Lester et Morrogh, les années 1790 – décennie de prospérité économique dans le Bas-Canada – furent une période de diversification et d’expansion rapide. Leur commerce les avait amenés à construire leur propre flotte de navires ; sans aucun doute en affrétèrent-ils d’autres. Ils firent partie des exportateurs de blé et de farine les plus importants du Bas-Canada. Les rapports étroits de Lester avec Plessis lui permirent peut-être d’accéder à une source considérable de céréales, soit la dîme prélevée par les curés ; en 1798, Plessis, devenu coadjuteur désigné de Mgr Denaut, autorisa la vente à Lester de la dîme en blé provenant de la paroisse Saint-Laurent, dans l’île d’Orléans. En 1790, Lester et Morrogh s’étaient lancés dans le commerce du bois et des douves. Cette année-là, avec Todd et un marchand de Québec, Peter Stuart, ils obtinrent des ursulines un bail de 30 ans pour trois lots dans le faubourg Saint-Jean. En février 1794, Lester donna une procuration à Richard Cartwright pour que ce dernier gérât les terres qu’il avait acquises dans le Haut-Canada. Lester lui-même ne cessa d’être un représentant commercial et un procureur actif. Parmi ses nouveaux clients, il compta l’abbé Edmund Burke (1753–1820) qui, en 1794, quitta Québec pour les missions du Haut-Canada ; le négociant londonien Alexander Ellice, pour qui Lester négocia l’acquisition de la seigneurie de Villechauve en 1795 ; et les marchands Thomas, James et William Cochran, de Halifax. Lester et Morrogh étaient associés dans la Compagnie de la distillerie de Montréal depuis 1789, mais, en 1794, celle-ci fut dissoute et les biens vendus à Nicholas Montour ; la firme Lester and Morrogh n’en continua pas moins d’importer des spiritueux et d’approvisionner des auberges et des tavernes de la colonie.

Étant donné l’augmentation de ses activités, l’entreprise dut agrandir ses locaux. En 1792, elle fonctionnait encore sur le terrain de la rue Saint-Pierre, situé au bord de l’eau. De 1795 à 1798 au moins, la compagnie loua de John Blackwood un quai, pour le montant de £175 par an. En juillet 1795, elle acheta pour £850 aux marchands londoniens Brook Watson et Robert Rashleigh un lot situé rue du Cap-Diamant (boulevard Champlain) comprenant maison, quai, boulangerie, usine de potasse, magasins et hangars. Le mois suivant, les associés achetèrent pour £1750 de Catherine Trottier Desauniers Beaubien, veuve du marchand François Lévesque*, un lot situé au 2 de la rue Saint-Pierre, comportant une maison en pierre de deux étages, des caves, des entrepôts et un quai ; en 1798, Lester y avait élu domicile, laissant le 7 de la rue Saint-Pierre à Morrogh. Tous deux entreprirent de vastes travaux de construction sur leurs propriétés.

Ce fut en grande partie grâce à des emprunts que cette expansion fut rendue possible. Les associés obtinrent £2 000 de Dunn, en août 1795, et £1 000, deux ans plus tard. En septembre 1797, ils empruntèrent £350 à Fisher puis, en août 1799, le supérieur des sulpiciens à Montréal, Jean-Henri-Auguste Roux*, leur prêta £500, à même sa fortune personnelle. En 1801, Lester et Morrogh furent parmi les plus gros débiteurs dans la succession du marchand de Trois-Rivières, Aaron Hart*. En septembre de cette année-là, le nouvel emprunt qu’ils firent à Fisher se montait à £2 500. Pressentant qu’ils avaient peut-être dépassé leur crédit, ils vendirent leur propriété du 7 de la rue Saint-Pierre, en juillet 1802, à l’encanteur John Jones, pour la somme de £1 000 payable en trois ans.

En juin 1800, Lester avait cherché à se faire élire à l’Assemblée. Il avait dominé aisément le scrutin dans la circonscription de la Basse-Ville, obtenant 357 voix sur 408 ; Young avait été l’autre heureux candidat. Entre 1801 et 1804, Lester vota 15 fois, appuyant toujours le parti des bureaucrates. En 1801, il fut nommé l’un des cinq commissaires chargés d’appliquer une loi visant à soulager les gens qui avaient acheté des terres sur lesquelles de lourds arriérés de lods et ventes revenaient à la couronne, et, en 1804, il fut nommé trésorier d’une commission mise sur pied pour l’érection d’un palais de justice à Québec.

Au début des années 1800, les liens qui unissaient Lester au clergé catholique se multiplièrent. Il établit d’excellentes relations avec Mgr James Louis O’Donel, vicaire apostolique de Terre-Neuve. En 1802, il agit en qualité de conseiller financier auprès de l’Hôpital Général de Québec, et, en août, Mgr Plessis écrivit à Mgr Denaut que Lester était « plus que jamais l’ami des prêtre : ». En juin 1803, Lester et Denaut furent les invités, à Halifax, d’Edmund Burke. Il se peut que Denaut et Plessis, dans leurs relations avec les gouvernements colonial et impérial, se soient servi de la situation prééminente de Lester dans la politique de la colonie et du crédit incontestable dont il jouissait en tant que partisan du gouvernement. Au début des années 1800, ils s’étaient rendu compte que le lieutenant-gouverneur sir Robert Shore Milnes*, sous l’influence de l’évêque anglican Jacob Mountain* et du procureur général Jonathan Sewell*, abandonnaient le pragmatisme discret qui avait caractérisé les relations entre l’État et l’Église sous les gouverneurs Murray* et Carleton. À sa place, se faisait jour une certaine agressivité de la part du gouvernement qui cherchait à exercer un droit de regard sur l’Église, dans l’espoir d’utiliser l’autorité qu’elle avait sur la société pour consolider, dans la colonie, la position politique du pouvoir exécutif. Lester conseilla Plessis et mit toute son influence au service de la hiérarchie catholique. Vers 1803, c’est lui qui fut chargé d’apaiser le lieutenant-gouverneur, quand il apparut clairement que le prêtre français émigré Philippe-Jean-Louis Desjardins*, à qui Milnes avait permis d’aller en France, avait l’intention d’y rester, même si ce pays était en guerre avec la Grande-Bretagne. En novembre 1804, lors d’un voyage d’affaires de Lester à Londres, Plessis lui demanda d’obtenir du gouvernement britannique les lettres patentes pour une concession de terre à Québec, que Milnes avait accordée quelque temps auparavant à la Congrégation de Notre-Dame. Lester tenta aussi – mais avec un succès mitigé, dans un climat politique inhospitalier – d’obtenir des prêtres étrangers pour les séminaires de Québec et de Halifax. En juin 1806, Plessis, qui avait succédé à Denaut comme évêque de Québec, cherchait un vicaire général anglais pour remplir un poste clé, celui de le représenter auprès du gouvernement britannique ; Lester le persuada de nommer un sulpicien français exilé, François-Emmanuel Bourret, qu’il avait rencontré au cours de visites précédentes à Londres.

À sa gamme sans cesse croissante d’activités, Lester ajouta celle de la spéculation foncière dans les Cantons de l’Est et celle de la fabrication de la bière. En avril 1801, à titre de chef, suivant le système des chefs et associés de canton [V. James Caldwell], il avait reçu une concession de 23 100 acres dans le canton de Barnston. Deux ans plus tard, il reçut 500 acres dans le canton de Granby et 200 acres dans celui de Milton pour le rôle qu’il avait joué dans la défense de Québec en 1775–1776. En juin 1800, la Lester and Morrogh embaucha le maître maçon Charles Jourdain*, dit Labrosse, pour construire une brasserie sur le terrain qu’elle possédait rue du Cap-Diamant, à Près-de-Ville. Le brasseur James Mason Godard (Goddard) rompit son association avec Young dans la St Roc Brewery en février 1801 pour se joindre à la Lester and Morrogh, dont la Cape Diamond Brewery devait ouvrir vers avril et fabriquer du porter, du burton, de la pale-ale, de la bière de table et de la petite bière. En même temps, la firme Lester and Morrogh continuait d’importer des spiritueux ; elle vendait aussi de la farine du Haut-Canada.

Cependant, l’opération la plus importante peut-être qu’entreprît la maison Lester and Morrogh après 1800 fut l’approvisionnement de l’armée, en association avec Todd. Les associés tinrent le rôle d’intermédiaires : ils négociaient des achats, surtout de farine et de pois, auprès des marchands de l’endroit autant que possible, mais ils importaient au besoin, pour être en mesure de remplir les commandes, principalement celles du commissariat de l’armée britannique. En décembre 1801, ils reçurent des commandes de 3 000 barils de farine et de 5 000 boisseaux de blé. La même année, Lester et Morrogh eux-mêmes firent l’offre la plus basse relativement à l’approvisionnement de 500 gallons de rhum. Obéissant aux directives du lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, Peter Hunter, suivant lesquelles il fallait se procurer autant que possible les provisions dans cette colonie plutôt qu’aux États-Unis, Todd et la Lester and Morrogh se lancèrent, en 1803, sur le marché du Haut-Canada, grâce aux relations que Todd entretenait avec les principaux associés de la James and Andrew McGill and Company. Dans un même ordre d’idées, à la suite d’une décision du gouvernement britannique de ravitailler ses troupes dans les Maritimes à partir du Haut et du Bas-Canada, les associés virent leurs affaires augmenter ; en 1804 et 1805, ils furent invités à ravitailler les troupes de la Nouvelle-Écosse et des colonies avoisinantes de même que celles du Bas-Canada. Todd et la Lester and Morrogh continuèrent d’agir comme acheteurs jusqu’en 1806 au moins, année au cours de laquelle ils fournirent des approvisionnements que le gouvernement évalua plus tard à £31 694. Toutefois, en novembre 1807, le commissaire général John Craigie déclara que les marchands devaient au gouvernement plus de £2 800 pour des sommes que ce dernier leur avait avancées.

Au premier abord, dès l’année 1805, Lester et Morrogh avaient enfin atteint la prospérité et la sécurité : ils avaient de grosses commandes d’approvisionnements, ils étaient les représentants financiers personnels de Peter Hunter pour les virements de fonds à Londres, et, en mai, Lester obtint la concession d’un lot de grève à Québec, qui devait permettre une expansion ultérieure. Bien que leur association avec Godard dans la Cape Diamond Brewery se terminât sur un ton acrimonieux à la fin de 1805, ils signèrent, en avril 1806, un nouveau contrat avec William Hullett pour acheter toute sa récolte de houblon jusqu’à concurrence de 6 000 livres, à 1 shilling 6 pence la livre. En janvier suivant, ils renouvelèrent pour cinq ans le contrat du malteur de la brasserie, George Oakley. Ils continuèrent aussi à importer des spiritueux.

En réalité, toutefois, ni Lester ni sa compagnie n’allait bien. Plessis écrivit à Bourret en novembre 1806 : « Notre ami Mr Lester repart pour Londres dans un état qui me fait craindre de ne plus le revoir. Le brave homme aura, du moins devant Dieu, la consolation d’avoir honoré et pratiqué sa Religion d’une manière bien édifiante pour l’Eglise et pour ses amis. » D’après son testament, écrit à la main avant son départ, Lester n’était pas optimiste quant à la réussite de son voyage. À son retour à Québec en mai 1807, le bruit courait d’un désastre financier. La Lester and Morrogh avait dû emprunter £2 500 en août 1805 au percepteur des douanes Thomas Scott. Deux ans plus tard, le marchand montréalais Alexander Henry* avisa John Askin à Sandwich (maintenant partie de Windsor, Ontario) que la firme était en faillite. En juin 1807, Plessis fit la remarque qu’il avait présenté ses condoléances à Lester à propos d’un revirement « qui [venait] de le ruiner de fond en comble ». Un mois plus tard, celui-ci était mort. La hiérarchie catholique perdait l’un des rares laïques en qui elle avait confiance. Pour Plessis, ce fut une perte personnelle ; Bourret parla d’une « calamité publique ». Lester fut inhumé le 15 juillet dans la crypte de la cathédrale, au cours d’un service auquel assistèrent d’éminents marchands et fonctionnaires de la colonie.

Au moment du décès de Lester, 79 débiteurs devaient à ce dernier ou à son entreprise plus de £7 400. Les principaux se trouvaient à St John’s, à Halifax et à Londres ; Joseph Frobisher, de Montréal, lui devait £423 et Plessis, £326. On évalua les biens de Lester et de la Lester and Morrogh, l’équipement ainsi que les marchandises, à plus de £29 000. La maison et le commerce du 2 de la rue Saint-Pierre valaient plus de £5 300, le quai et la moitié du magasin à Près-de-Ville, £6 000, et la part de Lester dans la Cape Diamond Brewery, £6 900, soit la moitié des actions de celle-ci. Et pourtant, les bénéficiaires de son testament, Fisher, Morrogh et des parents résidant en Espagne et au Portugal, durent renoncer à l’héritage pour ne pas être engloutis dans les dettes totalisant plus de £42 700.

Le désastre financier de Lester ne fut que l’un parmi beaucoup d’autres [V. John Jones ; James Tod] qui compromirent gravement l’établissement d’une économie stable dans le Bas-Canada. Le voyageur britannique Hugh Gray faisait observer en 1809 qu’« au su de tout le monde, beaucoup de marchandises importées n’ [étaient] jamais payées, les importateurs faisant faillite ». Selon lui, l’inactivité forcée du commerce, tous les ans de novembre à mai, et le fait que les marchands britanniques n’étaient pas familiers avec les coutumes des gens représentaient de grosses difficultés, mais la principale cause des faillites était l’habitude d’accorder trop de crédit. Les importateurs obtenaient facilement du crédit en Grande-Bretagne pour acheter leurs marchandises dans l’espoir de payer la commande, plus les intérêts, grâce au produit des ventes aux détaillants de la colonie. Or, la plupart de ceux-ci étaient eux-mêmes forcés d’acheter à crédit ; les importateurs voyaient les intérêts sur leurs dettes en Grande-Bretagne augmenter, même pendant la saison inactive de l’hiver. En outre, la plupart des marchands, comme Lester et Morrogh, dépendaient du crédit pour agrandir leurs installations et pour diversifier leurs activités. À cause des multiples faillites des débiteurs, les créanciers se voyaient privés d’une partie du capital, des intérêts et, dans le cas des ventes, des profits sur lesquels ils comptaient pour rembourser leurs propres dettes ; chaque faillite se répercutait dans tout le système du crédit, et lorsque l’une d’entre elles prenait les proportions de celle de Lester (Alexander Henry avait prédit qu’elle allait « frapper lourdement les particuliers »), on en percevait les échos jusqu’à Londres, où Lester et sa compagnie devaient près de £4 000 à la firme Inglis, Ellice and Company et £1 367 à l’Isaac and Henry Thompson. En tout, Lester comptait 87 créanciers ; au Bas-Canada, la majorité de ceux-ci, et les plus importants, se trouvaient à Québec et à Montréal. À Québec, Lester et son entreprise devaient à Dunn plus de £5 000, à Fisher plus de £2 500, et à Craigie £942, tandis qu’à Montréal, ils devaient £1 041 à la James and Andrew McGill and Company, et £728 à la Forsyth, Richardson and Company, de même que des montants substantiels à Todd et à James McGill, entre autres.

De 1807 à 1809, tous les biens de Lester furent vendus pour payer une partie de ses dettes, dont une bibliothèque étonnamment petite comprenant 13 titres. L’artiste William Berczy fut surpris d’apprendre que, lors d’une vente des biens personnels de Lester en 1808, un ministre anglican et maître d’école, John Jackson*, acheta pour cinq louis seulement « un des plus baux Chef d’œuvre de Vandick [sir Anthony Van Dyke] », que le marchand avait acquis pour 25 guinées à Lisbonne et « qui a Londres ou a Paris se [serait] vend[u] comme rien à 300 Louis ».

Robert Lester fut l’un des marchands les plus en vue de son époque à Québec et jouit de la considération de ses collègues de Londres et de toute l’Amérique du Nord britannique. De plus, et le gouvernement et la hiérarchie catholique le considérèrent comme tout à fait digne de confiance ; cette réputation, dont il fut seul à bénéficier, lui permit d’agir discrètement – façon de procéder que préféraient les deux parties – afin de maintenir de bonnes relations entre elles dans des conditions de plus en plus difficiles. Finalement, ses rapports personnels avec la hiérarchie catholique canadienne inaugurèrent sous d’excellents auspices, à ce qu’il semble, les relations entre le clergé de Québec et la population catholique irlandaise qui, au fil du xixe siècle, s’accrut rapidement et fit de plus en plus sentir sa présence dans la vie sociale et religieuse de la ville.

En collaboration avec Marianna O’Gallagher

AAQ, 20 A, III : 87 ; 210 A, V : f.207.— AC, Québec, Testament olographe de Robert Lester, 23 juill. 1807 (V. P.-G. Roy, Inv. testaments, 3 : 82).— ANQ-Q, CE1–1, 15 juill. 1807 ; CN1-16, 21, 24 juill., 4 août 1807 ; CN1-25, 25 mai 1782, 30 janv., 26 nov. 1783, 22 mars, 15 août 1785 ; CN1-26, 29 déc. 1798, 3 août 1801 ; CN1-83, 20 oct., 2 nov. 1786, 16 mars, 29 oct. 1787, 22 mars 1788, 31 mars, 2 juill., 24 déc. 1789, 8 juin, 27 août 1790, 8 avril, 15 sept. 1794 ; CN1-92, 12 avril 1790, 28 déc. 1792, 22 févr., 22 mars 1796 ; CN1-145, 15 sept. 1801, 17 juill. 1802, 7 mars 1805, 27 janv. 1807 ; CN1-205, 3 févr. 1779, 28 févr., 25 sept. 1780, 27 déc. 1783 ; CN1-224, 26 juill. 1781, 15 juin 1785, 16 juill. 1787, 14 juill. 1788, 9 mars 1789 ; CN1-230, 3 déc. 1794, 26 août 1795, 4 sept. 1797, 11 déc. 1798, 23 août 1799, 27 juin 1800, 12 sept. 1801, 24 août 1805, 23 avril 1806, 26 oct. 1808, 27 sept. 1809 ; CN1-256, 7 août 1786, 2 févr. 1788, 30 juill., 22 nov. 1790, 14 sept. 1791, 29 mai 1792, 1er mars, 26 juin 1793, 14 févr., 21 nov. 1794, 25 mars, 14 juill. 1795, 16 févr., 5 août 1796, 4 sept. 1797, 26 avril 1800 ; CN1-262, 23 août, 4 nov. 1802, 8 nov. 1806 ; CN1-284, 3 juill. 1788.— APC, MG 11, [CO 42] Q, 29 : 530–534, 873–879 ; MG 55/23, no 110 ; RG 1, L3L 60761 ; RG 8, I(C sér.), 107 : 4s., 27, 176, 188, 209 ; 108 : 26, 52, 83, 92s., 121, 164 ; 109 : 18, 86, 89, 121 ; 110 : 73, 76, 136 ; 111 :205 ; 112 :10 ; 113 : 95 ; 225 : 12, 16, 19, 21, 35, 40, 51s.— ASQ, mss, 13, 10 juin 1792.— William Berczy, « William von Moll Berczy », ANQ Rapport, 1940–1941 : 50s.— « Les dénombrements de Québec » (Plessis), ANQ Rapport, 1948–1949 : 36, 86, 135, 185.— Hugh Gray, Letters from Canada, written during a residence there in the years 1806, 1807, and 1808 [...] (Londres, 1809 ; réimpr., Toronto, 1971), 175, 228–230.— John Askin papers (Quaife), 2 : 543.— « Manifestes électoraux de 1792 », BRH, 46 (1940) : 100.— « Orderly book begun by Captain Anthony Vialar of the British militia [...] », F. C. Würtele, édit., Literary and Hist. Soc. of Quebec, Hist. Docs. (Québec), 7e sér. (1905) : 155–265.— « Les prises de possession de bénéfices ecclésiastiques sous le Régime français », ANQ Rapport, 1921–1922 : 95.— La Gazette de Québec, 1772–1809.— Almanach de Québec, 1788 : 47 ; 1796 : 82 ;1801 : 102 ; 1805 : 22.— F.-J. Audet, « Les législateurs du B.-C. ».— Caron, « Inv. de la corr. de Mgr Denaut », ANQ Rapport, 1931–1932 : 174, 197, 206, 212s. ; « Inv. de la corr. de Mgr Hubert et de Mgr Bailly de Messein », 1930–1931 : 303, 319 ; « Inv. de la corr. de Mgr Plessis », 1927–1928 : 229, 236, 249, 254, 257 ; 1932–1933 : 8, 11, 18, 22, 28, 30s., 35–39, 41s., 46.— Charland, « Notre-Dame de Québec : le nécrologe de la crypte », BRH, 20 : 275.— Desjardins, Guide parl., 137.— Langelier, Liste des terrains concédés, 9, 971, 977.— Creighton, Commercial empire of the St. Lawrence, 28, 120.— Lemieux, L’établissement de la première prov. eccl., 31.— J. M. LeMoine, Picturesque Quebec : a sequel to Quebec past and present (Montréal, 1882), 81s.— Ouellet, Bas-Canada, 295.— G. R. Swan, « The economy and politics in Quebec, 1774–1791 » (thèse de ph.d., Oxford Univ., Londres, 1975), 173, 190.— F.[-J.] Audet et Édouard Fabre Surveyer, « Robert Lester », La Presse, 2 juill. 1927 : 38.— Édouard Fabre Surveyer, « Robert Lester (1746–1807), député de la basse-ville de Québec », Rev. de l’univ. Laval, 7 (1952–1953) : 622–627.— Hare, « L’Assemblée législative du B.-C. », RHAF, 27 : 371–373, 376.— Albert Tessier, « Deux enrichis : Aaron Hart et Nicolas Montour », Cahiers des Dix, 3 (1938) : 225.— « Un bon ami de Mgr Plessis », BRH, 42 (1936) : 678–680.

Bibliographie générale

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En collaboration avec Marianna O’Gallagher, « LESTER, ROBERT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lester_robert_5F.html.

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Auteur de l'article:   En collaboration avec Marianna O’Gallagher
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   17 avril 2014