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BERCZY, WILLIAM (né Johann Albrecht Ulrich Moll, il utilisa, avant son arrivée en Amérique du Nord, les noms de Wilhelm Albert Ulrich von Moll et d’Albert-Guillaume Berczy ; plus tard, il signa parfois William von Moll Berczy), peintre, architecte, auteur et colonisateur, baptisé le 10 décembre 1744 à Wallerstein (République fédérale d’Allemagne), fils d’Albrecht Theodor Moll et de Johanna Josepha Walpurga Hefele ; le 1er novembre 1785, il épousa Jeanne-Charlotte Allamand*, de Lausanne, Suisse, et ils eurent deux fils, William Bent* et Charles Albert* ; décédé le 5 février 1813 à New York.

Les premières années de William Berczy, l’un des personnages les plus colorés de l’histoire du Haut-Canada, sont assez mal connues. Fils d’un éminent diplomate, il étudia à l’Académie des beaux-arts de Vienne (Autriche) en 1762 et à l’université d’Iéna (République démocratique allemande) en 1766. Plus tard, Berczy raconta par écrit ses études et ses voyages de jeunesse, mais il est difficile de déterminer à quel point le récit de ses aventures est authentique, car il avait tendance à y ajouter des éléments fictifs. Si l’on prend au mot l’un de ses écrits, il dut, au cours d’une mission diplomatique en Pologne, dans les années 1760, se cacher dans un harem turc et fut fait prisonnier par un bandit hongrois. C’est à cette époque, peut-être, que son surnom de Bertie fut transformé en Bertzie (Berczy, en hongrois). C’est le nom sous lequel il devait être connu dans le Haut et le Bas-Canada.

Pendant les années 1770, Berczy, qui gagnait alors sa vie comme marchand et peut-être aussi comme peintre, parcourut les villes du nord de l’Allemagne, de la Pologne, de la Hongrie et de la Croatie. Vers la fin de cette décennie, il rompit tous liens avec sa famille et alla s’installer à Florence (Italie), où il prit un autre nom, celui d’Albert-Guillaume Berczy, peintre miniaturiste. On peut seulement présumer que des difficultés financières ou quelque problème provoqué par la vivacité de son caractère l’obligèrent ainsi à rompre avec son passé. Bien qu’il voyageât fréquemment, il avait toujours sa demeure à Florence qu’il quitta vers 1790 pour aller, avec sa femme, vivre à Londres. Il y poursuivit sa carrière de peintre, exposant certaines de ses œuvres à la Royal Academy of Arts, et, à la même époque, il se fit des relations qui l’amenèrent par la suite à émigrer dans le Haut-Canada. En 1791, la Genesee Association, groupe de spéculateurs britanniques qui tentaient de mettre en valeur une grande superficie de terre dans l’ouest de l’état de New York, engagea Berczy pour faire connaître ce territoire en Europe et pour recruter des paysans qui, à titre d’immigrants subventionnés, assureraient la prospérité de la région et la rendraient de ce fait attrayante pour les investisseurs. Fixant son quartier général à Hambourg (République fédérale d’Allemagne), Berczy recruta plus de 200 émigrants, originaires surtout du nord de l’Allemagne, et cela en dépit de l’hostilité des autorités locales. Il accepta lui-même de servir de conseiller auprès du nouvel établissement, et, en mai 1792, le premier contingent de colons, dont faisaient partie Berczy et sa famille, firent voile vers l’Amérique.

Le groupe découvrit rapidement que, dans la réalité, le projet était loin de correspondre aux propositions qui lui avaient été faites en Europe. Les colons atteignirent Philadelphie en juillet et passèrent les quelques mois suivants à se frayer un chemin depuis le comté de Northumberland, en Pennsylvanie, jusqu’à la région de Genesee, soit une distance d’environ 100 milles. À leur arrivée à l’emplacement de la colonie, près de ce qui est aujourd’hui Canaseraga, dans l’état de New York, Charles Williamson, représentant local de la Genesee Association, refusa de leur fournir les terres et les ravitaillements promis. Berczy, qui empruntait de l’argent pour secourir les colons, fut entraîné dans une longue bataille avec Williamson pour la direction de l’établissement. Il se voyait comme le protecteur et le mentor de tous ceux qu’il avait amenés dans ce pays et, bien qu’il ne perdît jamais de vue ses propres intérêts, il fit beaucoup de sacrifices durant les années qui suivirent pour défendre ce groupe. En 1794, il se rendit à New York pour solliciter l’aide de la German Society of New York. Pendant son séjour dans cette ville, il apporta sa collaboration à la création d’une nouvelle association, connue sous le nom de German Company, dont l’objectif était d’obtenir et d’exploiter des terres dans le Haut-Canada.

Les hommes groupés au sein de cette compagnie, en particulier Samuel Street, des marchands de New York et de Brême (République fédérale d’Allemagne) et certains membres en vue du parti républicain, achetèrent trois cantons dans le Haut-Canada, dont deux contigus à la réserve iroquoise de la rivière Grand. Caressant l’espoir d’obtenir d’autres terres par voie de concessions, Berczy se rendit jusqu’à Newark (Niagara-on-the-Lake) avec un certain nombre de compagnons, où, en avril 1794, ils sollicitèrent par pétition un million d’acres sur la rive nord du lac Érié. Ceux qui s’installeraient sur cet immense territoire seraient les colons de Berczy qui attendaient dans la région de Genesee, auxquels s’enjoindraient d’autres que l’on ferait venir d’Allemagne. La compagnie projetait de dépenser 60 000 $ et d’établir au moins 800 personnes au cours des cinq premières années.

Désirant fortement attirer des colons dans le Haut-Canada, le Conseil exécutif, s’il ne concéda pas le million d’acres sollicitées, fit néanmoins une offre généreuse : le 17 mai, il accorda à Berczy et à ses associés 64 000 acres à l’ouest de la rivière Grand, et promit d’autres terres quand celles-ci seraient occupées par des colons. Berczy retourna aux États-Unis et dirigea la migration de ses colons vers le Haut-Canada. Avec l’aide d’hommes engagés par Street et de quelques Indiens de la réserve de la rivière Grand, la majorité des colons se faufilèrent à travers les gardes que Williamson avait placés partout pour empêcher cet exode. À la suite d’un long voyage, ils atteignirent la colonie dans les derniers jours de juin. Lors de discussions avec le lieutenant-gouverneur Simcoe, qui désirait que l’emplacement de sa capitale temporaire, York (Toronto), soit mis en valeur, Berczy se vit offrir une plus grande concession s’il établissait ses colons plus à l’est. Berczy accepta et, à la fin de l’année, ceux-ci étaient installés sur leurs nouvelles terres dans le canton de Markham.

Les colons de Berczy furent fort utiles à Simcoe. Dans son désir de développer la province aussi rapidement que possible, le lieutenant-gouverneur offrit à Berczy un contrat pour terminer dans l’année la construction de la rue Yonge en direction nord, des limites d’York au lac Simcoe. Les travaux commencèrent à la fin de septembre 1794, tout juste après que les Queen’s Rangers, qui avaient été responsables du début des travaux, furent retournés dans leurs garnisons. Pendant les quelques mois qui suivirent, les colons défrichèrent la rue Yonge jusqu’à la rivière Holland, tout en travaillant simultanément à une route qui se rendrait à leur établissement de Markham, et à la construction de moulins, de magasins et d’entrepôts. Mais, finalement, Berczy fut incapable de terminer la rue Yonge dans le cours de l’année, en partie à cause du nombre beaucoup trop grand de projets auxquels ses hommes étaient occupés, mais aussi à cause d’un manque de ravitaillement et des dépenses croissantes. En 1795, Berczy fut fortement pressé de satisfaire aux besoins de ses colons, et, dès février 1796, il se plaignait que « beaucoup de ses associés mouraient] presque de faim ». La situation devint désespérée à l’hiver de 1795–1796, au point qu’un tiers des colons de Markham partirent pour Newark.

Le grand projet de Berczy commençait à se désagréger. Ses associés américains hésitaient à augmenter leur investissement dans le canton de Markham, sans perspective de profits à court terme ; aussi continua-t-il à emprunter de l’argent et des fournitures, comme il l’avait fait dans l’état de New York. Pour compliquer ses problèmes, Simcoe publia, en mai 1796, une proclamation ordonnant la confiscation des terres de tous les propriétaires de cantons qui n’avaient pas rempli leurs obligations relatives au peuplement de leurs terres. Peter Russell, administrateur de la colonie après le départ de Simcoe, suggéra un compromis par lequel les propriétaires recevraient 1 200 acres chacun, et serait confirmé l’octroi de 200 acres aux colons qu’ils avaient amenés dans la province. S’il fut rejeté par Berczy et par plusieurs autres propriétaires, ce plan fut néanmoins adopté par le Conseil exécutif en juillet 1797. À ce moment-là, Berczy, convaincu qu’il avait agi conformément aux clauses de l’entente originale, entreprit de se pourvoir en appel auprès du gouvernement britannique. Ces démarches allaient l’occuper pendant le reste de sa vie.

Des hommes en vue prirent fait et cause pour Berczy. Le gouverneur Prescott soumit son cas au ministère britannique de l’Intérieur comme méritant d’être considéré avec sympathie, vu les efforts de Berczy pour l’établissement de colons. Quand celui-ci se rendit à Londres en 1799 pour y plaider lui-même sa cause, sir Joseph Banks et Alexander Davison*, ancien conseiller législatif de la province de Québec, usèrent de leur influence en sa faveur. Mais, malheureusement pour Berczy, le gouvernement britannique décida de lui accorder une compensation uniquement si le Conseil exécutif du Haut-Canada y consentait. Le Conseil exécutif et, en particulier, le juge en chef William Osgoode* s’étaient opposés dès le début à toute forme de compensation, voyant en Berczy un de ces très nombreux spéculateurs fonciers venus des États-Unis. L’opinion du conseil ne fut point modifiée par la décision des autorités métropolitaines, et, en conséquence, aucune compensation n’était à prévoir.

Pendant qu’il consacrait tous les efforts possibles à obtenir justice, Berczy eut aussi à s’arranger avec ses créanciers. Outre ses propres dettes, il y avait celles qu’il avait contractées en vue de secourir ses colons. Considérant ces obligations comme des dettes d’honneur, il travailla tout le reste de sa vie pour s’en acquitter et remboursa de forts montants, non sans avoir purgé une sentence en prison, pour dettes, après son arrivée à Londres en 1799. En ce qui regardait l’établissement de Markham, les problèmes financiers de Berczy eurent de graves conséquences. Se considérant presque comme le père des colons, il hésitait à prendre des mesures pour qu’ils s’acquittassent de leurs dettes envers lui. Mais, après 1802, il n’eut point d’autre choix que d’intenter des poursuites judiciaires contre les plus riches d’entre eux. Le ressentiment provoqué par cette décision marqua la fin de la carrière de Berczy comme colonisateur. Pour satisfaire ses créanciers, dont Samuel Héron, John Gray* et William Willcocks, Berczy dut finalement se départir de toutes ses terres, de ses moulins et autres biens dans la région d’York. À partir de 1805, il vécut à Montréal, où son propriétaire était le peintre Louis Dulongpré*, et à Québec.

En vue de défendre de nouveau sa cause à Londres, Berczy se rendit à New York tout juste avant que n’éclatât la guerre de 1812, afin de solliciter une aide financière des membres survivants de la German Company. Deux de ses vieux partisans, Timothy Green et l’ancien vice-président des États-Unis, Aaron Burr, lui consentirent un crédit de 10 000 $, mais, à cause de la guerre, il ne put partir pour l’Angleterre. Déjà malade même avant son départ du Canada, Berczy mourut à New York le 5 février 1813 et fut enseveli dans une fosse sans aucune inscription – triste fin pour ses années de lutte. En 1818, son fils William Bent soumit une requête au Conseil exécutif du Haut-Canada, en vue d’obtenir une compensation pour les pertes subies par son père dans cette province ; il obtint 2 400 acres de terre à titre de règlement final.

Malgré les grandes difficultés qu’éprouva Berczy après 1796, les dernières années de sa vie lui valurent beaucoup de consolations. Des hommes importants d’York, de Montréal et de Québec lui accordèrent leur amitié, et, du point de vue artistique, ce fut probablement sa meilleure période. En fait, on pourrait soutenir que l’œuvre de Berczy dans le domaine des arts, de la littérature et de l’architecture rivalise avec ses travaux dans le domaine de la colonisation.

Berczy laissa de nombreux manuscrits inédits de nature historique et littéraire. Ses contemporains jugeaient très favorablement son étude topographique des deux Canadas, dont la version définitive disparut à sa mort. Certains auteurs d’alors et d’aujourd’hui ont affirmé que Joseph Bouchette* plagia ce manuscrit dans Topographical description of the province of Lower Canada – affirmation qui, toutefois, paraît sans fondement. En architecture, le couronnement de l’œuvre de Berczy fut le concours qu’il remporta en 1803 pour les plans de la Christ Church, à Montréal ; un dessin de cet édifice montre un style architectural manquant d’originalité, mais bien réussi. Comme peintre, Berczy mêla les styles dans ses œuvres profanes et religieuses, mais on perçoit généralement chez lui l’influence du néo-classicisme, populaire en son temps. Dans l’ensemble, ses œuvres sont d’inégale valeur, allant de peintures excellentes à de nombreuses miniatures de second ordre qu’il exécutait pour gagner sa vie et payer ses dettes. Deux de ses peintures les plus connues sont le portrait de Joseph Brant [Thayendanegea] réalisé vers 1800 et celui de Brook, mais son chef-d’œuvre indiscutable est le portrait de la famille Woolsey, magnifique tableau qu’un historien de l’art, Dennis Reid, a décrit comme « une des rares peintures canadiennes exceptionnelles de la première moitié du [xixe] siècle ». De son temps, Berczy était reconnu comme l’un des meilleurs peintres des deux Canadas, et son œuvre se compare encore favorablement à celle de beaucoup de peintres canadiens postérieurs, comme Joseph Légaré*, Antoine Plamondon* et Théophile Hamel*.

Les tentatives du colonisateur William Berczy furent loin d’avoir le succès qu’il en avait espéré, et l’aide qu’il apporta à Simcoe pour le progrès du Haut-Canada fut modeste. Néanmoins, il n’est pas sans avoir réussi certaines choses. Sa colonie du canton de Markham fait bonne figure par rapport aux coûteux établissements du Haut-Canada réalisés par le gouvernement britannique trois décennies plus tard [V. sir Francis Cockburn* ; Peter Robinson*], et ses peintures représentent un apport considérable dans l’art canadien du xixe siècle. Si Berczy s’était fixé des objectifs personnels moins ambitieux, ses échecs auraient peut-être été moins apparents, mais alors ses réalisations auraient été moins nombreuses.

Ronald J. Stagg

Les deux volumes de John Andre, William Berczy et Infant Toronto as Simcoe’s folly (Toronto, 1971) constituent la meilleure source de renseignements sur la vie de William Berczy. Les deux ouvrages s’appuient sur une bonne documentation que l’auteur a utilisée de main de maître, mais ils souffrent d’un manque d’ordonnance et le style en est plutôt bizarre. Andre conserve les copies de nombreux documents européens qu’il a utilisés dans ses recherches. Une biographie manuscrite de Berczy écrite par Helen I. Cowan et conservée à la MTL complète le matériel documentaire d’Andre. Les notes que Cowan a ajoutées aux références, bien que difficiles à déchiffrer, constituent une excellente source additionnelle de renseignements. Le manuscrit contient des transcriptions de certains documents utilisés par l’auteur.

Les papiers Berczy sont conservés aux APC, MG 23, HII, 6 ; aux AO, MS 526 ; et dans la Coll. Baby (AUM, P 58, S), qui comprend aussi de nombreuses lettres de Berczy dans la Corr. générale (P 58, U). Une série de lettres de Berczy à sa femme, dans cette dernière collection, a été publiée sous le titre de « William von Moll Berczy » dans ANQ Rapport, 1940–1941 : 1–93. On peut aussi trouver une documentation abondante concernant Berczy dans les papiers Simcoe aux APC, MG 23, HI, 1, et aux AO, MU 2782–2808 ; dans les papiers Peter Russell, APC, MG 23, HI, 2, et MTL ; dans les Russell family papers, AO, MS 75 ; dans les papiers de la famille Jarvis, APC, MG 23, HI, 3 ; et dans les William Jarvis papers de la MTL. Le nom de Berczy apparaît dans les Samuel Street papers, AO, MS 500, et dans la correspondance de William Osgoode conservée au PRO, CO 42/22 (mfm aux APC). On peut trouver des renseignements sur les transactions foncières de Berczy dans APC, RG 1, L3, 28 : B2/45 ; 30 : B3/212 ; 31 : B4/50, 68, 158 ; 34 : B7/27 ; 40 : B11/172, 185.

Sont également utiles « William Berczy’s Williamsburg documents », A. J. H. Richardson et H. I. Cowan, édit., Rochester Hist. Soc., Pub. Fund Ser. (Rochester, N. Y.), 20 (1942) : 139–265, article qui reproduit un journal et d’autres documents tires des papiers de Berczy conservés aux AUM, et du Pulteney estate minute-book des Johnstone papers de l’Ontario County Hist. Soc., Canandaigua, N.Y.

Parmi les études, signalons celles qui offrent le plus d’intérêt : F. R. Berchem, The Yonge Street story, 1793–1860 : an account from letters, diaries and newspapers (Toronto, 1977) ; Gates, Land policies of U.C. ; et L.-R. Betcherman, « Genesis of an early Canadian painter William von Moll Berczy », OH, 57 (1965) : 57–68.  [r. j. s.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Ronald J. Stagg, « BERCZY, WILLIAM », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/berczy_william_5F.html.

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Auteur de l'article:   Ronald J. Stagg
Titre de l'article:   BERCZY, WILLIAM
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   19 avril 2014