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LABADIE, LOUIS (à partir de 1798, il signa Louis-Généreux Labadie), instituteur, né le 18 mai 1765 à Québec, fils de Pierre Labadie, tonnelier, et de Marie-Louise Paquet ; décédé le 19 juin 1824 à Verchères, Bas-Canada.

Louis Labadie aurait appris et pratiqué son métier d’instituteur au sortir de l’enfance, selon un témoignage anonyme, probablement autobiographique, paru dans le journal, montréalais l’Aurore des Canadas du 22 août 1818. En 1776, il enseignait à une dizaine d’enfants ; son père lui avait donné la permission de recevoir les écoliers chez lui, tandis que des marchands de Québec offraient gracieusement les fournitures scolaires.

En 1778–1779, Labadie étudia au petit séminaire de Québec. Il partageait son temps entre les études classiques et l’enseignement de la lecture et de l’écriture. La maladie l’obligea à quitter l’établissement et, sur la recommandation de l’évêque de Québec, Mgr Jean-Olivier Briand*, il fut confié au curé de Beauport, Pierre-Simon Renaud, au début des années 1780. À la campagne, il pourrait, croyait-on, refaire sa santé. Labadie entreprit d’y enseigner et, en 1783, une trentaine d’élèves fréquentaient son école.

Comme la santé de Labadie était toujours chancelante, le docteur Philippe-Louis-François Badelard* lui prescrivit en 1785 des bains à l’eau salée. Recommandé par le curé de Notre-Dame de Québec, Auguste-David Hubert, Labadie s’installa à Rivière-Ouelle. Le curé du lieu, Bernard-Claude Panet, lui procura une maison près du fleuve et lui donna le couvert au presbytère. En guise de paiement, Labadie tint une école paroissiale.

Joseph-Amable Trutault, curé de Kamouraska, demanda à Labadie de venir établir une école dans sa paroisse en 1787. Ayant pris du mieux, ce dernier abandonna son projet de regagner Québec et accepta l’offre. Après un séjour d’une ou deux années à cet endroit, l’instituteur partit pour Québec. Un temps de réflexion le fixa sur ce qu’il appela dans son journal son métier ou sa vocation : l’enseignement.

En 1789, Labadie rencontra le curé de Berthier-en-Haut (Berthierville), Jean-Baptiste-Noël Pouget*, qui lui offrit de prendre en charge une école primaire dans sa paroisse, et il accepta. Il fit la classe dans un bâtiment appartenant à la fabrique tout en prenant chambre et pension chez un paroissien. En 1794, après cinq ans d’enseignement à Berthier-en-Haut, l’instituteur, qui dans l’intervalle avait refusé des offres des curés de Saint-Cuthbert et de Trois-Rivières, accepta l’invitation du curé de Verchères. En 1801, il alla enseigner à Saint-Eustache, puis à Varennes quatre ans plus tard. Il revint à Verchères en 1813 et y demeura jusqu’à sa mort.

Ce pionnier laïque de l’enseignement primaire paraît avoir eu des dons exceptionnels de pédagogue. La science de Labadie était certes très mince et elle le situait bien au-dessous de celle des jeunes gens qui sortaient des collèges. Mais il savait lire et écrire, même si les erreurs grammaticales et les fautes d’orthographe abondaient dans ses écrits. En revanche, sa naïveté extrême était peut-être un atout qui rendait cette âme enfantine plus susceptible d’échanges avec les enfants. Par ailleurs, il manifestait beaucoup d’affection à ses élèves et ces derniers lui étaient attachés. Il n’était pas rare qu’à l’occasion des courtes vacances d’été, ou aux environs de Pâques, Labadie parte avec des écoliers pour aller visiter des connaissances dans une paroisse voisine, ou pour se rendre à Montréal. Plusieurs jeunes, qui passèrent de son école au séminaire de Nicolet ou au collège Saint-Raphaël, à Montréal, gardèrent des contacts plus ou moins réguliers avec lui. Certains, tel Ludger Duvernay*, qui n’eurent pour tout bagage intellectuel que son enseignement, connurent une ascension sociale remarquable.

L’enseignement de Labadie était réduit à sa plus simple expression : apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul, auxquels s’ajoutaient des notions d’histoire, de géographie et de catéchisme. Ses méthodes pédagogiques étaient éminemment empiriques. Des « amis de l’éducation » fournissaient livres et papier. Tel vicaire donnait des images que l’instituteur distribuait. Grâce à des dons de journaux, les écoliers lisaient les rares périodiques du temps. Au retour de l’école, les enfants apprenaient à leurs parents émerveillés les nouvelles des journaux. Pour varier les formules d’apprentissage, ou simplement pour policer ses élèves, Labadie préparait des adresses aux notables à l’occasion de leur anniversaire ou de leur fête patronale ; le député, le seigneur, le curé ou le vicaire écoutaient la lecture de l’adresse, qui était généralement suivie d’un poème, d’une chanson, ou d’une quelconque pièce en vers.

C’était à l’ombre du clocher que Labadie exerçait son métier. Dans chaque paroisse où il accepta d’enseigner, Labadie reçut un accueil chaleureux sinon solennel de la part du curé et des paroissiens. En 1805, le curé de Varennes le présenta ainsi dans son prône dominical : « J’attends beaucoup du présent maître, qu’il tiendra bon ordre dans son école, ce qui n’a jamais été ici. La première chose c’est d’instruire la jeunesse dans la religion et d’en faire un bon chrétien. » Le jour où les classes commencèrent, le curé chanta une messe solennelle avec le Veni, creator Spiritus et des cantiques interprétés par les écoliers. Pour l’occasion, Labadie prononça une prière au pied de l’autel, demandant au ciel l’aide nécessaire pour accomplir chrétiennement son métier.

Il arrivait à Labadie de présider ou de préparer des cérémonies religieuses, comme la première communion à laquelle il participait par le chant et la lecture. Lors de son premier séjour à Verchères, sa collaboration aux tâches pastorales fut encore plus marquée. La fonction de sacristain qu’il sollicita et obtint lui procura un revenu d’appoint qui lui était alors nécessaire. C’était encore l’époque où, célibataire, il vivait un peu comme l’auxiliaire du curé, qui lui offrait le couvert au presbytère.

En général, les relations de Labadie avec les curés semblent avoir été marquées de déférence, de soumission et d’esprit de collaboration. Toutefois, un différend majeur l’opposa au curé Pouget. En janvier 1792, Labadie offrit d’enseigner gratuitement aux enfants pauvres de la paroisse. Cette pratique paraît avoir déplu aux marguilliers et au curé. En mai, celui-ci expulsa le maître du bâtiment qui servait d’école et qui appartenait à la fabrique. Sans tarder, Labadie intenta une poursuite contre Pouget devant la Cour des plaids communs à Montréal. L’avocat Robert Russell agit comme fondé de pouvoir de l’instituteur remercié. Épaulé par Hugh Finlay*, qui paya le loyer d’une nouvelle école, Labadie reprit l’enseignement à Berthier-en-Haut. En juin, il annonçait dans la presse qu’il enseignait à 26 écoliers, dont 5 recevaient l’enseignement gratuit.

Le conflit entre Labadie et Pouget ne reposait probablement pas uniquement sur le principe de l’école gratuite, et il souleva la controverse à Berthier-en-Haut. D’une part, 32 signataires décernèrent au maître disgracié un certificat de bonne conduite, tandis qu’au début du mois d’août la Gazette de Québec reproduisait la réplique d’une cinquantaine de paroissiens favorables au curé, marguilliers en tête. On y déplorait l’indépendance de Labadie vis-à-vis du curé, attitude qui pouvait facilement passer pour irréligieuse et scandaleuse dans le contexte de l’époque. Labadie, de son côté, reçut l’appui d’éminentes personnalités anglo-protestantes. Outre Finlay, son œuvre d’éducateur reçut l’approbation, sinon l’encouragement, de Samuel Neilson*, du juge en chef William Smith* et du lieutenant-gouverneur du Bas-Canada, Alured Clarke, et le prince Edward* Augustus se déclara protecteur de l’école lors de son passage à Berthier-en-Haut en 1793. Il n’en fallut pas davantage pour que l’instituteur manifeste sa loyauté à la Grande-Bretagne et aux fonctionnaires coloniaux en ces années de conflit ouvert entre l’ancienne et la nouvelle métropole. Labadie fit même paraître dans la presse des textes littéraires à la louange des Britanniques. Misant sur ses aveux de loyauté hyperboliques, il sollicita en 1798 du secrétaire civil Herman Witsius Ryland* « une place au secrétariat du gouvernement ou autres équivalentes : pour [se] retirer du misérable emplois de maître d’école, qui dépend[ait] un peu trop du caprice [du] clergé ». Ryland ne répondit pas à la requête, geste qui eut pour effet de refroidir les convictions de Labadie et même de le dépolitiser. Il écrivit à l’occasion quelques couplets antinapoléoniens, mais l’ardeur n’y était plus.

La réputation de Labadie était telle que les curés se disputaient ses services. Au moment où il enseignait à Verchères, il refusa une somme considérable pour aller à L’Assomption. En 1801, il accepta l’offre du curé de Saint-Eustache, qui était assortie d’une rémunération alléchante, et à partir de ce moment il ne connut plus la misère. Encore en 1795, il trouvait bon d’accompagner ses vœux aux paroissiens de Verchères de la prière suivante : « Je répète aujourd’huy et vous pris d’avoir la charité de mettre quelques morceaux de bois de poël dans vos voitures, et les jeter à ma porte en passant, lorsque vous venez à l’office divin. » À cette époque, pour joindre les deux bouts, il devait faire office de sacristain et quémander son salaire chaque année en faisant du porte à porte. Au début du siècle, ces situations gênantes étaient choses du passé. À Saint-Eustache, il s’estimait « superbement logé » dans une maison avec salon, pièce pour l’école, deux chambres à coucher, sans compter une pièce où il installa sa bibliothèque. Toutefois, même s’il disposait d’un revenu d’appoint que lui procuraient deux pensionnaires, il prit un logis moins cher, puis il quitta Saint-Eustache en 1805 pour Varennes, où il touchait un meilleur salaire. Le curé de l’endroit mit sur pied une fondation qui garantissait le paiement du maître et le support de l’école. Labadie était assuré d’une modeste aisance.

Le 17 février 1801, Louis Labadie avait épousé Marie-Archange Charron. Avec le poids des ans, la maladie visita davantage Labadie et ses proches. Au milieu de la quarantaine, il fut atteint d’un chancre au nez qui le défigura. Puis, en 1811, sa femme souffrit d’une maladie pulmonaire qui obligea le couple à dormir dans des lits séparés. Pendant que sa femme agonisait, Labadie promit que si elle recouvrait la santé, tous deux vivraient sans avoir de relations sexuelles. Vaines promesses ? Six mois après le décès de sa femme, survenu le 21 janvier 1815, Labadie épousa Marie-Josephte Privée, une veuve de 47 ans qu’il trouvait « petite femme, mais bien mignonne ». Pour faire cesser les murmures, et peut-être pour désamorcer un éventuel charivari, l’instituteur fit chanter un service solennel pour sa défunte trois jours avant le mariage. Le 24 juillet, il convolait en secondes noces sans manifestation désapprobatrice ouverte, semble-t-il. La félicité du couple fut de courte durée. Devenue gravement malade quelques jours après la cérémonie, Marie-Josephte mourut en janvier 1816. Labadie se remaria peu après avec Louise-Zéphyrine Quintal qui accoucha prématurément d’un enfant mort-né le 8 mars 1817. Ces deuils successifs ont peut-être amené Labadie à cesser la rédaction de son journal qu’il tenait depuis 1794 et qui a servi à reconstituer sa vie. En toute hypothèse, il est aussi plausible de penser que la suite ne nous est pas parvenue.

Serge Gagnon

Louis Labadie est l’auteur d’un journal conservé aux ASQ, sous la cote mss, 74.

ANQ-M, CE1-26, 21 juin 1824 ; P1000-45-889.— ANQ-Q, CE1-1, 19 mai 1765.— ASQ, Fichier des anciens.— L’Aurore des Canadas (Montréal), 22 août 1818.— P.-G. Roy, Fils de Québec, 2 : 134–137.— Wallace, Macmillan dict.— S.-A. Moreau, Précis de l’histoire de la seigneurie, de la paroisse et du comté de Berthier, P.Q. (Canada) (Berthierville, Québec, 1889).— A. [-E.] Gosselin, « Louis Labadie ou le Maître d’école patriotique, 1765–1824 », SRC Mémoires, 3e sér., 7 (1913), sect. ii : 97–123.— Yves Tessier, « Ludger Duvernay et les Débuts de la presse périodique aux Trois-Rivières », RHAF, 18 (1964–1965) : 387–404, 566–581.

Bibliographie générale

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Serge Gagnon, « LABADIE, LOUIS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/labadie_louis_6F.html.

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Auteur de l'article:   Serge Gagnon
Titre de l'article:   LABADIE, LOUIS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   24 octobre 2014