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MACAULAY (McAulay), JOHN, homme d’affaires, fonctionnaire, journaliste, juge de paix, officier de milice et homme politique, né le 17 octobre 1792 à Kingston, Haut-Canada, fils de Robert Macaulay* et d’Ann Kirby* ; le 23 octobre 1833, il épousa à Montréal Helen Macpherson (décédée en 1846), sœur de David Lewis Macpherson*, et ils eurent six filles et un fils, puis le 1er mars 1853, à Kingston, Sarah Phillis Young, et de ce mariage naquit une fille ; décédé dans sa ville natale le 10 août 1857.

Dans sa jeunesse, John Macaulay ne fut privé d’aucun des avantages que la société haut-canadienne d’alors pouvait offrir. Son père était un loyaliste et il avait été l’un des premiers marchands à s’établir à Cataraqui (Kingston). Après sa mort, survenue en 1800, John et ses frères, William* et Robert, furent élevés par leur mère et leur oncle, John Kirby*, lui aussi un important marchand de Kingston. La famille était, semble-t-il, très unie. Les Macaulay vivaient à l’aise et disposaient d’un héritage respectable ainsi que d’excellentes relations. En tant que fils aîné, dans un milieu qui croyait aux vertus de la primogéniture, John n’eut pour partage que les attentes et les critiques de sa mère. Son séjour à la grammar school de John Strachan*, à Cornwall, devait le marquer pour le reste de sa vie. Strachan lui rappelait un jour : « Toute personne peut faire plus qu’être bonne – la pratique des vertus est à la portée de tous. » En 1808, Ann Macaulay envoya John dans le Bas-Canada pour qu’il perfectionne son français. Bien que les lettres qu’il lui écrivit de là-bas n’existent plus, on sait qu’il était malheureux et souhaitait rentrer. Toutefois, sa mère refusa de lui céder et reprocha au sérieux jeune homme d’être « capricieux et instable », le prévenant de ne pas « mésuser de [son] temps, qui devait être consacré à l’étude pour [le] préparer au commerce du monde ».

Selon un historien, Macaulay aurait envisagé une carrière d’avocat, comme ses camarades d’école Archibald McLean*, Jonas Jones* et John Beverley Robinson*. S’il le souhaitait, cela ne se réalisa pas. En 1812, on le retrouve propriétaire d’un magasin général à Kingston et, l’année suivante, il figure parmi les 14 marchands qui fondèrent, dans l’intention d’émettre des lettres de change convertibles en numéraire, la Kingston Association, première banque, bien rudimentaire, du Haut-Canada [V. Joseph Forsyth*]. En 1815, Macaulay devint maître de poste adjoint à Kingston ; il fut aussi agent de théâtre pour le Kingston Amateur Theatre, représentant des forges du Saint-Maurice, agent d’abonnements pour le New York Herald, agent foncier et, en 1822, vice-président de la Kingston Savings Bank. Bien que l’ampleur de ses transactions ne soit guère connue, on sait qu’il prospéra : en 1834, le lieutenant-gouverneur, sir John Colborne*, le disait « opulent ». Il fut avant tout un homme d’affaires jusqu’à son entrée, en 1836, dans le dur monde de la politique et de l’administration publique. Contrairement à ses compatriotes, Macaulay ne s’aventura que tard sur la scène publique, même si on l’avait souvent encouragé à le faire. Ainsi, en 1824, Robinson avait tenté de le pousser : « Vous êtes de bonne race et vous devez quelque service à l’État. » Par tempérament, Macaulay n’était pas fait pour la grande mêlée de la politique électorale, et il le savait. Il n’ambitionnait pas de devenir un homme public ou, plus exactement peut-être, n’avait aucun goût pour cela. La conception qu’il se faisait de son rôle politique, tout en étant circonscrite par cette prédisposition, le conduisit vers d’autres activités, tout aussi importantes.

Macaulay partageait les idées reçues de l’élite du Haut-Canada sur la politique et la société. Malgré des désaccords périodiques, tous ces gens s’entendaient sur les questions fondamentales. Ce fut d’abord en réaction aux propos de Robert Gourlay* – qui accusait le gouvernement de commettre des abus et réclamait des réformes – que Macaulay se lança dans l’arènes politique. Dans une lettre publiée par la Kingston Gazette de Stephen Miles* à l’été de 1818, Macaulay s’inquiétait des « initiatives nouvelles et dangereuses » de Gourlay, tels la convention provinciale et le projet de pétition au prince régent. Dans l’ensemble, cette lettre est banale et n’exprime que les sentiments habituels d’un tory contre-révolutionnaire à l’endroit d’un « réformiste visionnaire » et des « plans échevelés d’hommes turbulents et factieux ». Chose peu surprenante, Macaulay réclamait que l’ordre soit rétabli « dans les règles et de manière sûre » et que la constitution britannique soit préservée « dans toute sa pureté ». Le tableau qu’il brosse du Haut-Canada en le comparant à une corne d’abondance qui renferme toutes les richesses de la nature est plus important que ses rages de tory. S’élevant à la hauteur du mythe ou recourant simplement à une métaphore pour décrire la prospérité et les possibilités de la province, Macaulay, en disant que les habitants du Haut-Canada étaient « les gens les plus heureux de la terre, possédant un pays fertile, qui souri[ait] comme l’Éden dans sa parure estivale, et une constitution de gouvernement libre », exprimait de façon symbolique une foi fruste et illimitée en la munificence de la province. L’agriculture, le développement et la prospérité étaient les premiers articles du catéchisme tory de l’élite. Bien sûr, pareille croyance était naïve, surtout chez celui qui pouvait facilement se heurter le pied aux affleurements de granit du Bouclier laurentien, au nord de Kingston. D’ailleurs, les critiques ne se firent pas attendre. En juillet 1818, un article paru dans la Kingston Gazette, sous la signature de Common Sense (très probablement Barnabas Bidwell*), tourna Macaulay en dérision parce qu’il défendait une société hiérarchisée dans laquelle les « pauvres industrieux » ployaient sous le joug des « riches et des bien nantis », et se moqua du paysage dépeint par Macaulay en disant qu’il s’agissait en fait d’une « terre où foisonn[aient] de mauvaises herbes vénéneuses et [où abondaient les] marécages limoneux ».

L’agitation semée par Gourlay eut un effet important sur Macaulay, et cela non seulement parce que l’Écossais prétendait que des manœuvres illégales marquaient l’administration du bureau de poste de Kingston. L’influence de Gourlay avait démontré à quel point la presse était capable d’alimenter ou d’affronter l’agitation extra-parlementaire [V. Bartemas Ferguson*]. Au début de décembre 1818, Macaulay et Alexander Pringle achetèrent la Kingston Gazette et en changèrent le nom ; le 1er janvier 1819, ils lançaient le premier numéro du Kingston Chronicle. Grâce à ce journal, Macaulay allait se retrouver à l’avant de la scène provinciale, en partie parce qu’il publierait une avalanche de lettres de Strachan, de Robinson, de George Herchmer Markland* et de Christopher Alexander Hagerman* sur une foule de questions locales et provinciales. Macaulay, cependant, n’était le valet de personne. Au début de sa carrière de rédacteur en chef, il refusa les articles que Strachan lui proposait sur la concession des terres, manifestant pour la première fois une indépendance résolue, quoique parfois sinueuse. À cette occasion, Strachan retrouva son calme et s’empressa d’offrir ses conseils et ses services à son ancien élève. Pourtant, d’autres désaccords s’annonçaient. Macaulay n’aimait guère l’odieux Sedition Act de 1818 ni la manière dont on l’utilisait contre Gourlay, même si, plus tard, il durcit ses positions à l’égard de l’Écossais.

Le Chronicle était ostensiblement un journal indépendant – quelles que soient les tendances, l’indépendance était la principale vertu en politique dans la société préindustrielle. Le journal ne tarda pas, selon les mots de Robinson, à donner « la plus grande satisfaction à tout ami sincère de l’Église et de l’État ». Ce fut aussi le premier journal qu’on pourrait qualifier d’organe du gouvernement, comme le seraient plus tard les journaux torontois U.E. Loyalist de Robert Stanton* et Patriot de Thomas Dalton*. Contrairement au Patriot, qui visait à populariser le torysme et à lui faire prendre racine dans les basses classes des villes, le journal de Macaulay n’était pas de nature à soulever les masses. Mais l’intérêt particulier du Chronicle ne tient pas uniquement au fait qu’il fut le premier. Macaulay avait des liens étroits avec Strachan et Robinson, les étoiles montantes du régime du lieutenant-gouverneur sir Peregrine Maitland, et, dès la fin de 1820, Strachan, alors membre des conseils législatif et exécutif, faisait remarquer l’importance du journal au lieutenant-gouverneur. Suffisamment impressionné, Maitland estima que le gouvernement pouvait y publier ses débats, ses décisions officielles et ses annonces. En conséquence, Macaulay obtint un accès direct au bureau du lieutenant-gouverneur par l’entremise de son secrétaire, le major George Hillier*. Dès le début de 1821, Macaulay pouvait s’adresser à Hillier pour connaître la position du gouvernement sur tout sujet d’intérêt provincial ou local. Par exemple, Hillier lui rendait compte des activités parlementaires « de temps à autre, d’une manière officieuse », et lui laissait le soin d’« apprêter le tout pour la population selon [ses] propres goûts ».

Au courant des renseignements confidentiels qui circulaient parmi la petite coterie des conseillers de Maitland, Macaulay devint le défenseur du gouvernement. Même s’il n’aimait guère la vie publique, il ne tarda pas à devenir, selon le qualificatif de l’historien Sydney Francis Wise, un « garçon de coulisses ». En public, il décriait l’esprit de discorde qui régnait dans le monde politique, et pourtant il pouvait se montrer aussi partial et manipulateur que ceux qu’il invectivait. Pendant la campagne électorale de 1820, par exemple, Strachan fut « très heureux » des railleries lancées par Macaulay contre Barnabas Bidwell, dont l’élection dans la circonscription de Lennox and Addington aurait été « une disgrâce pour la province ». Bidwell ne remporta pas la victoire, mais fut élu le 10 novembre 1821 au cours d’une élection partielle. Huit jours plus tard, dans une lettre à Macaulay, Robinson proposa une pétition contre Bidwell. « J’ajouterai, notait le procureur général, que si vous avez des raisons de croire, comme j’en suis convaincu, que le vieux vagabond a juré solennellement de renoncer publiquement à l’allégeance au roi de Grande-Bretagne et que preuve peut en être obtenue, je paierai la moitié de ce qu’il vous en coûtera pour avoir à ce sujet un certificat proprement authentifié, mais cela est bien sûr, comme le dit le juge [D’Arcy Boulton*], confidentiel. » Macaulay dut agir promptement. Le Parlement se réunit le 21 novembre et, le lendemain, Robinson demanda l’autorisation de déposer la pétition des 126 francs-tenanciers de Lennox and Addington qui protestaient contre l’élection de Bidwell pour des raisons morales et légales. En fait, Macaulay avait dépêché un employé dans le Massachusetts pour obtenir les documents évoqués par Robinson. Le coût de l’opération fut assumé par Macaulay, Robinson, Strachan, Hagerman et Markland.

Bidwell fut expulsé de l’Assemblée en janvier 1822 par la plus mince des majorités. Dans le Chronicle, Macaulay se dit consterné de voir que « ce grand triomphe de la cause du juste principe et de la saine morale » n’ait pas obtenu plus d’appuis à l’Assemblée. Près d’un an auparavant, Robinson l’avait prévenu de ne pas « parler trop librement des motions ou délibérations de la chambre dans [ses] éditoriaux ». Robert Nichol* présenta une résolution condamnant son éditorial du 11 janvier 1822 comme une « diffamation malveillante et une violation des privilèges de la chambre ». Elle fut adoptée par tous les députés, sauf Hagerman, député de Kingston. Hillier assura Macaulay qu’il n’avait rien à craindre de la résolution, et la question fut différée jusqu’en janvier 1823. Hagerman, cependant, refusa de communiquer la réponse de Macaulay au président de la chambre, et expliqua en février : « Je n’ai pas aimé votre style ; il servait plus à justifier qu’à excuser votre conduite et ne pouvait guère, dès lors, être reçu comme une excuse. » Après l’adoption d’une résolution constatant que l’Assemblée avait fait valoir ses privilèges et que l’auteur avait reconnu l’impropriété de sa conduite, Hagerman obtint l’ajournement du débat à une date indéterminée.

Dans l’esprit des tories, l’ordre était essentiel à la tranquillité et à la sécurité de la société, et il s’appuyait sur une structure sociale hiérarchisée. Cette conviction, Macaulay la développa dans une série d’éditoriaux du Chronicle parus entre 1819 et 1822. Les « ennemis de la tranquillité et du bon ordre », c’est-à-dire les agitateurs turbulents comme Gourlay ou les hommes soupçonnés d’être démocrates comme Bidwell, avaient poussé Macaulay à intervenir avec beaucoup de force dans la mêlée politique. Dans un de ses premiers éditoriaux, il défendait l’analogie entre l’inégalité naturelle et l’inégalité politique ; bref, il soutenait la primauté du pouvoir des gentlemen. Résolument élitiste, il citait Blackstone, qui s’étonnait que seulement dans « la science de la législation, la plus noble et la plus difficile de toutes », « quelque méthode d’instruction [... ne soit] pas considérée comme un préalable nécessaire ». L’exemple le plus frappant de cette folie était donné par les États-Unis où, estimait Macaulay, « même le premier mendiant venu se cro[yait] qualifié pour donner des opinions gratuites sur la science de la législation, bien que ses capacités et son jugement ne lui aient absolument pas permis de trouver les moyens d’éviter de se promener en loques et de crever de faim ». Les remous étaient naturels dans toute société, mais l’agitation organisée était essentiellement séditieuse et provenait d’esprits déséquilibrés ou dérangés. Jetant un coup d’œil sur l’Europe où l’« attachement au gouvernement constitutionnel » semblait fort répandu, Macaulay souhaitait la réussite de celui-ci partout où il serait accompagné « des bienfaits de la liberté rationnelle », mais il craignait que ce désir ne soit « mêlé, dans bien des cas, d’un esprit de jacobinisme ou de radicalisme, espèce de théorie extravagante qui ne [pouvait] jamais être mise en pratique ». La constitution équilibrée ou mixte de la Grande-Bretagne, elle, consacrait la liberté rationnelle. Mais pour la préserver, il fallait conserver l’équilibre. C’était la démocratie, et non la monarchie ou l’aristocratie, qui menaçait le Haut-Canada, et Macaulay n’avait « aucun penchant particulier » pour elle, même lorsqu’elle se présentait sous sa « forme la plus attirante ». Il s’alarmait particulièrement de la tendance, manifeste dans certains États américains, à pousser à l’extrême le principe électif et il considérait avec scepticisme une constitution qui permettait à « tous les hommes, sauf aux parfaits vagabonds, aux mendiants et aux esclaves », de voter. Dans un régime démocratique, disait-il, « l’intérêt public est souvent sacrifié à la poursuite d’intérêts privés et la tentation est trop grande, pour ceux qui occupent des positions officielles, de profiter de l’occasion qui se présente pour saisir les pains et les poissons des publicains, et donc de respecter comme il se doit la vénérable maxime selon laquelle il faut battre le fer pendant qu’il est chaud ».

Macaulay défendait réellement l’équilibre des pouvoirs dans la constitution, puisqu’il prônait l’indépendance de toutes les parties constituantes du gouvernement, dont la chambre d’Assemblée. Pour lui, par exemple, la proposition visant à introduire des conseillers exécutifs à la chambre était une « odieuse innovation dans la constitution, contraire à la saine politique et à la sagesse ». Avec inquiétude, il notait : « les principes démocratiques de nos voisins entament sérieusement les principes démocratiques plus purs de notre constitution et, en conséquence, [...] l’influence de la couronne a diminué et diminue encore [alors qu’]elle devrait être augmentée ». Rejetant l’étiquette de « partisan zélé de la monarchie » que lui avait accolée Jonas Jones, il admettait être « un peu aristocrate de sentiments ». Il était en faveur de la prolongation des législatures (donc la réduction du nombre d’élections) et d’un cens électoral beaucoup plus élevé. « C’est pour moi un axiome, écrivait-il, que, dans ce pays, un homme qui vaut moins de £500 n’est pas apte à faire des lois ni à être investi du pouvoir de se mêler des lois fixant les droits de propriété. »

Cependant, en employant le Chronicle pour diffuser l’idée du développement économique, qui prenait corps au Canada depuis les années 1790, Macaulay apporta une contribution plus importante qu’en défendant l’équilibre des pouvoirs dans la constitution. Dépression économique, inquiétude fébrile devant les effets commerciaux d’un réseau de canaux dans l’état de New York, mécontentement soulevé par l’épisode Gourlay, tel était le contexte à la fin des années 1810. Dans l’esprit de Macaulay, ces éléments formaient un tout. Marchand et résident de Kingston, ville plus étroitement liée au commerce laurentien qu’York (Toronto), il avait une intelligence plus pratique des mécanismes de l’économie haut-canadienne qu’un Strachan ou un Robinson. Il fut le premier à sentir et à énoncer la pressante nécessité de relier la prospérité à la constitution, le premier aussi à voir la relation entre ces deux éléments et une forme de gouvernement positive. C’était là une conviction particulière à l’Amérique du Nord britannique, alliant à la fois le conservatisme britannique et la technique américaine, qui avait d’abord été exposée dans le Haut-Canada par le lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe* et à laquelle Thomas Chandler Haliburton* avait donné en Nouvelle-Écosse, avec son personnage de Sam Slick, son expression la plus achevée. Dans le climat de dépression et de mécontentement qui régnait, Macaulay et ses amis, Strachan et Robinson surtout, mirent de l’avant pour la province, de manière quelque peu décousue, une stratégie de développement économique qu’on en vint de plus en plus à identifier comme celle de l’élite gouvernante, d’obédience tory, et que celle-ci plaça au nombre de ses plus urgentes priorités législatives.

Les présupposés de cette stratégie étaient simples. L’économie du Haut-Canada était foncièrement et immuablement agricole. La province avait reçu de la Providence toutes les richesses de la nature ; les hommes n’avaient qu’à cultiver la terre pour cueillir la prospérité. Comme son groupe, Macaulay exécrait ce qu’il appelait la « forêt solitaire et [les] mornes régions sauvages », signes de l’absence plutôt que de la présence de la civilisation. Voyant la société comme un tout organique, il pouvait se désespérer des antagonismes entre ses divers ordres et affirmer que son harmonie fondamentale pouvait être accrue par des sociétés d’agriculture. Celles-ci, croyait-il, ne feraient pas que présenter de nouvelles techniques agricoles aux fermiers et les promouvoir parmi eux ; elles stimuleraient chez eux un « esprit d’émulation et d’entreprise » et démontreraient « combien leur intérêt [était] lié à celui du commerce et combien il [tenait] à eux de favoriser à la fois la prospérité générale de ce nouveau pays et leur propre intérêt ».

Le plan fondamental de développement consistait à relier aux marchés de la Grande-Bretagne les régions agricoles du pourtour des lacs Érié et Ontario. Les plus grands obstacles étaient les chutes du Niagara et les rapides du Saint-Laurent. Avant tout, il fallait donc creuser des canaux entre Prescott et Montréal et entre les deux lacs, ouvrant ainsi sur l’extérieur l’économie de la province. Les historiens mettent souvent l’accent sur les sentiments antiaméricains des tories du Haut-Canada, mais des hommes comme Macaulay étaient impressionnés par les réussites américaines, surtout dans le domaine de la canalisation. Dans son éditorial du 29 janvier 1819, Macaulay vantait DeWitt Clinton, gouverneur de l’état de New York, pour ses remarques sur les « grands travaux intérieurs » qui avaient été effectués sur son territoire et disait espérer que le Parlement ferait « quelque effort pour réaliser les améliorations projetées sur la voie navigable du Saint-Laurent ».

Les pressions en faveur du développement économique commencèrent pour de bon par une série de longues lettres sur l’aménagement du territoire (probablement écrites par Strachan), que le Chronicle publia en mars 1819. Ces lettres laissaient entrevoir que la presse pouvait jouer un rôle novateur et positif en faisant la promotion du progrès plutôt qu’en demeurant la messagère du mécontentement. Plus tard au cours de l’année, une dissertation décousue sur le « bienheureux art de la prévision », attribuée à Robinson, définissait la nature progressiste et commerciale de la culture américaine. Les Yankees réglaient « tous leurs projets et plans non en fonction du présent, mais en fonction de leurs espoirs et de leur vision de l’avenir ». Telle était la voie que devait suivre le Haut-Canada. Jusque-là, « les grands desseins et les brillants projets » avaient été mal accueillis par le peuple, en dépit des « bonnes perspectives » d’avenir qu’offrait la colonie. « Ceux qui osent manifester un peu de souci de l’intérêt public et d’initiative rationnelle, affirmait l’auteur, ne seront sûrement pas déçus du résultat de ce qu’ils entreprennent. »

Dans ses éditoriaux, Macaulay reprenait inlassablement ce thème, avançant une foule de propositions et de mesures sur des questions comme la canalisation, les droits impériaux, les manufactures, l’agriculture, les banques, les tarifs provinciaux et les règlements commerciaux. À l’intérieur des schèmes tories, il proposait, en collaboration avec ses amis, un rôle positif au gouvernement : encourager la prospérité par d’importants travaux publics et des lois complémentaires. La dépression n’était que temporaire et Macaulay, suivant l’analyse de Clinton, espérait en « l’esprit d’entreprise du pays », appuyé par le Trésor provincial, pour amener une reprise rapide et soutenue. Un programme global de travaux publics, des canaux surtout, formerait la base du développement. L’économie était essentiellement agricole, mais il fallait la diversifier, multiplier les manufactures de toutes sortes et réduire la dépendance à l’égard des importations. Il était nécessaire d’atteindre une telle indépendance face à la république américaine pour connaître la prospérité tant désirée.

En 1818, un comité mixte du Haut et du Bas-Canada avait recommandé de creuser dans le Saint-Laurent des canaux de dimensions égales à ceux de l’état de New York. Toutefois, les travaux progressaient lentement et Macaulay se plaignait des retards dans l’achèvement du canal de Lachine, entrepris en 1821, « dont la nécessité [était] tellement ressentie par tous ceux dont les produits descendaient] jusqu’au marché montréalais ». En 1821, l’Assemblée du Haut-Canada franchit une première étape importante vers la prise en charge de la destinée économique de la province en formant un comité spécial chargé d’étudier la dépression agricole et l’effondrement des marchés britanniques. Le rapport du comité, probablement écrit par son président, Robert Nichol, homme brillant et à l’esprit vif, présentait un cadre de développement économique qui vaudrait pendant une génération : l’union de l’agriculture, des marchés impériaux et des canaux. Mais, tout en mettant en branle la stratégie dont la province avait besoin, le rapport n’employait guère un langage d’espoir, étant donné le « pouvoir limité et [l’]insuffisance des ressources pécuniaires du corps législatif, [qui] pêch[aient] presque de légiférer sur la question ». Il fallait, disait le rapport, confier à une commission d’amélioration de la navigation intérieure la tâche de faire des recommandations sur les caractéristiques des canaux. Une loi créant cet organisme fut adoptée le 13 avril 1821. C’était un heureux moment dans l’histoire de la province. Maitland, dans son discours de clôture du Parlement, le lendemain, parla du « commencement d’une grande entreprise éminemment capable d’accroître la prospérité et l’importance du Haut-Canada ». Ce fut justement ce nouveau sens des possibilités économiques de la province et l’interventionnisme de plus en plus prononcé du gouvernement qui donnèrent à Macaulay l’occasion de mettre à contribution ses talents désormais évidents.

Dans les cercles politiques restreints du Haut-Canada, Macaulay acquit rapidement, et pour longtemps, une grande réputation en matière d’économie et d’aménagement du territoire. Au début de décembre 1822, Strachan, membre du conseil d’administration de la nouvelle Bank of Upper Canada, lui offrit le poste de représentant de cet établissement à Kingston. Il lui disait douter qu’il soit « sage de continuer à publier [son] journal », mais il déclarait : « Notre confiance en vous est telle que nous nous séparerons de vous avec le plus grand regret. » Strachan prenait « pour acquis » que son ancien élève accepterait et lui offrit une semaine plus tard un autre morceau de choix, le poste de secrétaire de James Baby*, qui avait été nommé arbitre de la répartition des droits de douane entre le Haut et le Bas-Canada. Gentleman charmant et aimable, Baby était, d’après Strachan, « plutôt lent à comprendre, de sorte qu’il se fiera[it] entièrement aux connaissances supérieures [de Macaulay], que [celui-ci] manifester[ait] de façon discrète et modeste, sans l’évincer ». Strachan le pressa d’accepter ce poste : « Je n’ai pas vu une occasion de vous faire avancer d’une manière aussi honorable depuis que j’ai eu un mot à dire au gouvernement, et une chance pareille ne se représentera pas de sitôt. » Macaulay accepta les deux nominations et, à la fin de 1822, il abandonna son poste de rédacteur en chef au Chronicle, tout en demeurant presque certainement propriétaire d’une part du journal durant quelques années.

Dès le début de sa carrière, Macaulay avait souhaité ne pas demeurer marchand. Il lui tardait d’être indépendant et, probablement, d’avoir la sécurité d’un revenu fixe. Son poste de représentant bancaire l’y aiderait, mais il avait aussi cherché à obtenir celui de maître général des Postes adjoint du Haut-Canada auquel, disait-on, on allait bientôt pourvoir. Toutefois, en mars 1823, Strachan l’avertit que William Allan, président de la banque, était apparemment ruiné : « si les pertes d’Allan sont telles qu’on le suppose, disait-il, votre situation est meilleure que la sienne ». Entre-temps, Macaulay avait présenté sa démission comme représentant de la banque à cause d’une querelle avec le premier caissier (directeur général), Thomas Gibbs Ridout*. Strachan intervint pour le calmer, lui rappelant qu’une succursale permanente s’ouvrirait peut-être à Kingston sous peu et qu’il y deviendrait caissier. Allan l’assura du soutien total du conseil d’administration ; Macaulay retira sa démission. L’appui marqué à Macaulay n’était pas simplement une manifestation de favoritisme. Le jeune Kingstonien avait une remarquable compétence dont Strachan, tout comme Hillier, entendait entièrement tirer parti. Le travail de Macaulay à l’arbitrage des douanes, qui dura au moins jusqu’à l’été de 1823, était à court terme essentiel. Le rapport qu’il présenta à Maitland sur la question ne suscita que des éloges ; Strachan le jugea « simple, clair et modeste ». Préconisant ardemment l’union avec le Bas-Canada pour résoudre les problèmes financiers du Haut-Canada, Macaulay estimait que le Canada Trade Act de 1822 n’étendait pas suffisamment la compétence de sa province en matière de développement économique et de partage des revenus avec la province voisine. Par ailleurs, son rapport réglait la question des arriérés et établissait, aux fins de l’arbitrage prévu par la loi, une nouvelle formule de partage des revenus.

À la commission de la navigation intérieure, où il avait été nommé au printemps de 1821, Macaulay abattit un travail dont l’effet sur la politique provinciale fut beaucoup plus décisif. Toujours soucieux de bien agir, Macaulay se demandait si cette charge n’entrerait pas en conflit avec son travail d’arbitre. Tant Strachan que Hillier, lui-même « assez préoccupé » de la question, l’assurèrent que les deux charges pouvaient se concilier « très facilement ». En septembre, Macaulay, devenu président de la commission, en dirigea désormais les travaux. Les divers rapports, dont le premier parut en 1823, furent soumis en 1825 à un comité mixte sur la navigation intérieure, présidé à la fois par Strachan et Robinson. Ce comité publia tous les rapports un an plus tard, les acceptant « comme contenant les meilleurs et, à dire vrai, les seuls renseignements satisfaisants » sur les moyens d’améliorer la navigation intérieure et d’aider le Parlement à décider quels canaux devaient d’abord être creusés et quelles dimensions ils devaient avoir.

Dans le dernier numéro du Chronicle paru pendant qu’il était encore rédacteur en chef, celui du 27 décembre 1822, Macaulay avait relevé avec satisfaction « les améliorations manifestes apportées à la condition interne des affaires provinciales au cours des quatre dernières années », mais il n’avait guère trouvé de quoi se réjouir en comparant les progrès canadiens aux travaux publics en cours dans l’état de New York. En 1825, il s’émerveillait du changement qu’avaient connu les attitudes populaires, changement qui devait beaucoup à ses propres efforts et, dans une moindre mesure, à ceux de Strachan et de Robinson. Passant en revue les sept ou huit années précédentes, il déclarait dans le rapport de la commission : « c’est à l’intérieur de cette brève période [...] qu’il faut situer l’heureuse naissance de cet esprit d’entreprise publique qui [...] est destiné à guider et à accélérer notre marche sur la voie de la prospérité ». La province était-elle capable de financer des travaux publics d’envergure ? Les graves inquiétudes que suscitait cette question disparurent pendant au moins une décennie après la mort de Nichol, survenue en 1824. Robinson, qui réclama plus tard « la gloire d’avoir jeté les bases de I la] dette publique », avait brisé les réticences psychologiques en présentant, en 1821, un projet de loi prévoyant le financement déficitaire des arriérés des pensions de la milice. Désormais, la province recourrait au financement déficitaire et à l’émission de débentures qui, une fois approuvées, seraient presque toujours affectées à des travaux publics, des canaux surtout. On vit une manifestation concrète de ce changement lorsque, en 1826–1827, la province prêta £75 000 à la Welland Canal Company [V. William Hamilton Merritt*]. Quelques années plus tard, la confiance dans les canaux prit les proportions d’un délire. Le premier responsable de la création de ce climat dans l’opinion avait été Macaulay.

Après que Macaulay eut quitté son journal, son influence continua de s’exercer ; il donnait son opinion sur les affaires locales et provinciales, il dirigeait des comités et rédigeait des rapports avec une intelligence et un talent évidents, et il participait aux organismes de sa région. Hillier, par exemple, le consultait fréquemment sur des questions comme la nomination des coroners et lui demandait son aide pour faire paraître certaines choses dans le Chronicle. Dans sa région, Macaulay appartenait à une foule d’organisations laïques, philanthropiques et religieuses. Il fut également maître de cérémonie aux courses de Kingston, commissaire de la Midland District Grammar School, magistrat important de la Cour des sessions trimestrielles du district (qu’il présida pendant de nombreuses années), président de l’institut des artisans, officier dans la milice de Kingston, membre du comité de construction de l’église St George et, plus tard, marguillier de la paroisse. À cela s’ajoutaient ses activités commerciales, ses fonctions à la banque et au bureau de poste ainsi que son travail pour le gouvernement. En outre, Macaulay était en général assidu aux réunions, y participait activement et offrait des suggestions claires, simples et constructives.

En 1828, Macaulay éprouva une amère déception. Hagerman ayant été temporairement nommé à la Cour du banc du roi, le poste de receveur des douanes à Kingston devint vacant. Pendant l’été, Macaulay pria instamment Hillier, Robinson et Strachan de le lui obtenir. Il écrivit à Robinson : « Des années durant, je me suis échiné à faire paraître un journal – le seul qui défendait le gouvernement à l’époque et, même si j’avais beaucoup de difficultés, je ne retirais aucun profit – et en toute occasion je me suis efforcé de me rendre utile, non pas surtout [...] en vue d’une récompense, car à cela je ne songeais jamais [...] ais plutôt par sentiment qu’il était bien d’agir ainsi [...] Le poste en question convient particulièrement à ma situation et à mes vues [...] C’est le seul que je souhaite – Mon ambition ne va pas plus haut. Si je ne l’obtiens pas, ma déception sera extrême et la mortification sera durable. » Elle le fut. Le nouveau lieutenant-gouverneur, sir John Colborne, nomma Thomas Kirkpatrick*. Fait plus important, Robinson n’avait pu, pour des raisons complexes mais justifiables, soutenir la candidature de Macaulay. Robinson lui avait rappelé combien il était difficile « d’être estimé capable de rendre à [ses] is des services qui, à la vérité, n’[étaient] pas en [son] pouvoir ». En décembre 1828, Strachan souligna à Macaulay que les motifs de son rejet tenaient à Maitland et aux hommes dont il s’était entouré : « Il n’est rien qui ait manqué davantage de goût ou de cœur que la conduite adoptée par sir P... ou peut-être plutôt par le colonel Hillier, depuis un an, en matière de nominations. » Même si Maitland, dans une lettre à Colborne datée de mars 1830, décrivit Macaulay comme « un gentleman [... aux] connaissances et [aux] talents supérieurs [...] susceptible de rendre à la province des services de premier ordre, et dont [il] aurai[t] [...] certainement été incapable de rejeter les demandes », il apparut en définitive que les intentions de Maitland avaient été mal interprétées.

À la suite de la crise politique provoquée par l’imbroglio entourant le juge John Walpole Willis* et l’élection de radicaux à la dixième législature (1829–1830), Macaulay trouva la politique de plus en plus déplaisante. Mais ses amis le voulaient à York et dans l’un des deux conseils de la province. Au début de 1830, Hagerman, un des favoris de Colborne, discuta avec celui-ci de la nomination de Macaulay au Conseil législatif. En 1831, Colborne nomma 13 hommes au conseil, dont Zacheus Burnham et James Crooks. Strachan, qui tomba rapidement en disgrâce sous Colborne, rapporta à Macaulay que, selon nombre de gens, il « les aurait tous valus ». Au début des années 1830, Macaulay était à la fois découragé et grisé par les courants politiques qui agitaient l’Europe, la Grande-Bretagne et les Canadas. D’après lui, il était certain que les mouvements qui, en apparence, encourageaient la séparation de la religion et de l’éducation, de l’Église et de l’État, avaient prouvé que les « idées infidèles et démocratiques [étaient] liées et se répand[aient] de tous côtés ». Au début de 1832, Strachan et Macaulay discutèrent de l’utilité d’envoyer un représentant en Angleterre pour examiner les problèmes de la colonie avec les autorités. Strachan jugeait Macaulay « plus apte » à remplir cette mission que Robinson, Hagerman ou Jones : « la vérité est que vous êtes vraiment le meilleur écrivain politique de la province », lui confiait l’archidiacre. En fait, Strachan estimait que Hagerman et Jones étaient incapables de bien accomplir pareille tâche, « seuls ou ensemble ». Hagerman et Colborne discutèrent à nouveau de la composition du conseil en avril 1832, et le lieutenant-gouverneur énonça son intention de recommander Macaulay avant la fin de son mandat. Même si la recommandation n’était pas immédiate, Colborne avait néanmoins changé d’avis sur l’utilité des anciens conseillers de Maitland, du moins Robinson et Macaulay. Retournant à ses fonctions gouvernementales, Macaulay écrivit en décembre 1833 à sa femme qu’il avait remis des rapports sur un phare, sur le pénitencier provincial et sur le canal Welland et qu’il en préparait deux autres, un important document pour la commission des canaux du Saint-Laurent et un sur la partie nord de la frontière entre le Haut et le Bas-Canada. De plus, il participait à la révision des lois provinciales sur la voirie.

Au milieu des années 1830, le climat politique de la province était considérablement différent de ce qu’il avait été dix ans auparavant. Macaulay aussi avait changé. Ses ambitions ne se confinaient plus à Kingston. Accepter un poste élevé signifiait s’installer à Toronto, ce qu’il avait refusé de faire jusque-là, probablement à cause de son naturel réservé et de son attachement à sa mère et à son oncle. En quoi sa situation s’était-elle modifiée ? D’abord, il avait maintenant une femme et des enfants, qui pourraient et voudraient l’accompagner. Ensuite, il était profondément conscient du déclin économique de Kingston. Sa confiance naguère débordante en l’avenir de sa ville bien-aimée s’érodait : l’arrière-pays se développait avec lenteur et Kingston perdait son leadership commercial au profit de Toronto. À la fin de 1834, Macaulay s’était fait le promoteur du développement manufacturier comme base d’un avenir prospère pour la municipalité, mais il savait trop bien à quel point les possibilités étaient minces. Enfin, il est probable que l’épidémie de choléra de 1834 lui ait rappelé la vulnérabilité de la vie humaine. Bref, en 1835, il était prêt à un changement impensable une décennie plus tôt.

L’installation de Macaulay à Toronto se fit en deux étapes. D’abord, on annonça en mai 1835 sa nomination au Conseil législatif. La possibilité qu’il devienne arpenteur général fut mentionnée indirectement, mais rien ne se passa alors. On disait aussi que Macaulay ne prendrait peut-être pas son siège au conseil parce que les administrateurs de la Bank of Upper Canada s’opposaient à ce qu’il s’absente de son poste, mais cet obstacle fut vite aplani par William Proudfoot*, président de la banque. Le 3 octobre 1836, Macaulay se vit offrir le poste d’arpenteur général, assorti d’un salaire de £600 et d’honoraires ; presque simultanément, il fut nommé à l’un des postes d’arbitre des douanes pour la province. Trois jours plus tard, il accepta les deux offres. Comme d’autres, dont des amis tels que Robert Stanton, Macaulay ne fut « jamais [...] autant pris par surprise qu’en cette occasion ». Il expliqua à William Allan qu’il n’était pas un quémandeur de postes. Il n’avait pas besoin d’un emploi et ne tirerait aucun avantage financier du changement. En fait, c’étaient les pertes monétaires qui le préoccupaient le plus. Il gagnait entre £650 et £700, et habitait sa propre maison « dans une ville où les dépenses domestiques [étaient] beaucoup plus modérées » qu’à Toronto. Ce serait une « épreuve » d’être séparé de sa maison, de sa famille et de sa ville. Cependant, les élections de 1836, en donnant une majorité aux tories [V. sir Francis Bond Head*], avaient modifié la scène politique, et le « service du roi [devait] toujours être considéré comme un service honorable et être l’objet d’une juste ambition de la part de tous ».

Sans délai, Macaulay partit assumer ses nouvelles fonctions. En dépit d’un horaire de travail chargé, sans parler du temps passé à chercher un logement permanent pour sa famille, il s’ennuyait de chez lui. Ses occupations mondaines étaient nombreuses et, à son avis, assez lassantes, mais il fut encouragé en apprenant que son revenu atteindrait environ £800. Au bureau de l’arpenteur général, c’était le chaos [V. Samuel Proudfoot Hurd], et Macaulay prévoyait qu’il lui faudrait « être assidu pendant les heures de bureau et faire quelque travail en plus durant de nombreux mois pour que les retards soient rattrapés et que le bureau devienne efficace ». En fait, les problèmes étaient d’une telle ampleur qu’ils empiétaient « beaucoup sur [ses] fonctions législatives ». « Je m’aperçois, poursuivait-il, que ma vie sera consacrée à réparer les torts infligés à des individus par la négligence des arpenteurs précédents. » Les jours où le Parlement siégeait, Macaulay se levait avant huit heures, arrivait au bureau à dix heures, y travaillait jusqu’à trois heures, allait à la chambre du conseil jusqu’à l’ajournement, rentrait chez lui vers cinq heures trente, puis soupait, écrivait et lisait jusqu’au coucher, entre onze heures et minuit. La ronde de réceptions et de spectacles qui caractérisait la vie de la bonne société de la capitale lui déplaisait ; parfois, il n’était pas invité.

En mars 1837, la Bank of Upper Canada voulut savoir si Macaulay quitterait son poste de caissier à Kingston. Il avait repoussé sa décision de demeurer en permanence à Toronto jusqu’à ce que Londres confirme sa nomination d’arpenteur général. Même si son salaire était plus élevé à Toronto qu’à Kingston, ses dépenses étaient plus grandes et ses fonctions comportaient « beaucoup plus de responsabilités » qu’il ne l’avait prévu. Le poste d’arpenteur général, qui l’obligeait entre autres à surveiller constamment six commis, lui paraissait « désagréable », et l’impossibilité de prendre congé quand il le voulait en faisait un « esclavage doré ». Sa mère et son oncle le pressaient de revenir à Kingston. Néanmoins, il n’arrivait pas à se décider et demeurait « dans un état de perplexité et de doute profonds ». Administrateur et conseiller hors pair, Macaulay estimait d’autre part qu’il n’avait pas « l’âme d’un courtisan et n’aim[ait] pas assister aux réceptions ni être exposé aux intrigues et aux jalousies d’une métropole provinciale ». Il faisait remarquer à sa femme : « Nous préférerons une élévation moyenne au tout premier rang, tant pour le confort que pour l’intérêt. » Il demeurait proche de Robinson, de Hagerman et de Markland mais, comme il le disait : « plusieurs des grands hommes d’ici ne m’ont jamais rendu visite ! [...] d’autres se montrent tout à fait glacials. » En avril, il avait décidé de rester pour le moment, voyant que tout le monde le lui recommandait. Il commençait « à prendre goût à cet emploi, et en viendrait probablement un jour à l’aimer ». Le bureau de l’arpenteur général n’en était pas moins dans « un état déplorable et exige[ait] une réforme approfondie ». Il espérait parvenir à la réaliser en un an ou deux, mais on ignore s’il le put. Vers la fin d’avril 1837, Macaulay décida de demeurer à Toronto. Même sa mère avait concédé qu’il ne pouvait honorablement abandonner son poste. À la fin du mois, il retourna à Kingston et résigna ses fonctions à la banque. Dévoué au gouvernement, Macaulay ne tarda pas à être chargé d’une autre tâche. Le 25 mai, on lui confia, avec John Solomon Cartwright* et Frederick Henry Baddeley*, la mission d’appliquer les dispositions d’une loi de 1836 sur l’arpentage des terres entre la rivière des Outaouais et le lac Huron.

Pendant l’été de 1837, les affaires parlementaires, et surtout le fait que Head refusa d’accorder aux banques l’autorisation de suspendre leurs versements en numéraire pour parer à la crise internationale du commerce, préoccupèrent Macaulay. Il se rendait compte aussi que la vie dans la bonne société l’obligeait à de « grandes dépenses ». Il abandonna un « vaste logement aristocratique », qu’il avait loué de John Henry Dunn, pour une « douillette » maison de brique située avenue Collège. Afin d’écarter tout soupçon d’avoir employé son « poste à [son] propre avantage », il vendit, à profit, les terres qu’il avait achetées pour faire de la spéculation. Enfin, à la mi-septembre, sa nomination d’arpenteur général fut confirmée. Tout au long de l’automne, il s’affaira à meubler et à décorer la maison familiale. Au terme de près d’un an « de va-et-vient, d’inconfort et de dépenses », il espérait un répit. Mais des tempêtes politiques s’annonçaient, et il confia à sa mère que si le conservatisme ne se raffermissait pas en Angleterre, les « perspectives politiques » de la province deviendraient, « dans l’ensemble, sombres ». Il s’inquiétait avant tout du radicalisme présent dans le Bas-Canada. Le seul espoir était dans une action décisive : annexer Montréal au Haut-Canada, la Gaspésie au Nouveau-Brunswick, et laisser aux francophones un gouverneur militaire et un conseil pour faire des lois. Ainsi « le Canada sera[it] enfin nettement anglais ».

Jamais Macaulay n’avait prévu d’insurrection armée dans le Haut-Canada. Lorsqu’elle survint en décembre 1837 [V. William Lyon Mackenzie*], il la jugea « plus grave que la conjuration de Catilina ». L’échec de la rébellion permit, selon lui, d’« éviter [de peu] de terribles misères ». Dans la période qui suivit, il s’attendit à « de grands changements dans le gouvernement des colonies ». À cette époque, il n’avait plus une confiance illimitée dans le financement déficitaire et la dette publique. Il discernait « les éléments d’une nouvelle sorte d’opposition » à l’Assemblée et, comme William Allan, craignait les manœuvres « imprudentes » du gouvernement en matière financière. Il appréhendait en particulier, avec raison, qu’un « grave mécontentement politique ne résulte de cette lourde dette ». L’avenir était « incertain » ; la province ne connaîtrait « plus jamais son ancien climat de sécurité et de repos ». Il voyait la dette acheminer directement la province vers une union avec le Bas-Canada, issue qu’il déplorait à présent.

Macaulay applaudit aux premières mesures du successeur de Head, sir George Arthur, et particulièrement à l’exécution de Samuel Lount* et de Peter Matthews* en avril 1838. Arthur avait gardé le secrétaire de Head, John Joseph, mais jugeait nécessaire de le remplacer. En mai, il aborda la question avec Macaulay, qui se montra réticent. Entre-temps, George Herchmer Markland voyait son poste d’inspecteur général lui « échapper des mains », selon les mots de Robinson. Ce dernier pressait Arthur de nommer Macaulay, le « meilleur homme » de la province, pour le remplacer. Le 16 juin, on annonça la nomination de Macaulay à titre de secrétaire civil et particulier d’Arthur, Robert Baldwin Sullivan lui succédant comme arpenteur général. En dépit de l’énergique combat d’arrière-garde que mena Markland pour se disculper des accusations d’homosexualité portées contre lui, il dut s’incliner. Il démissionna le 30 septembre et Macaulay le remplaça le lendemain. Il fut secrétaire pendant un an, le plus compétent et le plus puissant depuis George Hillier. L’influence de Macaulay est difficile à mesurer. Il est certain qu’il apporta de l’ordre et de l’organisation au cabinet et tint Arthur au courant de tous les aspects de l’administration. C’est peut-être lui qui lui donna l’idée de lancer en 1839 une enquête parlementaire sur l’état des bureaux du gouvernement.

Macaulay avait « grand-peur » des conséquences des remèdes proposés de toutes parts pour dénouer la crise canadienne – l’union et le gouvernement responsable. Néanmoins, le 12 décembre 1839, il se rangea du côté de la majorité au Conseil législatif et vota pour l’union. Il avait toujours été porté à agir de manière sinueuse ; son raisonnement semblait bizarre pour certains amis comme Robinson. Ayant beaucoup moins d’expérience que lui dans l’administration gouvernementale, Macaulay croyait qu’il était de son « devoir de renoncer à [ses] propres opinions et de faire tout ce qui [était] en [son] pouvoir pour faire avancer les visées du gouvernement dont [il était] le serviteur ». Cette opinion contrastait vivement avec la déclaration d’Arthur, selon laquelle le gouvernement laissait aux hauts fonctionnaires de la couronne, dans le Haut-Canada, la « liberté d’exercer comme ils l’entend[aient] leur pouvoir législatif ». L’ère des gentlemen-administrateurs était révolue ; le gouverneur, Charles Edward Poulett Thomson*, plus tard lord Sydenham, les soumettrait si nécessaire, comme il l’avait fait avec Hagerman, et Macaulay le savait. Sa décision causa une rupture entre lui et Strachan, pour qui « un tel principe, s’il était appliqué, justifierait les serviteurs de la reine Marie [Tudor] d’avoir condamné [Nicholas] Ridley, [Hugh] Latimer, [Thomas] Cranmer et les autres au bûcher ». Un à un, les amis d’enfance qui étaient si près du pouvoir depuis la guerre de 1812 furent privés de leur influence politique. Jones, McLean et Hagerman rejoignirent Robinson comme juges ; seul Macaulay demeura en place. Sydenham avait compris que le poste d’inspecteur général deviendrait « semblable à celui d’un ministre des Finances » et il estimait que Macaulay était « le premier à le mériter, tant à cause de sa personnalité [...] qu’à titre d’homme d’affaires ». Mais comme les ministres devaient alors avoir un siège à l’Assemblée, Macaulay quitta son poste en juin 1842, ne souhaitant pas « tenter de jouer un rôle pour lequel ni l’art ni la nature ne [l’avaient] qualifié ». Il demeura toutefois au Conseil législatif jusqu’à sa mort.

Au début de 1841, pendant les derniers mois du mandat d’Arthur, Macaulay avait préparé son retour à Kingston, nouveau siège du gouvernement, tout en pensant pour plus tard à sa retraite. Avant janvier 1842, Arthur envoya à Londres le dernier rapport officiel de Macaulay, un volumineux document général suer le Canada, et aborda la question de son emploi futur. Macaulay espérait au moins retirer une pension après sa démission en juin, mais il fut humilié lorsque sir Charles Bagot* lui offrit en août le poste de shérif du district de Midland. Il continua de faire pression pendant plusieurs années et obtint enfin, le 31 décembre 1845, le poste de receveur des douanes à Kingston. On lui demanda ensuite d’abandonner son siège au conseil. Il refusa et résigna ses fonctions aux douanes en mai suivant.

Macaulay avait une fortune personnelle et passa les dernières années de sa vie à administrer un important portefeuille d’investissements et à faire de la spéculation foncière. Il fut représentant de plusieurs compagnies et occupa pendant quelques années, entre 1840 et 1850, le poste de président de la Commercial Bank of the Midland District. Si sa vie publique fut relativement calme, sa vie privée ne fut qu’une longue suite de tragédies. Sa première femme, Helen Macpherson, était porteuse de la tuberculose. Au cours des années 1840, Macaulay perdit ses triplées nouvellement nées, sa femme, sa fille Naomi Helen, son oncle et sa mère. Au début de 1852, il reçut de l’école où sa fille aînée terminait ses études, en Angleterre, un télégramme lui demandant de la ramener chez elle. Mais Ann était trop malade pour supporter le voyage de retour. Affolé, le père loua une suite dans un hôtel et demeura au chevet de sa fille bien-aimée jusqu’à ce qu’elle se soit éteinte. Durant cette période, il tint un journal qui seul révèle l’émotivité qu’il avait l’habitude de réprimer. Cet homme doux et aimant, que sa mère réprimandait autrefois parce qu’il gâtait sa fille, restait à ses côtés pour lui parler et lui lire la Bible. D’ordinaire si préoccupé des convenances, il ne trouvait de soulagement qu’en courant dans les rues pendant qu’elle dormait, jusqu’à ce qu’il tombe d’épuisement. Son courage anéanti, Macaulay continuait de s’appuyer sur une foi inébranlable en « Dieu, qui soutiendra[it] [son] cœur et sera[it] [sa] providence ». L’année suivante, il épousa la fille du lieutenant-colonel Plomer Young*, sous-adjudant général de la garnison de Kingston. En octobre 1855, il eut une attaque. Il mourut à Kingston deux ans plus tard.

Le nom de John Macaulay apparut rarement, sinon jamais, dans les critiques lancées par les réformistes contre ce que l’on appelait le family compact. Comme il fuyait la scène électorale, il ne fut jamais aussi connu que Robinson, Hagerman ou Jones ; comme il évita les sièges aux conseils pendant nombre d’années, il ne fut jamais aussi visible qu’un Strachan ou un Markland. Ne résidant pas en permanence à Toronto et n’étant pas porté à la parade, il ne pouvait être comparé à un Henry John Boulton* ou à un Samuel Peters Jarvis. En fait, la plupart des historiens ont accordé plus de poids à des hommes comme William Allan, qui n’avaient pas l’influence politique de Macaulay et qui présidaient des organismes moins importants. Pourtant, Macaulay doit probablement être rangé près de Robinson et de Strachan, et il dépassait certainement les autres en compétence. Doué d’un esprit souple et analytique, il avait un style clair, le génie de l’organisation et de l’administration, un tempérament consciencieux et une grande capacité de travail. Il fut une figure indispensable qui conçut et popularisa nombre des orientations essentielles, et durables, des gouvernements qui se succédèrent de Maitland à Arthur. Son intérêt précoce et persistant pour la mise en place d’une stratégie provinciale de développement économique traduisait le consensus que masquaient les particularités politiques, sociales, religieuses, nationales et géographiques du Haut-Canada.

Robert Lochiel Fraser

La principale source de renseignements relative à John Macaulay est la collection de ses papiers conservée aux AO, MS 78. Les papiers Macaulay gardés aux QUA traitent principalement de ses activités commerciales. D’autres sources importantes que l’on trouve dans les archives sont : les Mélanges du Haut-Canada (APC, RG 5, A1) ; la correspondance du Colonial Office (PRO, CO 42) ; les papiers William Allan (MTL) ; les papiers Robinson et Strachan (AO, MS 4 et MS 35 respectivement) ; et les rapports de la commission chargée d’améliorer la navigation sur le Saint-Laurent (APC, RG 43, CV, 1). Parmi les sources imprimées, Arthur papers (Sanderson), la Kingston Gazette, 1810–1818, le Kingston Chronicle, 1819–1833, et le Chronicle & Gazette, 1833–1847, sont particulièrement utiles.

Les rapports officiels de Macaulay se trouvent dans les appendices du Journal du H.-C., House of Assembly ; le plus important de ces rapports a aussi été publié séparément sous le titre de H.-C., Commissioners of internal navigation, Reports of the commissioners of internal navigation, appointed by His Excellency Sir Peregrine Maitland, K.C.B. &c. &c. &c. in pursuance of an act of the provincial parliament of Upper-Canada passed in the second year of his majesty’s reign, entitled, An act to make provision for the i[m]provment of the internal navigation of this province (Kingston, Ontario, 1826). Son exposé sur les malaises économiques de Kingston a été publié dans une brochure intitulée The address delivered by John Macaulay, esq., to the public meeting convened in Kingston, Dec. 2nd, 1834, to « consider the expediency of ascertaining by a survey of the country between Loughborough Lake and the town, and also between the town and the Rideau Canal, the practicability of establishing water privileges at Kingston » (Kingston, 1834).

On trouve des renseignements de nature généalogique et historique sur la famille Macaulay dans l’article de Margaret [Sharp] Angus, « The Macaulay family of Kingston », Historic Kingston, no 5 (1955–1956) : 3–12. Le remarquable article de S. F. Wise, « John Macaulay : tory for all seasons », To preserve & defend : essays on Kingston in the nineteenth century, G. [J. J.] Tulchinsky, édit. (Montréal et Londres, 1976), 185–202, est une superbe analyse et un excellent exposé de la carrière de Macaulay à Kingston. Ma propre thèse, « Like Eden in her summer dress : gentry, economy, and society : Upper Canada, 1812–1840 » (thèse de ph.d., Univ. of Toronto, 1979), met l’accent sur le rôle joué par Macaulay en sa qualité de promoteur d’une stratégie provinciale appliquée au développement économique.  [r. l. f.]

Bibliographie générale

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Robert Lochiel Fraser, « MACAULAY, JOHN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/macaulay_john_8F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Lochiel Fraser
Titre de l'article:   MACAULAY, JOHN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1985
Année de la révision:   1985
Date de consultation:   23 septembre 2014