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CARTWRIGHT, sir RICHARD JOHN, homme d’affaires, homme politique et auteur, né le 4 décembre 1835 à Kingston, Haut-Canada, deuxième fils du révérend Robert David Cartwright et de Harriet Dobbs* ; en août 1859, il épousa Frances Jane Lawe, de Cork (république d’Irlande), et ils eurent sept fils et trois filles ; décédé le 24 septembre 1912 à Kingston.

Richard John Cartwright venait d’une famille haut-canadienne loyaliste et conservatrice, les Cartwright de Kingston. Son grand-père Richard Cartwright* avait été un notable : marchand, propriétaire foncier, conseiller législatif et juge. Son oncle John Solomon Cartwright*, député conservateur à l’Assemblée de la province du Canada, s’opposa dans les années 1840 à la politique réformiste de Robert Baldwin* et de Louis-Hippolyte La Fontaine*.

La plupart des hommes de la famille qui vécurent jusqu’à l’âge adulte – la tuberculose préleva un lourd tribut chez les Cartwright – se dirigèrent vers la politique, les affaires et le droit, mais le père de Richard John étudia à Oxford et devint ministre de l’Église d’Angleterre. Il fut ministre assistant à l’église St George et aumônier des troupes impériales en garnison à Kingston. En 1843, la tuberculose l’emporta. Richard John, l’aîné des trois fils survivants de la famille, n’avait que sept ans. Avec son frère Conway Edward, il fréquenta une école privée du district de Niagara, puis en 1851, tous deux allèrent au Trinity College de Dublin. En raison de la modeste situation et de la mort précoce du père, la famille n’avait pas de ces relations qui auraient pu faciliter leur admission à Oxford. C’est probablement pendant son séjour au Trinity College que Richard John rencontra Frances Jane Lawe, sa future femme, à qui il était apparenté par sa mère. Rentré au Canada en 1856, sans diplôme, il étudia le droit quelque temps à Kingston. Il ne serait jamais admis au barreau, mais cette formation le prépara sans doute aux activités commerciales qui l’occuperaient pendant une bonne partie de son existence.

Acquérir, louer et hypothéquer des terres dans la région de Kingston et de Napanee, depuis longtemps une tradition dans la famille, devinrent les principales activités de Cartwright et sa principale source de revenu en dehors de la carrière politique qu’il entama dans les années 1860. Cartwright se distingua également dans les établissements financiers de Kingston. Président de la Commercial Bank of Canada à compter de 1864, il appartint en 1863 au premier conseil d’administration de la Frontenac Loan and Investment Society, dont il fut par la suite président durant de nombreuses années jusqu’à sa mort. Selon lui, les banques ne devaient pas être uniquement au service des riches ; elles pouvaient, en fait, être profitables à tous les citoyens. À la Napanee Savings Bank Society, que Cartwright et d’autres mirent sur pied en 1860 et dont la Commercial Bank était la dépositaire, les épargnants pouvaient déposer de 0,25 $ à 200 $ et devaient donner un préavis d’une semaine avant de retirer plus de 5 $. Grâce à ces règles, estimaient Cartwright et deux autres garants, ils ne satisferaient pas des « désirs extravagants » et inculqueraient des « habitudes de prudence et de prévoyance ». Des années plus tard, en tant que député de l’opposition, Cartwright exprimerait maintes fois ce souci de frugalité en critiquant les excès financiers des gouvernements conservateurs de sir John Alexander Macdonald*.

Cartwright se tailla une réputation de probité en tant que banquier, mais l’échec de la Commercial Bank en 1867 porta un dur coup à sa carrière financière. Son biographe, William Roger Graham, a soutenu que la faillite avait résulté de la malchance et de piètres investissements dans des obligations ferroviaires, et non d’une gestion incompétente de la part de Cartwright. L’effondrement d’un établissement rival à Kingston, la Bank of Upper Canada, avait déclenché des retraits massifs à la Commercial Bank. Bien que celle-ci ait été en mesure d’honorer ses engagements, elle dut fermer ses portes, faute de pouvoir, dans l’immédiat, faire face à de tels mouvements de trésorerie. Cartwright sollicita un emprunt de 1,5 million de dollars auprès de Macdonald et de George-Étienne Cartier*, alors tous deux au gouvernement d’Ottawa, mais il essuya un refus. La Banque de Montréal prit le contrôle de la Commercial Bank.

Ces revers n’amoindrirent pas la confiance de Cartwright en ses talents de financier. Il témoigna en 1869 devant le comité permanent des Communes sur les banques et le commerce. Il appartint de 1868 à 1873 au conseil d’administration de la Compagnie d’assurance du Canada sur la vie. Il acquit des intérêts dans des mines d’or, des houillères et des chemins de fer. En 1881, il participa à la création de la Kingston Charcoal and Iron Company. Pendant le boom foncier du Manitoba, dans les années 1880, il acheta des terrains aux abords de Winnipeg et sur l’emplacement de la localité de Cartwright. Dans l’ensemble toutefois, cette transaction foncière se classa parmi les moins lucratives qu’il ait réalisées, car il revendit la plupart de ses propriétés de Winnipeg avant qu’elles ne prennent de la valeur au début des années 1890. Durant une bonne partie de sa vie, Cartwright fut aussi courtier en investissements, occupation « excitante » mais « précaire », signala-t-il après l’avoir abandonnée.

Richard John Cartwright ressemblait beaucoup à des figures kingstoniennes tels Alexander Campbell*, Overton Smith Gildersleeve*, sir Henry Smith* et Macdonald en ceci que sa carrière d’homme d’affaires commença avant sa carrière politique et conserva beaucoup d’importance par la suite. Cependant, il en viendrait à croire en la nécessité de séparer l’intérêt public et les intérêts privés plus strictement que ne le faisait Macdonald. Dans l’opposition, il prônerait souvent des mesures susceptibles de nuire à ses affaires, comme dans le cas de ses propriétés foncières au Manitoba.

Cartwright entra en politique en 1863 en remportant le siège de Lennox and Addington : tory, il délogea le conservateur sortant au cours d’une « lutte marquée par d’intenses querelles entre factions locales ». Loyal député de l’arrière-ban dans les troupes de Macdonald, il passa beaucoup de temps à s’initier à l’administration du parti. Comme tant d’hommes politiques ontariens du xixe siècle, il transportait le « bidon d’huile », c’est-à-dire graissait la patte aux fidèles conservateurs de sa circonscription en leur distribuant des faveurs. Durant toutes ses années chez les tories, il entretint des relations d’amitié avec Macdonald ; les deux hommes correspondaient sur des questions intéressant le parti et sur la répartition des nominations. Cartwright voyait son séjour à l’arrière-ban comme une forme d’apprentissage, mais son appui aux conservateurs n’était pas silencieux. Déjà, comme s’y habitueraient par la suite ses amis et ses ennemis aux Communes, il était, à l’Assemblée législative, un député vigoureusement et ouvertement partisan. Dès ses débuts, Cartwright manifesta une grande indépendance : le rôle habituel du député de l’arrière-ban – suivre docilement la ligne du parti – ne lui convenait pas. Ainsi, en 1864, au cours d’un débat sur l’état de la milice canadienne, il soutint que ni sir John Alexander Macdonald ni John Sandfield Macdonald*, le copremier ministre qui avait commencé à réformer la milice en 1863, n’avait présenté un plan solide pour la défense de la colonie. Sa proposition consistait à créer une « milice régulière de première classe » composée de 50 000 à 100 000 hommes qui suivraient un entraînement de six mois puis seraient mis en réserve. Selon lui, ce serait moins coûteux et plus efficace que le système en vigueur, qui obligeait les hommes à quitter leurs occupations pour de brèves périodes d’entraînement.

Étant donné que Cartwright était à l’Assemblée législative depuis seulement un an, son opinion sur la défense avait peu de poids auprès de ses collègues députés. Ses vues sur le soutien de la Grande-Bretagne à la défense du Canada annonçaient pourtant certaines de ses idées futures sur le lien impérial. Dans Remarks on the militia of Canada, paru à Kingston en 1864, donc en pleine guerre de Sécession aux États-Unis, il nota par exemple : « nous voilà pour la première fois de notre histoire aux côtés d’une puissance militaire de premier ordre » ; selon lui, l’acquisition du Canada était « l’objet d’un intense désir chez d’ambitieux hommes d’État américains ». Compter sur la bonne volonté de la Grande-Bretagne ou dépendre passivement de la protection impériale ne pouvait suffire à protéger le pays contre cette menace. Les Canadiens, soutenait Cartwright, devaient profiter de la crise pour se remémorer les motifs de l’existence de la colonie, y compris les sacrifices consentis par les loyalistes, et pour exiger de la Grande-Bretagne un appui militaire concret. Mais, concluait-il, si « l’Angleterre dédaigne notre alliance » ou ne peut s’acquitter de ses engagements, alors « rompons notre lien dans l’honneur ».

En 1867, Cartwright accéda à la Chambre des communes du nouveau dominion en tant que député de Lennox. Deux ans plus tard, il cessa d’appuyer sir John Alexander Macdonald et les conservateurs fédéraux. Plutôt qu’une rupture soudaine, il y eut de sa part glissement progressif vers les libéraux à compter de la nomination de sir Francis Hincks* aux Finances par Macdonald en 1869. On a dit que Cartwright lorgnait le portefeuille des Finances et en voulait à Macdonald de n’avoir rien fait pour sauver la Commercial Bank. Son mécontentement a une autre explication, beaucoup plus probable : la réputation de corruption acquise par Hincks dans les années 1840 et 1850. Les écrits et discours produits par Cartwright pendant la plus grande partie de sa carrière condamnent sans équivoque le type d’homme politique chicanier que Hincks incarnait à ses yeux. En outre, si Cartwright ne douta jamais de ses propres talents politiques, il reconnaissait en 1869 ne pas avoir l’expérience ni l’ancienneté nécessaires pour détenir ce portefeuille et venir d’une région déjà bien représentée au cabinet par Macdonald et Alexander Campbell. Il signala sa rupture avec les conservateurs en siégeant à titre d’indépendant jusqu’en 1873. Néanmoins, il continua de faire des affaires avec Macdonald à titre personnel. Pendant cette période, les deux hommes correspondirent sur un ton amical au sujet de la Kingston and Pembroke Railway Company, dans laquelle ils avaient des intérêts.

Le scandale du Pacifique en 1873 mit fin pour de bon aux relations entre Cartwright et le Parti conservateur. De plus en plus souvent, il avait accordé son suffrage en Chambre aux libéraux et soutenu leurs positions, dont une motion présentée en 1870 par sir Alexander Tilloch Galt* proposant que le Canada aie le droit de négocier ses propres traités commerciaux. Puis, toute chance de réconciliation entre Cartwright et les conservateurs s’évanouit en avril 1873 quand Lucius Seth Huntington* accusa Macdonald et son parti de s’être livrés à de nombreux actes de corruption pendant les élections de 1872. Cet été-là, Cartwright participa pour la première fois à une réunion du caucus libéral ; dès le mois de novembre, il était membre de la direction du parti. À la moindre occasion, il stigmatisait la douteuse intégrité politique de Macdonald. La perspective d’obtenir un poste important dans un gouvernement libéral renforçait sans doute sa détermination à détruire le gouvernement conservateur, mais il n’avait aucune certitude au début de ses négociations avec le chef libéral Alexander Mackenzie*. Même après la prise du pouvoir par les libéraux le 5 novembre, Cartwright n’était pas assuré d’avoir une place. Luther Hamilton Holton*, depuis longtemps député libéral de la province de Québec aux Communes, fut le premier à se voir offrir le portefeuille des Finances, mais il le refusa. L’espace d’un moment, avant d’opter pour les Travaux publics, Mackenzie lui-même songea à prendre les Finances. Ce n’est qu’alors, et parce qu’il restait peu de candidats qualifiés, qu’il se tourna vers Cartwright, choix « logique » dans les circonstances. Cartwright entra en fonctions le 7 novembre. À l’élection partielle tenue dans Lennox en décembre, il remporta une victoire écrasante contre Edmund John Glyn Hooper*, malgré tous les efforts de Macdonald et de Campbell.

Cartwright se retrouva ministre des Finances dans un gouvernement assailli de problèmes économiques. Il prit quelques mesures pour réformer la surveillance des finances gouvernementales – par exemple, la création du poste de vérificateur général en 1878 [V. John Lorn McDougall*] –, mais assurer un contrôle interne n’était pas tout. Les revenus publics baissaient à cause de la dépression des années 1870, et l’incapacité manifeste du gouvernement de trouver des solutions concrètes aux malheurs du pays suscitait beaucoup d’insatisfaction. Cartwright était particulièrement embêté par les manufacturiers du centre du Canada, qui se plaignaient à la fois du protectionnisme et du dumping pratiqués par les Américains. Ces manufacturiers voulaient une protection tarifaire, et n’aimaient guère voir Cartwright prôner une libéralisation du commerce et s’appuyer sur des données statistiques plutôt que sur de l’information interprétée par des mandataires de groupes de pression. Le débat sur le tarif atteignit son point culminant en février 1876. En réponse au discours du budget de Cartwright, Charles Tupper réclama une « politique nationale » de protection tarifaire. Le protectionnisme, s’offusqua Cartwright, était anti-britannique : il allait à l’encontre de la politique impériale de libre-échange et imposerait des droits sur les importations britanniques. En outre, une soi-disant « politique nationale » nuirait à long terme aux manufacturiers britanniques et risquerait d’engendrer un malaise permanent entre le Canada et la Grande-Bretagne. Plus encore, affirma Cartwright, « l’instauration d’un tarif protecteur élevé [...] tendrait à en enrichir quelques-uns, mais diminuerait à long terme la richesse et le confort du plus grand nombre ». Le moment était décisif. Les libéraux et les conservateurs, qui débattaient du tarif depuis quelque temps avant la Confédération, définirent les positions qu’ils défendraient dans les décennies à venir. Les libéraux optèrent pour des droits imposés seulement afin de récolter des revenus et pour une libéralisation du commerce avec les États-Unis. Les conservateurs se firent les champions du protectionnisme et des manufacturiers canadiens.

Il y avait d’autres problèmes, dont l’amnistie de Louis Riel*, chef de l’insurrection survenue à la Rivière-Rouge (Manitoba) en 1869–1870, qui avait été élu en 1874 député fédéral de Provencher. Cartwright s’opposa à ce que Riel occupe son siège et n’avait guère de sympathie pour les revendications des Métis et des Amérindiens, mais il était absolument convaincu que le gouvernement Macdonald avait mal agi du début à la fin du soulèvement. Les tergiversations de Mackenzie sur la question mettaient en évidence la faiblesse de son gouvernement, qui était déchiré par des divisions et des frictions internes. Bien que, de l’avis général, Mackenzie, Edward Blake et Cartwright aient été les seuls membres du cabinet à avoir « quelque compétence », Mackenzie et Blake, qui se prenait pour le véritable chef du parti, se querellaient fréquemment. Cartwright se rangeait souvent du côté de Blake. La question du chemin de fer du Pacifique était particulièrement épineuse. Lorsque la Colombie-Britannique était entrée dans la Confédération, le gouvernement Macdonald lui avait promis la construction d’un transcontinental. Blake exigeait l’abandon du plan de financement hérité des conservateurs ; Cartwright s’inquiétait du coût des travaux et de la dette que le chemin de fer imposerait au dominion. Mackenzie hésitait, craignant que (hypothèse improbable), en cas de rupture de l’engagement envers la Colombie-Britannique, le gouvernement impérial n’intervienne et ne rappelle les conservateurs au pouvoir. En outre, il reconnaissait que, au delà des doutes et des exigences de ses deux collègues, l’achèvement du chemin de fer était important pour l’avenir du Canada. En 1876, après plus d’un an de disputes et de retards, le gouverneur général lord Dufferin [Blackwood*] réunit les trois hommes. Il leur dit sans détour que, selon lui, Mackenzie n’avait plus d’autorité sur son gouvernement et que les principaux trouble-fête étaient Blake et Cartwright. Blake n’en continua pas moins d’agir comme leader de facto du gouvernement et Cartwright protesta que la plus grave menace qui pesait sur l’avenir du Canada n’était plus l’ambition des États-Unis, mais l’ingérence de Downing Street.

Tout au long des difficultés du régime Mackenzie, Cartwright continua de croire en sa capacité d’influer sur le développement du Canada. Cependant, il n’eut jamais, sur la scène fédérale, le pouvoir auquel il aspirait. Il fut plutôt le fidèle soutien d’hommes plus illustres tels Blake et Wilfrid Laurier, successeurs de Mackenzie à la tête du Parti libéral. La défaite des libéraux en septembre 1878 et sa propre défaite devant Edmund John Glyn Hooper dans Lennox fut un « dur coup » pour Cartwright. D’après lui, l’ordre d’Orange était partiellement responsable de la déroute des libéraux ; cette organisation, disait-il, s’était alliée aux conservateurs pour faire tomber le gouvernement. Pendant son séjour en Irlande, Cartwright s’était formé des idées très nettes sur la nécessité de ne pas mêler religion et politique. Voir l’ordre d’Orange s’employer à importer dans la vie politique canadienne de la violence et des dissensions fondées sur la religion le révoltait. L’amertume causée par sa défaite de septembre fut amoindrie en novembre par son élection dans une circonscription sûre, Huron Centre, puis en mars 1879 par l’obtention d’un titre de chevalier, distinction qu’il méritait, avait-il déjà dit à Mackenzie. Selon William Roger Graham, il « apprit avec grand plaisir que Kingston comptait désormais deux distingués chevaliers ».

Sir Richard John Cartwright passerait les 18 années suivantes dans l’opposition. En 1882, un remaniement arbitraire de la carte électorale fit disparaître la circonscription de Huron Centre. Battu la même année dans Wellington Centre, Cartwright gagna en 1883 une élection partielle dans Huron South. Aux quatre élections générales suivantes – 1887, 1891, 1896 et 1900 –, il remporta aisément le siège d’Oxford South. Ses relations avec Blake, pendant que celui-ci dirigeait le parti, furent parfois tendues, mais Laurier, élu chef en 1887, le prit rapidement comme homme de confiance et en fit son bras droit en Ontario. Avec le recul, on voit que les années 1887–1891 furent les plus marquantes de la carrière politique de Cartwright. Critique financier du Parti libéral, il attaquait sans relâche la Politique nationale du gouvernement Macdonald – cause directe, à son avis, du déclin de la valeur des biens, de l’excès des dépenses gouvernementales et de la hausse de l’émigration canadienne vers les États-Unis. Selon lui, le remède aux maux économiques du Canada était la réciprocité totale avec les États-Unis. Multiplier les échanges commerciaux avec ce pays était la solution la plus logique, pour des raisons géographiques et démographiques. Le libre-échange favoriserait les transports et le secteur manufacturier tout en créant des emplois pour les travailleurs canadiens. Seuls les « parasites », soutenait-il, profitaient de « l’extravagance et [de] la corruption » de la politique hautement protectionniste du gouvernement. Aux critiques tories qui le surnommaient le « Blue Ruin Knight » et doutaient de sa loyauté, il répliquait qu’une « loyauté [imposant] des droits protecteurs de 35 pour cent » à la Grande-Bretagne et au reste de l’Empire n’avait rien de patriotique. Au contraire, le Canada croîtrait et acquerrait plus d’autonomie en pratiquant avec les États-Unis une réciprocité totale. Un jour, pensait-il, le Canada serait un « membre entièrement autonome [...] et compétent d’une communauté alliée » regroupant les trois nations et servirait de médiateur entre la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Cartwright ne prenait pas plaisir à attaquer ses adversaires conservateurs uniquement en matière d’économie. La politique, soutenait-il, c’est « la guerre, et bien des coups sont permis ». Cette maxime l’inspira certainement au cours de l’offensive menée en 1885 par les libéraux contre le projet de loi de Macdonald sur le suffrage, offensive qui fit durer la session parlementaire de janvier à juillet. Certes, concéderait Cartwright, les efforts de ses collègues libéraux – James David Edgar*, David Mills*, Malcolm Colin Cameron* et Louis Henry Davies* – en vue d’empêcher l’adoption du projet de loi avaient dû sembler une « effroyable perte de temps ». Néanmoins, ces hommes avaient mené à son avis une « lutte courageuse et désespérée contre un cas patent de tyrannie ». Sa haine contre Macdonald le poussait peut-être à défendre cette affaire en la présentant comme une juste bataille pour la moralité, mais sa définition du comportement des libéraux correspondait certainement à son code d’éthique. Il croyait fermement que « l’honneur des hommes publics est l’honneur de la nation et [que] tout acte méprisable de leur part, s’il reste impuni, a pour longtemps un effet dégradant sur toute la collectivité ».

Cartwright ne ratait guère d’occasions de se poser en gardien des bonnes mœurs politiques et, avec sa langue acérée et sa maîtrise parfaite de l’imagerie historique et littéraire, de stigmatiser les conservateurs. Pour lui, dispenser des faveurs dans les circonscriptions pour récompenser les méritants était une chose ; qu’un élu utilise à son propre avantage ses relations parlementaires et des renseignements obtenus dans l’exercice de ses fonctions en était une autre. Nul député des Communes, déclara-t-il en 1886 à la Chambre, « n’a le droit de demander des faveurs de ce genre au gouvernement [...] Je dis que les députés sont des tuteurs [et] qu’aucun tuteur n’a le droit de spéculer sur les biens de son pupille. » La chose allait de soi pour Cartwright, qui déclara sans équivoque aux Communes que la séparation de l’intérêt public et des intérêts privés était sa « doctrine ».

Une des attaques les plus célèbres de Cartwright visait le député conservateur de Lincoln, John Charles Rykert. En 1890, au cours d’une intervention parlementaire sans précédent, Cartwright l’accusa d’avoir eu une conduite « indigne, corrompue et scandaleuse » dans les années 1880 relativement à des concessions forestières situées dans les monts Cypress (Alberta et Saskatchewan). Rykert avait obtenu une concession de 400 milles carrés pour une relation d’affaires ; cette concession avait été vendue par la suite à un entrepreneur forestier américain, et la femme de Rykert avait touché environ 50 000 $. Le scandale força Rykert à démissionner. Bien que Cartwright l’ait pris pour cible et se soit acharné contre lui, il soutint que le député de Lincoln ne représentait que le « sommet sous lequel s’étend[aient] [...] des montagnes de rapacité cachées mais bien réelles ».

Aux élections de 1891, les conservateurs associèrent Politique nationale et loyauté à l’Empire, et prétendirent crue les libéraux en viendraient à l’annexion avec les États-Unis par le biais de l’union commerciale. Cartwright et une autre vedette libérale, John Charlton*, défendirent vigoureusement la réciprocité totale, surtout auprès des fermiers ontariens. Leur campagne aida les libéraux à arracher sept sièges aux conservateurs en Ontario et à remporter la majorité des sièges dans le centre du pays, mais Macdonald sortit vainqueur des élections. D’ailleurs, la réciprocité totale, annoncée par Cartwright aux Communes en 1888 comme étant la politique commerciale de son parti, était contestée en 1891 par bien des libéraux, surtout des manufacturiers du centre du Canada [V. George Hope Bertram*]. En 1893, un congrès libéral présidé par le premier ministre de l’Ontario Oliver Mowat* se termina par l’adoption d’une nouvelle politique commerciale : « des échanges plus libres » avec la Grande-Bretagne et les États-Unis. C’en était fait de la réciprocité totale, et Cartwright perdit de l’influence.

Aux élections de 1896, le Parti libéral relégua Cartwright et Charlton à l’arrière-plan. Ils firent campagne dans des régions rurales, loin des manufacturiers. Laurier courtisait ceux-ci et leur garantit calmement que la Politique nationale continuerait de s’appliquer ; ils le crurent et se réjouirent de la victoire libérale. Pour les rassurer, Laurier nomma aux Finances non pas Cartwright, mais William Stevens Fielding*. Cartwright se vit plutôt offrir l’Industrie et le Commerce. Il avait souvent dit de ce département, depuis sa création en 1892, qu’il était coûteux et n’était qu’un réservoir de sinécures pour le favoritisme tory. Insulté, il songea un moment à démissionner, mais il accepta finalement le portefeuille. Il le détiendrait jusqu’à la fin du régime Laurier en 1911. Au cours de ces années, le département fut doté d’un solide structure administrative et le nombre de ses représentants outre-mer augmenta. Cependant, ce furent surtout les sous-ministres de Cartwright, William Grannis Parmelee puis Francis Charles Trench O’Hara, qui dirigèrent le département, car lui-même, en mauvaise santé, passait une bonne partie de son temps chez lui à Kingston ou dans des maisons de repos. Cartwright instaura quand même en 1908, à partir du département, un programme qui lui tenait à cœur, des pensions de vieillesse financées par l’État.

De temps à autre, Laurier récompensait Cartwright de ses longues années de service en lui confiant de nouvelles attributions ou en lui donnant des faveurs. En 1898–1899, Cartwright fit partie des délégués canadiens à la haute commission anglo-américaine formée pour résoudre des problèmes diplomatiques entre le Canada et les États-Unis. Il accéda au Conseil privé impérial en 1902 et au Sénat en 1904. À son titre de chevalier, obtenu en 1879, s’ajouta en 1907 la grand-croix de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges. Leader du gouvernement au Sénat à compter de 1909, il suppléait à l’occasion le premier ministre Laurier quand celui-ci était absent. Depuis longtemps toutefois, son pouvoir et sa position au Parti libéral et sur la scène nationale n’étaient plus ce qu’ils avaient été.

Sir Richard John Cartwright était un homme sobre qui s’intéressait principalement aux affaires et à la politique. Même si beaucoup de gens le croyaient millionnaire, il ne laisserait qu’une succession de 228 400 $ ; apparemment, il dépensa une bonne partie de son argent pour soutenir le Parti libéral et se faire réélire. À Kingston, il fréquentait la cathédrale St George et avait été en 1883 président du premier conseil d’administration du Women’s Medical College, affilié au Queen’s College. Il aimait le sport, surtout le cricket, l’équitation, la natation et la navigation. Tant que sa santé le lui permit, il rama trois milles par jour sur le Saint-Laurent pour se rendre de sa maison d’été, The Maples, située à l’est du fort Henry, jusqu’à son bureau de Kingston. Après Memories of confederation [...] ([Ottawa, 1906]), il publia Reminiscences (Toronto, 1912), où il reprit ses attaques cinglantes contre Macdonald.

Les rapports de Cartwright avec sa famille ressemblaient à ceux du pater-familias de l’époque victorienne. Une nécrologie mentionne le « tendre respect » que lui vouaient les siens. On n’a guère d’autres sources d’information. Sa correspondance suggère qu’il était plutôt sévère avec ses six fils survivants. Sa relation avec sa femme et ses filles est plus difficile à cerner, mais ses papiers prouvent qu’il se considérait non seulement comme le chef de sa famille immédiate, mais également comme celui d’une vaste parenté regroupant aussi bien sa mère et sa sœur célibataire que la famille de sa femme Frances. Comme lui, ses fils furent pensionnaires, d’abord à l’école de Frederick William Barron à Gore’s Landing, en Ontario, puis à la Trinity College School de Port Hope.

Opéré pour une hernie, sir Richard John Cartwright mourut à Kingston d’un arrêt cardiaque le 24 septembre 1912, un an seulement après la défaite libérale. Il fut inhumé au cimetière Cataraqui près de Kingston. Son décès fut très remarqué, et l’ensemble de la presse canadienne parla de lui comme d’un homme d’État à l’esprit combatif qui excellait dans les débats publics. On a dit que son engagement inébranlable en faveur de la réciprocité totale avait peu servi les libéraux sous Laurier. En plus, cette obstination l’empêcha d’accéder à des fonctions aussi hautes que celles qu’il estimait mériter. Il reste que, par ses dénonciations féroces et constantes de la corruption et des chicanes conservatrices, Cartwright fut un débatteur d’une valeur inestimable pour l’opposition.

Cecilia Morgan et Robert Craig Brown

AO, F 24.— QUA, Cartwright family papers ; Alexander Mackenzie papers.— Daily British Whig (Kingston), 2526 sept. 1912.— R. C. Brown, Canada’s National Policy, 1883–1900 : a study in Canadian-American relations (Princeton, N.J., 1964).— Canada, Chambre des communes, Débats, 9 avril 1886, 5 févr. 1896 ; Sénat, Débats, 28 févr. 1907, 18 avril 1907.— Canadian men and women of the time (Morgan ; 1898 et 1912).— Frontenac Loan and Investment Society [...] (Kingston, 1863).— W. R. Graham, « Liberal nationalism in the eighteen-seventies », SHC, Report, 1946 : 101–119 ; « Sir Richard Cartwright, Wilfrid Laurier, and Liberal party trade policy, 1887 », CHR, 33 (1952) : 1–18 ; « Sir Richard Cartwright and the Liberal party, 1863–1896 » (thèse de {{ph.d}}., Univ. of Toronto, 1950).— O. M. Hill, Canada’s salesman to the world : the Department of Trade and Commerce, 1892–1939 (Montréal et Londres, 1977).— Standard dict. of Canadian biog. (Roberts et Tunnell), 1.— Donald Swainson, « Richard Cartwright joins the Liberal party », Queen’s Quarterly (Kingston), 75 (1968) : 124–134 ; « Richard Cartwright’s Tory phase », Lennox and Addington Hist. Soc., Papers and Records (Napanee, Ontario), 15 (1976) : 11–27.— P. B. Waite, Canada, 1874–1896 : arduous destiny (Toronto et Montréal, 1971) ; Man from Halifax.

Bibliographie générale

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Cecilia Morgan et Robert Craig Brown, « CARTWRIGHT, sir RICHARD JOHN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 28 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/cartwright_richard_john_14F.html.

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Auteur de l'article:   Cecilia Morgan et Robert Craig Brown
Titre de l'article:   CARTWRIGHT, sir RICHARD JOHN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   28 juillet 2014