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McGREEVY, THOMAS, homme d’affaires et homme politique, né le 29 juillet 1825 à Québec, fils de Robert McGreevy, forgeron, et de Rose Smith ; le 13 juillet 1857, il épousa à Québec Mary Ann Rourke, puis le 4 février 1861, dans la même ville, Bridget Caroline Nowlan, et finalement, le 30 janvier 1867, au même endroit, Mary Georgina Woolsey, et de ce dernier mariage naquirent deux fils et deux filles ; décédé le 2 janvier 1897 dans sa ville natale.

Thomas McGreevy est le fils d’un artisan irlandais immigré à Québec. En 1842, il devient apprenti chez Joseph Archer père, menuisier et entrepreneur général. Par l’entremise de ce dernier, il hérite des traditions artisanales du Devon, en Angleterre, qui ont si profondément influencé les métiers de la construction au Canada. Son apprentissage terminé, c’est à titre de menuisier qu’il fait ses débuts dans l’industrie de la construction où il ne tarde pas à s’imposer par son dynamisme. En 1850, il se dit entrepreneur et constructeur. Tantôt seul, tantôt en société, il effectue des réparations et bâtit des villas et divers immeubles. En 1854, il construit le presbytère de l’église St Patrick, rue Saint-Stanislas, d’après les plans de l’architecte Goodlatte Richardson Browne. La construction de cet édifice imposant accrédite l’image d’un McGreevy entrepreneur compétent et efficace. Le 15 décembre 1856, il signe avec le département des Travaux publics un contrat pour la construction de la maison de la douane. Conçu par l’architecte torontois William Thomas*, ce vaste bâtiment comprend un sous-sol, un rez-de-chaussée et un étage. Son portique d’ordre dorique et son dôme d’une trentaine de pieds, ajouté en 1910 après un incendie, en font longtemps l’un des plus beaux édifices de Québec. L’ouverture a lieu le ter août 1860 et les coûts de construction ont atteint 227 000 $.

Ce contrat hisse McGreevy au rang de gros entrepreneur, établit sa notoriété et l’amène à s’intéresser à la vie publique. Il quitte alors le faubourg Saint-Roch pour s’établir dans la haute ville. À l’automne de 1857, il brigue les suffrages pour un poste de conseiller municipal dans le quartier Montcalm, où sont regroupés la plupart des Irlandais de la ville. Son élection est contestée, puis validée par un jugement de la Cour supérieure. Il prête serment le 12 octobre 1858. Après deux mandats consécutifs, il se retirera en 1864. Sa nomination au comité des finances en 1862 et au comité spécial des amendements à la charte de la ville de Québec l’année suivante témoigne de son influence grandissante à l’hôtel de ville, même s’il est peu assidu aux séances du conseil et des comités. Son poste de conseiller lui fournit l’occasion de s’intégrer à la population québécoise et d’établir une relation étroite avec Hector-Louis Langevin*, député de Dorchester à l’Assemblée législative de la province du Canada depuis 1858 et maire de Québec de 1858 à 1861.

Dès cette époque, McGreevy a ses entrées auprès des éminences du parti libéral-conservateur : le contrat de la maison de la douane en était un indice, celui des édifices du Parlement en fournit la preuve. Le 7 mai 1859, le département des Travaux publics lance un concours pour les plans des édifices qui abriteront le Parlement et les différents départements à Ottawa [V. Chilion Jones* ; Thomas Fuller]. Il limite les coûts de construction du bâtiment principal à 300 000 $ et celui des bâtiments secondaires à 240 000 $. Quelques mois plus tard, le gouvernement adjuge le contrat à McGreevy, même si sa soumission ne comprend, contrairement à celle d’un concurrent qui a soumissionné pour le même montant, aucun bordereau qui permettrait l’évaluation et le suivi des travaux. McGreevy manœuvre alors pour qu’un nouveau contrat alloue la construction des bâtiments secondaires à la Jones, Haycock and Company, se réservant toutefois la construction de l’édifice principal. Cette entreprise si mal engagée débute le 20 décembre 1859. Les travaux d’excavation sont ralentis par des affleurements rocheux. Les plans qui ne prévoient ni système de chauffage ni système d’aération se révèlent défectueux. Les dépenses montent alors en flèche. Tout cela donne lieu à des rumeurs que le rapport d’une commission royale d’enquête confirme en 1863 : les fonctionnaires du département ont eux-mêmes préparé le bordereau que McGreevy avait omis de présenter, en utilisant les estimés qu’avaient soumis ses concurrents ; ils ont négligé d’inclure, au moment de la rédaction du second contrat, certaines listes de prix, de même que des clauses qui délimitaient les extra et déniaient à l’entrepreneur tout droit à une compensation s’il dépassait les crédits. La commission royale d’enquête met en lumière le gaspillage des fonds gouvernementaux et les lacunes administratives du département des Travaux publics. Elle évite cependant de clarifier les relations entre les éminences du parti libéral-conservateur, les entrepreneurs et la caisse électorale. Elle se limite à proposer de nouveaux contrats aux entrepreneurs. À distance, une analyse de la documentation démontre que McGreevy et d’autres entrepreneurs de la ville de Québec jouissent de la protection des députés Joseph-Édouard Cauchon* et Langevin, et qu’ils n’hésitent pas à faire écarter ceux qui s’opposent à leurs desseins, comme en témoigne le congédiement de l’architecte Charles Baillairgé* du département des Travaux publics en 1865. Cette année-là le gouvernement peut commencer à s’installer dans les nouveaux locaux qui, une fois terminés en 1878, lui auront coûté quelque 4 millions de dollars.

L’affaire des édifices du Parlement a amené le commissaire en chef des Travaux publics, John Rose*, à remettre sa démission en juin 1861. En plus de provoquer le congédiement du commissaire adjoint, Samuel Keefer*, elle a terni la réputation du parti libéral-conservateur et accrédité les rumeurs selon lesquelles le département des Travaux publics est l’instrument du financement et du favoritisme du parti politique au pouvoir. Par contre, McGreevy en a tiré des avantages : il est devenu riche et puissant au sein du parti libéral-conservateur. En 1866, il vit au 7, rue d’Auteuil. L’annuaire de la ville le désigne comme entrepreneur, vice-président de la Banque d’Union du Bas-Canada (1862–1894), commissaire pour la rive nord des chemins à barrières de Québec (1863–1881), et vice-président de l’asile de Sainte-Brigitte, hospice qui accueille les Irlandais démunis. Il choisit ce moment pour réorienter sa carrière – fort de certaines promesses des chefs du parti libéral-conservateur. Il devient financier et homme politique. Par un acte notarié devant Philippe Huot, le 29 novembre 1866, il transfère son équipement et la partie non exécutée de son contrat de 1863 relatif aux édifices du Parlement à son frère Robert, son associé depuis au moins 1857, pour un montant d’environ 25 000 $. Ce contrat est peut-être accompagné d’une entente verbale qui prévoit un partage à l’amiable des bénéfices. On peut croire qu’il s’agit là d’une répartition des tâches entre les deux frères, moyennant un partage des bénéfices : Thomas sera le courtier politique qui négocie les contrats et le financier qui trouve les fonds ; Robert, l’entrepreneur qui les effectue. De fait, cette entente s’inspire de la situation qui régnait au début de la construction des édifices du Parlement. Robert était alors le gérant de l’entreprise et Thomas, l’entremetteur politique.

En 1867, McGreevy se fait bâtir, au 69 de la rue d’Auteuil, une somptueuse résidence de style italien qui comprend un hall orné de sculptures, un escalier à balustres couverts de feuilles et une salle de bal au premier étage. L’architecte Thomas Fuller en dessine les plans, et du grès jaune, identique à celui qui a été utilisé dans la construction des édifices du Parlement, constitue la façade. En 1895, on évaluera la résidence à 20 000 $. L’installation de McGreevy dans cette maison marque le début de sa nouvelle carrière.

Durant l’année 1867, McGreevy participe avec Langevin et Cauchon, deux des leaders conservateurs les plus influents de la région de Québec, aux négociations de toutes sortes qui, dans cette région, entourent les premières élections à la chambre des Communes et la mise en place des institutions fédérales et provinciales. Il s’occupe du financement des élections et du recrutement des candidats. Le 24 août, élu sans opposition dans Québec-Ouest, il est l’un des 52 députés de la province de Québec qui appuient le premier ministre sir John Alexander Macdonald. En novembre, on le nomme conseiller législatif de la province de Québec pour la division de Stadacona et il occupe cette fonction jusqu’en 1874. McGreevy n’a pas la parole facile : c’est seulement en mars 1880 qu’il fait sa première intervention aux Communes. Il est et entend demeurer une éminence grise. La couleur des hommes et des partis importe peu à cet esprit pragmatique, si elle sert ses ambitions personnelles. Son activité porte à penser qu’il veut se bâtir un empire à partir d’un secteur hautement concurrentiel mais prometteur : le transport ferroviaire et maritime. Il dispose de deux atouts : la Banque d’Union du Bas-Canada qui peut lui fournir les liquidités dont il a besoin et sa position au sein du parti libéral-conservateur.

Les fonctions politiques que McGreevy remplit lui donnent accès à l’information nécessaire et il en fait bon usage. Au Conseil législatif, il fait partie du comité des comptes contingents et du comité chargé de s’enquérir de la nature des lois qui ont trait à la reconnaissance juridique de sociétés privées et d’en faire rapport. Aux Communes, il est membre du comité des chemins de fer, des canaux et du télégraphe, ainsi que de celui des banques et du commerce. Le 5 juillet 1870, son frère Robert obtient le contrat de construction de la section 18 de l’Intercolonial. Tout se déroule selon l’entente de 1866 : Thomas a concocté le contrat, trouvé les fonds et il tient les livres ; Robert est l’exécutant. Au dire des deux, ce contrat se solde par une perte sèche de 170 430,35 $ qui donnera lieu à un procès devant la Cour de l’échiquier du Canada en 1888. Les McGreevy obtiendront alors une compensation de 65 000 $.

Par ailleurs, il n’y a guère d’entreprise de transport régionale qui échappe à McGreevy. Il est membre du conseil d’administration de la Compagnie d’assurance maritime de Québec en 1867, de la Compagnie des remorqueurs du Saint-Laurent en 1867–1868, puis de 1870 à 1874, et de la Commission du havre de Québec de 1871 à 1874 ; président de la Compagnie de navigation à vapeur du Saint-Laurent de 1874 à 1891 ; l’un des administrateurs de la Compagnie du chemin de fer de la rive nord de 1871 à 1876. Ce dernier projet surtout, si plein de promesses, lui tient à cœur, ce qui ne l’empêche pas, en homme d’affaires averti, de spéculer sur la propriété foncière et de diversifier ses investissements. Il obtient 4 951 acres de terre dans le canton de Watford en mars 1867, et détient des hypothèques sur des lots dans Nicolet et des propriétés à Québec. Il investit dans l’industrie minière et manufacturière : il possède 1 530 actions, évaluées à 22 000 $, de la Compagnie anglo-canadienne pour l’exploitation des mines, dont il est l’un des membres du conseil d’administration de 1869 à 1871 ; il risque 7 500 $ en 1869 dans une manufacture d’acide sulfurique bâtie sur les terrains de la Compagnie des remorqueurs du Saint-Laurent à Lauzon ; la même année, il vend au marchand Valentine Cooke 30 000 billots de pin évalués à 20 000 $ et, en 1870, il en achète 80 000 de William Gerrard Ross, propriétaire d’un moulin à scier à Saint-Nicolas.

Le scandale de la Compagnie du chemin de fer du Pacifique du Canada, dévoilé par Lucius Seth Huntington* au printemps de 1873, annonce des années difficiles. McGreevy figure parmi les personnalités que sir Hugh Allan*, président de la compagnie, aurait attachées à sa cause par des pots-de-vin ou des paquets d’actions. L’affaire éclabousse le parti libéral-conservateur, qui essuie une défaite aux élections fédérales de 1874. McGreevy est élu mais, à la suite de l’abolition du double mandat, il renonce à son poste de conseiller législatif le 21 janvier 1874 pour poursuivre sa carrière aux Communes. Choix logique : Langevin, au cœur du réseau d’influence politique de McGreevy, opère sur la scène fédérale. La grave dépression des années 1873–1878, dont le début coïncide avec le scandale du Pacifique, cause davantage de soucis à McGreevy. Ayant obtenu grâce à Langevin et à George Irvine, alors procureur général de la province de Québec, le contrat de construction du chemin de fer de la rive nord juste avant de remettre sa démission à titre de conseiller législatif, il se rend en Angleterre chercher des capitaux. Il en revient bredouille et s’efforce vainement de remplir les conditions de son contrat avec des capitaux privés et des subsides de la ville de Québec et du gouvernement provincial. Ce dernier n’a d’autre choix que d’intervenir. À l’automne de 1875, il fusionne donc le chemin à lisses de colonisation du nord de Montréal et le chemin de fer de la rive nord, sous le nom de chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, et en assume la construction par l’intermédiaire d’un ingénieur en chef et d’un bureau des commissaires. À McGreevy échoit, selon des clauses sévères mais non étanches, le contrat de construction de la section est pour la somme de 4 732 387 $. Les travaux progressent difficilement, ponctués par des grèves, la rivalité Québec-Montréal au sujet du tracé, le grenouillage des hommes politiques, des conflits entre les entrepreneurs et l’ingénieur en chef sur la qualité des matériaux et les extra. Le 15 juin 1880, le gouvernement prend possession de la section est qui a coûté beaucoup plus cher que prévu. L’affaire s’apparente à celle des édifices du Parlement : le parti conservateur aurait utilisé à son profit, par l’entremise des entrepreneurs qui ont financé les activités du parti et soutenu ses journaux, des montants d’argent destinés à la construction ferroviaire. Deux gros problèmes demeurent en suspens : une facture non payée à McGreevy d’au moins un million de dollars, pour des extra, qu’on soumet à un comité d’arbitrage et l’utilisation future du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental.

Au moment où la construction de ce chemin de fer touche à sa fin, les conservateurs reprennent le pouvoir à Ottawa en octobre 1878 ; Macdonald confie de nouveau les Travaux publics à Langevin l’année suivante et, du même coup, la succession politique de sir George-Étienne Cartier*. Langevin sent le besoin d’avoir à ses côtés un homme dévoué, discret et efficace, pour distribuer les nominations, les faveurs, les fonds électoraux, de façon à renforcer son autorité et à maintenir l’unité du parti. À cette époque, les partis politiques canadiens sont des partis de cadres, c’est-à-dire des formations dont la continuité et la vitalité sont assurées par des sénateurs, des députés et des directeurs de journaux. À défaut de membres qui paient une cotisation, ils recourent aux ristournes sur les contrats publics et à diverses formes de favoritisme pour raffermir la loyauté de leurs partisans et financer leurs activités. Dans ce système, le trésorier du parti, chargé de collecter des fonds auprès des gens à l’aise et de les distribuer selon les directives des chefs politiques, occupe un poste clé ; Langevin décide de le confier à McGreevy. La fonction convient bien à son profil d’éminence grise et à ses ambitions personnelles : elle lui ouvre les portes des arcanes du pouvoir, là où les hommes politiques et les gens d’affaires harmonisent leurs intérêts. Durant ses séjours à Ottawa, McGreevy s’installe tout naturellement dans la résidence de Langevin.

La vente du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental en 1882 est la première transaction importante à laquelle McGreevy est mêlé à titre de trésorier et d’homme d’affaires. En qualité de trésorier du parti, il joue le jeu de Langevin et du premier ministre de la province de Québec, Joseph-Adolphe Chapleau, comme homme d’affaires, celui de Louis-Adélard Senécal*. La Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique achète la section ouest du chemin de fer. Le syndicat financier du chemin de fer de la rive nord, mis sur pied par McGreevy, de connivence avec Senécal qui, comme surintendant du Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, est à la fois vendeur et acheteur, acquiert la section est au début de mars 1882. Le syndicat détient un actif de un million de dollars ; McGreevy souscrit des actions pour un montant de 100 000 $ et Senécal pour 160 000 $. L’affaire se déroule dans un grenouillage politique caractérisé par une vive rivalité entre la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, le Grand Tronc et Allan, déjà propriétaire de la Dominion Line. Le syndicat financier du chemin de fer de la rive nord revend son acquisition au Grand Tronc, puis ce dernier la cède à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique.

Jamais à court d’imagination, McGreevy fabrique de toutes pièces une autre mamelle pour alimenter Langevin en fonds électoraux. De nouveau membre du conseil d’administration de la Commission du havre de Québec depuis 1880, il s’entend en 1882 avec un groupe d’entrepreneurs de Québec – Michael et Nicholas Knight (Karrol) Connolly, Owen Eugene Murphy, Patrick Joseph Larkin – pour frauder le trésor public. Il met son influence, ses appuis et ses renseignements privilégiés au service de la Larkin, Connolly and Company dans les adjudications, par le gouvernement fédéral, de travaux publics de dragage ; en retour, les propriétaires intègrent dans leur société son frère Robert à qui ils doivent verser une commission allant jusqu’à 30 % sur certains contrats. De 1882 à 1890, la mamelle est féconde : la firme reçoit des contrats à Québec et à Esquimalt, en Colombie-Britannique, évalués à plus de 3 millions de dollars ; Robert aurait reçu en commission 188 000 $, et Thomas 114 000 $ à des fins politiques et 58 000 $ à des fins personnelles. Senécal meurt en 1887 et McGreevy accède trois ans plus tard à la présidence de la Compagnie de navigation du Richelieu et d’Ontario (Senécal en avait déjà été le président). McGreevy est alors au faîte de sa puissance.

La force de McGreevy repose sur un minimum d’unité au sein du parti conservateur canadien et sur l’hégémonie de ce parti tant sur la scène canadienne que québécoise. L’affaire Riel en 1885 [V. Louis Riel*], qui occasionne la prise du pouvoir à Québec en 1887 par le libéral Honoré Mercier, la montée fulgurante de Chapleau au sein du parti conservateur canadien au détriment de Langevin et une lutte à finir au Québec entre ultramontains et conservateurs modérés modifient radicalement la situation politique. Incapable désormais de concilier ses intérêts et ceux du parti, McGreevy commet une série de fausses manœuvres. Désireux d’empocher 1,5 million de dollars en extra sur la construction du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, il se rapproche du premier ministre Mercier et finance de plus en plus les activités des libéraux québécois sur la scène provinciale. Par contre, au fédéral, il soutient Langevin dans la lutte qui l’oppose à Chapleau et aux Montréalais, au grand dam de l’intrigant Joseph-Israël Tarte*. Déçu du fait que son frère Robert, qui retire des sommes substantielles du contrat d’Esquimalt, refuse d’acquitter un ensemble de dettes envers lui qu’il évalue à quelque 400 000 $, McGreevy lui intente une action en Cour supérieure le 27 juin 1889. Est-ce là un indice que la zizanie s’installe au sein de la coalition qui écume le ministère des Travaux publics ? Au dire de McGreevy, son opposition à l’immixtion de certains de ses membres dans la direction de la Compagnie de navigation du Richelieu et d’Ontario, qu’il préside et dont Murphy fait partie, serait à l’origine d’une brouille avec son frère et ce dernier. Au début de 1890, McGreevy est un homme marqué. Les rivalités politiques sont trop vives et les intérêts en jeu s’avèrent trop considérables pour qu’un arbitrage entre les parties soit possible, comme en témoignent les vaines pressions faites sur Macdonald pour qu’il élimine, sinon le tandem Langevin-McGreevy, à tout le moins McGreevy.

Dès lors, les événements se précipitent. Tarte prend sur lui d’abattre le colosse. Le 18 avril 1890, dans son journal le Canadien, il répand la rumeur que Mercier s’apprête à verser à McGreevy 800 000 $ en règlement de ses réclamations pour le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, dont 300 000 $ iraient garnir la caisse électorale libérale. Le 30 avril, Tarte dévoile le scandale de la Commission du havre de Québec à l’aide des témoignages de Murphy et de Robert McGreevy. L’affaire McGreevy fait la une des journaux. En vain, « l’oncle Thomas » – on dirait aujourd’hui le Parrain – fait arrêter Tarte pour diffamation le 5 mai et lui intente le 14 une action en dommages de 50 000 $. L’incendie allumé par Tarte prend de l’ampleur et atteint le tandem Langevin-McGreevy, puis le parti conservateur. Diverses tractations afin d’étouffer l’affaire en retardent l’issue, juste le temps de permettre à Mercier d’être réélu à Québec le 17 juin 1890 et à Macdonald de conduire une dernière fois ses troupes à la victoire au printemps de 1891. Lorsque les Communes se réunissent en mai 1891, l’affaire McGreevy est à l’ordre du jour. Le 11 mai, Tarte formule 63 chefs d’accusation. Le 26 mai, la chambre forme un comité dont l’enquête, interrompue momentanément par la mort de Macdonald le 6 juin, amène la révélation au Sénat du scandale du chemin de fer de la baie des Chaleurs le 4 août, la démission de Langevin le 11 et l’expulsion de McGreevy des Communes le 29 septembre.

Cette expulsion consomme la déchéance de McGreevy. Débouté devant la Cour du banc de la reine dans le procès qui l’oppose à son frère et n’ayant plus d’espoir d’obtenir des compensations pour ses activités ferroviaires, il est financièrement ruiné. Il loue à l’évêque anglican de Québec, Andrew Hunter Dunn, sa propriété de la rue d’Auteuil et transporte le loyer au nom de l’un de ses créanciers. Son frère Robert est condamné, puis emprisonné en mai 1892. Nicholas Knight Connolly et lui, tous deux accusés de conspiration pour frauder le trésor public d’une somme de plus de 3 millions de dollars et condamnés à un an de prison, sont incarcérés à la prison du district d’Ottawa le 22 novembre 1893. Le gouverneur général lord Aberdeen [Hamilton-Gordon*] commue leur peine le 1er mars 1894 sur l’avis favorable du cabinet qui a consulté deux médecins et pris les dispositions afin qu’on détruise les documents susceptibles de compromettre des membres du parti conservateur. Après sa sortie de prison, McGreevy livre un baroud d’honneur : il se fait réélire dans Québec-Ouest à une élection partielle en 1895 mais, comme la plupart de ses collègues conservateurs, il perd son siège aux élections générales de 1896. Il meurt intestat peu de temps après, le 2 janvier 1897, d’une défaillance cardiaque. Sa veuve et ses trois enfants encore vivants renoncent à la succession qui est lourdement hypothéquée.

Les historiens ont signalé les diverses conséquences politiques du scandale McGreevy : il a évincé Langevin de la course à la succession de Macdonald ; il a pavé la voie à l’avènement de sir Wilfrid Laurier* ; il a forcé les Communes à légiférer sur les relations entre les entrepreneurs et l’État ; enfin, il a contribué à accréditer la légende selon laquelle plus qu’ailleurs au Canada la corruption était au cœur de la vie politique québécoise. Peu d’historiens, cependant, ont considéré cette affaire – et toutes les autres du même genre – comme un révélateur des transformations qui ont affecté la vie politique canadienne au mitan du xixe siècle et des facteurs qui les ont conditionnées. La démocratie libérale canadienne prend forme quand le Canada effectue le passage d’une société de type féodal à une autre de type capitaliste, et quand il passe du colonialisme à l’autonomie. Avec l’industrialisation et le chemin de fer apparaissent les classes modernes, et avec celles-ci, le gouvernement responsable et le système des partis politiques, rigides et bien nantis, instrument des groupes dominants. La boutade de sir Allan Napier MacNab* en 1851 – « Ma politique se résume dans les chemins de fer » – annonce une ère nouvelle où les rapports entre les classes et le pouvoir, entre les capitalistes et les hommes politiques, entre l’éthique et le politique se posent en termes nouveaux. Ces questions n’ont pas au xixe siècle fait l’objet d’un grand débat public : relevées à l’occasion par des journalistes, elles ont été effleurées aux Communes mais jamais examinées à fond. Ainsi a pu s’établir un système de spoliation des fonds publics au service des groupes dominants dont Thomas McGreevy, « de loin le plus honnête homme de tous » au dire de sir Richard John Cartwright*, a été l’instrument et le bouc émissaire.

Michèle Brassard et Jean Hamelin

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Michèle Brassard et Jean Hamelin, « McGREEVY, THOMAS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/mcgreevy_thomas_12F.html.

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Auteur de l'article:   Michèle Brassard et Jean Hamelin
Titre de l'article:   McGREEVY, THOMAS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   31 octobre 2014