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Titre original :  'Joseph Willcocks band of American and pro-American Canadians living in Upper Canada engaged in widespread looting and burning farmhouses (public domain).'

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WILLCOCKS (Wilcox), JOSEPH, auteur, fonctionnaire, imprimeur, éditeur, journaliste, homme politique et officier, né en 1773 à Palmerston (république d’Irlande), deuxième fils de Robert Willcocks et de Jane Powell ; décédé célibataire le 4 septembre 1814 au fort Erie (Fort Erie, Ontario).

Joseph Willcocks, homme passablement instruit, qui n’avait pas beaucoup de relations, quitta l’Irlande le 1er décembre 1799 et arriva dans le Haut-Canada, à York (Toronto), le 20 mars 1800. Il habita d’abord chez un parent, William Willcocks. Le 1er mai, il devint secrétaire particulier d’un cousin éloigné, le receveur général Peter Russell. Plus tard, grâce à l’influence de ce dernier, il fut nommé receveur et payeur des droits au bureau de l’arpenteur général. Le 15 juillet, Willcocks sollicita un lot dans la ville d’York, qui lui fut accordé ; le 12 août, on accéda aussi à sa demande d’une concession de terre de 1 200 acres, dont il choisit plus tard l’emplacement dans le canton de Hope. Le 7 août, il avait emménagé dans la maison de Russell où il resta jusqu’à ce qu’on le renvoie, le 23 août 1802, pour avoir courtisé la demi-sœur de Russell, Elizabeth*. Le même jour, Willcocks se rendit chez le juge en chef Henry Allcock, qui adressa des reproches à Russell, mais sans résultat. Le 13 octobre, Willcocks emménagea chez Allcock, qui se révéla un digne protecteur. Peu de temps après, il fut employé comme imprimeur des actes pour le secrétaire de la province, William Jarvis. Le 9 mai 1803, on le nomma greffier de la Cour d’enregistrement et d’examen des testaments, et huissier de la Cour d’assises, puis, le 4 septembre 1804, shérif du district de Home.

Jusque-là, peu d’indices permettaient de prévoir que la carrière de Willcocks allait soulever la controverse. Son journal et sa correspondance des trois premières années passées dans le Haut-Canada montrent un homme qui s’intéressait surtout à la vie mondaine et aux bonnes relations, et qui prétendait que « la médiocrité [... était] le summum de [son] bition ». Il remarqua qu’« il n’y a[vait] pas plus de 100 personnes importantes dans toute la province », et beaucoup d’entre elles comptaient parmi ses amis intimes. Cependant, Willcocks n’était pas sans s’intéresser à la politique et il était un observateur attentif des événements qui se déroulaient en Irlande. Au sujet du Haut-Canada, il déclara : « le degré d’émotion qu’atteint la politique ici est encore plus fort qu’en Irlande » ; il écrivit aussi qu’il prenait soin d’assurer le gouvernement de sa loyauté. En conséquence, il n’avait « pas de rapports avec le parti républicain ». Willcocks se trouvait dans la tribune de la chambre d’Assemblée, le 30 mai 1801, au moment où Allcock s’éleva contre la prétention d’Angus Macdonell (Collachie) de demeurer greffier de la chambre. Le mois suivant, Willcocks et son ami William Weekes furent parmi les premiers à rendre visite à Allcock après que son élection à l’Assemblée eut été invalidée par la chambre. À l’élection partielle qui suivit, Willcocks vota pour le candidat du gouvernement, John Small*, qui, cependant, se fit battre par Macdonell. Les rapports entre Allcock et Weekes se détériorèrent après l’élection, et Weekes accusa bientôt Willcocks d’être « un indicateur à la solde du gouvernement ».

L’influence d’Allcock s’accrut après 1802, le lieutenant-gouverneur Peter Hunter s’en remettant de plus en plus à son jugement. Willcocks se délectait de la sécurité que lui procurait son poste de shérif : « Aucun gouverneur ni aucun roi ne peut me démettre de mes fonctions à moins que j’aie commis quelque grave délit. » Il fit aussi la remarque que même si les « fonctionnaires du gouvernement [étaient] très souvent en désaccord, [il avait] la chance d’être toujours dans le camp le plus fort ». À l’automne de 1804, Allcock partit pour l’Angleterre, puis il fut nommé juge en chef du Bas-Canada l’année suivante. Willcocks n’était plus du côté des plus forts.

Satisfait de ce qu’il avait obtenu dans le Haut-Canada, Willcocks n’avait pas exprimé de regrets d’avoir quitté son pays natal. Toutefois, la perte d’Allcock comme protecteur, ainsi qu’une nouvelle réflexion, amorcée en 1803, sur les récents événements en Irlande, semblent avoir ébranlé l’équilibre de sa vie dans la colonie. Il n’avait pas appuyé la rébellion organisée par la Society of United Irishmen en 1798. Il avait eu des doutes sur la sagesse de l’union législative de l’Irlande et de la Grande-Bretagne, instaurée en 1800, mais il l’avait acceptée comme une affaire de loyauté. La période qui avait immédiatement suivi l’union avait cependant soulevé chez lui des doutes encore plus graves. Quand, en 1803, son frère avait averti les autorités de Dublin de l’imminence de soulèvements, Willcocks s’était demandé s’il avait eu raison d’agir ainsi. Il acquit de plus en plus la certitude que la vraie loyauté était de s’opposer à un pouvoir arbitraire.

Les opinions de Willcocks commencèrent à se cristalliser autour de sa compréhension du whiggisme du xviiie siècle. Selon cette tradition, la révolution de 1688 représentait la résistance victorieuse au pouvoir arbitraire. Les whigs, il est vrai, avaient dominé le Parlement britannique pendant tout le xviiie siècle, mais il reste que l’une de leurs principales préoccupations avait été de lutter contre ce même pouvoir. Étant donné la nature de la constitution, comprenant des éléments mixtes ou se faisant contrepoids, tout accroissement du pouvoir de l’exécutif signifiait, aux yeux des whigs, une perte de liberté ailleurs. En conséquence, les sujets loyaux devaient se montrer toujours vigilants. Sur ces questions, la conception de Willcocks subissait l’influence du juge Robert Thorpe* et de l’arpenteur général Charles Burton Wyatt*.

À la fin de septembre ou au début d’octobre 1805, Thorpe, qui succéda à Allcock comme mentor et ami de Willcocks, arrivait dans le Haut-Canada. Thorpe et Willcocks étaient voisins à York et, par hasard, avaient des cousins qui étaient voisins à Palmerston. Willcocks était attiré par l’extraordinaire assurance de Thorpe, son caractère irlandais et sa critique lucide de la façon arbitraire dont Hunter et son successeur, Alexander Grant, gouvernaient. En mai 1806, Willcocks considérait Thorpe comme son « ami le plus intime ». Un des principes mis de l’avant par Thorpe et partagé plus tard par Willcocks était que les Parlements coloniaux jouissaient de l’indépendance. S’appuyant sur l’autorité de l’ouvrage de sir William Blackstone, Commentaries on the laws of England, Thorpe alléguait que le Parlement d’une colonie comme le Haut-Canada était, selon les termes de Blackstone, « sujet [...] au contrôle du Parlement [britannique], sans toutefois (comme l’Irlande, [l’île de] Man, et autres) être assujetti aux lois sanctionnées par le même Parlement, à moins d’y être expressément nommé ». Thorpe, tout comme Weekes, était frappé de voir à quel point le gouvernement colonial semblait éloigné de cet idéal. En fait, la possibilité d’un mauvais gouvernement semblait croître dans la mesure où augmentait la distance d’avec la métropole. En conséquence, des hommes comme Willcocks et Thorpe se montraient encore plus chatouilleux à l’égard de supposés abus de pouvoir et encore plus sûrs que la seule solution pour parer au problème d’un mauvais gouvernement était de reconnaître la légitime indépendance législative de la colonie, et de s’assurer que les conseillers exécutifs se considéraient responsables devant le Parlement plutôt que devant le gouverneur. Beaucoup de fonctionnaires du Haut-Canada furent surpris de ces façons de voir, non seulement parce que le gouvernement colonial leur semblait relativement indépendant, mais, chose plus importante, parce que ceux qui se permettaient de critiquer le gouvernement semblaient démontrer ainsi qu’ils abusaient des postes de confiance qu’ils détenaient.

La montée d’une opposition politique dans le Haut-Canada avait été suscitée par la réaction largement répandue contre des changements apportés par le gouvernement dans la politique foncière, de 1802 à 1804, lesquels augmentaient les redevances sur les concessions de terre et rendaient plus sévère la réglementation concernant l’octroi de terres gratuites aux Loyalistes. L’élection de Weekes à l’Assemblée, en 1804, donna à cette opposition l’occasion de s’exprimer en chambre. En octobre 1806, ce dernier fut tué dans un duel, et Willcocks participa activement à la campagne de Thorpe, qui se présenta à l’élection partielle qui suivit et la remporta. De 1806 à 1808, il se forma au sein de l’Assemblée un groupe d’opposition centré autour des idées whigs et du leadership de Thorpe, puis de Willcocks. Ce groupe semble avoir tiré son appui de ceux qui avaient des origines irlandaises, des petits fermiers et des Loyalistes qui avaient porté le poids des prétendues réformes dans la politique foncière.

Thorpe et Willcocks avaient une bonne perception de la question des terres. Willcocks, par exemple, avait travaillé au bureau des terres ; de plus, comme shérif, il avait vu beaucoup de gens forcés de vendre leurs terres à l’encan pour s’acquitter de leurs dettes envers les marchands. Les deux avaient participé à la fondation et aux travaux de l’Upper Canada Agricultural and Commercial Society, dont Thorpe était président, laquelle avait été créée pour encourager la culture du chanvre et pour fournir des rapports sur les progrès de l’agriculture de même que sur l’aide gouvernementale à apporter aux fermiers. Le Conseil exécutif étant responsable des concessions de terre, il devint, après 1802, la cible des critiques et le symbole du pouvoir arbitraire. Le malaise à l’égard du conseil, joint au fait que Thorpe et Willcocks étaient irlandais, vint ajouter une teinte de nationalisme à un débat qui portait, au fond, sur le juste fonctionnement de la constitution et sur l’interprétation des lois. Tout en condamnant l’attitude de certains marchands, comme Robert Hamilton, Thorpe décrivit les gouvernements de Hunter, de Grant et de Francis Gore* comme étant « entourés des mêmes colporteurs écossais ». À ce groupe, on pouvait ajouter des fonctionnaires détenant des postes clés, tels John McGill* et Thomas Scott*, tous deux originaires d’Écosse. Selon un rapport, John Mills Jackson*, auteur d’un pamphlet condamnant sévèrement le gouvernement de Gore, aurait critiqué « cette maudite faction écossaise menée par le gouverneur ». Willcocks lui-même dénonça les mesures émanant du Conseil exécutif depuis 1802 comme n’étant rien de moins que les actions « tyranniques » d’une clique écossaise.

Face à ce défi lancé contre la structure même de l’autorité dans la colonie, Gore entreprit sans tarder de faire respecter le pouvoir attaché à son poste. Au grand étonnement de Willcocks et de ses amis, qui ne doutaient point de la stabilité de leurs charges et de l’importance de leurs relations en Grande-Bretagne, voilà qu’en un rien de temps le gouvernement britannique démit Thorpe et Wyatt de leurs fonctions et que Gore congédia Willcocks de son poste de shérif, le 23 avril 1807, alléguant sa « mauvaise conduite générale connue de tous ». Ces gestes confirmèrent les inquiétudes du groupe d’opposition sur les dangers que constituait un pouvoir arbitraire entre les mains d’un gouverneur colonial.

Peu de temps après avoir été relevé de ses fonctions, Willcocks alla s’installer à Niagara (Niagara-on-the-Lake), où il fonda l’Upper Canada Guardian ; or, Freeman’s Journal. Ce petit journal de quatre pages fut publié du 24 juillet 1807 au 9 juin 1812, « dans le but avoué, comme Willcocks l’écrivit dans le dernier numéro, de propager les principes de la vérité politique, d’enrayer la progression du pouvoir abusif et d’entretenir le feu sacré d’une liberté juste et rationnelle ». La critique de Willcocks envers le gouvernement se maintenait bien à l’intérieur de ces limites, qui constituaient les pierres de touche du credo whig. Pourtant, le monde de la politique était tel, dans le Haut-Canada, que beaucoup de gens des milieux officiels croyaient que son journal était financé par la Society of United Irishmen, qu’il recevait l’aide de rédacteurs américains et qu’il était dirigé par Thorpe. Des bruits couraient que Willcocks avait l’intention de « révolutionner la province » et qu’il croyait personnellement que le gouvernement le censurerait dans les six mois qui suivraient la fondation du journal. Ses amis s’inquiétaient à son sujet, parce qu’il s’empêtrait facilement, qu’il n’avait pas l’habitude des affaires et qu’il ne tenait pas compte des conseils qu’on lui donnait.

Les rares numéros de ce journal qui subsistent illustrent la préoccupation constante de Willcocks pour la liberté, les lois oppressives concernant les terres, et le pouvoir arbitraire. Des lettres publiées dans les premiers numéros et signées « Un loyaliste » – Thorpe, selon la rumeur publique – soutenaient que les devoirs civiques n’exigeaient pas que l’on appuie de mauvais gouvernants : « Ce ne serait sûrement pas de la loyauté que d’aider un monarque à se rendre absolu, pour qu’ensuite il ne respecte plus ni constitution ni lois. » Le Guardian suscita un grand intérêt. En 1809, le juge William Dummer Powell* se plaignit que ce journal était dans presque toutes les maisons ; Gore déplora les « attaques ignobles » du « séditieux imprimeur », qui étaient « trop appréciées par les bonnes gens du Haut-Canada ». En fait, cependant, ce journal ne contenait que très peu d’articles à caractère éditorial, et il était prématuré pour les ennemis de Willcocks de les qualifier, lui et ses anis, de « rebelles et [de] partisans de démagogues sans scrupules ». En plus du journal, Willcocks dirigea, à Niagara, une affaire de rédaction d’actes translatifs de propriété. Comme il l’expliqua dans le Guardian du 14 avril 1810, cette entreprise était, en partie, un moyen d’éviter les honoraires exorbitants des « savantes et consciencieuses gens de robe ». Il eut des ennuis avec le journal et il ne semble pas avoir publié de juillet 1810 à juillet 1811. En juin 1812, il vendit la presse, qui était, selon lui, « de plus en plus vieille et détraquée », à Richard Hatt pour la somme de 1 600 $. Il était certain de pouvoir acheter « un ensemble complet de presse et de caractères neufs » pour le quart du prix.

Willcocks remporta l’élection partielle décrétée en 1807 pour remplacer Solomon Hill dans la circonscription de West York, 1st Lincoln, and Haldimand, et il prit possession de son siège le 26 janvier 1808. Son élection constituait un événement important. Dans la presqu’île du Niagara, l’opposition de Thorpe et, surtout, sa cinglante attaque contre des magistrats locaux, tels que John Warren, en 1806, avaient unifié, semble-t-il, un certain nombre de groupements politiques disparates mais partisans du gouvernement. Les marchands, Robert Hamilton en tête, s’étaient sûrement rapprochés de leurs anciens adversaires, officiers loyalistes, tels que Ralfe Clench*, et petits fonctionnaires, tels qu’Isaac Swayze*. Malgré ce changement, Willcocks fut réélu en 1808 et 1812.

Lors de la quatrième session de la quatrième législature, Willcocks siégea pendant quelque temps, avant d’être mis en prison pour mépris de l’autorité de la chambre. Aux élections qui eurent lieu après la dissolution du Parlement, le 21 mai 1808, il fut réélu sans opposition dans la circonscription de 1st Lincoln and Haldimand. Même s’il ne subsiste pas de compte rendu des débats de la première session de la cinquième législature (février–mars 1809), il est clair, d’après les commentaires de ses contemporains, que Willcocks assuma la direction de l’opposition parlementaire. Il se peut qu’il n’ait pas été aussi habile que Thorpe, qui déclara un jour que Willcocks « n’était pas assez intelligent pour pouvoir amorcer une souricière » ; néanmoins, Weekes était mort, et Thorpe de même que Wyatt n’étaient plus sur la scène politique. En tant que rédacteur en chef du seul journal qui critiquait le gouvernement, Willcocks était en position de coordonner et de soutenir les griefs formulés par différents groupes contre le gouvernement. De plus, ayant été relevé de ses fonctions par le gouverneur et mis en prison par l’Assemblée, il suscita la sympathie d’autres victimes d’un présumé pouvoir arbitraire : petits fermiers, d’un côté, et Loyalistes de second ordre désireux de conserver leurs privilèges quant aux concessions de terre, de l’autre. Le groupe d’opposition auquel Willcocks permit de se faire entendre en poursuivant sa carrière de député prit progressivement de l’importance au sein de l’Assemblée ; au moment où il fut le plus puissant, en 1812, il commandait la moitié des voix de la chambre. On ne sait pas exactement comment Willcocks se sentait dans son nouveau rôle d’homme politique. Toutefois, son rôle actif de leader contrastait singulièrement avec celui d’observateur auquel il avait dû surtout s’appliquer, dans ses premières années, en tant qu’auteur d’un journal personnel et en tant que journaliste.

Une controverse considérable a entouré ce groupe, et particulièrement Willcocks, à mesure que des générations successives d’historiens ont tenté d’expliquer les raisons de son opposition politique. Le plus souvent Willcocks et ses compagnons ont été considérés simplement comme des « esprits intrigants », frustrés dans leur recherche de postes à caractère politique. Plus probablement ce groupe d’opposition maintenait son unité grâce aux solutions pragmatiques, mais non entièrement intéressées, qu’il proposait aux griefs légitimes concernant les concessions de terre, le pouvoir exécutif et les injustices sociales.

La cohésion de l’opposition parlementaire et sa capacité d’avoir un effet sur le processus législatif ont aussi fait l’objet d’un bon nombre de discussions entre historiens. Le sujet de ces débats a souvent été de savoir jusqu’à quel point il était exact de qualifier ce groupe de « parti ». Ce n’était pas un parti au sens politique moderne. Il n’y avait pas de structure officielle, même si, pendant quelque temps, Thorpe a pu utiliser l’Upper Canada Agricultural and Commercial Society pour donner une certaine cohésion aux efforts du groupe. De plus, la présence de députés au sein du groupe varia avec les années et, lorsque des différends surgissaient, il n’y avait pas de cohésion suffisante pour appliquer des mesures disciplinaires et empêcher les députés de voter comme bon leur semblait. Mais il est certain que ce groupe s’écartait du modèle habituel des membres de l’Assemblée, dont l’action était individuelle. La composition du groupe et son mode d’action peuvent être étudiés en examinant les listes des scrutins, c’est-à-dire les votes par appel nominatif auxquels on procédait pour les motions privées, surtout que le nombre de ces motions augmenta durant le temps où Willcocks fut député. Une analyse des votes de la deuxième session de la cinquième législature, en 1810, montre que le vote de Willcocks s’accordait très souvent avec celui de six autres députés. Parmi eux, David McGregor Rogers*, qui avait donné un appui peu enthousiaste à Thorpe en 1807, travailla avec Willcocks et se rangea de son côté à l’occasion de 18 des 21 votes auxquels il participa. Benajah Mallory* l’appuya à 16 reprises sur 21, Peter Howard, à 18 sur 23, et John Roblin, à 18 sur 20. C’est John Willson* qui lui donna son appui le plus constant en votant avec lui 25 fois sur 26. Ce groupe formula un certain nombre de demandes auxquelles s’opposèrent le gouvernement et ses partisans au sein de l’Assemblée : une liste civile régie par le Parlement, des salaires plus bas pour les fonctionnaires, une réglementation moins tracassière concernant les demandes de terre des Loyalistes et des militaires, et un contrôle plus serré des pratiques entourant les jurys et la procédure électorale. Il convient de noter particulièrement l’opposition du groupe à plusieurs motions visant à faire perdre leur siège à des députés sous prétexte qu’ils étaient ministres méthodistes, ainsi qu’aux motions citant, pour diffamation, John Mills Jackson.

Durant la troisième session, en 1811, Willcocks, Howard, Mallory et Willson furent presque totalement d’accord à l’occasion de 18 votes. De plus, Rogers, Willet Casey, récemment élu, Abraham Marsh, David Secord* et Philip Sovereign leur donnèrent un appui important. Le groupe élargi poursuivit les combats de la session précédente, en plus de tenter d’empêcher les fonctionnaires nommés par la couronne de siéger à l’Assemblée, de rendre l’école plus accessible et de faire réviser les taux d’imposition.

L’opposition de ce groupe atteignit son comble au cours de la dernière session de la cinquième législature, en février et mars 1812, au moment où planait la menace d’une guerre avec les États-Unis. Brock, l’administrateur de la colonie, était déterminé à faire voter par l’Assemblée des mesures visant à mettre la province sur le pied de guerre, mais il ne devait pas y réussir. Les neuf députés de la session précédente qui s’étaient regroupés autour de Willcocks furent rejoints par Thomas Dorland* et John Stinson. Donc, dans une chambre comptant 23 députés, le groupe de Willcocks détenait alors presque la majorité. Il reçut un appui opportun de Thomas Barres Gough et du président de la chambre, Samuel Street, qui, bien qu’il ait eu droit de vote en cas de partage des voix, n’eut cependant jamais à s’en prévaloir. De plus, le groupe avait une assez grande expérience parlementaire, dont Willcocks et Rogers se servirent à bon escient. Face à cette forte opposition, Brock décida de dissoudre le Parlement le 5 mai et ordonna de nouvelles élections, déterminé à obtenir une assemblée loyale, et plus flexible, à la veille de la guerre.

Beaucoup de députés ne furent point réélus, mais Willcocks se trouva parmi la demi-douzaine qui réussirent à l’être. Il remporta une victoire éclatante dans la circonscription de 1st Lincoln and Haldimand, l’emportant sur Abraham Nelles par 154 voix contre 40. Brock fondait de grands espoirs dans ce Parlement composé d’un grand nombre de nouveaux députés, dont le procureur général John Macdonell (Greenfield), qu’il tenait en haute estime. Il convoqua le Parlement pour une session extraordinaire qui allait siéger du 27 juillet au 5 août. Même en temps de guerre, l’Assemblée, sous l’influence de Willcocks et du meunier Abraham Markle*, d’Ancaster, refusa de voter une loi aussi controversée que la suspension partielle de l’habeas corpus, demandée par Brock. Incapable d’obtenir la collaboration de la chambre, Brock, dégoûté, prorogea l’Assemblée sans perdre de temps.

Quelques historiens ont jugé l’action de Willcocks à l’Assemblée comme si ce n’avait été rien de plus que le prélude de sa trahison de 1813. En fait, l’invasion du Haut-Canada par les forces américaines pendant l’été de 1812 n’influença ni son opposition ni sa loyauté. Il est nécessaire de répéter qu’il ne voyait pas de contradiction entre les deux. Dans le dernier numéro du Guardian, le 9 juin 1812, il soutint qu’il était ennemi « des mesures [mises de l’avant par] les serviteurs du roi dans cette colonie », affirmant en même temps qu’il était un « fidèle défenseur des intérêts du pays ». En effet, Brock fit appel à sa loyauté en août 1812, lui demandant sa coopération pour conclure une alliance avec les Indiens des Six-Nations, dont la réserve se trouvait dans sa circonscription. Brock s’inquiétait de ce que la presqu’île du Niagara serait menacée des deux côtés, si les Indiens décidaient de donner leur appui aux Américains. En dépit de sa mauvaise santé, Willcocks se mit à la tâche de bon gré. Au début de septembre, il avisa John Macdonell (Greenfield), un des aides de camp de Brock, qu’il s’était acquitté de sa mission avec succès et qu’il était prêt à servir de nouveau si on le lui demandait. Puis il retourna à Niagara ; il fut, par la suite, cité à l’ordre de l’armée britannique comme l’un des quelques gentlemen qui participèrent, en tant que volontaires, à la bataille de Queenston Heights.

On ne mit pas en doute la loyauté de Willcocks durant les premiers mois de 1813. La deuxième session de la sixième législature, qui se tint du 25 février au 13 mars 1813, se déroula sans incident. William Hamilton Merritt*, marchand de Niagara, écrivit que Willcocks était devenu un « loyaliste zélé » : « Il s’est très bien conduit en toute occasion ainsi que tous ceux de son parti, même si on ne leur a pas confié le moindre poste. » Par ailleurs, William Warren Baldwin*, l’une des premières connaissances de Willcocks à York, remarqua, au début d’avril, que son ami se consacrait alors activement au recrutement pour la milice incorporée. On doit ou bien aborder avec cynisme les actions de Willcocks durant les premiers mois des hostilités, ou bien chercher une autre explication à sa trahison à l’été de 1813. Ce qui porte à voir dans sa carrière autre chose qu’un cheminement vers la trahison, c’est le moment choisi pour cet acte de déloyauté.

La loyauté de Willcocks fut ébranlée par les changements qui survinrent dans l’opinion des citoyens de la province peu de temps après la prise d’York, en avril 1813, et l’invasion de la presqu’île du Niagara, en mai. Par suite de la stabilisation de la situation militaire après la bataille de Stoney Creek, le 5 juin 1813, les élites locales des deux districts de Niagara et de Home furent à même d’exiger l’imposition de sévères mesures militaires pour soumettre les mécontents [V. Elijah Bentley]. Willcocks, qui avait accepté avec Thorpe le raisonnement selon lequel les corps législatifs des colonies possédaient, de jure, des pouvoirs souverains, avait acquis la conviction, au cours de ses années à l’Assemblée, et particulièrement durant les importantes sessions législatives de 1812, que le maintien de ces pouvoirs exigeait une vigilance constante, afin de les protéger du despotisme du pouvoir exécutif et de l’autorité arbitraire ; si le Parlement devait garder son droit à agir d’une manière indépendante, il devait prouver qu’il en était digne. La disparition de presque toute résistance aux abus de pouvoir de l’exécutif anéantit les espoirs qu’il entretenait pour la province. Quand les Britanniques firent valoir énergiquement leur droit de rechercher des déserteurs à bord des navires américains, lors de l’affaire du Chesapeake, en 1807 [V. sir George Cranfield Berkeley], Willcocks écrivit à un correspondant américain : « Nos gens honnêtes disent que, si les États-Unis acceptent l’indignité, ils ne peuvent plus se faire appeler une nation. » Les événements de 1813 démontrèrent à Willcocks que les citoyens du Haut-Canada étaient disposés à accepter l’indignité de l’autorité arbitraire et, encore pire, de l’autorité militaire. Ils ne se préoccupaient plus de défendre leurs libertés. Willcocks n’était pas proaméricain, et sa conviction première, que les Américains n’étaient « pas un peuple honnête », ne s’était probablement jamais atténuée. Mais il était persuadé que jamais ils ne contesteraient ou renverseraient la suprématie du Parlement de la province. Un jour de juillet 1813, Willcocks traversa la rivière Niagara et offrit ses services aux forces américaines.

À la fin d’août 1813, il avait levé et commandait une unité d’expatriés du Haut-Canada connue sous le nom de Company of Canadian Volunteers. Il comptait parmi ses compagnons officiers des figures de l’opposition parlementaire du Haut-Canada aussi importantes que Mallory et Markle. En effet, la plupart des quelque 120 recrues de l’unité venaient des circonscriptions que ces 3 hommes avaient représentées à l’Assemblée. Les Américains apprécièrent Willcocks pour « son zèle, son action et sa connaissance de la région ». En novembre et décembre 1813, il commanda des détachements chargés de reconnaître et de saccager Stoney Creek et Forty (Grimsby), collabora à l’incendie qui ravagea Niagara et participa au repli sur Buffalo, dans l’état de New York, qui suivit. « Ne le cédant à personne en hardiesse et en bravoure », il commanda ses volontaires au fort George (Niagara-on-the-Lake) et au fort Erie. C’est au cours d’un engagement en face de ce fort, le 4 septembre 1814, qu’il fut « mortellement blessé par une balle qui lui traversa le sein droit ».

L’importance de Joseph Willcocks réside dans le rôle qu’il joua en tant qu’observateur de la politique du Haut-Canada et en tant que leader du premier groupe d’opposition dans cette province dont l’action fut soutenue. Son importance vient aussi de sa trahison. Essayant de trouver une suite logique dans la carrière de Willcocks, quelques historiens en sont venus à la conclusion que ses professions de loyauté du début durent être des mensonges. En d’autres mots, un traître doit être compris à la lumière de sa trahison. Cependant, cette interprétation ne tient pas compte de l’évolution des opinions politiques de Willcocks vers une plus grande maturité. Au cours de sa carrière dans le Haut-Canada, il acquit la conviction que la résistance à un mauvais gouvernement était un devoir que l’on exigeait des sujets loyaux. Les personnes, les colonies et même les nations devaient prouver qu’elles méritaient leur indépendance en défendant leurs droits avec vigilance. Il en arriva à voir des ressemblances entre les situations qui prévalaient dans le Haut-Canada, en Irlande et aux États-Unis. En étant venu à la conclusion que l’union de l’Irlande et de la Grande-Bretagne était une erreur, il était persuadé, en 1806, que la Society of United Irishmen avait eu raison de s’opposer activement à un mauvais gouvernement et qu’il avait lui-même laissé tomber l’Irlande au moment où elle avait le plus besoin de lui. De la même façon, les Américains, par la résistance qu’ils opposèrent aux Britanniques au cours des épreuves critiques de 1807 et de 1812, prouvèrent qu’ils étaient dignes d’exister en tant que nation, aux yeux de Willcocks. En s’abstenant de défendre leurs libertés constitutionnelles et le maintien de la loi, à l’été de 1813, les citoyens du Haut-Canada perdirent non seulement la sympathie de Willcocks, mais également son allégeance. Pour trouver une suite logique dans la carrière politique de Willcocks, on peut s’y prendre autrement qu’en ne tenant pas compte de ses paroles et qu’en insistant sur sa trahison ; au lieu de cela, on peut regarder de plus près les choses qu’il a dites et quand il les a dites, les gestes qu’il a faits et quand il les a faits. Fermement ancré dans la tradition whig d’opposition, Willcocks combattit le pouvoir arbitraire et hautain, valorisa la loyauté à son pays plutôt qu’aux gouvernants et crut en l’indépendance des Parlements coloniaux. Au détriment de ses fonctions, il poursuivit une carrière publique en conformité avec les principes whigs.

Elwood H. Jones

Les lettres et le journal de Joseph Willcocks sont conservés aux APC sous la cote MG 24, C1 ; le journal a été publié sous le titre de « The diary of Joseph Willcocks from Dec. 1, 1799, to Feb. 1, 1803 », comme appendice dans l’ouvrage de J. E. Middleton et de Fred Landon, infra, 2 : 1250–1322. Quelques parutions éparses du Upper Canada Guardian ; or, Freeman’s Journal (Niagara [Niagara-on-the-Lake, Ontario]), le journal qu’il édita de 1807 à 1812, existent encore ; la plus grande partie se trouve au PRO, CO 42/347 et 42/350 ; deux parutions (22 janv. 1808 et 14 avril 1810) ont été microfilmées par la Canadian Library Assoc. L’autre source principale d’informations sur Willcocks est PRO, CO 42 (mfm aux APC) ; la plus grande partie des renseignements pertinents a été publiée sous le titre de « Political state of U.C. », APC Report, 1892 : 32–135.  [e. h. j.]

AO, MS 503, D-2 (liste des électeurs, 1812).— William Blackstone, Commentaries on the laws of England (4 vol., Oxford, Angl., 1765–1769 ; réimpr., Chicago et Londres, 1979), 1 : 104s.— [Richard Cartwright], Letters, from an American loyalist in Upper Canada, to his friend in England ; on a pamphlet published by John Mills Jackson, esquire : entitled, A view of the province of Upper Canada (Halifax, [1810]).— Doc. hist. of campaign upon Niagara frontier (Cruikshank).— [J. M. Jackson], A view of the political situation of the province of Upper Canada, in North America [...] (Londres, 1809).— « Journals of Legislative Assembly of U.C. », AO Report, 1911.— Town of York, 1793–1815 (Firth), 157–191, 232–237.— H. J. Morgan, Bibliotheca Canadensis : or, a manual of Canadian literature (Ottawa, 1867 ; réimpr., Detroit, 1968), 393s.— Bernard Bailyn, The origins of American politics (New York, 1967).— R. M. et Joyce Baldwin, The Baldwins and the great experiment (Don Mills, Ontario, 1969).— C. E. Beardsley, The victims of tyranny : a tale (2 vol., Buffalo, N.Y., 1847).— Gates, Land policies of U.C. William Kingsford, The history of Canada (10 vol., Toronto et Londres, 1887–1898), 8.— J. E. Middleton et Fred Landon, The province of Ontario : a history, 1615–1927 (5 vol., Toronto, [1927–1928]).— H. H. Guest, « Upper Canada’s first political party », OH, 54 (1962) : 275–296.— G. [H.] Patterson, « Whiggery, nationality, and the Upper Canadian reform tradition », CHR, 56 (1975) : 25–44.— W. R. Riddell, « Joseph Willcocks : sheriff, member of parliament and traitor », OH, 24 (1927) : 475–499.

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Elwood H. Jones, « WILLCOCKS, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/willcocks_joseph_5F.html.

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Auteur de l'article:   Elwood H. Jones
Titre de l'article:   WILLCOCKS, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   31 octobre 2014