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BENTLEY, ELIJAH, fermier, ministre baptiste et fonctionnaire, fils de Samuel Bently, « fidèle loyaliste pendant la guerre [d’Indépendance] éricaine » ; il se maria et eut trois enfants ; circa 1799–1814.

La vie d’Elijah Bentley dans le Haut-Canada n’est guère plus qu’une série de faits épars mis en lumière au cours de son procès pour sédition pendant la guerre de 1812. En 1799, Samuel Bently, forgeron et fabricant de faux, originaire probablement du Rhode Island ou du Massachusetts, conduisit ses fils Reuben, Elijah et Ira, de même que deux de ses gendres, dans le Haut-Canada. Reuben et Elijah y emmenèrent leurs familles ; les autres projetaient de retourner chercher les leurs une fois qu’ils auraient obtenu des terres. Elijah s’adonna pendant quelque temps aux travaux de la ferme sur un lot qu’il avait loué dans le canton de Clinton. En 1801, il reçut une concession, qu’il fit enregistrer, dans le canton de Markham où le reste de sa famille avait aussi choisi de s’établir. Quand il vendit son lot en 1805, Elijah en avait défriché plus de huit acres, en avait clôturé sept et y avait bâti une maison. On ignore si par la suite il acheta ou loua un autre lot, mais, de son propre aveu, il continua jusqu’en 1814 de vivre dans la même région et de s’adonner aux travaux de la ferme.

Les Bentley étaient probablement déjà baptistes aux États-Unis ; après leur arrivée dans le Haut-Canada, Elijah s’intéressa de plus en plus à la communauté baptiste de la province, gui connaissait alors une expansion rapide. Cette Église se développa progressivement avant la guerre de 1812 : en 1802, des missionnaires appartenant à des associations baptistes américaines avaient commencé à faire des tournées régulières dans la colonie, et Michael Smith, prédicateur et auteur baptiste, rapporte, en 1813, qu’on comptait 15 églises et 11 prédicateurs résidants. Bentley lui-même avait établi une communauté à Markham en 1803. Deux ans plus tard, il fut ordonné par les prédicateurs Reuben Crandall*, Joseph Winn et Abel Stevens*. Il espérait profiter des termes du Marriage Act de 1798 qui étendait l’autorisation de célébrer légalement les mariages – privilège jusque-là réservé à l’Église d’Angleterre – aux « membres de l’Église d’Écosse, aux luthériens et aux calvinistes ». Cette loi visait à désamorcer l’opposition à la situation de faveur faite à l’Église d’Angleterre, mais il était clair qu’elle ne touchait que les luthériens et les presbytériens. Si un ministre baptiste, Crandall, avait obtenu le droit de présider à des mariages, les espoirs de Bentley, eux, furent rapidement anéantis. Après avoir écarté la première demande de Bentley, faute d’une « preuve suffisante » de son ordination, la Cour des sessions trimestrielles du district de Home, dont faisaient partie William Jarvis et William Willcocks, repoussa sa requête, le 8 avril 1806, parce qu’elle était « signée par quelqu’un qui se déclar[ait] lui-même baptiste ». Les documents font de nouveau état de Bentley en 1809. Au cours d’un congrès de l’Église à Townsend (Nanticoke), il pressa les baptistes présents de rompre avec la Shaftsbury Baptist Association, dont le siège était situé au Vermont, et de se rallier à la Thurlow Association, qui avait été créée en 1802 dans le canton de Thurlow. L’année suivante, à titre d’agent de cette association, il visita toutes les églises baptistes de la province.

Bentley ne s’en tint pas à son activité au sein de son Église. Le 10 avril 1805, il devint l’un des trois constables du canton de Markham. Plus important encore fut l’avis annonçant l’appui de la famille Bentley au candidat Robert Thorpe* lors des élections de 1807. Le lieutenant-gouverneur Francis Gore* croyait, des membres de l’opposition qui appuyaient Thorpe, qu’ils étaient de tendance démocratique. Il pensait en outre que des immigrants américains, tels que les Bentley, avaient « apporté avec eux les plus mauvais principes de leur propre constitution ». Les documents du Conseil exécutif contiennent une liste alphabétique des 346 signataires – dont les Bentley – d’une pétition datant de 1807 en faveur de Thorpe. Il vaut la peine de noter que 12, et peut-être 13, des 32 hommes qui, en 1813, furent accusés de trahison dans le district de Home avaient signé la pétition de 1807.

Tout juste un mois avant le début de la guerre en juin 1812, Bentley travaillait avec l’arpenteur général Thomas Ridout* à un projet quelconque dans le canton de Markham. La guerre vint troubler l’équilibre de sa vie. La fidélité douteuse des colons américains non loyalistes, que Smith évaluait à 60 p. cent de la population, devint alors une des plus vives préoccupations des autorités militaires et civiles. Même après les victoires de Detroit et de Queenston Heights, en 1812, la désaffection et la trahison furent la hantise des administrateurs militaires de la colonie. L’occupation d’York (Toronto) à deux reprises en 1813 révéla aux élites de toute la province une faille sous-jacente à la politique, faite de mécontentement et de sentiment républicain, dans le district de Home. Des déclarations publiques de sympathie envers l’ennemi, des serments imprudents dénonçant la monarchie proférés dans les tavernes, de rudes propos égalitaires, sans compter la fraternisation avec l’envahisseur, poussèrent les autorités civiles, notamment William Allan* et William Dummer Powell*, à recommander avec insistance des mesures coercitives propres « à contenir les personnes déloyales et à affermir les indécis ». L’administrateur de la province, Francis Rottenburg*, fut justement alarmé et donna ordre au procureur général intérimaire, John Beverley Robinson*, le 13 août 1813, de faire rapport sur les « tendances dangereuses et perfides ». Le lendemain, Robinson rencontra Allan, Ridout, Alexander Wood*, Duncan Cameron* et John Strachan*. Le 16 août, ils présentèrent une analyse rapide, qui dévoilait l’anxiété des autorités, en insistant sur le besoin d’« infléchir » la situation « par quelque exemple ». Robinson suggéra la création d’un comité qui serait chargé de préparer un rapport officiel ; Rottenburg acquiesça, et le groupe déjà mentionné – Peter Robinson* remplaçant son frère John Beverley – se mit immédiatement à l’œuvre.

Le comité fit rapport le 29 septembre ; il avait entendu 64 dépositions, et des accusations furent par la suite portées contre 32 hommes. Désireux de faire des exemples, les membres du comité n’étaient pas pour autant dupes de leurs propres préjugés. Au sujet des dépositions, ils écrivirent avec finesse : « certaines sont assaisonnées de préjugés, certaines de malice ; d’autres sont claires et sans équivoque ». Le plus grand nombre de dépositions contre une seule personne, 11 au total, visait Bentley. Un déposant, Samuel Héron, avait entendu Bentley prononcer un sermon dans lequel il « remerciait Dieu de ce qu’il n’y avait jamais eu autant de liberté pour les pauvres d’York que depuis que le général [Henry] Dearborn y avait mis le pied ». D’autres affirmèrent que Bentley s’était publiquement dépeint comme « un grand ami des États-Unis, et aucunement ami du roi », qu’il avait indiqué aux troupes américaines l’endroit où se trouvaient les entrepôts du gouvernement, qu’il avait « entrepris d’éloigner du gouvernement les esprits des sujets du roi », et qu’il avait cherché à faire libérer sur parole son fils Benjamin. Quelqu’un alla même jusqu’à prétendre – avec raison peut-être – que Bentley était d’autant « plus dangereux [qu’il avait], comme prédicateur, de grandes occasions » de se faire entendre.

Bentley fut accusé d’avoir tenu des propos séditieux, d’avoir répandu des renseignements erronés et d’avoir invité la milice à accepter l’offre de Dearborn d’être libérée sur parole. Il comparut aux assises du district de Home le 26 octobre 1813, mais à la requête de Robinson, il fut relâché sous caution en attendant son procès, fixé au 31 mars 1814. Ce procès fut présidé par le juge en chef Thomas Scott* et le juge adjoint Ridout. Bentley plaida non coupable, mais le jury reconnut sa culpabilité après avoir entendu quatre témoins. Le lendemain, Scott le condamna à purger une peine de six mois de prison et à verser un cautionnement garantissant qu’il ne troublerait pas l’ordre public pendant cinq ans. Le 18 juillet, Bentley, adouci, adressait à George Gordon Drummond*, successeur de Rottenburg, une pétition demandant de commuer le reste de sa peine, car « un plus long emprisonnement mena[çait] de ruiner sa santé et ses biens ». On ignore s’il fut relâché ; mais on suppose qu’il survécut à son incarcération et qu’il retourna immédiatement aux États-Unis avec sa femme et ses enfants. D’autres membres de sa famille continuèrent de vivre dans le canton de Markham, mais Samuel et Ira, inculpés lors du grand procès pour trahison qui fut tenu à Ancaster en 1814 [V. Jacob Overholser], partirent aussi. Si la guerre ne se révéla qu’une période de difficultés temporaires pour les baptistes du Haut-Canada, l’église de Markham, sans Bentley, mit 25 ans à s’en remettre.

L’arrestation et l’emprisonnement d’Elijah Bentley mettent en lumière un aspect fondamental de la politique du Haut-Canada au cours des années qui précédèrent la guerre de 1812, c’est-à-dire l’identification, dans l’esprit de beaucoup de fonctionnaires gouvernementaux, des colons américains aux principes démocratiques. Il ne fait point de doute que cette façon de voir était juste. Les traîtres les plus notoires, les hommes de la Company of Canadian Volunteers de Joseph Willcocks, étaient tous (à l’exception de Willcocks lui-même) nés aux États-Unis. À un niveau moins élevé de participation, un homme comme Bentley est la parfaite illustration de ce qu’on entendait par « fidélité douteuse ». Même si ses élans politiques furent toujours suspects, il ne voulut confesser ouvertement son penchant pour une société plus démocratique et plus égalitaire que lorsque la province sembla perdue aux Américains. Finalement, les Britanniques l’emportèrent, mais les agissements d’hommes tels que Bentley minèrent l’opposition traditionnelle des civils aux demandes des militaires visant à instaurer la loi martiale ou à suspendre l’habeas corpus. La sédition et la trahison, pendant la guerre, renforcèrent les sentiments antiaméricains et antidémocratiques dans la vie politique de la colonie et provoquèrent des attitudes qui allaient donner, des années plus tard, une teinte particulière aux batailles politiques, comme la question des étrangers dans les années 1820 [V. Barnabas Bidwell*].

Robert L. Fraser

L’auteur remercie Marget Meikleham qui a bien voulu partager le fruit de ses recherches dans des dépôts d’archives baptistes aux États-Unis. Ces documents ne fournissent aucun renseignement sur la carrière de Bentley postérieure à 1814.  [r. l. f.]

AO, MS 4, J. B. Robinson letterbook, 1812–1815 : 13s. ; Thomas Scott à Robinson, 30 mars 1814 ; MU 1368, Elijah, Ira, and Samuel Bentley ; RG 1, A-I–6 : 4458–4460 ; C-IV, Markham Township, concession 8, lot 4 ; RG 22, ser. 134, 4 : 138, 151s.— APC, MG 9, D7, 2, 25 févr. 1809 (copies aux Canadian Baptist Arch., McMaster Divinity College, Hamilton, Ontario) ; RG 1, E3, 100 : 186 ; L3, 32 : B5/31s., 54, 85, 92 ; RG 5, A 1 : 6514s., 6523s., 6528–6530, 6569, 6613, 6615, 6617, 6622, 6628, 6630, 6632, 6634, 6644, 6654, 6676, 6829, 8674s., 10757–10759.— MTL, York, U.C., papers relating to the capitulation.— PRO, CO 42/342 : f.63.— Toronto Boroughs and York South Registry Office (Toronto), Abstract index to deeds, Markham Township : 219, 227, 410, 421 (mfm aux AO, GS 5867).— Doc. hist. of campaign upon Niagara frontier (Cruikshank), 6 : 81.— Documents relating to the invasion of Canada and the surrender of Detroit, 1812, E. A. Cruikshank, édit. (Ottawa, 1912), 106s.— « Minutes of Court of General Quarter Sessions, Home District», AO Report, 1932 : 54, 69, 77, 81s., 84, 116s., 129, 198.— « Political state of U.C. », APC Report, 1892 : 94–96.— Michael Smith, A geographical view, of the province of Upper Canada, and promiscuous remarks upon the government [...] (Hartford, Conn., 1813).— History of Toronto and county of York, Ontario [...] (2 vol., Toronto, 1885), 1 : 118.— Stuart Ivison et Fred Rosser, The Baptists in Upper and Lower Canada before 1820 (Toronto, 1956).

Bibliographie générale

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Robert L. Fraser, « BENTLEY, ELIJAH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/bentley_elijah_5F.html.

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Auteur de l'article:   Robert L. Fraser
Titre de l'article:   BENTLEY, ELIJAH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   20 août 2014