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ROGERS, DAVID McGREGOR, fermier, fonctionnaire, homme politique, juge de paix, marchand et officier de milice, né le 23 novembre 1772 à Londonderry, Vermont, fils de James Rogers et de Margaret McGregor ; le 6 janvier 1802, il épousa à York (Toronto) Sarah Playter, et ils eurent deux fils et deux filles, puis en 1811 Elizabeth Playter, et de ce mariage ne naquit aucun enfant ; décédé le 18 juillet 1824 à sa résidence du canton de Haldimand, Haut-Canada.

David McGregor Rogers avait, comme il aimait à le rappeler, un nom prestigieux. Son oncle Robert Rogers* s’était distingué à la tête des rangers pendant la guerre de Sept Ans. Son père et deux autres de ses oncles avaient eux aussi combattu lors de ce conflit. Durant la Révolution américaine, son père fut commandant-major du deuxième bataillon des King’s Rangers. En 1784, il s’établit avec sa famille et son unité dans le canton no 3 (canton de Fredericksburgh), dans l’ouest de la province de Québec. Cinq ans plus tard, David McGregor Rogers reçut 200 acres de terre dans le canton de Sophiasburg, qui se trouvait dans le comté de Prince Edward. Dès le printemps suivant, il se mettait à l’ouvrage : « [ma ferme], disait-il, [me donne] dix fois plus de travail que je ne puis en faire. Je n’ai pas le temps de lire ni d’écrire, ni de m’adonner à quelque autre distraction. Je travaille tout le jour, préparant ma propre nourriture, etc. »

Les antécédents de Rogers étaient assez respectables pour lui valoir une charge modeste, celle de greffier du conseil des terres du district, mais il la perdit au moment de l’abolition de ces conseils en 1794. Intéressé à la politique, il informait son frère en 1795 qu’il s’attendait à être choisi comme candidat dans la circonscription électorale de Prince Edward aux élections suivantes. Il précisait : « Je ne sais trop si je dois accepter ou refuser cette offre. Je suis cependant résolu à ne pas me laisser inscrire à moins d’être assez certain d’une majorité. » Il y remporta la victoire aux élections de 1796. L’année suivante, tout député qu’il était, il ne parvint pas à obtenir pour les héritiers de son père les concessions foncières auxquelles son oncle Robert, selon lui, avait eu droit. Le Conseil exécutif déclara, ce qui n’était pas déraisonnable, que Robert Rogers, ne s’étant jamais établi dans la province, n’avait droit à aucune terre.

En 1800, Rogers s’installa dans une ferme du canton de Cramahe. Vivant seul « comme à l’habitude », il notait : « le soin de mes bêtes m’empêche de m’éloigner longtemps de chez moi et grâce à mes livres, je ne m’ennuie jamais ». La vie n’était cependant pas facile. « J’ai trop à faire, écrivait-il, pour que cela m’amuse ou pour que j’en tire profit [et] être cuisinier, fermier et marchand est trop pour un seul homme [...] J’ai bien du mal à arriver. » Sa sœur lui rendait visite de temps à autre et l’emploi d’une domestique promettait d’alléger quelque peu ses tâches quotidiennes. Mais ses fonctions officielles multipliaient ses responsabilités. Réélu en 1800, cette fois dans la circonscription de Hastings and Northumberland, il allait rester député de Northumberland jusqu’en 1816 et l’être de nouveau de 1820 jusqu’à sa mort en 1824. Il fut en outre registrateur du comté (1799), major dans la milice du comté (1801), greffier de la paix du nouveau district de Newcastle (1802), greffier de la Cour de surrogate du district (1802) et greffier de la Cour des sessions trimestrielles du district (1802).

En 1806, Rogers habitait un autre canton, celui de Haldimand. Assez prospère, il eut d’ordinaire, à compter de 1815, autour d’un millier d’acres, au moins, de terres en friche et entre 30 au 100 acres de terres en culture. Personnage important dans le district de Newcastle, il obtint d’autres affectations : il fut juge de paix de 1813 à 1821, commissaire chargé d’enquêter sur les cas de haute trahison en 1814, commissaire chargé d’appliquer la loi sur les non-naturalisés en 1817, membre de la commission d’enquête sur les propriétés confisquées en 1818 et, en 1819, membre du conseil des terres, qui avait été reconstitué.

Cependant, ce fut dans l’arène politique que Rogers se fit vraiment remarquer et où, sans devenir célèbre, il se fit connaître par son entêtement à faire respecter la procédure et les formes aussi bien que les droits et prérogatives de la chambre d’Assemblée. Déjà, en 1798, il s’était distingué en s’opposant au projet de loi de Christopher Robinson*, qui aurait autorisé les immigrants à amener leurs esclaves dans le Haut-Canada. Plus caractéristique fut, en mai 1801, le conflit qui l’opposa au juge Henry Allcock* à propos du droit de la couronne de renvoyer selon son bon vouloir un fonctionnaire nommé par lettres. Le conflit mettait en cause les limites des prérogatives de la couronne, objet de disputes de plus en plus vives sous le lieutenant-gouverneur Peter Hunter*. Champion obstiné de l’Assemblée, Rogers se tailla une place de premier plan dans l’opposition naissante, même s’il appartiendrait à d’autres, William Weekes* et Robert Thorpe* surtout, d’en élaborer le discours théorique. Leurs critiques, plus particulièrement celles visant le Conseil exécutif et les fonctionnaires supérieurs, reçurent l’appui de plusieurs députés irrités par les prétendues réformes administratives du gouvernement Hunter. Rogers présenta Weekes à la chambre après son élection en 1805 et appuya par la suite sa motion en faveur d’une enquête sur « l’inquiétude qui préva[lait...] en raison de l’administration des charges publiques ». Rogers soutint Thorpe de manière plus sporadique mais collabora étroitement avec Joseph Willcocks*, qui était la bête noire du gouvernement.

La motion de Weekes, quoique battue, avait affirmé les pouvoirs de l’Assemblée de manière trop frappante pour tomber dans l’oubli. Au début de mars 1808, Rogers dirigea une attaque, menée en grande partie par des députés loyalistes, contre une tentative visant à éliminer une échéance statutaire imposée au District School Act. L’ordre du jour ayant été transformé le 5 mars pour permettre l’adoption rapide de cette modification, Rogers dénonça la manœuvre comme étant « contraire à toutes les règles de procédure » ; c’était, disait-il, une « dangereuse innovation » et « une mesure qui lésait gravement [...] les privilèges du peuple ». « Une fois [que des règles] ont été établies, soulignait-il, elles ne devraient être écartées qu’avec la plus grande prudence et devraient être respectées de façon stricte ». Puis, il quitta la chambre avec Thomas Dorland et Peter Howard*, de sorte que le quorum n’était plus atteint. L’interruption se révélait plus apparente que réelle, mais ce qu’elle symbolisait, l’action collective, souleva la colère du lieutenant-gouverneur Francis Gore*, qui retira à Rogers ses fonctions dans l’administration publique et radia de la magistrature les deux autres coupables.

La réaction de Gore déclencha d’autres confrontations car Rogers, reprenant les arguments employés lors de sa querelle contre Allcock en 1801 et estimant qu’il occupait ses fonctions indépendamment du bon plaisir de la couronne, refusa de rendre ses dossiers de registrateur. Le gouvernement demanda une ordonnance qui l’obligerait à les restituer ; lors du procès qui s’ensuivit devant la Cour du banc du roi, Rogers assura lui-même sa défense. Le juge en chef Thomas Scott et le juge William Dummer Powell refusèrent de se rendre aux arguments du procureur général William Firth* et du solliciteur général D’Arcy Boulton, selon qui une grave injustice avait été commise à l’endroit de l’« antique » prérogative royale, et décidèrent de ne pas délivrer d’ordonnance. Firth et Boulton craignaient que cette décision « n’engendre une malheureuse tendance [...] en ébranlant la prérogative royale dans l’esprit de tous les hommes de la province, et particulièrement de ceux qui [s’étaient déjà] détournés de Sa Majesté ». Gore consulta les légistes du gouvernement impérial, qui maintinrent la décision du tribunal inférieur. Rogers avait gagné la bataille.

Le travail accompli dans diverses commissions par Rogers durant la guerre, surtout pendant le mandat du président Gordon Drummond*, lui valut une autre nomination en 1815 : celle de surintendant adjoint à la localisation, c’est-à-dire responsable de l’établissement des anciens soldats. À son retour dans le Haut-Canada, Gore ne cacha pas son irritation : « Il est l’une de ces personnes qui se mettent en évidence par une longue opposition au gouvernement colonial et qu’il a été jugé prudent d’apaiser, attitude extrêmement douteuse dans une colonie comme celle-ci. » Rogers reprocha à l’arpenteur général Thomas Ridout d’avoir accumulé des retards et de l’avoir gêné constamment dans son travail. Gore blâma Rogers pour le ton irrespectueux de ses plaintes, mais celui-ci reçut l’appui de Drummond, devenu commandant en chef des troupes du Haut et du Bas-Canada, ainsi que du gouverneur en chef sir John Coape Sherbrooke. Cependant, Rogers ne faisait là rien de plus que suivre son propre penchant, qui était de ne rien négliger des règles, des formes et de la répartition des responsabilités. Chaque fois qu’il y avait une ambiguïté, il cherchait à l’éclaircir en utilisant des termes simples. Il manifestait la même attitude brutale et pointilleuse à la présidence du conseil des terres et de la Cour des sessions trimestrielles, où elle donnait invariablement lieu à des malentendus et à des allusions malveillantes.

L’étoile de Rogers se mit à pâlir pendant le sixième Parlement (1812–1816). Willcocks étant parti, la chambre était dominée par Robert Nichol, qui dirigeait les affaires gouvernementales avec une compétence inégalée jusqu’alors. Lors de la session de 1814, Rogers acquiesça aux lois les plus litigieuses ou s’absenta de la chambre. Pendant la session de 1816, dont on a dit tant de mal, il ne se fit guère remarquer, sauf par sa tentative d’imposer une échéance au projet de loi sur la liste civile. Il se présenta de nouveau aux élections générales de 1820 et remporta la victoire. Cependant, sa santé déclinait. Une fois, en 1821, il se trouva si malade qu’il pouvait à peine écrire. C’était un homme dépassé, qui prenait rarement la parole ou ne faisait que des commentaires indirects sur le débat en cours. Il vota en faveur de l’abrogation du Sedition Act de 1804, qui avait servi à expulser Robert Gourlay* de la province. Il appuya Barnabas Bidwell et collabora avec lui ; ainsi, il le soutint lorsque, en décembre 1821, celui-ci s’attaqua à l’application du droit de primogéniture dans le cas des personnes décédées intestat. Rogers souhaitait « soutenir la constitution [du] pays, mais il ne voulait pas y voir [le] genre d’aristocratie qui prive les enfants puînés d’un moyen de subsistance ».

William Lyon Mackenzie* a, dans sa reconstitution du passé politique du Haut-Canada, largement sous-estimé David McGregor Rogers. Mais, même s’il lui avait accordé plus d’attention, il n’aurait pas pu lui trouver de place bien nette dans sa dichotomie marquée par le groupe ministériel et les non-alignés. Quelques historiens ont fait de Rogers un des représentants d’une tendance loyaliste « libérale » ou américaine, sans s’accorder sur la définition de cette tendance. Empruntant aux traditions et parfois à la rhétorique qui avait de profondes racines dans le monde whig d’outre-Atlantique, Rogers incarnait le type de loyalisme qui défendait l’équilibre constitutionnel des prérogatives du roi et des droits du sujet. Quand il se retira de la magistrature en 1821, il pensa que d’autres obtiendraient de meilleurs résultats que lui mais non qu’ils pourraient être « attachés avec plus de ferveur à la Constitution britannique ou plus soucieux de ne pas empiéter volontairement sur les prérogatives de la couronne ou les privilèges de leurs concitoyens ». Les conceptions politiques de Rogers n’avaient pas la note aristocratique de celles d’un Richard Cartwright*. Aussi est-ce peut-être vers Rogers et non vers Cartwright qu’il faut se tourner pour trouver l’essentiel de la tradition loyaliste du Haut-Canada.

Robert Lochiel Fraser

AO, ms 522 ; RG 21, United Counties of Northumberland and Durham, Cramahe Township, assessment rolls, 1806–1823 ; census records, 1803–1805 ; Haldimand Township, census records, 1809–1823 ; RG 22, sér. 125, 2 :118, 131, 142, 147–148 ; sér. 155.— APC, RG 1, E14, 11 : 269–270, 272–273 ; L3, 423 : R3/17, 20 ; 424 : R4/50 ; 426 : R8/53 ; 428 : R11/108–109 ; 445 : R leases, 1798–1820/1822, 32 ; 446 : R misc., 1793–1846/1849 ; RG 5, A1, 7–54 ; RG 8, I (C sér.), 84 : 264–266 ; 370 : 121–124 ; 621 : 47 ; 688B : 89 ; 688C : 13 ; 1717 : 70 ; RG 68, General index, 1651–1841 : 191, 194, 245, 422–423, 431, 442, 451, 537.— BL, Add. mss 21828 : 46, 74 (transcriptions aux APC).— MTL, W. D. Powell papers, B32 : 113 ; D. McG. Rogers, « Statement of the services of David M. Rogers and of his family during the French-Indian war and the American revolution, made as a protest against his recent dismissal from public office as a result of his actions in the House of Assembly » (1808).— PRO, CO 42/349 : 102–104, 169–182.— QUA, Richard Cartwright papers, letter-books (transcriptions aux AO, 289–293).— Corr. of Hon. Peter Russell (Cruikshank et Hunter), 3 : 257.— Doc. hist. of campaign upon Niagara frontier (Cruikshank), 9 : 253.— « Grants of crown lands in U.C. », AO Report, 1928–1929.— « Journals of Legislative Assembly of U.C. », AO Report, 1911–1914.— W. L. Mackenzie, The legislative black list, of Upper Canada ; or official corruption and hypocrisy unmasked (York [Toronto], 1828), 7, 9.— « Minutes of the Court of General Quarter Sessions of the Peace for the Home District, 13th Marsh, 1800, to 28th December, 1811 », AO Report, 1932 : 7–8.— « Petitions for grants of land in Upper Canada ; second series, 1796–99 », E. A. Cruikshank, édit., OH, 26 (1930) : 292–293.— « Political state of U.C. », APC Report, 1892 : 43.— Select British docs. of War of 1812 (Wood), 2 : 85–86.— « Settlements and surveys », APC Report, 1891, note A : 5, 11.— « U.C. land book C », AO Report, 1931.— « U.C. land book D », AO Report, 1931.— Kingston Chronicle, 25 mars, 4 juin 1819, 21 déc. 1821, 11 janv., 1er mars 1822.— Niagara Herald (Niagara [Niagara-on-the-Lake, Ontario]), 6–13 juin 1801.— Upper Canada Gazette, 5 août 1824.— York Gazette, 16 mars, 1er avril 1808.— Chadwick, Ontarian families, 10–11.— Death notices of Ont. (Reid), 30, 33.— W. D. Reid, The loyalists in Ontario : the sons and daughters of the American loyalists of Upper Canada (Lambertville, N.J., 1973), 253.— Patterson, « Studies in elections in U.C. ».— Robertson’s landmarks of Toronto, 3 : 395.

Bibliographie générale

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Robert Lochiel Fraser, « ROGERS, DAVID McGREGOR », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/rogers_david_mcgregor_6F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Lochiel Fraser
Titre de l'article:   ROGERS, DAVID McGREGOR
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   23 novembre 2014