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PARENT, SIMON-NAPOLÉON, avocat, homme politique et fonctionnaire, né le 12 septembre 1855 à Beauport, Bas-Canada, fils de Simon-Polycarpe Parent, cultivateur, et de Lucie Bélanger ; le 17 octobre 1877, il épousa au même endroit Clara Gendron, et ils eurent 13 enfants, dont quatre garçons et quatre filles qui leur survécurent ; décédé le 7 septembre 1920 à Montréal et inhumé le 10 à Québec, dans le cimetière Saint-Charles.

Issu d’une famille peu fortunée, Simon-Napoléon Parent reçoit une instruction rudimentaire à l’école de son village, puis il fréquente l’école normale Laval, à Québec, en 1870–1871. Il s’installe ensuite dans ce qui deviendra le quartier Saint-Sauveur, à Québec, où, selon la version familiale, il aurait ouvert une petite épicerie. Il aspire, toutefois, à une position sociale plus élevée. Il occupe ses loisirs à terminer ses études classiques. En 1878, il s’inscrit à la faculté de droit de l’université Laval, et il aurait fait son stage de clerc chez Thomas Chase-Casgrain et Guillaume Amyot*. Il mène de front études et commerce. Louis-Arthur Audette, un camarade, se rappellera plus tard qu’« il avait ses idées toujours bien arrêtées et marquées au coin de grand bon sens logique. Il était combatif à l’occasion et aux écoles on ne marchait pas impunément sur les orteilles de Poléon ou Pol, comme on l’appelait souvent. » Le 13 juillet 1881, Parent obtient sa licence en droit, assortie du prix Tessier et de la médaille du gouverneur général et, le 9 août, il est admis au barreau. Il ouvre un cabinet rue Saint-Vallier, à Québec.

Parent a fait des études brillantes, mais sa timidité naturelle et son timbre de voix éteint constituent un handicap sérieux dans l’exercice de son métier : il s’exprime difficilement en public. Il surmonte son handicap en pratiquant le droit en société avec Joseph-Évariste Prince (1882–1883), John Constantine O’Donnell (1884–1891), Charles De Guise (1895), Charles Fitzpatrick*, Louis-Alexandre Taschereau* et Ferdinand Roy (1898–1905), qui s’adjoignent vers 1900 Lawrence Arthur Dumoulin Cannon*. Il prépare minutieusement ses causes, et ses collègues les plaident. Des circonstances fortuites infléchissent le destin de Parent. En 1889, un incendie ravage le tiers de Saint-Sauveur. Les résidents, pour s’assurer de meilleurs services municipaux, votent, en septembre, en faveur de l’annexion à Québec de leur municipalité que, pure coïncidence, le premier ministre Honoré Mercier* fait ériger, en avril 1890, en circonscription. Saint-Sauveur, qui a été divisé en deux quartiers, est donc en quête d’échevins puis d’un député. Parent se fait élire échevin pour le nouveau quartier Saint-Vallier au début de 1890 et pose sa candidature comme député. La concurrence est vive : trois autres libéraux aimeraient aussi briguer les suffrages aux élections du 17 juin 1890. Parent est l’homme de Mercier. Wilfrid Laurier, député fédéral de Québec-Est, qui englobe Saint-Sauveur, et chef du Parti libéral, tranche en sa faveur, conscient qu’il pourra lui-même bénéficier de la solide organisation électorale dont ce dernier dispose. Parent, qui n’est encore qu’un avocat de faubourg mais une figure populaire, remporte une victoire facile.

Parent entre en politique sur la pointe des pieds, sans tambour ni trompette. Il a à faire ses preuves. À l’hôtel de ville, il fait partie des comités de police, de règlements et de la traverse, qui l’initient aux arcanes de la politique municipale. Il n’est qu’un député d’arrière-ban peu bavard à l’Assemblée législative. Il doit à Laurier d’être le seul candidat encore loyal à Mercier à se faire réélire sans opposition aux élections de 1892, à la suite du scandale de la baie des Chaleurs. Dépourvu d’éloquence dans un univers où la rhétorique est reine, Parent mise sur ses tendances populistes, son sens de l’organisation, ses qualités de manieur d’hommes, sa capacité de travail hors du commun pour s’imposer. Il demeure proche de ses commettants, qu’il tutoie, fréquente les cercles libéraux et met à la disposition de Laurier son organisation électorale et son immense talent. La communauté marchande de Québec, qui admire son dynamisme, son esprit civique, son sens pratique, en vient à voir en Parent l’homme capable de concrétiser ses projets de développement régional. Contrairement à Montréal, la ville de Québec a raté dans les années 1850–1870 le passage de l’économie marchande à l’économie industrielle. La communauté d’affaires tente une relance de son économie axée sur la création d’un marché intérieur et la réinsertion de Québec dans les grands circuits commerciaux de l’Empire britannique et de l’Amérique du Nord. Aux élections municipales de 1894, l’Électeur du 9 mars résume les objectifs de la communauté d’affaires : promouvoir le chemin le Grand Nord (Great Northern Railway) ; s’entendre avec la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique ; établir une ligne de vapeurs rapides avec la Grande-Bretagne ; et encourager le passage des tramways urbains. Ce groupe entend utiliser le conseil de ville comme levier pour sortir Québec de son marasme économique. Le 20 mars, propriétaires et locataires élisent 15 hommes d’affaires parmi les 30 échevins qui représenteront les dix quartiers de la ville et ces derniers, à leur tour, choisissent le 2 avril Parent comme maire de préférence à Jules Tessier.

Dès son accession à la mairie, Parent enclenche un processus de rationalisation de l’administration municipale. Il introduit clarté et rigueur dans la procédure qui régit les séances du conseil, précise le mandat des grands commis et contraint les adjudicataires à respecter les clauses de leur contrat. Il ne touche pas, cependant, au système comptable qui, à défaut de normes précises pour distinguer les recettes ordinaires des extraordinaires, ou pour évaluer l’ampleur de la dette, laisse au maire une certaine latitude dans la présentation des états financiers. Il innove moins dans sa politique qu’il ne prend à son compte les attentes de la communauté d’affaires et d’anciens projets que ses prédécesseurs n’ont pu mener à terme. Il accélère la construction d’un nouvel hôtel de ville, sur l’emplacement de l’ancien collège des jésuites acquis par la ville en 1889 sous l’administration de François Langelier. Il amorce une vigoureuse politique de voirie municipale et de modernisation du transport urbain [V. Andrew Thomson*].

Parent parle peu, mais il agit avec célérité. Sa popularité ne cesse de croître. Aux élections municipales de 1896, 17 échevins sont élus sans opposition. Parent est alors en mesure de pratiquer une politique plus audacieuse pour embellir Québec et la sortir de son marasme. En avril 1896, il fait approuver par le conseil l’acquisition de terrains vagues et marécageux, propriété des religieuses de l’Hôpital Général, pour les convertir en un parc public qu’on appellera Victoria en l’honneur de la reine Victoria ; ces travaux nécessitent la construction de deux ponts sur la rivière Saint-Charles, le Victoria et le Parent. En août, il entreprend d’assainir les finances de la ville. Québec est une des villes les plus endettées du Canada : sa dette totale est 8,32 fois plus grande que ses recettes annuelles. Cette situation résulte d’un faible taux de taxation, de lacunes dans la perception des arrérages de taxes et de la présence de nombreuses propriétés religieuses et gouvernementales exemptes de taxes. Parent n’attaque pas de front le problème, mais procède plutôt à une reconversion de la dette qu’il confie à la firme Coates, Son and Company de Londres, et à la Hanson Brothers, de Montréal. La victoire du Parti libéral sous le leadership de Laurier à l’été de 1896 met en place une conjoncture politique propice aux projets de Parent : l’établissement d’une ligne de paquebots rapides entre Québec et l’Europe ; la construction d’un pont pour relier la rive nord et la rive sud du Saint-Laurent à la hauteur de Québec. Parent réorganise la Compagnie du pont de Québec, constituée juridiquement en 1887 ; il en assume la présidence et commence son lobbying auprès du gouvernement fédéral. La partie s’annonce serrée. Joseph-Israël Tarte*, le nouveau ministre fédéral des Travaux publics, favorise Montréal comme terminus de la ligne de paquebots rapides et Laurier, débordé de demandes de toutes sortes, confie le 20 mars 1897 à une délégation conduite par Parent qu’il n’accordera qu’une subvention équivalente à 15 % des coûts de construction du pont projeté.

Les gens de Québec repartent déçus mais n’en demeurent pas moins attachés à Laurier. Aux élections provinciales du 11 mai, les Québécois votent massivement en faveur de l’équipe de Félix-Gabriel Marchand*, que Laurier appuie ostensiblement. Parent est réélu député dans Saint-Sauveur et, le 26 mai, Marchand lui confie le portefeuille des Terres, Forêts et Pêcheries. Cette nomination déplaît aux jeunes libéraux et aux éléments combatifs du Parti libéral, qui ne trouvent aucun charisme à Parent, mais elle rassure la communauté d’affaires. Parent a alors 41 ans. C’est un homme jovial, conteur intarissable, grand amateur de bridge, au jugement sûr, mais peu communicatif et très effacé en public. Il est plus à l’aise dans les coulisses que sur les estrades. Il est maire de Québec, président de la Compagnie du pont de Québec et, conseiller écouté de Laurier, il dispose maintenant de tout le « patronage » municipal, provincial et fédéral dans la région de Québec. Le premier ministre Marchand lui a confié le département le plus rentable afin qu’il réalise deux promesses électorales : équilibrer le budget de la province et mettre en valeur les ressources naturelles pour stimuler l’agriculture et fournir de l’emploi aux ouvriers. Parent prend à son compte une stratégie quia cours dans les milieux politiques et d’affaires : la vente à des capitalistes canadiens ou étrangers des ressources naturelles, pourvu que les requérants disposent d’un capital et d’une expertise à la hauteur de leur projet. La forte demande du marché nord-américain en bois de sciage, en pâtes et papiers, de même que la popularisation d’une nouvelle technologie, l’hydro-électricité, suscitent des investisseurs. Les demandes affluent au département des Terres, Forêts et Pêcheries. Les chutes d’eau et les forêts d’épinette du précambrien sont particulièrement convoitées. Parent remplit les coffres de l’État, mais cette aliénation rapide du patrimoine national, qui ne semble pas stimuler l’agriculture ni freiner le courant migratoire vers les États-Unis, commence à secréter sa propre opposition.

Le 25 septembre 1900, la mort du premier ministre Marchand pose un difficile problème de succession. Les dauphins sont nombreux. Laurier, appelé à trancher, écarte Joseph-Emery Robidoux, le secrétaire provincial, qu’il juge trop radical en matière d’instruction publique et Adélard Turgeon*, bel homme et orateur combatif, ministre de la Colonisation et des Mines, qui n’a pas la poigne d’un premier ministre. Il impose Parent, qui lui voue une loyauté et une admiration à toute épreuve. Parent gérera la chose publique et le favoritisme, mais Laurier harmonisera les relations du gouvernement provincial avec l’Église et le gouvernement canadien. Le 3 octobre, Parent forme son cabinet. Il garde pour lui les Terres, Forêts et Pêcheries et confie à ses rivaux des portefeuilles prestigieux : les Travaux publics à Lomer Gouin* ; l’Agriculture à François-Gilbert Miville Dechêne, la Colonisation et les Mines, de même que le Secrétariat provincial, à Adélard Turgeon. Son équipe participe activement aux élections fédérales du 7 novembre, puis, prétextant la nécessité de faire approuver par le peuple son accession au poste de premier ministre, Parent fixe au 7 décembre les élections provinciales, afin de profiter du désarroi des conservateurs ébranlés par la fulgurante victoire de Laurier. Les conservateurs ne font élire que sept candidats dans les 74 circonscriptions provinciales.

Parent a atteint son zénith. Il entend continuer, selon ses propres mots, la politique « d’honnêteté et de sagesse administratives » de Marchand et gérer les affaires de l’État comme on gère une entreprise. Il laisse à Turgeon et à Gouin, qui subissent plus qu’ils n’acceptent son leadership, le soin de défendre son régime sur les « hustings » et de cultiver les fleurs de la rhétorique dans les assemblées officielles. Lui-même, qui a l’esprit toujours gros d’un projet, travaille comme un forcené. Debout à cinq heures du matin, il parcourt ses dossiers et lit les journaux. Il accueille ses clients dans son bureau d’avocats entre huit et dix heures, puis son cocher le mène à l’hôtel de ville vaquer aux affaires de la cité de Québec. Vers midi, il est à son bureau du Parlement, où l’attendent collègues, quémandeurs et lobbyistes. Il prend un repas vers deux heures de l’après-midi, puis retourne à son bureau d’avocats. Deux fois la semaine, il assiste le soir à une réunion du conseil municipal ou d’un comité. Il ne déroge jamais à cet horaire, si ce n’est en temps de session ou quand l’appelle quelque affaire importante à Montréal ou ailleurs. Son style imprègne le contenu et le déroulement des travaux de la Chambre. La session de 1901, commente la Presse, « porte le cachet d’un grand esprit pratique. Le rêve de ceux qui voulaient introduire dans [les] institutions provinciales le principe pur et simple des affaires est réalisé. » Les projets de loi privés qui érigent des sociétés en entreprise sont les questions importantes. Cette gestion des affaires publiques que d’aucuns trouvent à court terme, sans vision nationale, trop à la remorque des intérêts privés et des attentes de Laurier, n’arrive pas à tenir compte de la totalité de l’expérience des citoyens : la condition ouvrière, la colonisation, le réveil du sentiment national canadien-français face à l’immigration et à l’impérialisme britannique triomphaliste. L’accroissement des subventions à la colonisation et la Loi concernant les conseils de conciliation et d’arbitrage pour régler les différends industriels, adoptée en 1901, qui prévoit la mise sur pied de telles structures en cas de conflit de travail, n’apaisent pas la critique des opposants.

Au début de la session de 1902, Parent a quelques gros problèmes à régler : Maurice Perrault*, député libéral de Chambly, demande un accroissement du subside annuel que le gouvernement fédéral verse aux provinces. Jules-Alfred Lane, député libéral de Québec-Est, propose à la Chambre de se « prononcer contre ce qu’on appelle le nouvel impérialisme et ses tendances dangereuses » ; la communauté d’affaires de Québec fait pression pour que la ville de Québec et les gouvernements provincial et fédéral subventionnent la Compagnie du pont de Québec et le Trans-Canada, projet ferroviaire qui doit relier Québec à l’Ouest canadien via la baie James et le Lac-Saint-Jean. Parent, qui a peine à boucler son budget provincial en ces temps de développements socioéconomiques, et ne veut pas déplaire à Laurier, tente de tirer ses marrons du feu. Il manœuvre pour que Lane retire sa motion et convoque, pour le 18 décembre à Québec, une conférence interprovinciale. Il recherche la création d’un front commun des provinces pour forcer le gouvernement fédéral à accroître son subside et à ne subventionner qu’un transcontinental dont le tracé et le terminus seront en territoire canadien. Les provinces s’entendent sur le relèvement du subside, mais l’Ontario et les provinces de l’Ouest évitent de s’engager dans la question ferroviaire. Les résultats de cette conférence sont minces : Laurier refuse d’appuyer le projet du Trans-Canada, mais accepte d’étudier la question du subside. Il se contente au printemps de 1903 de veiller à ce que le futur transcontinental parte de Moncton, au Nouveau-Brunswick, enjambe le fleuve à Québec, pique à travers le nord du Québec et de l’Ontario en direction de Winnipeg. Ce compromis semble régler la question de la construction du pont de Québec, mais ne fait pas de Québec un terminus et ne lui donne pas un lien avec la baie James via le Lac-Saint-Jean. Les promoteurs du Trans-Canada, notamment William Price*, reprochent à Parent son manque de fermeté.

En cet automne de 1903, les nuages s’amoncellent à l’horizon. Les jeunes Montréalais se plaignent de ne jamais voir le chef ;les sociétés de colonisation dénoncent le parti pris du gouvernement en faveur des commerçants de bois ; les classes populaires s’inquiètent d’une possible collusion entre les milieux financiers et le gouvernement ; les ambitieux de tout acabit commencent à exploiter l’absence d’une ligne de démarcation très nette dans certains actes administratifs du maire et du premier ministre entre les intérêts personnels ou familiaux et les intérêts généraux. La rumeur circule que Parent, en proie à une grande fatigue ou maladie, songe à démissionner et qu’Henri Bourassa* assumera le portefeuille de la Colonisation dans un gouvernement dirigé par Lomer Gouin. La rumeur est fondée mais, peut-être à cause des exigences de Bourassa, les tractations n’aboutissent pas. Ce n’est que partie remise. En février 1904, Parent, toujours populaire dans sa ville et bien servi par son organisation électorale, remporte une autre victoire faste à la mairie, mais ses adversaires ont sérieusement attaqué son intégrité personnelle dans l’Événement. En mars, le Nationaliste d’Olivar Asselin* se pose en adversaire farouche du régime Parent. Les conservateurs dans l’Événement, Tarte dans la Patrie et les journalistes de la Presse multiplient leurs attaques contre le favoritisme, l’absence d’une politique de colonisation, la dilapidation du patrimoine national au profit des capitalistes américains, le refus de hausser les droits de coupe du bois destiné à l’exportation pour forcer les capitalistes à investir au Québec. En mai, Parent fait quelques concessions : des modifications à la Loi concernant la vente et l’administration des terres publiques et des bois et forêts introduisent une distinction entre terres colonisables et terres forestières, et certaines mesures tentent de freiner la spéculation sur les terres publiques. Cette parade ne désarme pas les opposants, qui élargissent les débats aux privilèges concédés aux compagnies de transport urbain et d’hydro-électricité. « Il n’y a presque plus de luttes de principes : la législature est simplement devenue le champ clos où se heurtent les grandes forces financières », commente le journaliste Omer Héroux*. Pressé de toutes parts, Laurier remet sa décision sur le départ de Parent après les élections.

Laurier est reporté au pouvoir le 3 novembre 1904. Parent reprend le scénario de la campagne de 1900 : il fait dissoudre le Parlement le 4 novembre et fixe le scrutin au 25. Les conservateurs qui, à maintes reprises depuis une année, avaient défié le premier ministre d’aller en élections prétextent, parce qu’ils sont sûrs d’être balayés, que cette élection précipitée est un coup de Jarnac, un geste antidémocratique pour ne pas faire officiellement de campagne électorale. L’absence de candidatures conservatrices officielles pave la voie à un affadissement de la discipline de parti chez les libéraux : le sénateur Joseph-Hormidas Legris accuse le premier ministre de mettre son influence ministérielle au service de ses affaires personnelles et d’autoriser le paiement, sans vérification, de comptes majorés présentés par les commerçants de bois. Philippe-Auguste Choquette*, organisateur libéral, reprend et amplifie ces accusations. Parent remporte une autre grande victoire le 25 novembre. Les électeurs n’ont élu que cinq députés conservateurs, mais la demi-douzaine de députés libéraux officiellement antiparentistes révèle une crise profonde au sein du Parti libéral. Ces derniers remettent en question moins le contenu de la politique de Parent, que son style de gestion. L’absence d’une forte opposition parlementaire favorise cet étalement en public des inévitables rivalités personnelles au sein d’un parti. Parent, qu’on disait disposé à démissionner, ne saurait alors le faire sans déroger. Il poursuit devant les tribunaux Legris et Choquette, qui ne pourront jamais prouver le bien-fondé de leurs accusations. Le 3 février 1905, trois ministres ambitieux – Lomer Gouin, Adélard Turgeon et William Alexander Weir – remettent leur portefeuille pour lui forcer la main. Parent s’accroche. Il remanie son cabinet. Le 8 février, 44 députés demandent sa démission. On doit négocier en coulisse un compromis : Parent démissionnera quand un comité parlementaire aura lavé son honneur. Dès lors, les choses se précipitent : le comité formé le 7 mars blanchit Parent et celui-ci démissionne le 21. Lomer Gouin accède au poste de premier ministre. Le 31 juillet, Laurier nomme son fidèle lieutenant président de la Commission du chemin de fer Transcontinental. Parent, qui aura beaucoup à voyager et qui pressent que l’opposition va fourbir ses armes sur la scène municipale, remet sa démission comme maire de Québec le 5 septembre, puis accepte de rester en poste jusqu’au début de janvier 1906.

C’est un homme nostalgique mais fier de son œuvre qui laisse Québec pour s’installer à Ottawa. Il y acquiert au 485 avenue King-Edward la Baston House, qu’il transforme en l’une des plus belles résidences d’Ottawa. Il apporte dans l’exercice de ses nouvelles fonctions l’énergie et le sens des affaires qui le caractérisent. La tâche est lourde et demande du doigté. Il préside une commission qui sélectionne des tracés, des emplacements et des entrepreneurs, qui approuve des plans et des contrats, qui doit rendre compte de ses actes devant le Parlement. Le 29 août 1907, l’écroulement du pont de Québec, qui provoque la mort de plus de 75 ouvriers, met Parent à dure épreuve. Une commission d’enquête exonère en mars 1908 la compagnie dont il est président et met en cause les erreurs de jugement des ingénieurs. La compagnie n’en est pas moins dissoute et la construction du pont confiée au département des Chemins de fer et Canaux. Parent continue de veiller aux intérêts particuliers du Parti libéral et aux intérêts généraux de la ville de Québec. Il laisse Gouin administrer le Soleil, dont il est le principal actionnaire, et Laurier donner les consignes politiques ; il lui est toutefois difficile d’harmoniser tous les intérêts dans le choix des emplacements des hôtels, des quais, des élévateurs. Son projet de désaffecter le marché Champlain, à Québec, suscite une vive opposition. Armand La Vergne*, député nationaliste de Montmagny, dénonce l’entourage de Parent qui escompte des expropriations avantageuses ou une plus-value sur d’autres terrains. Certaines décisions de Parent ont forcément des connotations politiques. Le 3 octobre 1911, à la suite de l’élection d’un gouvernement conservateur à Ottawa, Parent n’a d’autre choix que de remettre sa démission avant qu’on ne la lui demande.

Lomer Gouin, toujours premier ministre et désireux de sceller sa réconciliation avec Parent pour opposer un front uni aux nationalistes, vient à sa rescousse. Il lui offre la présidence de la Commission des eaux courantes qu’il met sur pied en décembre pour satisfaire les partisans de la municipalisation ou de l’étatisation de l’électricité. Contrairement à la Commission d’énergie hydroélectrique de l’Ontario [V. sir James Pliny Whitney], cet organisme n’exploite pas de ressources hydrauliques mais a pour mandat de régulariser le débit des rivières. La construction de barrages contiendra les fortes crues printanières, assurera à longueur d’année une production régulière d’électricité et facilitera le flottage des billes de bois. Le poste est fort bien rémunéré, 650 $ par mois, et conforme aux goûts et aux aptitudes de Parent.

Toutefois, à partir de 1915, Simon-Napoléon Parent souffre de troubles cardiaques. Il ralentit quelque peu ses activités et passe l’été dans sa magnifique résidence du village de Vaudreuil. Il meurt à l’Hôtel-Dieu de Montréal le 7 septembre 1920. Il laisse à son épouse une rente viagère de 6 000 $ par an et à ses enfants un héritage évalué à 425 000 $, investi principalement dans des propriétés foncières, des obligations et des actions.

Michèle Brassard et Jean Hamelin

AC, Québec, État civil, Catholiques, Cimetière Saint-Charles (Québec), 10 sept. 1920.— ANQ-Q, CE1-5, 17 oct. 1877 ; CE1-7, 13 sept. 1855 ; E30/39 ; M26/2 ; P–198.— Arch. de la ville de Québec, QP1-4 ; QP2.— Arch. privées, S.-G. Parent (Québec), papiers personnels de S.-N. Parent.— ASQ, Journal du séminaire, 4 : 440 ; 5 : 283, 300, 346 ; 6 : 2, 8, 10, 11s., 91 ; 7 : 94, 215.— Le Courrier du Canada (Québec), 1er oct. 1900.— Le Devoir, 7 sept. 1920.— L’Électeur (Québec), 9 mars 1894.— L’Événement, 2 févr., 1er déc. 1904, 7 sept. 1920.— Gazette (Montréal), 8 sept. 1920.— Le Nationaliste (Montréal), 5 juin 1904.— La Patrie, 14 févr., 7 sept. 1920, 26 avril 1958.— La Presse, 14 févr., 7 sept. 1920.— Le Soleil, 2 nov. 1901, 7 avril 1904, 21–22 mars 1905, 4, 7–9 sept. 1920, 15 juin 1977, 3 sept. 1983, 23 juin 1995.— Annuaire, Québec, 1879–1920.— Georges Bellerive, Orateurs canadiens français aux États-Unis ; conférences et discours (Québec, 1908).— C.-M. Boissonnault, Histoire politique de la province de Québec (1867–1920) (Québec, 1936).— Le Bottin parlementaire du Québec ([Montréal], 1962), 244–247, 318s.— Canada, Chambre des Communes, Comité spécial chargé de faire enquête sur les conditions et les garanties sous l’empire desquelles le gouvernement du dominion a versé des fonds à la Compagnie du pont de Québec [...], Rapport (Ottawa, 1909) ; Commission royale d’enquête sur le pont de Québec, Rapport (Ottawa, 1908) ; Parl., Doc. de la session, 1906–1912, rapports de la Commission du chemin de fer Transcontinental, 1905–1911 ; 1911, rapport du ministère des Chemins de fer et Canaux, 1909–1910 ; Statuts, 1897, c. 69 ; 1903, c. 54 ; 1908, c. 59.— Canadian men and women of the time (Morgan ; 1898 et 1912).— F.-X. Chouinard et al., la Ville de Québec, histoire municipale (4 vol., Québec, 1963–1983), 4.— L.-M. Côté et al., les Maires de la vieille capitale (Québec, 1980).— R. M. Coutts, « The railway policy of Sir Wilfrid Laurier : the Grand Trunk Pacific-National Transcontinental » (mémoire de {{m.a}}., Univ. of Toronto, 1968).— Cyclopædia of Canadian biog. (Rose et Charlesworth), 2.— DPQ.— Alyne Lebel, « les Propriétés foncières des ursulines et le Développement de Québec (1854–1935) » (mémoire de {{m.a}}., univ. Laval, 1989).— Michel L’Hébreux, Une merveille du monde : le pont de Québec ; son historique, sa technique de construction, ses effondrements, ses reconstructions (Sainte-Foy, Québec, 1986).— Québec, Assemblée législative, Débats, 1893–1905 ; Parl., Doc. de la session. 1916–1920, rapports de la Commission des eaux courantes de Québec, 1915–1919.— P.-G. Roy, les Avocats de la région de Québec.— Robert Rumilly, Hist. de la prov. de Québec, 6–24 ; Honoré Mercier et son temps (2 vol., Montréal, 1975), 2.— Benjamin Sulte et al., A history of Quebec, its resources and its people (2 vol., Montréal, 1908), 2 : 613–615.— Rosaire Tremblay et Thérèse Dallaire, Ponts du Québec ([Québec, 1975 ?]).— Univ. Laval, Annuaire, 1879–1882.— René Vincent, « Simon-Napoléon Parent, maire de Québec 1894–1905, premier ministre de la province 1900–1905 », Concorde (Québec), 10 (1959), nos 4–5 : 9s.

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Michèle Brassard et Jean Hamelin, « PARENT, SIMON-NAPOLÉON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/parent_simon_napoleon_14F.html.

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Auteur de l'article:   Michèle Brassard et Jean Hamelin
Titre de l'article:   PARENT, SIMON-NAPOLÉON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   2 octobre 2014