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LANGEVIN, ADÉLARD (baptisé Louis-Philippe-Adélard), père oblat de Marie-Immaculée et archevêque, né le 23 août 1855 à Saint-Isidore, près de Laprairie (La Prairie, Québec), un des 16 enfants de François-Théophile Langevin et de Marie-Paméla Racicot ; décédé le 15 juin 1915 à Montréal et inhumé à Saint-Boniface, Manitoba.

Les parents d’Adélard Langevin étaient des notables dans leur localité. Son père, notaire, fut secrétaire de la commission scolaire et du conseil municipal. Sa mère, fille de notaire, avait étudié un moment chez les Sœurs du Sacré-Cœur. En 1867, ils placèrent leur fils au petit séminaire de Montréal, dirigé par les sulpiciens. Langevin était un premier de classe. À la fin de ses études classiques en 1875, il reçut les ordres mineurs et commença à enseigner à son alma mater. Il entra au grand séminaire de Montréal deux ans après, mais des ennuis de santé l’empêchèrent de poursuivre sa formation théologique. Il se reposa, surveilla des études et finit par recevoir en privé quelques leçons de théologie. En 1881, après que les sulpiciens l’eurent dissuadé de se joindre à eux, il fut admis au noviciat des oblats de Marie-Immaculée à Lachine. Le 30 juillet 1882, il fut ordonné par l’évêque de Montréal, Édouard-Charles Fabre*, dans la chapelle des Sœurs du Bon-Pasteur d’Angers, qui avait été érigée avec l’appui de son oncle Zotique Racicot, alors procureur du diocèse.

Langevin était un homme d’action et un bon orateur, un être direct et nerveux. Il semblait fait pour œuvrer au sein d’un ordre voué à attiser la ferveur religieuse parmi les classes populaires et à évangéliser les peuples autochtones. Ses talents ne furent pas laissés en friche. Peu après son ordination, il prêcha des retraites et des croisades de tempérance dans tout le diocèse à partir de son lieu d’affectation, la paroisse oblate de Saint-Pierre-Apôtre à Montréal. Cependant, le cours de sa vie changea après qu’il eut contracté une forme bénigne de variole pendant l’épidémie qui ravagea la ville en 1885. Sa participation intensive au renouveau religieux prit fin brusquement. Une fois guéri, il passa quelques années à enseigner et à exercer des fonctions administratives à Ottawa.

Dans cette ville, les oblats avaient le monopole sur les maisons catholiques d’enseignement supérieur : leur emprise s’exerçait sur le collège d’Ottawa, sur le grand séminaire, qui formait des prêtres séculiers, et sur le scolasticat, qui préparait des membres de leur communauté. Malgré les lacunes de sa formation théologique, Langevin devint directeur du grand séminaire et professeur de théologie morale. Après la mort du directeur du collège, Joseph-Henri Tabaret*, en 1886, il se retrouva troisième dans la hiérarchie de l’établissement. En 1890, on le nomma vice-doyen de la faculté de théologie, promotion qui explique probablement pourquoi le collège lui décernerait un doctorat en cette matière. La même année, il assista au chapitre général des oblats à Paris.

À la demande de l’oblat Alexandre-Antonin Taché*, archevêque de Saint-Boniface, Langevin fut affecté dans l’Ouest canadien, où il s’établit à demeure. Arrivé à Saint-Boniface en juillet 1893, il reçut la charge des oblats de l’archidiocèse et de leurs établissements, ce qui semblait le destiner à succéder à Taché. En outre, au plus tard à la mi-décembre, on lui confia la paroisse anglophone de St Mary, la première de Winnipeg. La mort de Taché, l’année suivante, créa des dissensions parmi le clergé diocésain. Les prêtres séculiers, qui formaient près de la moitié du groupe, réclamaient un successeur issu de leurs rangs, car Saint-Boniface n’était plus un territoire de mission. Cependant, avant de mourir, Taché avait convaincu les oblats qu’ils devaient continuer à administrer l’archidiocèse. Le 8 janvier 1895, après un hiatus de six mois, Léon XIII nomma Langevin, alors âgé de 39 ans. Il fut sacré archevêque le 19 mars par Fabre, assisté de Joseph-Thomas Duhamel* et de Vital-Justin Grandin*, respectivement archevêque d’Ottawa et évêque oblat de Saint-Albert.

À titre d’archevêque, Langevin était à la tête de la province ecclésiastique de Saint-Boniface. En plus de son archidiocèse, cette province comprenait le diocèse de Saint-Albert, qui englobait à peu près la moitié sud de la province actuelle de l’Alberta, et les vicariats d’Athabasca-Mackenzie et de la Saskatchewan. Le premier de ces vicariats s’étendait sur une partie des territoires qui forment maintenant le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest, et le nord de la Colombie-Britannique et de l’Alberta. Le second allait jusqu’à la baie d’Hudson et la partie est de l’Arctique, à partir de sa frontière sud avec Saint-Boniface. En 1895, l’archidiocèse de Saint-Boniface comptait lui-même 24 000 catholiques, principalement des francophones, mais aussi des Irlandais, des Allemands, des Flamands et des autochtones. Il englobait les moitiés sud des territoires actuels de la Saskatchewan et du Manitoba ainsi que les terres comprises entre la rive est du fleuve Nelson et le lac Supérieur. Au moment de la mort de Langevin en 1915, l’afflux d’immigrants venus de l’Europe et d’autres parties de l’Amérique du Nord aurait changé la face de ce territoire. Il y aurait alors plus de 160 000 catholiques, dont environ un tiers de francophones, un autre tiers d’Ukrainiens et un dernier tiers formé entre autres, en ordre décroissant, d’Allemands, d’anglophones et de Polonais. Toutefois, cinq ans auparavant, l’Église aurait retranché une portion de l’archidiocèse de Saint-Boniface pour former un diocèse suffragant, celui de Regina. La même année, l’archidiocèse perdrait une partie de son extrême partie nord au profit du nouveau vicariat de Keewatin, placé lui aussi sous sa responsabilité. Ces changements feraient passer à environ 97 800 le nombre de catholiques de l’archidiocèse. Moins d’un tiers d’entre eux seraient d’origine française, et il y aurait autant de Polonais que d’anglophones. En 1912, des catholiques ukrainiens du Canada, dont 30 000 de l’archidiocèse, seraient placés sous l’autorité de leur propre évêque de rite oriental. De grands bouleversements marqueraient donc les 20 ans d’épiscopat de Langevin.

La question des droits scolaires des catholiques dans les Prairies se posa immédiatement à Langevin ; elle dominerait ses années d’épiscopat et le poursuivrait jusqu’à la tombe. Trois semaines après sa nomination, le comité judiciaire du Conseil privé se prononça sur l’affaire Brophy et al. c. le procureur général du Manitoba. Ce jugement confirmait qu’Ottawa pouvait redresser les torts que le gouvernement du libéral Thomas Greenway* avait causés aux catholiques du Manitoba en abolissant en 1890 le système d’écoles confessionnelles. Toutefois, le comité ajoutait de manière assez énigmatique : « il n’est certainement pas essentiel que les statuts abrogés par la loi de 1890 soient remis en vigueur ». Finalement, en 1896, dans les derniers mois de leur mandat, les conservateurs fédéraux, dirigés en fait par sir Charles Tupper, présentèrent un projet de loi visant à restaurer une bonne partie de ces droits. Les libéraux de Wilfrid Laurier y firent systématiquement obstruction, si bien que les conservateurs le retirèrent peu avant la dissolution du Parlement le 24 avril.

Vu l’imminence des élections, les évêques de la province de Québec signèrent en mai 1896 une lettre pastorale collective disant que, en conscience, les catholiques devaient voter pour des candidats favorables à la loi réparatrice. Langevin émit une directive semblable à l’intention de ses diocésains. Malgré ces initiatives, les libéraux de Laurier sortirent vainqueurs du scrutin après avoir fait campagne en faveur de la persuasion. En novembre fut conclu le règlement Laurier-Greenway. Il autorisait l’instruction religieuse dans les écoles publiques après les heures de classe et, là où le nombre le justifiait, l’engagement d’instituteurs de la même confession que les élèves, ainsi que l’enseignement en anglais et dans la langue maternelle des élèves. Pour contrer l’opposition implacable de la hiérarchie canadienne-française à cette entente, les libéraux organisèrent des pressions internationales auprès du Vatican [V. Jean-Baptiste Proulx*], accusant le clergé de s’immiscer dans une affaire politique. Laurier réclama la nomination d’un délégué apostolique permanent qui confinerait les prêtres à leur ministère. En mars 1897, le Saint-Siège dépêcha un envoyé spécial, Rafael Merry del Val. Sa mission consistait à dénouer les tensions entre le clergé et les milieux politiques. Au terme d’un séjour de quatre mois, Merry del Val rédigea un rapport à partir duquel Léon XIII composa Affari vos. Tout en qualifiant de déficient le règlement Laurier-Greenway, l’encyclique pressait les évêques canadiens de l’accepter et de tenter d’obtenir des améliorations.

Langevin fut tenu à l’écart de tous ces événements. Seule la restauration complète de l’instruction catholique, avec autorité de l’Église sur les écoles catholiques, pouvait le satisfaire. Comme les hommes politiques n’avaient nullement l’intention de réaliser ces objectifs, ils ne le consultèrent pas lors des pourparlers qui menèrent au règlement Laurier-Greenway. De plus, même si de hautes personnalités du Vatican approuvaient la position de Langevin, Laurier avait réussi à convaincre Rome que la question touchait non seulement aux relations entre la minorité catholique et la majorité protestante, mais aussi aux relations entre le dominion et l’Empire britannique. Les fonctionnaires du Saint-Siège acceptèrent que des considérations diplomatiques priment sur les considérations strictement morales. L’archevêque ne fut donc pas consulté au cours des négociations intensives entre Laurier et Merry del Val. Les deux premiers délégués apostoliques résidants, Diomede Falconio et Donato Sbarretti y Tazza, qui se laisseraient convaincre que les « voies ensoleillées » de Laurier conduiraient effectivement à la restauration des droits des catholiques, ne tiendraient guère compte de son avis non plus.

Une fois la mission de Merry del Val achevée, Langevin n’avait plus d’appui solide de la part de ses homologues de la province de Québec : Rome leur avait dit de ne pas se mêler de politique. Entre-temps, les hommes politiques fédéraux s’étaient mis à proclamer que la question scolaire du Manitoba avait été réglée à la satisfaction de tous. Langevin ne pouvait donc compter que sur lui-même pour arracher de modestes améliorations aux hommes politiques fédéraux et provinciaux. Les catholiques manitobains vivaient désormais sous un double régime. Les collectivités rurales où les francophones étaient nombreux avaient des écoles qui étaient catholiques en tout, sauf de nom, et qui touchaient des subventions de l’État. Dans les villes telles que Winnipeg et Brandon, les catholiques étaient soumis à une double imposition s’ils envoyaient leurs enfants dans des écoles catholiques. Langevin ne ménageait pas ses efforts. Pourtant, les catholiques anglophones lui reprochaient souvent d’être inepte et affirmaient que sa mentalité étrangère empêchait toute possibilité d’entente avec les gouvernements. Quant à ses diocésains de langue française, ils ne comprenaient pas pourquoi la question scolaire l’obsédait tant. Pour leur part, Laurier et les envoyés du Vatican l’accusaient de saboter leur travail de conciliation par sa nervosité, son parti-pris en politique et son obstination. Pourtant, Langevin voyait clair ; le règlement Laurier-Greenway était bien en deçà de ce qu’autorisait le jugement Brophy ; étant donné l’hostilité des citadins protestants du Manitoba, seule une intervention fédérale pourrait redonner aux catholiques leurs droits scolaires ; enfin, l’inaction minerait ces droits ailleurs au Canada.

Les craintes de l’archevêque ne tardèrent pas à se concrétiser. La création des provinces de la Saskatchewan et de l’Alberta, en 1905, provoqua une nouvelle crise scolaire. Au début, Langevin et Sbarretti étaient du même côté : selon eux, il fallait inscrire, dans les lois créant ces provinces, l’instruction confessionnelle, le contrôle de leurs écoles par les catholiques et un financement suffisant. Le 27 février 1905, Clifford Sifton* démissionna du cabinet d’Ottawa en faisant valoir qu’il fallait laisser aux provinces le loisir de définir leur système d’éducation. Son départ déclencha une crise. Par la suite, Laurier fut incapable d’honorer les promesses qu’il avait faites aux prélats, Sbarretti entre autres, ce qui créa de graves dissensions entre les chefs ecclésiastiques.

Langevin voulait que la hiérarchie du Québec organise une campagne publique en faveur des droits des catholiques de l’Ouest. Diplomate avant tout, Sbarretti revint sur sa position dans l’espoir que des aménagements pourraient être obtenus dans un climat moins survolté. Un membre influent de l’épiscopat de la province de Québec et allié de Laurier, l’archevêque Paul Bruchési* de Montréal – ancien condisciple de classe et rival de Langevin – était d’accord avec Sbarretti. Même dans sa province ecclésiastique, Langevin ne parvint pas à obtenir un consensus puisque Émile-Joseph Legal, évêque de Saint-Albert, se rangea du côté de Sbarretti. En fin de compte, aucune autre concession ne semblait devoir venir en Saskatchewan et en Alberta, où seule une minorité de catholiques, à savoir ceux qui étaient majoritaires dans leurs districts scolaires, avaient droit à leurs propres écoles subventionnées par des fonds publics. L’annexion du district du Keewatin au Manitoba par Ottawa en 1912 éroda encore davantage l’instruction catholique. Langevin pressa les conservateurs fédéraux, dirigés par le premier ministre Robert Laird Borden*, de garantir aux catholiques du Keewatin le maintien de leurs droits, mais les tenants de l’autonomie provinciale l’emportèrent contre lui. Amer, il arriva à la conclusion suivante : lorsque l’opinion protestante réclamait un système unique d’écoles, les hommes politiques ne voulaient pas se battre pour les droits des minorités et ses propres collègues évêques répugnaient à risquer un affrontement et une crise politiques.

D’après Langevin, la survie et la floraison de la culture catholique en Amérique du Nord dépendaient presque autant de la langue que de l’instruction confessionnelle. À l’instar de son contemporain le catholique germano-américain Peter Paul Cahensly, il entrevoyait une Amérique formée de communautés ethniques dont chacune conserverait sa langue et dans laquelle l’Église serait au cœur de la vie sociale. L’autre perspective, il le craignait, était une perte de foi massive résultant de l’assimilation, phénomène qui, selon les partisans de Cahensly, avait atteint des proportions alarmantes aux États-Unis. Pour cette raison, il fallait avoir des prêtres et des religieuses multilingues qui seraient en mesure de répondre aux besoins particuliers des divers groupes. Tout en recrutant des prêtres séculiers pour son archidiocèse, Langevin y favorisa donc l’établissement de près de 20 communautés de religieux et de religieuses qui avaient les ressources financières et culturelles nécessaires à l’accomplissement d’un tel travail. Parmi ces communautés, il y eut les prêtres rédemptoristes (1898) et les sœurs bénédictines de Duluth (1905), qui étaient multilingues, les ursulines germanophones de Cologne (1905), l’ordre basilien de Saint-Josaphat (1905) et les Sisters Servants of Mary Immaculate (1905), deux communautés de langue ukrainienne. Langevin favorisa aussi la fondation en 1904 de la congrégation des Missionnaires oblates du Sacré-Cœur et de Marie-Immaculée, religieuses enseignantes œuvrant dans les missions et paroisses pauvres. Il encourageait la publication de journaux catholiques en français, en allemand, en polonais et en ukrainien. En outre, le premier ministre conservateur de la province, Rodmond Palen Roblin*, accepta, sur ses instances, de créer des écoles normales polonaises et ukrainiennes qui formeraient des enseignants bilingues. Cependant, la vision de Langevin allait à l’encontre du programme d’homogénéité culturelle promu par l’élite politique britanno canadienne avec l’appui de quelques éminents catholiques de langue anglaise.

Les Ukrainiens posaient à l’archevêque un problème unique. Ils observaient le rite oriental et étaient privés d’assistance spirituelle parce que, en 1894, le Saint-Siège avait interdit aux prêtres mariés, qui formaient la quasi-totalité de leur clergé, d’immigrer aux Amériques. Langevin lui-même craignait l’installation de tels prêtres dans l’Ouest. Selon lui, la meilleure solution était que les Ukrainiens soient initiés peu à peu au rite latin par des prêtres polonais qui parlaient leur langue. C’était compter sans la profonde méfiance que les Ukrainiens éprouvaient envers le clergé latin à cause des efforts d’assimilation déployés durant des siècles par l’Église polonaise. Même s’il admit bientôt dans son archidiocèse des prêtres célibataires appartenant à l’ordre basilien de Saint-Josaphat, Langevin continuait de croire que la seule solution à long terme était la latinisation et, à cette fin, il encouragea quelques prêtres francophones à adopter le rite oriental dans l’espoir qu’ils fassent le lien entre les deux rites.

Étant donné l’arrivée massive d’immigrants ukrainiens au Canada dans la première décennie du siècle et le danger imminent que représentait le prosélytisme des protestants et des orthodoxes, Rome conclut que les Ukrainiens ne seraient pas satisfaits tant qu’ils n’auraient pas leur propre évêque. Sous les pressions du délégué apostolique, Pellegrino Francesco Stagni, Langevin finit par accepter cette proposition. En décembre 1912, Nykyta Budka*, exarque apostolique du Canada, prit officiellement possession de son siège à Winnipeg. Les catholiques ukrainiens de tout le pays furent soustraits à la hiérarchie latine et placés sous son autorité. Langevin continua néanmoins à verser des sommes importantes à des œuvres ukrainiennes, dont la paroisse, l’école et le journal de Winnipeg, les missions éloignées et la formation des prêtres.

Sans être un prélat chauvin, Langevin rêvait, comme Taché avant lui, du jour où les Canadiens français formeraient un corridor compact de peuplement entre le Québec et les Rocheuses. « Tout catholique est le bienvenu, disait-il, mais les Français le sont deux fois. » Pour lui, il suffisait de persuader la multitude de Canadiens français qui émigraient aux États-Unis de choisir plutôt l’Ouest. Il espérait aussi le retour des Franco-Américains, assidûment courtisés par des prêtres colonisateurs nommés par lui et payés par le gouvernement fédéral ou provincial. Par l’entremise des réseaux catholiques, et notamment des communautés religieuses de son archidiocèse, il recrutait également des colons en France et en Belgique. Ces initiatives importantes furent peu fructueuses : en fin de compte, les francophones formèrent des établissements isolés et relativement petits par rapport à l’ensemble de la population. Pour Langevin, la responsabilité de cet échec était imputable aux gouvernements hostiles aux catholiques et surtout à Sifton, ministre de l’Intérieur de 1896 à 1905, dont le zèle colonisateur s’étendait, selon les termes de l’archevêque, à « des déguenillés venus de Russie, des Socialistes », mais non aux gens de langue française. D’une certaine manière, aussi, Langevin estimait que le clergé de la province de Québec n’avait pas assez encouragé le mouvement de migration vers l’Ouest, par crainte de perdre ses fidèles. Il ne comprenait pas les forces essentiellement économiques qui attiraient les Canadiens français vers les États-Unis.

Bien que, en 1911, les francophones aient formé le plus important groupe de catholiques dans les diocèses de Saint-Boniface, de Regina et de Saint-Albert, leur déclin relatif par rapport aux autres groupes ethniques aggravait le conflit au sujet des nominations épiscopales. En tant que métropolitain de tous les diocèses des Prairies, Langevin soutenait, non sans raison, qu’il fallait continuer de nommer des évêques d’extraction française dans sa province ecclésiastique parce qu’eux seuls valorisaient et encourageaient la diversité culturelle. Pour leur part, les dirigeants des anglophones catholiques – qui se considéraient, avec les anglophones protestants, comme les gardiens de la nation – affirmaient avec autant d’insistance être les seuls capables d’assimiler les immigrants. En 1908, un groupe d’éminents catholiques, dont l’archevêque de Toronto, Fergus Patrick McEvay, avait fondé la Catholic Church Extension Society dans ce but. Dirigée par un fervent impérialiste, le révérend Alfred Edward Burke*, cette société ne comptait aucun ecclésiastique canadien-français au sein de son conseil d’administration et irritait Langevin par ses intrusions dans son archidiocèse.

Entre-temps, les pressions en faveur de la nomination d’évêques anglophones et de l’installation de communautés religieuses anglophones dans les Prairies s’intensifiaient. À la création du diocèse de Regina en 1910, Langevin fut incapable de faire nommer son candidat, Arthur Béliveau, qui devint néanmoins son évêque auxiliaire avec droit de succession en 1913. Attentive aux représentations vigoureuses des catholiques de langue anglaise, Rome avait étudié avec soin la composition ethnique de la population catholique de Regina avant de choisir Olivier-Elzéar Mathieu, ami intime de Laurier. En novembre 1912, le Saint-Siège détacha l’actuelle province de l’Alberta de la province ecclésiastique de Langevin, créa l’archidiocèse d’Edmonton et fit de Calgary un diocèse dont le titulaire, John Thomas McNally*, fut nommé quelques mois plus tard sans que Langevin ait été consulté. Pour ce dernier, c’était encore un complot en vue d’angliciser les francophones et les immigrants non britanniques. « C’est le commencement de la fin pour nous et nos œuvres, se plaignit-il. Et c’est le Saint-Siège qui nous frapperait. » En fait, Rome avait conclu que, dans l’ensemble, les griefs des catholiques de langue anglaise étaient justifiés. Dès 1920, la plupart des grands diocèses des Prairies seraient entre leurs mains. Langevin ne connut pas l’humiliation suprême d’assister à la subdivision de son propre archidiocèse, car elle eut lieu peu après sa mort. Le nouvel archidiocèse de Winnipeg fut confié à Alfred Arthur Sinnott*, ex-secrétaire de la délégation apostolique.

Tard au printemps de 1915, Langevin assista au jubilé du cardinal Louis-Nazaire Bégin* à Québec. En retournant à Saint-Boniface, il s’arrêta à Montréal. Miné depuis quelques années par le diabète, il mourut quelques heures après son admission à l’Hôtel-Dieu. Ironie du sort, deux des prélats les plus associés à Laurier dans les controverses scolaires jouèrent un rôle important à ses funérailles. L’évêque Joseph-Médard Emard* de Valleyfield prononça l’oraison funèbre en la cathédrale Saint-Jacques de Montréal et Bruchési dit la messe. Ensuite, Bruchési accompagna la dépouille de Langevin jusqu’à Winnipeg, où 20 000 personnes attendaient à la gare. Après des services funèbres selon les rites oriental et latin, Langevin fut inhumé dans la crypte de la cathédrale qu’il avait bâtie.

Langevin était du côté des perdants. Conservateur sur le plan théologique, il s’entoura de conseillers tel dom Paul Benoit, personnage controversé qui croyait fermement à l’autorité de l’Église dans la société civile. Il faisait la guerre aux religieux qui n’osaient pas porter de soutane en public ; selon lui, un prêtre catholique devait afficher fièrement son état, même dans un milieu très majoritairement protestant. Adversaire convaincu du modernisme théologique, il suivait scrupuleusement les positions de Pie X. En dépit de sa fidélité, le Saint-Siège refusa de le soutenir dans ses luttes pour l’instruction confessionnelle et la diversité des cultures, préférant accorder son crédit aux déclarations exagérément optimistes des hommes politiques et aux manifestations de suffisance des prélats anglophones.

Défenseur passionné de l’égalité des Canadiens français et des Canadiens anglais, Langevin fut celui qui, semble-t-il, poussa Henri Bourassa* à réfuter l’affirmation lancée par l’archevêque de Westminster, Francis Alphonsus Bourne, au Congrès eucharistique international en 1910, à savoir que le progrès du catholicisme nord-américain reposait sur la langue anglaise. Il prit une part active au premier Congrès de la langue française [V. Stanislas-Alfred Lortie] tenu à Québec deux ans plus tard et défendit sa langue en ces dures années où elle était la cible de virulentes attaques. Cofondateur de la Société historique de Saint-Boniface en 1902, il encouragea les Canadiens français à prendre conscience de leur longue présence dans les Prairies. Cependant, comme ceux-ci ne le rejoignaient pas en nombre suffisant dans l’Ouest, plaider pour qu’ils aient une place de choix dans l’Église et la société de l’Ouest s’avéra de plus en plus difficile, pour lui-même et pour d’autres. En outre, son intérêt croissant pour les immigrants d’Europe continentale encouragea l’incompréhension et les critiques de ses compatriotes.

Certes, Adélard Langevin avait tort de s’attendre que la culture des immigrants reste intacte dans les Prairies, mais il offrit aux nouveaux venus des services dans leur langue, chose que ses collègues anglophones du Canada et des États-Unis hésitaient à faire. Même dans ce domaine, son héritage fut obscurci par des hommes politiques qui manipulaient l’opinion en recourant au favoritisme. Profitant de contrats d’impression et de la publicité gouvernementale, la presse partisane et multilingue des Prairies ne se fit pas prier pour faire de Langevin un de ses souffre-douleur favoris. En fin de compte, la diplomatie, la démographie et le triomphalisme politique eurent raison du « grand blessé de l’Ouest ».

Roberto Perin

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Roberto Perin, « LANGEVIN, ADÉLARD », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/langevin_adelard_14F.html.

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Auteur de l'article:   Roberto Perin
Titre de l'article:   LANGEVIN, ADÉLARD
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   20 octobre 2014