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ROSS, JOHN JONES, médecin, officier de milice et homme politique, né le 16 août 1831 à Québec, fils unique de George McIntosh Ross, marchand commerçant avec les Antilles, et de Sophie-Éloïse Gouin ; le 8 août 1854, il épousa à Champlain, Québec, Arline Lanouette, fille de Joseph-Édouard Lanouette, et ils n’eurent pas d’enfants ; décédé le 4 mai 1901 à Sainte-Anne-de-la-Pérade (La Pérade, Québec).

John Jones Ross étudia au petit séminaire de Québec de 1844 à 1847. À la fin de la troisième année de son cours classique (Méthode), il entreprit l’apprentissage de la médecine chez un praticien de la région trifluvienne. Il obtint l’autorisation d’exercer le 12 mai 1853, après avoir réussi l’examen du Collège des médecins et chirurgiens du Bas-Canada. De retour à Sainte-Anne-de-la-Pérade, la paroisse où il avait grandi et qui n’avait pas de médecin résidant, il participa, en vrai médecin de campagne, à tous les aspects de la vie communautaire – santé, activités militaires, vie sociale, agriculture, et plus tard, politique. En outre, il servit dans le 1er bataillon de milice du comté de Champlain en qualité de médecin. Élu représentant du district de Trois-Rivières au conseil du Collège des médecins et chirurgiens du Bas-Canada en 1865, il en fut vice-président de 1883 à 1889, et président de 1889 à 1895. Par ailleurs, il fut président honoraire de la Société d’agriculture du comté de Champlain et, de 1862 à 1890, membre du Conseil d’agriculture de Québec. Toutefois, c’est la politique qui occupa la plus grande place dans sa vie.

Ross fut élu pour la première fois député de la circonscription de Champlain à l’Assemblée législative de la province du Canada en 1861, puis réélu en 1863. Bien que partisan de George-Étienne Cartier*, chef canadien-français des conservateurs, il rompit avec le gouvernement de Cartier et de John Alexander Macdonald* en 1862 à cause du projet de loi sur la milice, qui prévoyait une augmentation du budget de défense contre les États-Unis. Après que le gouvernement eut été défait sur cette question, il redonna son appui à Cartier, et par la suite il soutint la Confédération.

En 1867, Ross remporta le siège de Champlain à la Chambre des communes et à l’Assemblée législative de la province de Québec. Peu après, le 2 novembre de la même année, il quitta l’Assemblée pour représenter Shawinigan au Conseil législatif. Il allait siéger à la Chambre haute jusqu’à sa mort.

Tant au Conseil législatif qu’à la Chambre des communes, Ross s’occupa beaucoup du développement économique de sa région. Pour favoriser l’industrie et le commerce dans les secteurs ruraux, il encourageait la création de banques et préconisait la construction ferroviaire. Comme bon nombre de ses contemporains du monde politique, il était atteint par la fièvre du chemin de fer. On considérait que ce moyen de transport allait mettre fin au sous-développement économique du Québec, donc donner du travail aux Canadiens français, qui quittaient la province à un rythme que Ross jugeait alarmant. On ne s’étonnera donc pas que, à l’été de 1870, Ross, chef des conservateurs provinciaux de la région de Trois-Rivières, ait été élu au conseil d’administration de la Compagnie du chemin de fer de la rive nord, qui reliait Québec à Montréal. Vice-président à compter de 1875, il consacra beaucoup d’énergie à la compagnie, obtenant des subventions de la part des localités de sa région et appuyant la concession, par le gouvernement, de terrains pour le chemin de fer.

Novateur en matière économique, Ross était farouchement traditionaliste dans d’autres domaines. Son conservatisme se fit plus âpre devant deux projets de réforme électorale des libéraux : le suffrage universel masculin et le scrutin secret. D’après lui, seuls ceux qui avaient des intérêts en jeu dans la société, c’est-à-dire les propriétaires, devaient voter. Son attachement aux traditions et ses convictions religieuses profondes le rapprochèrent des tenants du Programme catholique, manifeste politique ultramontain rédigé notamment par François-Xavier-Anselme Trudel* et paru en avril 1871. Les programmistes voulaient purifier la politique et la catholiciser, et ils exhortaient les électeurs à n’appuyer que des candidats favorables à la suprématie de l’Église sur l’État. Ross n’avait pas signé le Programme, mais il y adhéra par une lettre peu après sa publication. Puis, Cartier s’étant plaint à la hiérarchie catholique des manœuvres des programmistes visant à former un parti catholique dans les rangs des conservateurs, l’archevêque Elzéar-Alexandre Taschereau* publia une lettre circulaire dans laquelle il condamnait le document. Ross fit alors marche arrière, en dépit du fait que son évêque, Louis-François Laflèche*, approuvait le Programme. Aux élections provinciales de juin 1871, il promut son propre candidat conservateur dans Champlain contre le programmiste Trudel, qui fut tout de même élu.

Ross reçut, en 1873, une généreuse récompense pour sa loyauté envers Cartier. Sur l’avis d’Ottawa, le nouveau premier ministre de la province de Québec, Gédéon Ouimet, lui demanda de représenter la région de Trois-Rivières dans son cabinet. C’est ainsi que, le 27 février, Ross devint président du Conseil législatif, et par le fait même membre du cabinet provincial. C’était une tâche difficile à assumer car ces deux rôles n’étaient pas toujours compatibles. En tant que président du conseil, il devait arbitrer les débats avec impartialité, alors qu’en qualité de membre du cabinet, il devait présenter les projets de lois gouvernementaux et parler au nom du gouvernement. Toutefois, en homme intelligent et sensé, il s’acquitta remarquablement bien de ses responsabilités parfois contradictoires.

À peine Ross venait-il d’entrer au cabinet qu’il dut choisir entre sa carrière provinciale et sa carrière fédérale. En mai 1873, le gouvernement fédéral abolit le double mandat, sauf pour les sénateurs. Ross décida donc de ne pas se porter candidat aux élections fédérales de 1874. Il évita ainsi le scandale du Pacifique, qui causa la chute du gouvernement conservateur de Macdonald, mais non l’affaire des Tanneries [V. Louis Archambeault*], qui fit tomber le gouvernement Ouimet.

Propriétaire d’un terrain dans le village des Tanneries, le gouvernement l’avait échangé contre un autre de bien moindre valeur au coteau Saint-Pierre. Ross était l’un des membres du cabinet qui avaient pris cette décision. Étant lui-même d’une parfaite honnêteté, il ne vit nulle corruption dans les actes de ses deux collègues directement impliqués dans le scandale, Ouimet et le solliciteur général Joseph-Adolphe Chapleau*, mais il en vint à croire que le gouvernement avait fait preuve d’« imprudence » et d’« imprévoyance ». En raison de l’intensité de la controverse et de la démission du procureur général George Irvine*, il estima cependant que le crédit du gouvernement avait subi un tort irréparable. Il remit donc sa démission le 5 août 1874.

Dès la réouverture du Parlement provincial, en décembre, le nouveau gouvernement de Charles-Eugène Boucher* de Boucherville forma un comité d’enquête sur l’affaire des Tanneries. Le rapport exonéra de tout blâme les membres du cabinet Ouimet. Rentrés en grâce, Ross et ses collègues pouvaient accepter de nouveau des fonctions politiques. L’occasion se présenta pour lui lorsque le gouvernement décida de prendre en charge deux sociétés ferroviaires en faillite – la Compagnie du chemin de fer de la rive nord et celle du chemin à lisses de colonisation du nord de Montréal – afin de créer la Compagnie du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental. Cette ligne, qui reliait Québec à Montréal et à Ottawa, serait probablement annexée au chemin de fer qui se rendrait au Pacifique, de sorte que la ville de Québec serait assurée d’être le terminus est du transcontinental. Le trésorier de la province, Joseph Gibb Robertson*, qui était député de Sherbrooke (sur la rive sud), démissionna en signe de protestation. En réorganisant son cabinet, le 25 janvier 1876, Boucher de Boucherville confia de nouveau à Ross la présidence du Conseil législatif.

Encore une fois, Ross demeura assez peu de temps en poste. Le 2 mars 1878, le lieutenant-gouverneur, Luc Letellier* de Saint-Just, démit de ses fonctions le gouvernement de Boucher de Boucherville, en dépit de sa solide majorité. Ce « coup d’état » chassa Ross du cabinet.

Même si Boucher de Boucherville siégeait lui aussi au Conseil législatif, ce fut Ross qui mena, à la Chambre haute, l’offensive contre le nouveau gouvernement libéral de Henri-Gustave Joly, de concert avec Chapleau, qui dirigea les conservateurs à l’Assemblée après les élections de mai 1878. En politique intransigeant, Ross proposa, le 27 août 1879, que le Conseil législatif diffère le vote sur le projet de loi de subsides – qui s’était soldé par une faible majorité à l’Assemblée – en guise de représailles contre les membres du gouvernement Joly qui avaient acquiescé au coup de force du lieutenant-gouverneur. Le conflit qui opposa alors les deux Chambres contribua à l’érosion de la majorité de Joly à l’Assemblée et permit à Chapleau de devenir premier ministre. Le 31 octobre 1879, Chapleau récompensa Ross de son habile tactique en le faisant entrer dans son cabinet à titre de président du Conseil législatif.

Sur le chapitre de la question universitaire, brandon de discorde chez les conservateurs [V. Chapleau], Ross s’opposa au projet de loi autorisant l’université Laval à ouvrir des succursales dans toute la province et soutint Mgr Laflèche, qui souhaitait que soient créées à l’extérieur de Québec des facultés indépendantes de Laval et habilitées à conférer des diplômes. Cette prise de position n’empêcha pas le premier ministre de se départir du portefeuille de commissaire de l’Agriculture et des Travaux publics et de le confier à Ross le 5 juillet 1881. Dès lors, celui-ci s’employa sans relâche à réaliser les objectifs du régime Chapleau, et surtout la vente du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique – moyen d’assurer que le terminus est du transcontinental serait bien situé à Québec. Le 2 décembre 1881, les conservateurs remportèrent une éclatante victoire électorale sur cette question précise. Ross y avait contribué, tant en faisant campagne sur les tribunes qu’en coordonnant la stratégie en coulisse.

Paradoxalement, la vente du chemin de fer provoqua une rupture entre Ross et Chapleau. En février 1882, le premier ministre annonça la vente de la section ouest, qui allait de Montréal à Ottawa, à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, puis quelques semaines plus tard, la vente de la section est, de Québec à Montréal, à un consortium dirigé par son ami Louis-Adélard Senécal*, ancien surintendant général de la ligne. Ross aurait préféré que le gouvernement vende toute la ligne à la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, mais comme celle-ci refusait d’en acheter les deux sections, il accepta la subdivision du trajet et la vente de la section ouest. Cependant, il s’opposa à la vente de la section est à Senécal : il voulait que la province en demeure propriétaire. Ayant perdu sa bataille au cabinet, il démissionna du gouvernement le 4 mars 1882 et poursuivit la lutte au Conseil législatif, où il siégeait désormais à titre de simple membre. Là, il fit valoir les mêmes arguments que dans sa lettre de démission. En conservant la section est, disait-il, la province pourrait obtenir un meilleur prix plus tard. La vente nuirait à la rive nord, qu’il représentait, parce que tout le transport qui se faisait par ce corridor serait soumis au bon vouloir de Senécal. En effet, celui-ci possédait aussi une importante société de transport maritime, la Compagnie de navigation du Richelieu et d’Ontario, qui desservait le Saint-Laurent de Montréal à Québec ainsi que la rivière Saguenay. La partie est de la province serait privée d’un lien direct avec l’ouest du Canada si l’on situait le terminus du chemin de fer canadien du Pacifique à Montréal. Malgré les protestations, la vente eut lieu. Par la suite, Chapleau démissionna pour entrer au cabinet fédéral, et le 31 juillet 1882, le successeur qu’il avait désigné, Joseph-Alfred Mousseau*, forma un nouveau gouvernement conservateur à Québec.

Ce gouvernement était condamné dès le début. Mousseau n’arriva pas à convaincre Ross ni aucun conservateur de même tendance de faire partie de son cabinet. De plus, il était en butte à ceux qui, dans son parti, obéissaient au sénateur Trudel, les tenants de l’ultramontanisme, qui portaient désormais le nom de castors et s’opposaient à la vente du chemin de fer. Sans leur appui, le gouvernement Mousseau ne pouvait tenir le coup ; il finit par s’effondrer le 10 janvier 1884.

Estimant que les conservateurs avaient des chances de garder le pouvoir si les partisans de Chapleau et les castors se réconciliaient, sir Hector-Louis Langevin, chef des conservateurs fédéraux du Québec, demanda à Ross de former un gouvernement. Non sans hésitation, Chapleau consentit à accepter Ross ; Trudel et les castors aussi, à la condition qu’il s’engage à éliminer le déficit de la province, à extirper la corruption gouvernementale, à créer une commission d’étude sur la vente du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, et à lancer une politique de « régénération sociale » qui comprendrait notamment le blocage du projet de subdivision du diocèse de Trois-Rivières [V. Laflèche]. Ross accepta ces exigences. Tout en conservant son siège au Conseil législatif, il forma, le 23 janvier 1884, un gouvernement où se côtoyaient des représentants de toutes les tendances conservatrices. Son cabinet regroupait Jean Blanchet, Edmund James Flynn*, William Warren Lynch*, Joseph Gibb Robertson et Louis-Olivier Taillon*.

Contrairement aux gouvernements dépensiers qui s’étaient succédé depuis la Confédération, celui de Ross se caractérisa par sa compétence et son attitude responsable en matière financière. Bien résolu à « réhabiliter financièrement la province », Ross veilla à équilibrer le budget en réduisant les dépenses et en s’assurant de nouvelles sources de revenu. Gérer avec pragmatisme, tel était le principe à partir duquel il déterminait sa politique et son ordre de priorité ; tout le reste avait indéniablement moins d’importance.

Fidèle à la tradition des gouvernements provinciaux, Ross inaugura son mandat en réclamant une hausse des subsides que le gouvernement fédéral versait à la province de Québec. Il fit cependant preuve de plus d’imagination en profitant de ce qui se passait à Ottawa pour obtenir des fonds supplémentaires du trésor fédéral. Au début de 1884, le premier ministre Macdonald dut accorder plus d’argent au chemin de fer canadien du Pacifique. Ross se plaignit alors qu’Ottawa avait subventionné ce chemin de fer et d’autres lignes ontariennes tandis que le Québec n’avait rien reçu pour construire le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, dont la section ouest faisait désormais partie du projet de transcontinental. À l’exception de Ross, qui était malade, tout le cabinet québécois se rendit à Ottawa afin de présenter, le 14 février 1884, une liste de réclamations au cabinet fédéral. Les députés fédéraux du Québec se mirent de la partie en refusant d’accorder leur suffrage à la subvention dont le chemin de fer canadien du Pacifique avait un si urgent besoin tant que les doléances provinciales ne seraient pas satisfaites. Le gouvernement fédéral promit 12 000 $ par mille pour l’ancien chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, et s’assura ainsi les votes nécessaires. En outre, le ministre des Finances, sir Samuel Leonard Tilley*, accepta de rajuster les subsides fédéraux destinés aux provinces. Bref, Ross sortait fortifié de ce qui avait été la première bataille de son mandat.

Pourtant, un an après son entrée en fonction, le trésorier de la province, Robertson, n’arrivait toujours pas à équilibrer le budget. Le gouvernement fédéral était revenu sur son engagement et n’offrait finalement que 6 000 $ par mille pour la section est du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental. Ross exigea 12 000 $ par mille au moment même où le chemin de fer canadien du Pacifique réclamait encore des fonds. Le gouvernement fédéral ne capitula pas mais accepta, en 1885, de verser à la province de Québec diverses subventions pour d’autres projets ferroviaires. La même année, Ross remit sur la table l’une des exigences que son cabinet avait présentées au cabinet fédéral en 1884 : que le terminus estival du chemin de fer canadien du Pacifique soit situé à Québec. La pression de l’opinion publique aidant, il eut gain de cause, et le 20 septembre, la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique se porta acquéreur de la section est du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental.

Tout en multipliant les sources de revenu du gouvernement, Ross pratiquait l’austérité. Au printemps de 1884, il proposa, par mesure d’économie, d’abolir les écoles normales de la province et de les intégrer aux collèges classiques. Après tout, des élèves qui n’avaient nulle intention d’enseigner profitaient de la gratuité des écoles normales. Les religieux ultramontains et les castors applaudirent à cette proposition qui entraîneraît la fermeture de ce qu’ils considéraient comme des écoles « libérales », mais le projet échoua à cause de l’opposition du comité catholique et du comité protestant du Conseil de l’instruction publique ainsi que de l’archevêque Taschereau, « catholique libéral ». Néanmoins, grâce à ses nouvelles sources de revenu et à une saine gestion, Ross réussit à équilibrer le budget à compter de 1886.

Les castors approuvaient sa politique économique, et il en courtisait certains en leur faisant des concessions en matière sociale et religieuse. Comme il l’avait promis à Trudel, il créa une commission royale d’enquête sur la vente du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental conclue en 1882. Quant à la question toujours en suspens des biens des jésuites [V. Antoine-Nicolas Braun*], il prenait le parti des jésuites, favoris des castors, et estimait qu’ils devaient recevoir la plus grande part des fonds qui proviendraient du règlement de leurs doléances à l’endroit du gouvernement. Taschereau n’était pas du même avis. Comme Rome avait décidé qu’à cet égard l’archevêque serait seul habilité à représenter l’Église dans les discussions avec le gouvernement, le différend ne pouvait pas se résoudre sous Ross, qui refusait que l’archevêque soit son unique interlocuteur. Par ailleurs, toujours conformément à une promesse faite à Trudel, Ross tenta d’empêcher la subdivision du diocèse de Trois-Rivières. Dans une lettre au délégué apostolique, dom Joseph-Gauthier-Henri Smeulders, il reprit la thèse de Mgr Laflèche voulant que le libéralisme canadien soit identique au libéralisme européen, et que la subdivision du diocèse, appuyée par l’aile « libérale » de l’Église, en garantirait le triomphé. Malgré son intervention, le diocèse fut subdivisé le 10 juillet 1885 [V. Calixte Marquis].

Cependant, d’autres questions affaiblirent le soutien que les castors accordaient à Ross et provoquèrent finalement une rupture. Le conflit naquit en avril 1885 à propos de la loi sur les asiles d’aliénés [V. Henry Howard*]. Conçue pour resserrer l’emprise de l’État sur ces établissements, cette loi créait un bureau médical dont le gouvernement nommait les membres et qui devait superviser tous les aspects du traitement des malades mentaux. Les castors s’y opposaient parce qu’ils y voyaient un empiétement de l’État sur la propriété privée.

Cette loi éveilla la méfiance des castors, mais en fait, ce fut l’affaire Riel [V. Louis Riel*] qui provoqua la rupture. Quelques semaines après l’éclatement de la rébellion du Nord-Ouest, les libéraux provinciaux d’Honoré Mercier* tentèrent d’exonérer le chef métis de tout blâme. Ils voyaient en Riel un héros canadien-français qui luttait contre l’insensibilité du gouvernement fédéral et contre l’oppression de la majorité anglophone. Le gouvernement Ross défit une motion libérale qui soutenait les Métis et rendait Ottawa responsable de l’insurrection, puis en appuya une autre qui approuvait la façon dont le gouvernement fédéral avait traité l’affaire. Après la pendaison de Riel, qui eut lieu le 16 novembre 1885, il y eut scission dans les rangs des conservateurs provinciaux. Les castors appelaient tous les Canadiens français du pays à réagir en bloc, à l’encontre de l’avis de l’Eglise catholique, tandis que Ross se conformait à la position des conservateurs fédéraux.

Après avoir consulté Chapleau, Ross décida de ne pas convoquer l’Assemblée avant que le Parlement d’Ottawa n’ait débattu l’affaire Riel. Autrement, il ne pourrait éviter une motion qui blâmerait le gouvernement fédéral de la mort de Riel. Malgré ses efforts, l’affaire eut des incidences sur la politique provinciale, surtout au cours des élections complémentaires qui se tinrent en janvier et en mars 1886 pour remplacer les deux libéraux qui avaient démissionné en guise de protestation contre les tentatives de Mercier de transformer l’affaire en une question partisane. Pendant les deux campagnes, Mercier essaya de forcer Ross à avouer qu’il était du côté de ses collègues fédéraux contre Riel et affirma que, en conséquence, le premier ministre avait renoncé à son droit de gouverner la province de Québec. Ross répondit en exhortant les électeurs à ne pas laisser des questions fédérales se mêler à la politique provinciale.

Ross ne put quand même pas éluder l’affaire Riel quand l’Assemblée entama ses travaux, le 8 avril 1886. En réponse à des questions de Mercier, il souligna l’importance de respecter la compétence du fédéral en cette matière afin que les pouvoirs des provinces dans leur sphère ne soient pas contestés. Néanmoins, les libéraux, avec l’appui des castors, présentèrent à l’Assemblée une motion qui déplorait le sort de Riel. Après le rejet de cette motion, il y en eut une autre, qui blâmait le gouvernement provincial de ne pas être intervenu pour empêcher la pendaison. Elle fut battue elle aussi.

Déçu et fâché que Ross n’ait pas transformé l’affaire Riel en cause nationale, les castors quittèrent la session, qui se termina le 21 juin 1886. Lorsqu’il eut compris que toute réconciliation était impossible, Ross décida de tenir des élections générales le 14 octobre 1886 et appela à sa rescousse les conservateurs fédéraux, qui s’empressèrent de venir à son aide.

Pendant la campagne, Trudel et les castors reconnurent que Ross était un bon administrateur : il avait mis fin à la spéculation sur les fonds publics et amélioré la situation financière de la province. Mais, parce qu’il avait refusé d’intervenir en faveur de Riel, il était considéré comme un complice des « chevaliers du gibet », donc comme un ennemi de la « grande cause nationale ». Aussi devait-il s’en aller. Contrairement à l’influent groupe des castors et aux libéraux, qui mirent aussi l’accent sur la question nationale, Ross fit campagne uniquement en faisant valoir sa saine administration. Comme il était aphone, ce qui le mettait hors d’état de se battre, il se défendit dans un opuscule intitulé le Gouvernement de l’honorable J.-J Ross et sa politique d’économie et de progrès. Lorsqu’il apprit que les élections remettaient l’équilibre des partis entre les mains des castors, il sut que ses jours étaient comptés. Sous la pression d’Ottawa, il demeura en poste dans l’espoir que son parti trouverait un successeur acceptable pour les castors. Ainsi, Mercier ne pourrait pas prendre le pouvoir et en user contre les conservateurs fédéraux aux élections fédérales suivantes. Le 25 janvier 1887, peu avant le début de la session, il démissionna en faveur de Louis-Olivier Taillon. Cependant, celui-ci se révéla tout aussi incapable de gagner l’appui des castors et, deux jours après être devenu premier ministre, il vit le pouvoir passer à Mercier.

Le gouvernement de Ross avait subi la défaite, mais la lutte courageuse de ce dernier n’était pas passée inaperçue. En guise de récompense, il fut appelé le 12 avril 1887 à représenter La Durantaye au Sénat tout en conservant son siège au Conseil législatif. L’activité qu’il déploya dans les deux Chambres hautes fut intense. Il estimait que son rôle, en tant que sénateur, était « de protéger les intérêts et de défendre la représentation de la province de Québec ». Partant de ce principe, il se prononça pour le financement, à même les fonds publics, d’un service de vapeurs entre le Canada et la France, car c’était là un moyen de stimuler le commerce entre les deux pays. Le 14 septembre 1891, le premier ministre qui avait succédé à feu Macdonald, John Joseph Caldwell Abbott*, le nomma président du Sénat, fonction qu’il exerça jusqu’à la défaite des conservateurs en 1896. Tout au long de cette période il soutint la minorité catholique du Manitoba, qui luttait pour la restauration du double système d’enseignement public confessionnel aboli par le gouvernement de Thomas Greenway. Une fois que le comité judiciaire du Conseil privé eut déterminé que les catholiques pouvaient en appeler au gouvernement fédéral pour obtenir une loi réparatrice, il prôna cette solution. En raison de sa position sur les écoles manitobaines, le premier ministre sir Charles Tupper* le fit ministre sans portefeuille dans son éphémère gouvernement, qui ne dura que du 1er mai au 8 juillet 1896. Après que Wilfrid Laurier* fut devenu premier ministre et eut conclu avec Greenway une entente qui ne rétablissait pas les écoles catholiques du Manitoba, Ross s’associa à un fort groupe de conservateurs influents qui écrivirent en vain au délégué pontifical, Mgr Rafael Merry del Val, dans l’espoir d’obtenir le rejet de l’entente et la pleine restauration des droits des catholiques manitobains. Tout comme au Sénat, Ross défendit les intérêts des catholiques au Conseil législatif. Le 10 janvier 1898, il contribua à la défaite d’un projet de loi libéral qui visait à reformer un ministère de l’Éducation dans la province de Québec.

À l’aube du xxe siècle, la santé de Ross se mit à décliner. Quelques semaines après le décès de sa femme, cet homme « capable et droit » mourut à Sainte-Anne-de-la-Pérade, où il fut inhumé.

John Jones Ross incarnait l’idéal de l’homme politique canadien. Habile à s’adapter au changement, il promut l’ordre et le bon gouvernement durant ses 40 années de vie publique. Son père était d’origine écossaise, mais il avait hérité de sa mère les traditions canadiennes-françaises, et son éducation les avait enracinées en lui. Considéré comme un « représentant des [Canadiens] Français » tant par les Canadiens anglophones que francophones, c’était un fervent catholique et un conservateur convaincu. C’était aussi un homme intègre, qui inspirait l’honnêteté intellectuelle, morale et financière, et qui se dévoua sans relâche au bien de la collectivité.

Kenneth Munro

John Jones Ross est l’auteur de : le Gouvernement de l’honorable J.-J. Ross et sa politique d’économie et de progrès (s.l., 1886).

AC, Trois-Rivières (Québec), État civil, Catholiques, Sainte-Anne-de-la-Pérade (La Pérade, Québec), 7 mai 1901.— AN, MG 26, A ; MG 27, I, F8 ; MG 30, D1.— ANQ-MBF, CE1-7, 8 août 1854.— ANQ-Q, CE1-66, 21 août 1831.— Arch. du séminaire de Trois-Rivières, 0091 (fonds F.-X.-A. Trudel) ; 0274 (fonds J. J. Ross).— ASQ, Fichier des anciens.— F.-J. Audet, les Députés des Trois-Rivières (1808–1838) (Trois-Rivières, 1934).— Canada, Chambre des communes, Débats, 1867–1874 ; Sénat, Débats, 1887–1901.— Canadian directory of parl. (Johnson).— Canadian men and women of the time (Morgan ; 1898).— Raymond Douville, Hommes politiques de Sainte-Anne-de-la-Pérade ([Trois-Rivières], 1973).— Québec, Assemblée législative, Débats, 1882.— RPQ.— Rumilly, Hist. de la prov. de Québec.— George Stewart, « The premiers of Quebec since 1867 », Canadian Magazine, 7 (nov. 1896–avril 1897) : 289–298.

Bibliographie générale

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Kenneth Munro, « ROSS, JOHN JONES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/ross_john_jones_13F.html.

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Auteur de l'article:   Kenneth Munro
Titre de l'article:   ROSS, JOHN JONES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   20 septembre 2014