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Titre original :  Charles William Gordon (1860-1937)

Provenance : Lien

Gordon, Charles William (connu également sous le pseudonyme de Ralph Connor), ministre presbytérien, auteur, aumônier militaire et fonctionnaire, né le 13 septembre 1860 à Indien Lands, comté de Glengarry, Haut-Canada, fils du révérend Donald (Daniel) Gordon, ministre de l’Église libre, et de Mary Robertson, sœur de Margaret Murray*, Andrew* et Joseph Gibb* Robertson ; le 28 septembre 1899, il épousa à Toronto Helen Skinner King, et ils eurent un fils et six filles ; décédé le 31 octobre 1937 à Winnipeg.

Quand Charles William Gordon avait dix ans, sa famille s’installa à Harrington, dans le canton de Zorra, en Ontario. Charles William fréquenta la Harrington Public School, puis la St Marys High School, où l’humaniste William Dale* lui instilla l’amour de la langue et de la littérature. En 1879, il entra au University College, à Toronto, où il obtint un baccalauréat ès arts en études classiques et en anglais avec mention très bien en 1883. L’année suivante, après avoir enseigné les humanités à l’école secondaire, il commença des études pour devenir ministre presbytérien au Knox College, également à Toronto. Le collège exigeait que les étudiants participent aux missions ; voilà pourquoi Gordon passa l’été de 1885 à la mission de Chesterville, près de Cartwright, au Manitoba, où se développa son amour de l’Ouest. La publication de son premier texte, « Jottings from a missionary’s diary », basé sur son expérience à cet endroit, s’échelonne sur plusieurs mois, de novembre 1885 à avril 1886, dans le Knox College Monthly, périodique torontois dirigé par des étudiants, dont il fut un temps corédacteur avec James Alexander Macdonald*. Quand il entendit James Robertson* (aucun lien de parenté), surintendant des missions dans le Nord-Ouest pour l’Église presbytérienne au Canada, lancer à l’église St Andrew de Toronto un appel à des hommes dévoués et énergiques capables de relever les défis des zones de colonisation, son enthousiasme pour le missionnariat s’accrut.

Une fois diplômé du Knox College, en 1887, Gordon passa un an à la University of Edinburgh, où il se trouva sous l’influence libéralisante des plus éminents théologiens modernistes d’Écosse, tels Alexander Whyte et Marcus Dods. À son retour, il aida son père, malade, dans ses tâches pastorales. La mort de sa mère, en 1890, le perturba un certain temps, mais il prit bientôt la grande décision d’accepter l’appel de l’Ouest. Ordonné par le consistoire de Calgary en juin 1890, il travailla à la mission de Banff-Canmore pendant trois ans. En 1892, Robertson avait demandé à Gordon de s’occuper de la mission de West End, à Winnipeg. Après un séjour en Écosse pour se perfectionner et effectuer des démarches en vue de recruter du personnel et de recueillir des fonds, il finit par accepter l’offre de Robertson et s’installa à Winnipeg en août 1894. Peu après son arrivée, la mission devint une paroisse autonome sous l’égide de l’église presbytérienne St Stephen.

Gordon continua à travailler avec Robertson, désormais son mentor, dans le but d’attirer les personnes et les ressources nécessaires au développement de l’Église presbytérienne dans l’Ouest. Furieux de la décision de l’assemblée générale de 1896 de supprimer les crédits destinés aux missions de l’Ouest, Gordon écrivit sur les problèmes auxquels faisaient face les églises de la région. Au début, il soumit des reportages factuels à Macdonald, devenu rédacteur de la revue presbytérienne de Toronto intitulée Westminster. Macdonald refusa de les publier et suggéra à Gordon de rédiger des textes qui décriraient son expérience personnelle de la vie missionnaire. Gordon répondit en proposant un article sur un missionnaire qui, par ses explications sur la signification de Noël, avait su bouleverser l’homme le plus endurci et le plus immoral d’un camp de bûcherons au point de le faire tomber à genoux pour prier et se repentir. Macdonald jugea que le récit était trop long ; Gordon le recomposa en trois parties, dont la première parut en janvier 1897. Selon Gordon, Macdonald lui demanda par télégraphe comment il voulait signer sa contribution. À titre de secrétaire des British Canadian Northwest Missions, Gordon choisit Cannor, abréviation partielle de Brit.Can.Nor.West Mission. Le télégraphiste changea ce nom en Connor, orthographe plus vraisemblable. Macdonald ajouta ensuite le prénom Ralph. Gordon utiliserait ce nom de plume toute sa vie. Il accepta d’adopter un pseudonyme parce que l’écriture de fiction n’était pas considérée comme une activité respectable pour un homme d’Église. À cette époque, Gordon courtisait Helen Skinner King, fille d’un éminent théologien, le révérend John Mark King*, qui s’opposait à cette relation. Comme il souhaitait demander la main de sa fille, Gordon ne voulait pas s’aliéner davantage King en se livrant ouvertement à une occupation aussi discutable. En mars 1898, on savait en général que Ralph Connor était en fait le pasteur de Winnipeg Charles William Gordon. Dans les cercles presbytériens, on reconnaissait facilement l’auteur, car les premiers articles de Connor contenaient beaucoup de détails biographiques tirés de ses propres expériences de missionnaire dans l’Ouest canadien.

Devant la réception enthousiaste du récit « Christmas Eve in a lumber camp », Macdonald encouragea Gordon à créer de nouveaux épisodes. En 1898, la Westminster Company Limited de Toronto publia ces nouvelles réunies en un roman, Black Rock : a tale of the Selkirks, signé Ralph Connor. Trois autres livres suivirent rapidement, et Gordon devint une tête d’affiche du monde littéraire. The sky pilot : a tale of the foothills, paru en 1899, relate le travail d’un jeune pasteur parmi des cowboys, The man from Glengarry : a tale of the Ottawa (1901) s’inspire des souvenirs de l’auteur sur la vie des colons en Ontario, tandis que Glengarry school days : a story of early days in Glengarry (1902) raconte une idylle évoquant une enfance dans les forêts de l’est de l’Ontario.

Gordon cherchait davantage à utiliser ses romans pour sensibiliser les gens aux défis de l’Église dans les régions pionnières qu’à parfaire son style littéraire. La narration devint une partie de son ministère. Ses ouvrages constituaient des sermons habillés de formules modernes et destinés à un public plus nombreux que celui qu’il pouvait atteindre en chaire. Des thèmes religieux, comme le fils prodigue, le sens de la souffrance humaine et, tout particulièrement, l’importance du pardon, imprégnaient ses premiers romans pour montrer aux lecteurs le pouvoir transformateur de l’Évangile chrétien. Les histoires n’en étaient pas des tracts théologiques pour autant. En fait, elles se rapprochaient plutôt des récits d’aventures, riches en tension dramatique et en émotions ; parmi les personnages figuraient un agent de la Gendarmerie royale à cheval du Canada et des pasteurs. Les protagonistes missionnaires présentaient l’Évangile avec une grande simplicité, d’une manière similaire à celle de Jésus, comme la Bible le relate. Ses héros incarnaient un christianisme musclé typique : forts, athlétiques, énergiques, aventureux, courageux, loyaux envers Dieu, inébranlables dans leur engagement pour l’Église et parfois violents. Gordon espérait que ses œuvres de fiction édifieraient une culture populaire qui semblait dangereusement hors d’atteinte de l’enseignement chrétien. Pour certains de ses romans, il accorderait ultérieurement des droits pour le théâtre et le cinéma, escomptant qu’ils contribuent à redonner leurs lettres de noblesse à ces deux industries, à ses yeux tombées sous l’emprise des influences sensationnalistes au caractère moral douteux. Ses romans lui procuraient une tribune vaste et influente. Vers 1914, il avait publié neuf romans à succès sous le nom de Connor et au moins 100 000 exemplaires de chacun s’étaient vendus. Selon les rapports de redevances, plus de 1,6 million de livres avaient été écoulés sur les marchés combinés du Canada, des États-Unis et de la Grande-Bretagne.

Gordon, à titre d’écrivain, avait vu sa renommée grandir dans la première décennie du xxe siècle, ainsi que, à Winnipeg et dans le reste de la province, sa réputation de prêtre en croisade. Il joua un rôle important dans le mouvement de tempérance au Manitoba et se fit le fer de lance de la lutte contre l’alcool. Il s’engagea activement dans la Lord’s Day Alliance, dirigée de 1900 à 1907 par son ami le révérend John George Shearer*. À partir de 1910, en qualité de président de la branche manitobaine du Moral and Social Reform Council of Canada (rebaptisé Social Service Council of Canada en 1913) [V. John George Shearer], il s’opposa ouvertement au premier ministre Rodmond Palen Roblin et à son gouvernement conservateur. Avec le révérend Salem Goldworth Bland*, de l’Église méthodiste du Canada, il convainquit Tobias Crawford Norris et le Parti libéral du Manitoba d’adopter le slogan Ban the bar (À bas les bars) comme pierre angulaire de la plateforme libérale à l’élection provinciale de 1914. Malgré son engagement croissant dans la politique partisane, il affirma, dans le Manitoba Free Press du 8 juin, que, pour lui, défendre la tempérance était « une question non pas de politique partisane, mais d’éthique, de patriotisme, de religion ».

Selon Gordon, qui s’inquiétait du fait que trop peu d’hommes fréquentaient l’église, la société urbaine offrait des distractions condamnables, particulièrement pour les célibataires et les jeunes hommes. Le christianisme musclé de ses romans visait à contrer ce que les critiques percevaient comme l’atmosphère trop féminisée de l’Église. En outre, Gordon pensait qu’une église, plus qu’un lieu de culte, devait être un centre de fraternité et d’activité tant pour les hommes que pour les femmes. Il supervisa la transformation de l’église St Stephen, modeste construction de bois, en un grand établissement doté d’un sanctuaire comparable à un auditorium, d’un gymnase et d’un temple pour faciliter les activités de nombreux groupes, notamment celles des associations pour hommes trop souvent négligées par le pastorat. Entre 1897 et 1902, la petite communauté de banlieue passa de presque 200 à près de 300 membres, grâce à l’explosion de la population de Winnipeg et à la célébrité croissante de Gordon. En 1902, on construisit une nouvelle église, mais dès 1908 un agrandissement s’avéra nécessaire parce que le nombre de fidèles avait continué d’augmenter : il s’élevait à 565. Vers 1911, la paroisse St Stephen comptait plus de 1 000 personnes.

Gordon assista à l’arrivée massive d’immigrants dans le North End de Winnipeg. Comme beaucoup de partisans du progrès social de l’époque, il pensait que ces étrangers devaient s’intégrer au mode de vie canadien. Associant la bonne citoyenneté au protestantisme, il fit vigoureusement campagne contre les écoles confessionnelles et pour un système d’éducation publique inculquant les valeurs canadiennes qui, pour lui, étaient celles de l’Empire britannique. Il exprima clairement ses opinions sur les immigrants et l’assimilation dans son livre le plus controversé, The foreigner : a tale of Saskatchewan, paru à Toronto en 1909, dans lequel il reprenait les stéréotypes raciaux de son temps. Les immigrants apportaient avec eux dans le Nouveau Monde ce qu’il appelait les coutumes du « Vieux Monde », qui éclataient souvent en féroces croisades de vengeance et en épisodes de violence. L’intrigue tourne autour d’une famille ukrainienne pauvre, d’un propriétaire juif rapace et d’un prêtre catholique corrompu. La rédemption ne pouvait venir que par l’adoption de la foi protestante. Un critique affirma, dans l’édition du 6 janvier 1910 du Manitoba Free Press, que l’auteur écrivait dans une « perspective anglo-saxonne pleine de préjugés », tandis qu’un autre, dans le Family Herald and Weekly Star du 10 mars, publié à Montréal, faisait remarquer que « les Galiciens, en tant que race, [étaient] stigmatisés d’une manière honteuse », et que le roman était « rempli de faussetés mesquines et méprisables sur les prêtres de l’Église catholique, ses doctrines et ses pratiques ».

Outre ces activités, Gordon était toujours très demandé pour le prêche du dimanche. Après l’avoir vu en chaire, un ancien camarade de classe du Knox College, le révérend Robert Haddow, le décrivit comme « grand, élancé et bien mis, avec un visage pâle d’intellectuel ». « Quand il parle, sa voix est douce et claire, poursuivait-il. Il lit avec expression et ses prières sont humbles et intimes […] Il pense clairement et […] s’exprime dans une langue sobre et élégante. » Ses yeux gris, perçants, trahissaient sa foi profonde et vivace. Il savait amener le travailleur le plus endurci à un épanchement de conviction personnelle.

Âgé de 54 ans, Gordon, qui avait été aumônier du 79th Regiment (Cameron Highlanders of Canada), basé à Winnipeg, se porta volontaire quand éclata la Première Guerre mondiale. Le Manitoba Free Press du 11 août 1914 relata que, le premier dimanche après l’entrée en guerre du Canada, il encouragea sa communauté à être « résolue à tous les sacrifices possibles ». L’engagement du Canada, insistait-il, ne signifiait pas simplement remplir ses devoirs au sein de l’Empire, mais aussi se battre comme nation pour les principes de démocratie, de justice et d’honneur. Gordon admit dès le début que la guerre serait probablement coûteuse et difficile à gagner. Cette reconnaissance du lourd tribut à payer faisait en sorte que son appel au sacrifice national n’admettait pas de compromis. Il ne tolérait aucune dérogation à un engagement total dans l’effort de guerre. Pour Gordon, une raison toute personnelle motivait sa décision de servir outre-mer comme aumônier. Puisqu’il avait si expressément demandé aux jeunes hommes de sa communauté de se porter volontaires et de s’enrôler, il ressentait une immense responsabilité quant à leur bien-être, qu’il ne pouvait assurer qu’en les accompagnant outre-mer. Le 79th Regiment, qui comptait plus de 300 membres de la paroisse St Stephen dans ses rangs, fut intégré au 43e bataillon d’infanterie de la 3e division canadienne. Capitaine honoraire du Service d’aumônerie de l’armée canadienne [V. John Macpherson Almond], Gordon accéda au grade de major honoraire le 12 novembre 1915, puis d’aumônier en chef à Shorncliffe, en Angleterre, camp d’entraînement canadien le plus important. Il démissionna rapidement de ce poste pour rejoindre ses hommes sur le front à titre d’aumônier en chef de la 3e division. Il assista à la longue et sanglante bataille de la Somme, à l’été et à l’automne de 1916. Tragiquement, la plupart des hommes de son bataillon trouvèrent la mort en essayant de s’emparer de la tranchée Regina. Pris dans les fils barbelés, ils devinrent des cibles faciles pour le feu ennemi. Gordon se remémora ces événements dans une lettre des années 1920 ; il décrivit le carnage en quelques mots percutants : « Le 8 octobre, nous arrivâmes avec 504 hommes et le lendemain matin ils n’étaient plus que 65. »

Peu après le désastre, Gordon reçut la permission de revenir au Canada afin d’aider à régler la succession du lieutenant-colonel de son régiment, Robert McDonell Thomson, son ami intime, conseiller financier et paroissien, qui avait perdu la vie durant la bataille. Gordon découvrit qu’une gestion négligente de ses substantielles redevances l’avait plongé dans une crise financière. À son départ pour le front, sa fortune valait entre 750 000 $ et 1 000 000 $ ; désormais, il avait une dette de presque 100 000 $. Peut-être pour protéger sa famille (Thomson avait épousé la veuve du frère de Gordon), Gordon parla rarement de l’affaire et n’y ferait qu’une brève allusion dans son autobiographie.

Gordon continua de travailler à l’effort de guerre. Comme d’autres témoins des pertes sur le front, il s’inquiétait pour le recrutement. À ses yeux, le sacrifice suprême des soldats deviendrait futile si les Canadiens restés au pays ne les soutenaient pas. Il prit vigoureusement la parole en faveur de la conscription. À la demande du premier ministre sir Robert Laird Borden, il entreprit une tournée du pays pour promouvoir l’effort de guerre. Il critiqua l’attitude négative, au Québec, devant la guerre, mais l’attribua à des « bigots à l’esprit étroit […] et aux politiciens partisans égoïstes », qui avaient « déformé et détruit leurs émotions les plus nobles et leurs principes les plus élevés ». Au début de 1917, il commença une série de conférences aux États-Unis pour expliquer la position alliée et le besoin d’une participation américaine. Il écrivit un poème, The falling torch, inspiré de l’imagerie de la dernière strophe du poème composé par le major John McCrae*, In Flanders fields, pour souligner le besoin de sacrifices. Son roman de guerre, The major, paru en 1917, visait essentiellement à recruter des soldats : le protagoniste délaisse les préceptes pacifistes de sa foi quaker pour servir son pays. Démobilisé en 1919, après la guerre, Gordon écrivit The sky pilot in no man’s land, publié la même année. Même si ce roman signé Connor exposait les horreurs du champ de bataille, il véhiculait le message sous-jacent qu’on devait considérer les victimes de la guerre comme christiques, car ces hommes avaient donné leur vie pour les autres.

L’après-guerre constitua l’une des périodes les plus occupées de la carrière de Gordon. Il était absent pendant la plus grande partie de la grève générale de Winnipeg [V. Mike Sokolowiski*] de 1919, parce qu’il participait à l’assemblée générale de l’Église presbytérienne au Canada, tenue à Toronto. Pour Gordon, la grève révélait un malaise spirituel profond de l’après-guerre. Le Manitoba Free Press du 15 septembre 1915 rapportait qu’il avait déclaré à sa communauté de St Stephen que le Canada était devenu « un pays déchiré par les dissensions, rongé par l’incertitude, où des hommes et des femmes mécontents descendaient dans les rues ». Pour restaurer la paix et le civisme à Winnipeg et dans le reste du Canada, il fallait suivre l’esprit de sacrifice exemplaire des soldats. Le problème, selon Gordon, était que l’Église ne se trouvait plus en position de fournir l’influence et les soins spirituels nécessaires.

En 1920, le gouvernement manitobain de Tobias Crawford Norris nomma Gordon président du Joint Council of Industry, établi après la grève. Avant la guerre, Gordon avait agi à titre de conciliateur selon les dispositions de la Loi des enquêtes en matière de différends industriels (1907) dans deux conflits de travail à Winnipeg en 1909 et pendant la grève des mineurs dans les gisements houillers de l’Alberta [V. Frank Henry Sherman*] et de la Colombie-Britannique en 1911. À son avis, les travailleurs avaient le droit de se syndiquer. À l’instar du futur premier ministre William Lyon Mackenzie King*, il croyait que le capital, les travailleurs et le grand public avaient des intérêts communs ; aussi ne prit-il pas strictement position pour les travailleurs dans ces conflits. Comme d’autres qui prêchaient le Social Gospel [V. James Shaver Woodsworth*], il soutenait que la vie du Christ et son enseignement rendaient impératif que les principes de charité, de justice et de fraternité guident tous les rapports dans la société. Entre 1920 et 1924, il supervisa les relations industrielles au Manitoba en qualité de président du Joint Council of Industry et il joua le rôle de conciliateur dans plus de 100 conflits de travail. Dans tous les cas, on évita la grève. Pour Gordon, cela constituait un succès, car la paix industrielle lui importait. Ses conceptions inspirées du Social Gospel sur les questions ouvrières s’exprimèrent pleinement dans son roman de 1921, To him that hath : a novel of the west of today. Le maintien de la paix et de l’harmonie devint le principe primordial de l’éthique sociale chrétienne de Gordon dans l’après-guerre. Il défendait ardemment la paix mondiale ; en 1932, il prononça le sermon annuel devant la Société des nations [V. Newton Wesley Rowell*]. Après son expérience de la Première Guerre mondiale, il évita d’associer l’appel chrétien au militarisme, comme il l’avait fait dans le passé.

En 1922, on nomma Gordon modérateur de l’Église presbytérienne au Canada. Il assuma cette fonction durant les dernières années de l’âpre débat entre presbytériens [V. Clarence Dunlop Mackinnon] sur l’union avec les méthodistes [V. Samuel Dwight Chown] et les congrégationalistes. Il prenait parti pour l’union depuis sa proposition, en 1902, par William Patrick, directeur du collège de Manitoba. Gordon jugeait la mesure nécessaire pour mettre fin à un gaspillage d’hommes et de ressources qui minait les efforts d’établissement de l’Église protestante dans l’Ouest. L’union concordait aussi avec la théologie libérale de Gordon, qui rejetait le dogmatisme et le sectarisme tout en s’engageant dans l’évangélisme et la réforme sociale qui encourageaient la collaboration entre les confessions. Gordon tenait tellement à réaliser l’union qu’il fit tout pour neutraliser ses détracteurs, tel Ephraim Scott. En sa qualité de modérateur, il mena une campagne énergique pour l’union dans tout le pays. À l’assemblée générale de 1925, dans le but d’étouffer les délibérations des opposants presbytériens déterminés à garder leur identité, il demanda à l’organiste d’interpréter le plus fort possible le refrain Hallelujah de Haendel. Après la création de l’Église unie du Canada, l’église presbytérienne St Stephen fusionna avec l’église méthodiste Broadway et prit l’appellation officielle St Stephen-Broadway en 1927. Cette entente ne toucha toutefois pas Gordon, car il avait eu 65 ans en 1925 et avait quitté son poste.

Pendant sa retraite, Gordon continua à composer des œuvres de fiction. Les plus remarquables faisaient partie d’une série de romans historiques sur le passé canadien, avec, comme toile de fond, la province de Québec après la Conquête, la Révolution américaine et la guerre de 1812. D’autres romans, surtout ceux qu’il écrivit pendant la grande dépression, traitaient de la crise mondiale dans une perspective chrétienne. Gordon critiquait la cupidité et le manque de morale chrétienne qui régnaient au sein des systèmes financier et industriel.

Gordon ne sut pas adapter son style à celui de l’époque, et les ventes des romans de Connor périclitèrent. Ses récits d’aventures didactiques, au moralisme strict, ne plaisaient plus au lectorat qui cherchait une vision de la vie plus réaliste et, peut-être, moins romantique et religieuse. Ce changement du goût populaire ne le découragea pas. Plus que jamais certain que les gens avaient perdu le contact avec la Bible et le Sauveur, il décida de rédiger une biographie de Jésus-Christ. He dwelt among us (1936) fut son dernier sermon. Expliquant son intention, il écrivit à George Adam Smith, l’un de ses mentors en théologie : « Je suis profondément convaincu que ce dont le monde a besoin aujourd’hui, plus que tout, est un retour en simplicité, en foi et en loyauté au cœur de Jésus. C’est un homme oublié. Il est devenu un Nom dans un livre, un Nom dans un système de théologie, une Figure de l’ombre dans une institution religieuse, la réalité est sortie de Lui, nous ne sommes plus capables de sentir les battements de Son Cœur, le contact de Sa Main. »

Gordon ne définissait pas son ministère par son activité littéraire. Ses romans lui apportèrent la notoriété et beaucoup d’argent, mais ils ne représentaient à ses yeux qu’une partie de sa mission de répandre la Parole de Dieu et de faire de l’Église une présence visible dans la société. Selon lui, un pasteur devait prêcher un évangile pratique et travailler pour produire des changements. Il se considérait comme un homme d’action, à l’image des chrétiens virils et héroïques de ses romans, émules du Christ, dont les gestes avaient eu un impact si profond. Avec à-propos, il intitula ses mémoires, qu’il rédigea durant la dernière année de sa vie, Postscript to adventure : the autobiography of Ralph Connor. Le livre parut de manière posthume à New York en 1938 ; il renfermait une introduction de son fils, John King Gordon.

Gordon reçut nombre de prix pour ses réalisations dans plusieurs domaines. La Société royale du Canada le nomma membre en 1904 et quelques établissements lui décernèrent des diplômes honorifiques, dont le Queen’s College (doctorat honorifique en droit, 1909), la University of Glasgow (doctorat en théologie, 1919) et l’université de Manitoba (doctorat honorifique en droit, 1937). En 1935, il devint compagnon de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges.

Malgré sa renommée sous le nom de Ralph Connor, Gordon croyait que la prédication de l’Évangile du Christ constituait sa vocation. Il ne se prenait jamais d’abord pour un romancier et, vers la fin de sa vie, il laissa entendre à un reporter du Toronto Daily Star, le 12 novembre 1936, que sa contribution à la culture canadienne avait consisté à libérer la religion des réunions de prières et du parloir. Ses romans ne tiennent pas une place importante parmi les œuvres reconnues de la littérature canadienne. On les considère comme des fenêtres ouvertes sur ce qui, dans la culture populaire du Canada au début du xxe siècle, a trait à la religion évangélique, la réforme sociale, la colonisation de l’Ouest, le mythe de la police à cheval, et la Première Guerre mondiale et ses répercussions. Si Gordon voyait le Canada comme une partie intégrante de l’Empire britannique, ses romans contribuèrent à élaborer une vision claire du pays, de son identité et de son histoire. En qualité de prêtre du mouvement Social Gospel, Gordon était un réformateur moral au franc-parler, un militant, même si la guerre tempéra son dogmatisme. Peu importait ses engagements, il abordait la vie avec une passion ardente, une conviction et une énergie sans bornes, parfois au point de paraître intolérant. Dans l’intimité de sa vie familiale, ses enfants gardèrent de lui le souvenir affectueux d’un homme enjoué, qui aimait beaucoup le plein air, trait qu’ils associaient particulièrement au temps passé à Birkencraig, leur chalet au lac des Bois.

Charles William Gordon mourut en octobre 1937. Il repose dans le cimetière presbytérien de Kildonan, près de Winnipeg, avec plusieurs autres membres fondateurs de l’Église presbytérienne de l’Ouest, dont John Black*, George Bryce, John Mark King et son mentor James Robertson.

David B. Marshall

Sous le pseudonyme de Ralph Connor, Charles William Gordon a écrit les romans suivants : Black Rock : a tale of the Selkirks (Toronto, 1898) ; Gwen, an idyll of the canyon (Toronto et New York, 1899) ; The sky pilot : a tale of the foothills (Toronto, 1899) ; The man from Glengarry : a tale of the Ottawa (Toronto, 1901) ; Glengarry school days : a story of early days in Glengarry (Toronto, 1902) ; The prospector : a tale of the Crow’s Nest Pass (Toronto, 1904) ; The doctor : a tale of the Rockies (Toronto, 1906) ; The foreigner : a tale of Saskatchewan (Toronto, 1909) ; Corporal Cameron of the North West Mounted Police : a tale of the Macleod Trail (Toronto, 1912) ; The patrol of the Sun Dance Trail (Toronto, 1914) ; The major (Toronto, 1917) ; The sky pilot in no man’s land (Toronto, 1919) ; To him that hath : a novel of the west of today (New York et Toronto, 1921) ; The Gaspards of Pine Croft : a romance of the Windermere (Toronto, 1923) ; Treading the winepress (New York et Toronto, 1925) ; The friendly four, and other stories (New York, 1926) ; The runner : a romance of the Niagaras (Toronto, 1929) ; The rock and the river : a romance of Quebec (Toronto, 1931) ; The arm of gold (Toronto, 1932) ; The girl from Glengarry (Toronto, 1933) ; Torches through the bush (Toronto, 1934) ; The rebel loyalist (Toronto, 1935) ; The gay crusader (Toronto, 1936) ; et He dwelt among us (Toronto, 1936). Sous le même nom de plume, il a également signé un certain nombre d’opuscules, dont Beyond the marshes : a Manitoba idyll (Winnipeg, 1897) ; Gwen’s canyon (Toronto, 1898) ; Michael McGrath, postmaster (Chicago et Toronto, 1900) ; The Swan Creek blizzard (Toronto, 1901) ; The angel and the star (Toronto, 1908) ; The dawn by Galilee : a story of the Christ (Toronto, [1909]) ; The recall of love (Toronto, [1910]) ; et Christian hope ([Londres, 1912]). Ont paru sous son véritable nom : la biographie intitulée The life of James Robertson : missionary superintendent in western Canada (Toronto, 1908) ; Postscript to adventure : the autobiography of Ralph Connor (New York, 1938) ; et « The Presbyterian Church and its missions », chapitre dans Canada and its provinces : a history of the Canadian people and their institutions […], Adam Shortt et A. G. Doughty, édit. (23 vol., Toronto, 1913–1917), 11 : 249–300.

La Univ. of Man. Libraries, Dept. of Arch. and Special Coll. (Winnipeg), conserve le Charles Gordon fonds (mss 56, Pc 76). BAC possède de la correspondance familiale, R2409-22-1 (C. W. Gordon (Ralph Connor) ser.). Une précieuse correspondance se trouve également à l’UCC, F3345 (James Robertson coll.). Des jugements critiques et de l’information biographique figurent dans Daniel Coleman, White civility : the literary project of English Canada (Toronto et Buffalo, N.Y., 2006) ; Christopher Dummitt, « The “taint of self” : reflections on Ralph Connor, his fans, and the problem of morality in recent Canadian historiography », Hist. sociale (Ottawa), 46 (2013) : 63–90 ; Clarence Karr, Authors and audiences : popular Canadian fiction in the early twentieth century (Montréal et Kingston, Ontario, 2000) ; D. [B.] Marshall, « C. W. Gordon, a.k.a. Ralph Connor : clergyman, author, chaplain and moderator », Touchstone (Winnipeg), 20 (2002), no 1 : 41–52 ; J. L. Thompson et J. H. Thompson, « Ralph Connor and the Canadian identity », Queen’s Quarterly (Kingston), 79 (1972) : 159–170 ; et M[ary] Vipond, « Blessed are the peacemakers : the labour question in Canadian Social Gospel fiction », Rev. d’études canadiennes (Peterborough, Ontario), 10 (1975), no 3 : 32–43.

Bibliographie générale

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David B. Marshall, « GORDON, CHARLES WILLIAM (Ralph Connor) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 16, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 26 oct. 2021, http://www.biographi.ca/fr/bio/gordon_charles_william_16F.html.

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Auteur de l'article:    David B. Marshall
Titre de l'article:    GORDON, CHARLES WILLIAM (Ralph Connor)
Titre de la publication:    Dictionnaire biographique du Canada, vol. 16
Éditeur:    Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:    2021
Année de la révision:    2021
Date de consultation:    26 octobre 2021