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WAKEFIELD, EDWARD GIBBON, écrivain et homme politique, né le 20 mars 1796 à Londres, Angleterre, fils aîné d’Edward Wakefield, statisticien, et de Susanna Crash, décédé le 16 mai 1862 à Wellington, Nouvelle-Zélande.

Le père d’Edward Gibbon Wakefield, homme aux opinions radicales et humanitaires, est l’auteur d’un ouvrage apprécié sur l’Irlande et fut l’ami intime des célèbres utilitaristes James Mill et Francis Place. Edward Gibbon se montra, semble-t-il, un enfant têtu et obstiné, résultat des premières années conjugales de ses parents, instables et financièrement difficiles. Il fit des études mouvementées à Tottenham, à la Westminster School, de 1807 à 1809, puis à l’Edinburgh High School où elles prirent fin avec son expulsion en 1810. De 1814 à 1820, Wakefield fit partie de la légation britannique à Turin. En 1816, alors qu’il était en Angleterre, il enleva, avec son consentement, Eliza Susan Pattle, âgée de 16 ans, pupille sous tutelle judiciaire et héritière d’un marchand de Canton ; elle lui donna deux enfants avant de mourir en 1820. Les intérêts d’un fonds de fiducie de £70 000 échurent à Wakefield.

De 1820 à 1825, Wakefield fut membre de la légation britannique à Paris. En quête d’autres moyens de s’assurer un siège à la chambre des Communes, il enleva la fille d’un fabricant de soie du Cheshire, Ellen Turner, qui avait 15 ans, et la persuada de l’épouser. Le mariage ne fut pas consommé et Wakefield passa en jugement avec son frère William Hayward, son complice ; le bruit fait autour de son procès fut considérable. Wakefield fut condamné à trois ans de prison à compter de mai 1827.

En prison, Wakefield lut tout ce qu’il put trouver sur les colonies et élabora une théorie de « colonisation systématique ». Il présenta pour la première fois ses idées dans A letter from Sydney, publiée anonymement en 1829. L’essentiel de sa thèse était que le développement des colonies languissait parce qu’il était trop facile d’acquérir des terres et que la main-d’œuvre était insuffisante. Le Canada semble, dans cet écrit, l’incarnation des résultats d’une mauvaise politique, idée tirée en grande partie du Statistical account of Upper Canada [...] (1822) de Robert Fleming Gourlay. Celui-ci avait écrit que la dispersion des colons dans le Haut-Canada avait donné naissance à un peuple « dont la civilisation et la valeur morale rétrogradaient ». Et voilà que Wakefield affirmait que l’abondance des terres engendrait « des individus semblables à ce qu’allaient devenir les Canadiens et à ce qu’étaient les Américains, dont le nombre croissait sans que s’améliorât le mode de vie ». Il proposait ainsi une solution : la colonisation concentrée rendue possible grâce à la vente de terres à un prix suffisamment élevé. Wakefield expliquait cependant que cette méthode ne pouvait être appliquée avec succès au Canada car, si le prix des terres augmentait, les colons s’installeraient tout simplement aux États-Unis.

La thèse de Wakefield, présentée de main de maître, fit des adeptes en la personne de John Stuart Mill ainsi que d’autres économistes éminents et hommes en vue. Après sa libération en 1830, on reconnut qu’il était l’auteur de l’ouvrage ; Wakefield conserva son intérêt pour la colonisation. En 1834, ses opinions inspirèrent la South Australian Association ; l’apparent succès précoce de l’association emplit de dynamisme les partisans de Wakefield même si ce dernier s’écarta de l’entreprise en 1836. Il consacra alors toutes ses énergies à la New Zealand Association, fondée en 1837.

Si lord Durham [Lambton*] fit la connaissance de Wakefield, c’est parce qu’il souscrivit à sa théorie de la colonisation et qu’il entra dans la New Zealand Association. Dans l’espoir de devenir commissaire des Terres de la couronne, Wakefield suivit Durham au Canada en mai 1838, mais la publicité faite à l’enlèvement de la jeune Turner rendit cette nomination impossible. Charles Buller*, également venu avec Durham, fut nommé commissaire et Wakefield, bien qu’il fit le travail, ne reçut ni salaire ni reconnaissance officielle.

Avant de quitter le Canada le 20 octobre 1838, Wakefield termina le rapport sur les terres publiques et l’émigration qu’on joignit comme appendice B au rapport de Durham. Il y tentait ce qu’il avait déclaré impossible auparavant, c’est-à-dire d’adapter son système à l’Amérique du Nord britannique. La politique antérieure avait aliéné de vastes territoires sans progrès proportionnel de la colonisation, sapant ainsi le marché quel que fût le prix des terres de la couronne. Comme solution, Wakefield proposait une taxe de 2 pence l’acre sur les terres en friche et, avec les bénéfices, un programme de travaux publics. Il pensait qu’on pouvait vendre les terres de la couronne à $2 l’acre même si, aux États-Unis, on vendait les terres à $1.25. C’était au parlement britannique, prétendait-il, de modifier l’ancien système puisque le gouvernement impérial était responsable du problème. Ses recommandations restèrent lettre morte.

Pendant son séjour au Canada, Wakefield noua des liens avec des chefs patriotes canadiens-français. Il eut des conversations avec Louis-Hippolyte La Fontaine et fit en secret un voyage jusqu’à Saratoga Springs, New York, mais il ne put voir Louis-Joseph Papineau*. Son objectif demeure ambigu. Il prétendit plus tard n’avoir pas reçu de mission de Durham et n’avoir rapporté ses conversations à personne. La Fontaine pensa le contraire. Comme Durham, Wakefield affirmait n’entrevoir guère d’avenir pour les Canadiens français, sauf s’ils s’assimilaient. Il écrivit que La Fontaine et ses amis étaient « profondément ignorants de leur propre situation et parfaitement dépourvus de jugement ».

Son départ du Canada fut le résultat d’une décision de Durham, qui ne voulut pas suivre le conseil que Wakefield et Buller lui donnèrent de démissionner. Arrivé à Liverpool dix jours avant le débarquement de Durham à Plymouth, Wakefield défendit la cause de ce dernier dans les cercles radicaux et écrivit à Durham de rompre avec le gouvernement, conseil qui, cette fois encore, ne fut pas suivi. Le rapport de Durham fut achevé en janvier 1839 ; d’après lord Henry Peter Brougham, grand adversaire de Durham, « Wakefield l’élabora, Buller le rédigea et Durham le signa ». On ne peut prouver, mises à part les idées sur la colonisation, l’influence de Wakefield, mais la rumeur voulant que c’était lui qui avait divulgué le rapport au Times, est plus plausible.

De 1839 à 1846, Wakefield fut directeur en chef à Londres de la New Zealand Colonization Company qui établissait des colonies en Nouvelle-Zélande, mais son intérêt pour le Canada ne s’éteignit pas. En 1838, il était venu visiter la seigneurie de Beauharnois appartenant à Edward Ellice, homme politique whig et père du secrétaire privé de Durham, et en 1839 il en négocia la vente à titre d’agent de la North American Colonial Association of Ireland, société par actions. Ses rapports avec cette société conduisirent Wakefield à faire en 1841 un bref séjour au Canada pour tenter de convaincre les autorités de la valeur de Beauharnois comme emplacement d’une autre section du réseau de canaux du Saint-Laurent. En juillet, il vit lord Sydenham [Thomson*], qui se méfiait de tous ceux dont la réputation ressemblait à celle de Wakefield mais qui se fit une opinion favorable de l’association, presque malgré son représentant. Sydenham mourut avant que la question du canal ne fût réglée et, en janvier 1842, Wakefield revint au Canada tenter d’influencer un nouveau gouverneur, sir Charles Bagot*, et une Assemblée où se manifestait une forte opposition envers le passage par Beauharnois.

Wakefield se fit alors le défenseur des Canadiens français ; il cultiva l’amitié de Denis-Benjamin Viger et de Jean-Joseph Girouard* et fit campagne en faveur du traitement égal des Canadiens français, dans une série de lettres envoyées à l’hebdomadaire londonien, la Colonial Gazette. En juin, le Conseil exécutif approuva la route de Beauharnois, mais les activités de Wakefield étaient devenues une fin en soi. Il applaudit aux mesures de conciliation prises par Bagot envers les Canadiens français et critiqua sévèrement l’attitude négative du ministère des Colonies. Fait remarquable, il apparaît de toute évidence dans ses lettres, parues en juillet et août, qu’il pouvait obtenir de l’intérieur des renseignements sur les nominations faites par Bagot. Par exemple, dans sa huitième lettre, datée du 10 août, il prédisait, ce qui allait s’avérer juste, que Bagot allait donner, dans le mois à venir, un poste à La Fontaine. Encore que Bagot déclarât n’avoir vu Wakefield qu’en deux ou trois occasions officielles, des rumeurs gênantes coururent selon lesquelles Wakefield était l’éminence grise de Bagot. Wakefield connaissait Dominick Daly, secrétaire provincial, et Thomas William Clinton Murdoch, secrétaire civil, mais nous pouvons les rayer des sources de renseignements ; l’explication la plus vraisemblable est que Wakefield payait un fonctionnaire subalterne pour lui transmettre des documents.

En novembre 1842, Wakefield gagna une élection partielle dans Beauharnois comme candidat de La Fontaine en s’appuyant sur les paroisses canadiennes-françaises de cette circonscription, puis il regagna l’Angleterre et ne revint que pour la session de septembre 1843. Il cherchait alors des lois qui permettraient à la North American Colonial Association of Ireland d’agir comme banque d’hypothèques et de dépôts au Canada et tenta de proposer un grand plan de colonisation. Le ministère ne le soutint pas et il se tourna contre lui. Lorsque Robert Baldwin* et La Fontaine démissionnèrent le 26 novembre à la suite du débat sur le « patronage », Wakefield se porta, avec Viger et Daly, du côté de sir Charles Theophilus Metcalfe*. Au cours du débat constitutionnel qui s’ensuivit, il fit valoir que le principe du gouvernement responsable n’était pas enjeu, comme le déclaraient Baldwin et La Fontaine, qui avaient, selon lui, délibérément provoqué la rupture parce qu’ils avaient perdu leur popularité et qu’ils craignaient d’être renversés par l’Assemblée.

Avant de quitter, pour de bon cette fois, le Canada en 1844, Wakefield écrivit une brochure et un article sur Metcalfe. Désireux de se montrer logique dans la crise Metcalfe, Wakefield donna du gouvernement responsable la définition la plus étroite possible et affirma que, le gouverneur des colonies étant comptable au parlement impérial, il lui fallait « jouer dans les affaires publiques un rôle beaucoup plus actif que le souverain ». Il qualifia d’ « étranges » les opinions de Baldwin, mais en fait c’était Wakefield qui s’était trompé sur l’avenir immédiat du gouvernement colonial du Canada.

Les actes posés par Wakefield au Canada avaient gêné certains, en avaient indisposé d’autres, mais lui avaient valu un coquet revenu entre 1841 et 1844, son agence, qui travaillait pour le compte de la North American Colonial Association of Ireland, lui avait rapporté £2 0000. Dans toutes ses entreprises de colonisation, Wakefield fut surtout un initiateur et un lobbyist, et sa théorie n’était en fait que la justification de ses projets de spéculation sur les terres coloniales. À son départ, l’idée que s’en faisaient les Canadiens n’était pas plus haute qu’à son arrivée.

Lors d’une grave maladie en 1846, résultat d’un surcroît de travail pour la New Zealand Colonization Company, Wakefield s’en vit retirer la direction. Il adopta l’idée de créer une colonie anglicane en Nouvelle-Zélande, en se fondant cette fois encore sur ses théories. En 1853, il émigra en Nouvelle-Zélande où il passa les huit dernières années de sa vie complètement retiré du monde.

H. J. M. Johnston

Les titres suivants des ouvrages de Wakefield, A letter from Sydney, the principal town of Australia, Robert Gouger, édit. (Londres, 1829), England and America ; a comparison of the social and political state of both nations (2 vol., Londres, 1833 ; 2e éd., New York, 1834), A view of Sir Charles Metcalfe’s government of Canada, by a member of the provincial government (Londres, 1844), et A view of the art of colonization, with present reference to the British empire ; in letters between a statesman and a colonist (Londres, 1849 ; 2e éd., Oxford, 1914) apparaissent dans The collected works of Edward Gibbon Wakefield, M. F. L. Pritchard, compil. (Glasgow et Londres, 1968) qui reproduit en outre un bon nombre d’ouvrages de Wakefield sur la colonisation. Son article, Sir Charles Metcalfe in Canada, Fisher’s Colonial Magazine and Commercial Maritime Journal (Londres), nouv. sér., I (1844), est paru dans [Charles Buller et E. G. Wakefield], Charles Buller and responsible government [a reprint of Responsible government for colonies by C. Buller and Sir Charles Metcalfe in Canada by E. G. Wakefield], E. M. Wrong, édit. (s.l., 1926). Plusieurs biographies de Wakefield ont été publiées : Richard Garnett, Edward Gibbon Wakefield ; the colonization of South Australia and New Zealand ([Londres], 1898) ; A. J. Harrop, The amazing career of Edward Gibbon Wakefield (Londres, 1928) ; Irma O’Connor, Edward Gibbon Wakefield : the man himself (Londres, [1929]) ; et Paul Bloomfield, Edward Gibbon Wakefield, builder of the British Commonwealth ([Londres, 1961]).  [h. j. m. j.]

Debates of the Legislative Assembly of United Canada (Gibbs et al.), I–IV.— Hincks, Reminiscences.— [J. G. Lambton], Lord Durham’s report on the affairs of British North America, C. P. Lucas, édit. (3 vol., Oxford, 1912).— [E. G. Wakefield], Edward Gibbon Wakefield and the Beauharnois canal, A. R. M. Lower, édit., CHR, XIII (1932) : 37–44.— Colonial Gazette (Londres), 1842.— DNB.— Dent, Last forty years, I.— Gates, Land policies of Upper Canada.— C. D. W. Goodwin, Canadian economic thought : the political economy of a developing nation, 1814–1914 (Durham, N.C., et Londres, 1961).-U. N. MacDonnell, Gibbon Wakefield and Canada subsequent to the Durham mission, 1839–42 (Kingston, Ont., 1925).— Monet, Last cannon shot.— C. W. New, Lord Durham ; a biography of John George Lambton, first Earl of Durham (Oxford, 1929).— Helen Taft Manning, E. G. Wakefield and the Beauharnois canal, CHR, XLVIII (1967) :1–25.

Bibliographie générale

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H. J. M. Johnston, « WAKEFIELD, EDWARD GIBBON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/wakefield_edward_gibbon_9F.html.

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Auteur de l'article:   H. J. M. Johnston
Titre de l'article:   WAKEFIELD, EDWARD GIBBON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   1 novembre 2014