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RODIER, ÉDOUARD-ÉTIENNE (baptisé Étienne-Édouard), avocat, homme politique et patriote, né le 26 décembre 1804 à Montréal, fils de Barthélemy Rodier et de Marie-Louise Giroux ; décédé le 5 février 1840 dans sa ville natale.

Édouard-Étienne Rodier appartient à une famille de la petite bourgeoisie urbaine, besogneuse, parcimonieuse, mais sans fortune et sans instruction. Son père est un ancien voyageur qui a réussi à amasser un peu d’argent dans le commerce des fourrures. Après 1800, il s’est lancé dans le commerce de détail et a installé dans le faubourg Saint-Joseph, à Montréal, un magasin de marchandises sèches et de fourrures. C’est donc dans le milieu du petit négoce, à la merci des créanciers et d’entreprises incertaines, que se déroule l’enfance d’Édouard-Étienne. À l’instar de son père, Rodier ne peut compter que sur ses propres forces. S’il veut changer de condition, l’instruction constitue pour lui le seul facteur de promotion sociale.

En 1812, Rodier entre au petit séminaire de Montréal. Après y avoir fait les classes préparatoires, il entreprend en 1814 des études classiques. Il se montre un élève sérieux et attentif à l’enseignement dispensé par les sulpiciens. Rien à cette époque ne révèle en lui le futur porte-parole passionné de l’indépendance du Bas-Canada et d’un nouvel ordre social authentiquement libéral.

Au terme de ses études classiques, Rodier hésite quant au choix de sa carrière. Il songe d’abord à entrer dans les ordres puis opte finalement pour la profession d’avocat, où il pourra s’intéresser à la vie publique qui le passionne. En juillet 1822, il entreprend son stage de clerc dans l’étude de l’avocat Hippolyte Saint-Georges Dupré, à Montréal. Quatre mois plus tard, il entre au service de Dominique-Benjamin Rollin, avocat de grande réputation. Il y reste pendant cinq ans, jusqu’à la fin de ses études de droit, et s’impose par son ardeur au travail et sa largeur de vues.

Le 7 janvier 1826, Rodier a épousé à Montréal Julie-Victoire Dumont, fille d’un modeste tonnelier. Dans le contrat de mariage, la dot de la jeune femme et les garanties matérielles consenties par Rodier confirment l’état précaire de leur situation financière. Afin de subvenir à leurs besoins, Rodier doit même travailler à la boutique de son père. Il reçoit enfin sa commission d’avocat le 28 mai 1827 et décide d’exercer sa profession à Montréal. Fin causeur aux talents oratoires déjà reconnus, il élargit son influence en s’établissant un réseau important de relations et de solides amitiés parmi les membres des professions libérales les plus titrés de sa génération. Il parvient ainsi à se constituer rapidement une clientèle importante. De 1827 à 1831, il traite plus d’une soixantaine d’affaires juridiques et plaide plus de 40 causes. Une vie nouvelle commence pour lui : celle d’un jeune avocat brillant, reconnu, adopté par les gens de sa profession. Cette fulgurante réussite est malheureusement assombrie par le décès de son épouse, le 14 juin 1829.

Ses succès professionnels n’incitent pas Rodier à délaisser pour autant les affaires publiques. Au cours des années 1827–1830, l’avocat appuie ouvertement Louis-Joseph Papineau* qui tente de raffermir son autorité et d’unifier le parti canadien, devenu en 1826 le parti patriote. Un nouveau journal de combat, la Minerve, défend les politiques prônées par Papineau. Rodier se montre extrêmement sensible à ces nouvelles orientations et vient rejoindre les rangs du parti patriote dont il représente la relève et la tendance radicale avec Louis-Hippolyte La Fontaine*, Augustin-Norbert Morin*, Charles-Ovide Perrault, Jean-Olivier Chénier, Clément-Charles Sabrevois* de Bleury, Wolfred* et Robert* Nelson, et Cyrille-Hector-Octave Côté.

Rodier participe à divers groupes d’étude qui se réunissent chez le libraire Édouard-Raymond Fabre* et chez l’imprimeur Ludger Duvernay*, qui deviendra l’un de ses amis intimes. Dans les années 1830, ces groupes font preuve d’une vitalité intellectuelle débordante. Plusieurs de leurs membres se montrent des admirateurs de la révolution de Juillet en France et des institutions politiques américaines, lisent et citent les philosophes du xviiie siècle, s’en prennent aux abus du régime colonial et dénoncent l’impasse constitutionnelle dans laquelle se trouve le Bas-Canada. Rodier est manifestement sensible à ces influences.

En 1831, la carrière politique et professionnelle de Rodier est favorisée par un deuxième mariage. En effet, le 6 juin de cette année-là, Rodier épouse Élise Beaupré, fille aînée de Benjamin Beaupré, l’un des marchands les plus importants de L’Assomption. Les revenus apportés par sa femme permettent en quelque sorte à Rodier de vivre plus aisément et de mener plus librement une carrière politique. Il peut alors abandonner son bureau d’avocat à Montréal et s’installer à L’Assomption, où il se lance en politique. Élu député de la circonscription de L’Assomption, laissée sans représentant par la démission de Barthélemy Joliette, il siégera à la chambre d’Assemblée du 30 juillet 1832 au 27 mars 1838.

Au cours de l’été de 1832, Rodier est témoin des décès de son père et de sa belle-mère, Julie Mercier, tous deux victimes du choléra. Craignant pour sa vie, il décide de rédiger son testament, qu’il débarrasse des invocations religieuses habituelles pour les remplacer par des allusions patriotiques.

Dès janvier 1833, à la reprise de la session, Rodier attire l’attention de son entourage lorsqu’il se montre en faveur d’un Conseil législatif électif, que défend ardemment Papineau. Au cours de l’année, ses prises de position en chambre le mettent en contact avec les plus hautes personnalités patriotes de son temps. Orateur fougueux et d’une rare éloquence, il devient rapidement un instrument de diffusion du message patriote.

C’est à partir de 1834 que Rodier s’engage totalement dans l’action politique et délaisse de plus en plus son bureau d’avocat. Ainsi en 1833–1834 il n’a plaidé qu’une seule fois et dans une cause mineure. Au moment où parait le programme des Quatre-vingt-douze Résolutions, Rodier est de toutes les actions et de toutes les réunions. En avril 1834, il provoque en duel son meilleur ami, Pierre-Édouard Leclère*, bureaucrate reconnu. Heureusement, les duellistes tirent sans s’atteindre. Trois ans plus tard, à la veille des troubles, Rodier se compromettra dans un autre duel qui se terminera de façon à peu près similaire. Le 24 juin 1834, il prend la parole au premier banquet de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal [V. Jean-François-Marie-Joseph MacDonell*]. Puis, aux élections tenues à l’automne, il fait preuve d’une activité débordante. Partout où il passe, il subjugue les électeurs et il est réélu facilement dans sa circonscription. L’orateur éloquent de la chambre d’Assemblée se double alors d’un orateur populaire.

En 1835, Rodier se fait particulièrement remarquer par son discours de clôture au banquet de la Saint-Jean-Baptiste, à Montréal. Il s’y déclare en désaccord avec les positions officielles de l’Église sur le pouvoir civil et réitère sa foi en la souveraineté du peuple, source naturelle et légitime de tout pouvoir. De ce fait, Rodier représente de plus en plus cette minorité agissante au sein du parti patriote qui souhaite changer les institutions politiques coloniales et chambarder la structure sociale. Partisan de l’implantation d’une république bas-canadienne et favorable à l’abolition du régime seigneurial, Rodier s’oppose au commerce métropolitain que dominent les marchands britanniques. Il se fait le propagandiste d’une économie nationale axée sur l’essor des petits producteurs indépendants et le développement d’une industrie locale. En août 1837, désireux de donner l’exemple à ses compatriotes, il se présente en chambre habillé de vêtements de fabrication domestique.

Durant les troubles de 1837, Rodier participe certainement à l’élaboration de la stratégie des patriotes et est mêlé de près aux événements. Malgré son désaccord avec Papineau sur le maintien du régime seigneurial, il semble s’accommoder assez bien de ses prises de position sur la question nationale. En mai, il adresse la parole aux électeurs de la circonscription de Richelieu. Un mois plus tard, on l’invite à prononcer un discours à Longueuil. À la fin de juillet, il prend la parole à Varennes. Le 23 octobre, à l’assemblée des six comtés tenue à Saint-Charles-sur-Richelieu, il prêche ouvertement la révolte armée. Son rôle ne consiste pas qu’à soulever les foules. Avec Thomas Storrow Brown* et André Ouimet*, il est aussi à la tête des Fils de la liberté, organisation révolutionnaire fondée le 5 septembre et qui regroupe plusieurs étudiants et jeunes membres des professions libérales de Montréal. Le 6 novembre, une émeute qui implique le Doric Club, formé de jeunes Anglais, et les Fils de la liberté éclate à Montréal. Rodier prend part activement à l’échauffourée sanglante. Quelques jours plus tard, soit le 16 novembre, un mandat d’arrêt est lancé contre lui et 25 autres patriotes. Comme il se sait pourchassé, Rodier prend sans tarder la route de Napierville où l’attend le docteur Cyrille-Hector-Octave Côté.

L’entente entre les deux hommes est immédiate. Pendant que Papineau et le docteur Edmund Bailey O’Callaghan* se dirigent vers Saint-Denis, sur le Richelieu, Côté, Rodier, Duvernay, Lucien Gagnon et plusieurs autres mettent sur pied un plan d’action et projettent d’attaquer Saint-Jean (Saint-Jean-sur-Richelieu) à la fin de novembre. Informés de l’arrivée des forces militaires britanniques, Rodier et ses compagnons abandonnent leur projet et décident de se rendre à Swanton, au Vermont, pour mieux s’organiser. Le 6 décembre, Rodier, à titre d’officier d’un petit bataillon de patriotes, prend part à la malheureuse expédition de Moore’s Corner (Saint-Armand-Station) d’où on le ramène blessé à Swanton.

Le 2 janvier 1838, à la réunion de Middlebury, au Vermont, où l’on discute de l’éventualité d’une autre insurrection, Rodier s’en prend violemment à Papineau qui s’oppose à l’abolition du régime seigneurial. Point n’est besoin de cette intervention pour mesurer la profondeur du désaccord qui divise alors les deux hommes et qui ne fera que se confirmer dans les mois suivants. Rodier reproche à Papineau son inaction et, dans ce contexte, il accentue son autorité et son pouvoir parmi les réfugiés. Avec les docteurs Robert Nelson et Côté, il devient sans conteste l’un des leaders du mouvement révolutionnaire de 1838. Ainsi est-il amené à jouer un rôle de premier plan dans la préparation de l’invasion de février 1838 et à participer étroitement à la rédaction de la déclaration d’indépendance faite le même mois [V. Robert Nelson].

En mars 1838, Rodier s’installe à Burlington, au Vermont. Après l’échec de l’invasion en février, l’ancien député de L’Assomption est de plus en plus inquiet. Les intrigues, les suspicions et les coups bas se multiplient au sein de l’organisation. Même si Rodier emploie la majeure partie de son temps à essayer de rallier ses compagnons à une cause commune, le mouvement révolutionnaire s’affaiblit et s’épuise dans des luttes intestines. Au demeurant, les relations entre Rodier et Côté ne sont plus au beau fixe. Au cours de l’été, la rupture entre les deux hommes est imminente.

Rodier ne se trouve pas au bout de ses peines. Depuis huit mois, il vit dans les affres de l’incertitude. À Burlington, il est sans argent, sans état, et sans emploi. Pour subvenir à ses besoins, il doit même travailler dans une auberge comme garçon de table. De plus, il voit très peu sa femme et il est sans nouvelles de ses enfants. Le 28 octobre 1838, lorsque sa femme vient le chercher, il quitte sans hésitation ses compagnons. Exclu de l’amnistie décrétée par lord Durham [Lambton] le 28 juin, Rodier peut alors rentrer au Canada puisque Londres a désavoué l’ordonnance du gouverneur. Il verse donc un cautionnement de £3 000 aux autorités puis se rend à L’Assomption.

Rodier se propose de ne s’adonner désormais qu’à l’exercice de sa profession. Il souhaite également devenir un époux modèle et un père particulièrement tendre, et mener une existence paisible. Aux yeux de ses anciens amis patriotes, c’est un paria, un lâche, voire un traître, et pour répondre aux calomnies dont il est victime il fait paraître une lettre dans le Canadien du 28 novembre 1838.

À 35 ans, en pleine force de l’âge, mais miné par les excès et les échecs, Édouard-Étienne Rodier s’éteint à Montréal le 5 février 1840. Dans un article paru le 12 février suivant dans le North American, publié à Swanton, le docteur Côté se venge à sa façon de Rodier en le surnommant le « vire-capot ».

Richard Chabot

AC, Montréal, Cour du banc du roi, 1822–1837 ; Beauharnois (Valleyfield), Minutiers, Godefroy Chagnon, 21 mai, 4 nov. 1838.— ANQ-M, CE1-51, 7 janv. 1800, 26 déc. 1804, 7 janv. 1826, 7 févr. 1840 ; CE5-14, 6 juin 1831 ; CN1-28, 27 sept. 1817, 18 juin 1819, 29 sept. 1821, 16 juill., 23 oct. 1822 ; CN5-3, 22 mars 1834, 22 mai 1838 ; CN5-8, 19 oct. 1838.— APC, MG 24, B2 : 1690–1693, 1900–1903, 1989–1991, 2847–2852, 2951–2954, 2961–2964, 2983–2986, 2999–3002, 3012–3015, 3031–3034, 3046–3049, 3097–3099, 4103–4106, 6090–6097 ; MG 30, D1, 5 ; 26 : 529–535 ; RG 4, B8 : 8206–8209.— ASQ, Fonds Viger-Verreau, carton 22, nos 68–69.— ASSH, A, Fg-4, dossier 16.— BVM-G, Fonds Ægidius Fauteux, étude biographique sur É.-É. Rodier par Ægidius Fauteux accompagnée de notes, références, copies de documents, coupures, etc. concernant ce patriote ; notes compilées par Ægidius Fauteux sur les patriotes de 1837–1838 dont les noms commencent par les lettres R et S, carton 9.— L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois, 26 avril 1834.— Le Canadien, 4 mars, 29 avril, 3 juill. 1835, 28 nov. 1838.— La Minerve, 1er mai 1834.— Montreal Gazette, 21 août 1832.— North American, 12 févr. 1840.— Quebec Gazette, 28 juin 1832.— Caron, « Papiers Duvernay », ANQ Rapport, 1926–1927 : 162–163, 169–170, 177, 181, 191, 193.— Ægidius Fauteux, Patriotes ; le Duel au Canada (Montréal, 1934), 124–135, 219–225.— Maurice Grenier, « la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada, 1815–1837 » (thèse de {{m.a}}., univ. de Montréal, 1966), 93.— Robert Rumilly, Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal : des patriotes au fleurdelisé, 1834–1948 (Montréal, 1975), 19, 24–25, 30, 34–35 ; Hist. de Montréal, 2 : 199–201, 203, 208–210, 226, 228, 230, 238, 244 ; Papineau et son temps.— L.-O. David, « Édouard Rodier », la Presse, 18 juin 1921 : 18.— Ægidius Fauteux, « l’Histoire d’Édouard Rodier, le lion de L’Assomption », le Devoir (Montréal), 5 janv. 1938 : 7.

Bibliographie générale

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Richard Chabot, « RODIER, ÉDOUARD-ÉTIENNE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/rodier_edouard_etienne_7F.html.

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Auteur de l'article:   Richard Chabot
Titre de l'article:   RODIER, ÉDOUARD-ÉTIENNE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   23 octobre 2014