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RAGUENEAU, PAUL, prêtre, jésuite, missionnaire, supérieur de la mission huronne (1645–1650), supérieur des Jésuites du Canada (1650–1653), procureur à Paris de la mission du Canada, né à Paris le 18 mars 1608, décédé dans cette même ville le 3 septembre 1680.

On a parfois confondu le père Paul Ragueneau avec son frère François, également jésuite, mais son aîné de 11 ans, puisqu’il était né à Blois le 14 juin 1597. Le père François avait été désigné pour accompagner le père Charles Lalemant qui revenait au Canada en 1628. Les deux jésuites et trois récollets partaient de Dieppe le 8 mai 1628 dans le navire que commandait Claude Roquemont de Brison au nom de la Compagnie des Cent-Associés. Deux mois plus tard, à l’embouchure du Saint-Laurent, Roquemont était obligé de se rendre aux Kirke. Les deux jésuites furent faits prisonniers, conduits en Angleterre, et, de là, dirigés en Belgique. Revenu en France, le père François Ragueneau enseigna dans les collèges et il fut même recteur à Bourges. Jusqu’à la fin de sa vie, il continua de s’intéresser à la mission du Canada, sans qu’on puisse assurer avec certitude qu’il y soit venu. Mais il est bien permis de penser qu’il a communiqué son grand idéal missionnaire à son frère Paul.

Paul Ragueneau entrait au noviciat de Paris le 21 août 1626. De 1628 à 1632, il est professeur au collège de Bourges où il compta parmi ses élèves, l’espace de trois ans, le Grand Condé. Il étudia la théologie à La Flèche de 1632 à 1636. Le 28 juin de cette dernière année, il était à Québec et en 1637, il monta en Huronie. L’épidémie sévissait alors avec rage ; on en rendait les missionnaires responsables et on avait décrété leur mort. La célèbre lettre-testament de Jean de Brébeuf est du 28 octobre 1637 et elle est contresignée par Paul Ragueneau (JR (Thwaites), XV : 60–64).

Après avoir été pendant huit ans sous la direction de Jean de Brébeuf et de Jérôme Lalemant, le père Ragueneau devenait supérieur de la mission des Hurons en 1645. Nous lui devons les Relations des Hurons de 1646, 1647, 1648, celle de 1649 qui raconte la ruine de la mission et le martyre des pères de Brébeuf et Gabriel Lalemant, celle de 1650 qui décrit le pénible hivernement à l’île Saint-Joseph (Christian Island), ainsi que l’émigration et l’installation des Hurons sous la protection du fort de Québec.

Esprit supérieur, le père Ragueneau était docile aux leçons de l’expérience. Il écrit en 1648 : « Si j’avois un conseil à donner à ceux qui commencent la conversion des Sauvages, je leur dirois volontiers un mot d’advis que l’experience leur fera je croy reconnoistre estre plus important qu’il ne pourroit sembler d’abord ; sçavoir qu’il faut estre fort reservé à condamner mille choses qui sont dans leurs coustumes, et qui heurtent puissamment des esprits élevez et nourris en un autre monde. Il est aisé qu’on accuse d’irreligion ce qui n’est que sottise, et qu’on prenne, pour operation diabolique ce qui n’a rien au dessus de l’humain : et en suite on se croit obligé de defendre comme une impiété, plusieurs choses qui sont dans l’innocence ; ou qui au plus sont des coustumes impertinentes, mais non pas criminelles ; qu’on destruiroit plus doucement, et je puis dire avec plus d’efficace, obtenant petit à petit que les Sauvages desabusez s’en mocquassent eux-mesmes, et les quittassent, non pas par conscience, comme des crimes, mais par jugement et par science, comme une folie. Il est difficile de tout voir en un jour, et le temps est le maistre le plus fidele qu’on puisse consulter. » Il reconnaît que la sévérité des premiers missionnaires était peut-être nécessaire en leur temps, mais elle n’est plus de mise aujourd’hui.

C’est le petit nombre des Hurons qui échappèrent à la mort ou à la captivité. Le père Ragueneau n’est pas insensible à tant de souffrances qui s’abattent à la fois sur ses néophytes, à la destruction de cette œuvre missionnaire si riche d’espoirs. Mais comme il est grand dans l’épreuve : « Ce nous est un bon-heur, qu’une partie de cette croix vrayement pesante, soit à nous mesmes nostre partage, que nous ayons veu de nos freres y respandre leur sang et y endurer des tourmens, dont la cause les pourra bien faire passer quelque jour pour martyrs ; qu’il n’y en ait pas un de nous qui ne puisse espérer de les suivre, au milieu des braziers ardens, où ils ont esté consumez ; et que maintenant l’estat des affaires soit tel, que nous soyons heureusement necessitez de beaucoup souffrir, et de tout craindre, au service du grand Maistre dont nous annonçons les grandeurs en ces pays Barbares. Nous adorons ses divines conduites, et sur nous et sur nostre troupeau ; nous le benissons du passé ; et nous attendons avec amours, et je puis dire avec la joye de nostre cœur, ce que nostre nature pourroit redouter davantage, car c’est ainsi qu’il merite luy seul d’estre servy. »

Supérieur de la mission huronne, le père Ragueneau eut à prendre en 1649 et en 1650 des décisions capitales. Les quelque 300 Hurons qui ont échappé à la mort, à la captivité ou à la fuite ne voient de salut que dans la présence des missionnaires au milieu d’eux. Mais où iront-ils ? car la situation est intenable à Sainte-Marie, les Iroquois étant toujours sur le sentier de la guerre. Se rendant aux désirs des capitaines, le père Ragueneau décide de s’installer avec ses confrères et ses domestiques à la nouvelle terre d’élection, l’île Saint-Joseph ou Sainte-Marie II, aujourd’hui Christian Island, dans la baie Georgienne. Mais avant de partir, une autre décision s’imposait et combien cruelle au cœur du père Ragueneau : la destruction de la résidence et du fort Sainte-Marie. Il écrit : « Il nous fallut abandonner ce lieu, que je puis appeller nostre seconde Patrie, et nos delices innocentes ; puis qu’il avoit esté le berceau de ce Christianisme, qu’il estoit le temple de Dieu, et la maison des serviteurs de Jesus-Christ, et crainte que nos ennemis trop impies, ne profanassent ce lieu de saincteté, et n’en prissent leur avantage ; nous y mismes le feu nous mesmes, et nous vismes brusler à nos yeux en moins d’une heure, nos travaux de neuf et de dix ans. » C’était le 14 juin 1649.

Un an plus tard, la disette et les incursions iroquoises imposent un autre déplacement. À la demande des capitaines de la nation, le père Ragueneau préside à l’exode vers Québec des restes de la nation huronne. La mission huronne avait vécu en Huronie. Elle allait se survivre dans l’âme de ses enfants réfugiés sous la protection du fort de Québec ; et les nombreux Hurons captifs des Iroquois allaient prouver eux aussi que le père Ragueneau et ses confrères n’avaient pas travaillé en vain.

En partant pour la France, le 2 novembre 1650, le père Jérôme Lalemant nommait le père Ragueneau vice-supérieur ; et c’est celui-ci qui gouvernera la mission jusqu’au 6 août 1653, date où il sera remplacé par le père François Le Mercier. Les missionnaires de la Huronie n’avaient eu que des éloges pour le père Ragueneau : « Il est orné de dons éminents en vertu, en esprit, en prudence et en doctrine », écrivait le père Charles Garnier au général de la compagnie. Et voici le témoignage de Jean de Brébeuf : « C’est un homme hors ligne, et pour tout dire en un mot, si accompli sous tous les rapports, qu’il n’a pas ici son semblable, et je ne sais si jamais il l’aura. » Il n’est donc pas étonnant qu’en 1650, on ait songé à lui comme premier évêque de la Nouvelle-France ; mais il est heureux que le projet n’ait pas eu de suite. En effet, la supériorité de Québec, qui faisait de lui un membre du Conseil de la Nouvelle-France, fut, pour le père Ragueneau, une pierre d’achoppement : « Devenu recteur de Québec et supérieur des missions du Canada, écrit Rochemonteix, il mécontenta les missionnaires comme supérieur en s’immisçant trop dans les affaires civiles et administratives de la Colonie, et comme membre du Conseil, il déplut toujours par le même motif, à un grand nombre de colons. »

Comme supérieur des Jésuites du Canada, le père Ragueneau a donné le branle à la cause de canonisation des saints Martyrs canadiens. Le 21 mars 1649, il avait présidé aux funérailles de Brébeuf et de Gabriel Lalemant et il avait déposé leurs corps sous la chapelle de la résidence de Sainte-Marie. Il avait fait placer dans la tombe de Brébeuf une plaque de plomb, retrouvée en 1954, où étaient inscrits le nom du missionnaire et la date de sa mort par la main des Iroquois. Dans la Relation de 1649, il avait insinué, mais sans prévenir le jugement de l’Église, que Brébeuf et Gabriel Lalemant étaient des martyrs au sens canonique du mot. En 1650, avant le départ définitif de la Huronie, il avait fait lever les corps. Et dans son Récit véritable, le frère Christophe Regnault nous apprend qu’on avait brûlé les chairs et transporté les ossements à Québec. En 1652, le père Ragueneau entreprend de colliger des documents en vue de glorifier non seulement ses deux confrères de la Huronie, mais aussi les autres missionnaires de la Nouvelle-France, que la voix populaire considérait comme martyrs. C’est le Manuscrit de 1652, dont l’original est conservé aux Archives du collège Sainte-Marie de Montréal. Il s’agit incontestablement d’un document officiel et canonique. On n’explique pas autrement que les témoins aient fait leurs dépositions sous la foi du serment et que le père Ragueneau ait confirmé le tout en sa qualité de supérieur des Jésuites du Canada. Sur ce point comme sur plusieurs autres, le père Ragueneau devançait son époque. On songeait moins alors qu’aujourd’hui à glorifier ceux qui avaient versé leur sang pour la foi ou qui avaient laissé l’exemple d’une grande sainteté. Tous les confrères du père Ragueneau avaient le même culte que lui pour les missionnaires tombés victimes de leur zèle ou de leur charité. Seul il a pensé qu’ils seraient un jour canonisés, et le Manuscrit de 1652 ouvrait la voie aux procès de canonisation.

En 1656, le père Ragueneau est assigné à la résidence de Trois-Rivières. Et le Journal des Jésuites nous apprend que, le 22 juin 1657, il partait pour Sainte-Marie de Gannentaha. Il a vécu les heures tragiques qui ont occasionné le départ des pères P.-J.-M. Chaumonot, Simon Le Moyne et de quelques autres missionnaires, et l’échec de cette première tentative d’apostolat organisé chez les Iroquois. C’est lui qui en fit le récit.

Le père Ragueneau ne semble pas avoir eu la confiance du gouverneur de Voyer* d’Argenson. Mais le successeur de celui-ci, Pierre Du Bois Davaugour, est à peine arrivé à Québec, qu’il fait appel aux bons offices de Ragueneau. Il le met à la tête d’un conseil qui délibère « tous les jours des affaires publiques ». Dans une lettre du 12 octobre 1661, le père Ragueneau demande au Grand Condé, son ancien élève de Bourges, d’user de son influence pour obtenir l’envoi de troupes au Canada, seul moyen de mettre fin à la menace iroquoise. Le 12 août 1662, il partait pour la France, afin de plaider oralement la même cause. Il ne devait jamais revenir au Canada.

À Paris, il succédait au père Paul Le Jeune comme chargé des intérêts des missions des Jésuites de la Nouvelle-France. Et comme celui-ci, il fut un directeur spirituel très recherché. « La providence, écrit le père Pierre Champion, lui adressait une infinité de bonnes âmes, et surtout de celles qui étaient conduites par des voies extraordinaires, et il s’employait avec une charité immense à les assister de bouche et par lettres. On lui écrivait de tous côtés et ses réponses portaient la lumière et l’onction du Saint-Esprit dans le cœur des personnes qui les recevaient. »

À la suggestion de Mgr de Laval*, qui le tenait en haute estime, le père Ragueneau rédigeait et publiait à Paris, chez Florentin Lambert, en 1671, une Vie de la grande mystique de l’Hôtel-Dieu de Québec, mère Catherine de Saint-Augustin [V. Simon]. Document de première importance dans la cause de béatification de la servante de Dieu. Le père Ragueneau s’éteignait à Paris, le 3 septembre 1680, à l’âge de 72 ans.

Dans la galerie des grands jésuites que possédait alors la France, le père Paul Ragueneau occupe une place de choix. Professeur au collège de Bourges, il avait eu comme recteur le père Louis Lallemant et il avait été fortement marqué par ce maître de la vie spirituelle. Dans la Doctrine Spirituelle du Père Louis Lallemant, le père Champion parle ainsi du père Ragueneau. « c’était un parfait religieux, d’une vaste étendue d’esprit, d’une singulière pénétration et solidité de jugement, d’un courage héroïque, et capable des plus grandes entreprises, d’une sainte simplicité, d’une admirable confiance en Dieu, et d’une expérience consommée dans les choses spirituelles ; un homme entièrement dégagé de tous les intérêts temporels, et qui ne respirait que l’amour de Dieu et le zèle des âmes. Il fut un des premiers missionnaires de la Nouvelle-France, et j’ai appris du Père Joseph Poncet et du Père François Le Mercier, deux saints religieux qui avaient été ses collègues dans ses travaux apostoliques, qu’il n’y avait personne qui eût rendu plus de service à l’Eglise du Canada, ni qui méritât à plus juste titre le nom d’apôtre ».

Deux siècles plus tard, le père Camille de Rochemonteix écrira : « Le P. Ragueneau est un des jésuites les plus intelligents que le Canada ait possédés. » Éloigné de Québec en 1656, il « accepta l’ordre de son supérieur avec une simplicité et un entrain qui témoignent d’une âme élevée. Ses lettres sont nombreuses aux Archives générales de la Compagnie ; pas un mot qui trahisse le moindre mécontentement. Dans toutes, même calme et même dignité ; dans toutes, on reconnaît l’homme de valeur et le vrai religieux. Aucun Jésuite du Canada n’a écrit autant et mieux que lui. »

Léon Pouliot

ACSM, Mémoires touchant la mort et les vertus des pères Isaac Jogues, etc. (Ragueneau), repr. RAPQ, 1924–25 : 3–93.— Archives du séminaire de Nicolet, fonds Bois, La Vie du P. Paul Ragueneau, de la Compagnie de Jésus, missionnaire du Canada. Et le recueil des réponses qu’il a faites sur les plus difficiles matières de la vie spirituelle. [La Vie (ms. de 46 pages) est fort incomplète ; elle ne retient guère que les éléments qui aident à mieux connaître le directeur spirituel. L’auteur, non encore identifié avec certitude, a vécu au Canada. C’est un ami et un admirateur du père Ragueneau ; il fait état de la grande estime de Mgr de Laval pour ce missionnaire. Il a lu la Doctrine spirituelle de père Louis Lallemant, dont l’édition princeps est de 1694. La présence de ce manuscrit dans le fonds Bois invite à croire qu’il a été rédigé au Canada par un missionnaire qui a eu entre les mains des lettres adressées par le père Ragueneau à des religieuses du pays.  L. P.]— ASQ, mss, 43, Étude sur les Relations des Jésuites, par Félix Martin, pp. 23–26.— JJ (Laverdière et Casgrain).— JR (Thwaites).— [Louis Lallemant], La Vie et la Doctrine spirituelle du père Louis Lallemant [...] éd. François Courel (« Collection Christus », III, Paris, 1959).— Paul Ragueneau, La Vie de Mère Catherine de Saint-Augustin (Paris, 1671).— E. R. Adair, France and the beginnings of New France, CHR, XXV (1944) : 246–278.— Campbell, Pioneer priests, I : 141–157.— A. E. Jones, “ȣendake Ehen” or Old Huronia, PAO Annual Report, V (1908).— Rochemonteix, Les Jésuites et la N.-F. au XVIIe siècle, I, II.

Bibliographie générale

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Léon Pouliot, « RAGUENEAU, PAUL », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/ragueneau_paul_1F.html.

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Auteur de l'article:   Léon Pouliot
Titre de l'article:   RAGUENEAU, PAUL
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1966
Année de la révision:   1966
Date de consultation:   19 avril 2014