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SIMON DE LONGPRÉ, MARIE-CATHERINE DE, dite de Saint-Augustin, religieuse de l’Hôtel-Dieu de Québec, fille de Jacques Simon, sieur de Longpré, et de Françoise Jourdan, née le 3 mai 1632 à Saint-Sauveur-le-Vicomte (Basse-Normandie), décédée à Québec le 8 mai 1668.

Enfant précoce, Catherine grandit sous la protection de sa grand-mère et de son aïeul maternel, M. de Launé-Jourdan, « homme d’oraison et grand aumônier, dont la vertu a été estimée de tout le monde ». À trois ans, elle se révèle éprise d’absolu et d’héroïsme, s’enquiert des moyens d’accomplir en tout la volonté de Dieu. Le père Malherbe, jésuite, son maître en spiritualité, le lui explique en présence d’un pauvre tout couvert d’ulcères. Et Catherine d’en conclure qu’il est plus facile de trouver Dieu dans les humiliations et les souffrances que dans la prospérité. La bambine se prend alors « avec des instances qui ne sont pas croyables » à souhaiter « bien des maladies ». Un mal d’oreilles qui dégénère en carie des os se met à la tourmenter. Catherine s’exerce à tout accepter dans la joie et guérit malgré les traitements des chirurgiens de l’époque, espèces de charlatans que Molière n’avait pas tort de ridiculiser. Sans sourciller, le père Ragueneau montre un de ces « opérateurs » en train de verser de la cendre rouge dans les oreilles de Mlle de Longpré.

À dix ans, Catherine, « sans l’aide d’aucune personne visible », compose une donation à la Sainte Vierge. Pièce digne d’un adulte. Tout comme ses contemporains de la première partie du xviie siècle, la fillette se déclare avide de chevauchées épiques. Ainsi, son impétuosité éclate en formules absolues : « Eloignez de mon cœur toute impureté, faites-moy plutôt mourir maintenant que de permettre que mon cœur et mon âme soient soüilléz de la moindre tache. »

Malgré leur parti pris de panégyrique, les hagiographes notent une volte-face dans l’attitude de Catherine. Simple crise d’adolescence ou prise de conscience d’une profonde et attachante féminité. Catherine s’aperçoit qu’elle est jolie, intelligente, aimable et se sert de ses charmes pour conquérir l’entourage. Elle imite un brin les précieuses de l’hôtel de Rambouillet, chante des chansons d’amour, lit des romans. Peut-être lAstrée et Polexandre. Résumant cette courte période d’effervescence, Catherine écrit : « J’ay pris plaisir à être aimée et à rechercher de l’amitié sans le vouloir faire paroître, au contraire, témoignant beaucoup de rigueur, afin de passer pour un esprit fort. »

À 12 ans et 6 mois, Catherine traverse une « rude secousse » : elle sent que Dieu l’appelle au cloître, mais se rebiffe parce que le monde l’attire. « Je tâchois, dit-elle, d’étouffer tout à force de divertissemens. » Mais toujours poursuivie par la hantise de contenter Dieu, elle entre chez les hospitalières de Bayeux, le 7 octobre 1644, où elle retrouve sa sœur aînée. Se trouvant « trop jeune et trop petite » pour prendre une décision définitive, elle avertit crânement les autorités de l’hôpital qu’elle ne vient pas au noviciat dans le dessein formel d’y rester, « mais seulement d’essayer et voir un peu comme les Religieuses font ». On l’éprouve « au double », de crainte que sa vocation ne soit fondée sur le respect humain. Cependant, Catherine demeure ferme, lance un défi à la maîtresse des novices : « Faites-moy tout ce que vous voudrez, vous ne m’ôterez point l’Habit, et je ne sortiray d’icy, sinon pour aller en Canada. »

Paroles prophétiques qui ne tardent pas à se réaliser. Les hospitalières de Québec demandent justement du renfort à leurs mères de France. En tête se présentent les deux sœurs de Longpré. Catherine, surtout, qui n’a pas l’âge de faire profession. Et la famille de s’alarmer. L’aînée cède aux instances de ses parents, mais la cadette brave toutes les poursuites. M. de Longpré s’indigne, présente « Requête en Justice » pour empêcher le départ de sa fille. Inflexible, la novice fait vœu de vivre et de mourir en Canada, si Dieu lui en ouvre les portes. Le papa s’adoucit et donne son consentement. De leur côté, les religieuses hésitent à perdre un sujet qui promet de rendre de si grands services au monastère de Bayeux. Enfin, Catherine s’embarque pour Québec. Elle n’a pas encore 16 ans, âge requis pour la profession. On lui permet de prononcer des vœux simples. À Nantes, elle fait profession dans la chapelle de Notre-Dame-de-Toute-Joie. Sur mer, elle pense mourir de la peste. Après trois mois de navigation, elle aborde en Nouvelle-France le 19 août 1648.

À cette époque, Québec n’est qu’un petit bourg au sein de la barbarie. Catherine descend dans un Hôtel-Dieu qui ressemble « plutôt à une cabane qu’à un hôpital. » Et quelle atmosphère dans le pays ! Les Iroquois massacrent les Hurons, martyrisent les missionnaires, brûlent les habitations et menacent de ruiner la colonie. Dans une lettre du 9 novembre 1651, mère Catherine écrit : « Nous ne nous pressons pas pour achever le reste de nos bâtimens, à cause de l’incertitude où nous sommes, si nous demeurerons long-temps icy. »

Bientôt mère Catherine se taille une réputation de religieuse exemplaire : on l’estime un trésor, on l’aime, on lui trouve un naturel accompli. Mais sa santé est si languissante que les hospitalières de Bayeux s’alarment et l’invitent à repasser en France. La jeune moniale décline ces offres : « Je tiens trop au Canada, s’exclame-t-elle, pour m’en pouvoir détacher. Croyez-moy, ma chère tante, il n’y a que la mort, ou un renversement général du pais qui puisse rompre ce lien. »

On la voit tour à tour dépositaire (1659), première hospitalière (1663), maîtresse des novices (1665). En 1668, la communauté songe à l’élire supérieure. Le 20 avril de cette même année, elle est prise d’un crachement de sang. Le 8 mai, elle meurt âgée de 36 ans.

Après 1668, les secrets de mère Catherine sortent de l’ombre. Au Canada, voire en Europe, on parle des faits extraordinaires survenus à l’Hôtel-Dieu de Québec. En 1671, le père Paul Ragueneau publie La Vie de Mère Catherine de Saint-Augustin. Du coup, le public plonge dans l’intimité de la jeune moniale. Jusque-là, elle avait paru en paix avec la terre et l’au-delà ; mais voici qu’on apprend une foule de choses troublantes au sujet de cette hospitalière si sereine et si empressée à passer inaperçue. Comme la sainteté lui a coûté cher ! Sa vertu s’est perfectionnée dans les combats. Dieu permit qu’elle fût obsédée, c’est-à-dire tourmentée d’une façon manifeste et extérieure par le diable. Parfois, affirme Ragueneau, une si grande foule de démons assaillaient mère Catherine qu’ils semblaient nombreux « comme les atomes qu’on voit en l’air à la faveur du Soleil » (p. 160). En compagnie de ces anges noirs, elle souffrait d’une sorte de dédoublement psychologique : nature affinée, elle cohabitait avec des êtres pervers. À ce supplice ontologique, ajoutez une espèce de dualisme moral : d’une part, elle éprouvait une haine inexprimable pour la moindre souillure ; d’autre part, elle sentait le péché comme imprimé dans son cœur et regrettait de n’être pas assez impie, pas « avec assez de plénitude semblable aux démons » (p.125). Rien d’étonnant qu’elle ait frôlé l’abîme du désespoir : « Je sentais un désir véhément d’être damnée au plûtost. » (p.206s.)

Au lieu de crier au secours, d’implorer sa délivrance, mère Catherine passe aux limites de la générosité et lance cette prière pathétique : « Mon Sauveur et mon Tout ! Si la demeure des démons vous est agréable dans mon corps, je suis contente qu’ils y fassent un aussi long séjour qu’il vous plaira ; pourveu que le péché n’entre pas avec eux, je ne crains rien, et j’espère que vous me ferez la grâce de vous aimer à toute éternité, quand bien même je serois au fond de l’enfer. » (p ;50)

Catherine de Saint-Augustin raconte que Dieu lui a donné comme directeur le père Jean de Brébeuf lui-même, natif aussi de Bayeux et mort depuis 1649. Ce missionnaire n’avait jamais, de son vivant, rencontré mère Catherine de Saint-Augustin. La religieuse dit avoir souvent reçu, à partir de 1662, la visite de ce bienheureux jésuite chargé de la guider, de la consoler et parfois de la modérer dans ses mortifications. Mais à certains jours, lui-même semblait se dérober. Pour le gagner, Catherine lui parlait avec la simplicité d’une enfant : « Que je suis aise, mon Père, que vous ayez un peu de joye et de satisfaction maintenant, de me voir ainsi crucifiée : fâchez-vous contre moy tant qu’il vous plaira ; je vous regarderay et vous aymeray toujours comme mon bon et charitable Père. » (p.207)

À maintes reprises, mère Catherine précise qu’elle souffre pour le Canada en passe de subir de graves châtiments pour les crimes qui s’y commettent. Ce rôle de victime assumé pour la colonie place Catherine au nombre des fondateurs de l’Église canadienne. Tandis que d’autres ont conquis la forêt, les fleuves, l’hiver et les Indiens, elle a porté les péchés de sa patrie d’adoption et combattu corps à corps avec les puissances infernales.

Que penser de ces manifestations extraordinaires ? D’abord que le père Ragueneau les raconte d’une façon lourde, à la mode des anciens hagiographes plus habiles à dégoûter de la vertu qu’à bien camper leurs personnages. Cependant, le premier biographe de mère Catherine avertit qu’il a composé la Vie d’après le Journal même de l’hospitalière. Comme ce document est disparu, une critique interne s’impose pour apprécier l’œuvre du père Ragueneau. En attendant ce travail scientifique, il reste de nombreux témoignages en faveur de mère Catherine. Témoignages de contemporains qui s’accordent à faire l’éloge de l’héroïque moniale.

D’abord, Les Annales de lHôtel-Dieu de Québec publient une notice nécrologique digne de mention. Notons ce paragraphe : « Cette chère Mère mourut en odeur de sainteté, le 8e de may 1668, âgée de trente-six ans et cinq jours, regrettée universellement de toute la Communauté et de toute la colonie, comme une âme qui attirait de grandes grâces sur ce pauvre pays. Elle a passé vingt ans au Canada, où elle a beaucoup édifié tout le monde et rendu à Dieu bien de la gloire par les actes héroïques de vertu qu’elle y a pratiqués, quoiqu’à l’extérieur elle menât une vie commune qui cachait soigneusement les trésors de grâces que Dieu avait mis en elle. »

Plus loin, l’annaliste note que la Vie de mère Catherine eut l’avantage de déplaire aux Messieurs de Port-Royal « qui projetèrent de la déférer à la Sorbonne » apparemment pour la faire condamner.

Voici comment la mère Marie Forestier de Saint-Bonaventure, supérieure de l’Hôtel-Dieu en 1668, annonce le décès de sa fille aux hospitalières de Bayeux : « De vous témoigner nos ressentimens sur une telle perte, c’est ce qui ne se peut ; car nous avons perdu ce que nous ne recouvrerons jamais, le meilleur et le plus aimable sujet qui se puisse jamais voir : Un naturel des mieux faits et le plus avantageux qui se puisse dire ; une fille paisible, charitable et prudente autant qu’il se peut imaginer : d’une vertu aussi rare que la conduite de Dieu sur elle étoit extraordinaire. Nôtre douleur est si juste et si sensible que nous n’en parlons et n’y pensons qu’avec larmes. »

De son côté, Mgr de Laval* écrivait lui-même à la supérieure des hospitalières de Bayeux : « Ma chère Mère, il y a grand sujet de bénir Dieu de la conduite qu’il a tenuë sur nôtre Sœur Catherine de saint Augustin. C’étoit une âme qu’il s’étoit choisie pour luy communiquer des grâces très-grandes et très-particulières : sa sainteté sera mieux connuë dans le Ciel qu’en cette vie ; car asseurément elle est extraordinaire. Elle a beaucoup fait et beaucoup souffert avec une fidélité inviolable, et un courage qui étoit au dessus du commun. Sa charité pour le prochain étoit capable de tout embrasser pour difficile qu’il fût. Je n’ay pas besoin des choses extraordinaires qui se sont passées en elle pour être convaincu de sa sainteté ; ses véritables vertus me la font parfaitement connoître. »

Intrigué par toutes les histoires merveilleuses qui circulaient sur le compte de mère Catherine, le père Poncet de La Rivière, ancien missionnaire de la Nouvelle-France, consulte Marie de l’Incarnation [V. Guyart]. Après l’incendie de son monastère (30 décembre 1650), celle-ci avait vécu trois semaines à l’Hôtel-Dieu de Québec. Ce séjour lui avait permis de rencontrer mère Catherine et de la trouver admirable. Cependant mère Marie de l’Incarnation se montre prudente dans sa réponse au père Poncet : « De vous dire mon sentiment sur des matières si extraordinaires, ainsi que vous le désirez, je ne le puis, et je vous supplie de m’en dispenser, voiant que des personnes de science et de vertu y suspendent leur jugement, et demeurent dans le doute, n’osant pas se fier à des visions extraordinaires de cette qualité. Le révérend Père Ragueneau y est sçavant et la tient pour bien-heureuse, parce qu’elle a toujours été fidèle dans ses devoirs, et qu’elle n’a jamais cédé au démon, sur lequel elle a toujours été victorieuse. J’estime que cette fidélité dans ses obligations et dans ses combats la rende grande dans le Ciel, et je m’y appuie plus volontiers que sur les visions que j’en entend dire. Et ce qui a encore étonné les personnes de vertu et d’expérience, c’est qu’elle n’a jamais dit un mot de sa conduite à sa Supérieure, qui est une personne très éclairée, d’une grande expérience, et d’une singulière vertu. » Plus loin, Marie de l’Incarnation précise : « Ce n’est pas manque de fidélité ni de soûmission qu’elle a tenu tout cela secret, mais par l’ordre qu’elle en avoit de ses Directeurs, pour la nature de la chose qui eût été capable de donner de la fraieur. »

Par sa vie débordante d’activité, sa discrétion, sa belle humeur, mère Catherine prouve qu’elle n’avait rien d’une hystérique. Conscient d’écrire un livre propre à soulever des controverses, le père Ragueneau commence par des avis au lecteur. Dans cette apologie liminaire, mère Catherine apparaît parfaitement équilibrée, à l’abri de tous les pièges de l’imagination. Cette Vie s’ouvre sur une image symbolique gravée à la demande de Mgr de Laval. En bas, on aperçoit Satan et les âmes du purgatoire ; au centre, des anges et mère Catherine tenant une grande croix ; dans le ciel, le père de Brébeuf, une palme à la main ; au sommet, la Vierge et Jésus-Christ. Sorte de raccourci biographique, cette image ne fait pas fortune au xxe siècle. À cette iconographie compliquée, nous préférons le visage délicat de mère Catherine de Longpré, celui qui orne le petit oratoire de l’Hôtel-Dieu de Québec. Vive, délurée, cette délicieuse petite Normande s’est élancée au paradis au galop de l’héroïsme. Qu’on la présente surtout comme missionnaire en terre lointaine, comme infirmière, comme femme entreprenante, morte le Te Deum aux lèvres. Et mère Catherine sortira glorieuse de l’ombre pour rassurer théologiens et psychiatres.

Marie-Emmanuel Chabot, o.s.u.

Marie Guyart de l’Incarnation, Lettres (Martin) ; Lettres (Richaudeau).— JR (Thwaites), XXXII.— Juchereau, Annales (Jamet).— Paul Ragueneau, La vie de Mère Catherine de Saint-Augustin (Paris, 1671).— P.-G. Roy, La Ville de Québec, I : 207s.— Les Ursulines de Québec, I : 9.

Bibliographie générale

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Marie-Emmanuel Chabot, o.s.u., « SIMON DE LONGPRÉ, MARIE-CATHERINE DE, de Saint-Augustin », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 15 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/simon_de_longpre_marie_catherine_de_1F.html.

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Auteur de l'article:   Marie-Emmanuel Chabot, o.s.u.
Titre de l'article:   SIMON DE LONGPRÉ, MARIE-CATHERINE DE, de Saint-Augustin
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1966
Année de la révision:   1966
Date de consultation:   15 septembre 2014