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LOM DARCE DE LAHONTAN, LOUIS-ARMAND DE, baron de Lahontan (il signait parfois Darce, mais le plus souvent Lahontan ; on retrouve aussi l’ortographe Lahontang, La Hontan et La Hontaa), écuyer, seigneur d’Esleix, vécut au Canada de 1683 (?) à 1693, officier dans les troupes de la marine, lieutenant de roi à Plaisance (Placentia), Terre-Neuve, en 1693 ; auteur de récits de voyages, de mémoires et de dialogues philosophiques ; né le 9 juin 1666 à Lahontan (département des Basses-Pyrénées), fils aîné d’Isaac de Lom d’Arce et de sa deuxième femme, Françoise Le Fascheux de Couttes, décédé en Europe avant 1716.

Isaac de Lom d’Arce, le père de Lahontan, né aux environs de 1594, avait consacré 18 années de sa vie et d’énormes sommes d’argent à creuser et redresser un torrent des Pyrénées, le gave de Pau, afin de le rendre navigable de Pau au port de Bayonne. Comblé d’honneurs pour sa réussite, Isaac de Lom d’Arce acheta le domaine d’Esleix et la baronnie de Lahontan ; c’est à ce dernier endroit qu’il se fixa. Avec Jeanne Guérin, sa première épouse, il n’avait pas eu d’héritier ; devenu veuf, ce vigoureux septuagénaire se remaria et eut trois enfants. Il mourut accablé de dettes, le 4 novembre 1674.

Le fils aîné de Lom d’Arce, Louis-Armand, naquit vraisemblablement au château de Lahontan. Il avait été baptisé à sa naissance mais à l’âge de trois ans, le 15 juillet 1669, à l’église Saint-Martin de Pau, le jeune enfant fut l’objet d’une cérémonie de baptême plus solennelle à laquelle assistaient son parrain, Armand de Gramont, comte de Guiche et gouverneur par intérim du Béarn, et la représentante de sa marraine, Marguerite-Louise-Suzanne de Bethune, comtesse de Guiche. Le haut rang de ses parrain et marraine témoigne du statut social de la famille Lahontan qui était aussi apparentée aux Bragelonne de Paris, dont un membre, Claude, avait été l’un des Cent-Associés.

La vie de Lahontan se partage en trois périodes d’inégale longueur : les années antérieures à sa venue au Canada, les dix ans qu’il passa en Amérique du Nord et ses années d’errance en Europe après 1693. Nous ignorons tout de la première partie de sa vie, mais des récits du Canada sont sans doute parvenus jusqu’à lui ; les chalutiers et les baleinières en partance pour Terre-Neuve faisaient voile du port de Bayonne non loin du pays natal de Jean-Vincent d’Abbadie, baron de Saint-Castin.

Selon Lahontan, il serait venu au Canada à l’âge de 17 ans, avec les trois compagnies des troupes de la marine qui quittèrent La Rochelle à bord du Tempête, le 29 août 1683, pour arriver à Québec le 7 novembre de la même année. Aucun document toutefois ne confirme qu’il soit venu sur ce navire ou qu’il ait alors eu le grade d’officier. Si, comme il le prétend, son billet de logement l’assignait à la côte de Beaupré, il se peut qu’il ait vécu dans la maison de Charles Bélanger (1640–1692), seigneur de Bonsecours et colon prospère ; cette hypothèse expliquerait la déclaration de Lahontan à l’effet que « Les Païsans y vivent sans mentir plus commodément qu’une infinité de Gentils-hommes en France » et aussi le legs en faveur de Bélanger, inclus dans une donation que Lahontan signait l’année suivante.

En mai 1684, Lahontan visita l’île d’Orléans, Québec et les villages indiens des environs avant de partir, avec sa compagnie, pour Montréal où le gouverneur Le Febvre* de La Barre s’occupait de mettre sur pied une expédition contre les Iroquois. Lahontan quitta Montréal en canot à la fin de juin, avec un détachement d’avant-garde sous le commandement du capitaine Dutast, pour atteindre le fort Frontenac (Kingston, Ont.) à la mi-juillet. Il assista aux malheureuses négociations qui eurent lieu à l’Anse de La Famine (baie de Mexico), près d’Oswego, en septembre 1684 et entendit le discours que prononça Otreouti*, dit « La Grande Gueule ».

Lahontan passa l’hiver de 1684–1685 en garnison à Montréal, mais chaque hiver il trouvait moyen de faire de longues excursions de chasse avec des Indiens. Devant le notaire Claude Maugue*, il signa le 25 novembre 1684 une donation écrite de sa main, par laquelle il nommait sa mère, qui était veuve, exécutrice testamentaire et la chargeait de nombreux legs. À la fin de mars 1685, il traversa le Saint-Laurent, en direction du fort Chambly où il tint garnison avec un faible détachement pendant un mois et demi, sans doute pour exercer une surveillance sur les canots des trafiquants de fourrures. Vers la mi-septembre de la même année, on l’envoyait prendre ses quartiers d’hiver à Boucherville où il semble être demeuré jusqu’en mai 1687, sauf pour des périodes plus ou moins brèves consacrées à la chasse ; au cours de l’hiver de 1685–1686, par exemple, il s’absenta pendant trois mois, pour aller chasser l’orignal avec une bande d’Indiens à 40 lieues au nord du Saint-Laurent.

Lahontan quitta Montréal en juin 1687 avec l’expédition du gouverneur Brisay de Denonville qui allait guerroyer contre les Tsonnontouans. Arrivé au fort Frontenac le 1er juillet, c’est avec stupeur et chagrin qu’il reconnut, parmi les Iroquois capturés par Bochart de Champigny, un Indien qui l’avait traité en ami lors de l’expédition de La Barre ; Lahontan protesta avec indignation contre le traitement qu’on infligeait aux prisonniers, ce qui lui valut d’être confiné à sa tente pendant plusieurs jours. Il suivit les troupes de Denonville le long de la rive sud du lac Ontario et le 11 juillet fut témoin, bien à contre-cœur, de l’exécution sommaire du déserteur canadien Abel Marion, dit La Fontaine. Lahontan, qui participa à l’escarmouche qui suivit l’embuscade dressée par les Iroquois, le 13 juillet, a laissé une description colorée de la confusion qui régnait dans les troupes françaises, bien qu’il ait exagéré le nombre des pertes de part et d’autre.

Lahontan comptait retourner en France une fois la campagne terminée, pour régler des affaires de famille mais, vu sa connaissance de la langue algonquine, Denonville lui ordonna de mener un détachement au fort Saint-Joseph que Daniel Greysolon Dulhut avait établi l’année précédente, sur la rive ouest de la rivière Sainte-Claire. Parti du fort Niagara au début d’août, Lahontan, à la tête de son détachement, arriva à destination à la mi-septembre et assuma le commandement du fort.

Après un hiver de solitude, il quitta le fort le 1er avril 1688, pour Michillimakinac, sous prétexte d’aller chercher des provisions pour ses hommes, mais il est probable qu’il voulait surtout tromper son ennui. Il était à Michillimakinac au début de mai quand survinrent l’abbé Jean Cavelier, le père Anastase Douay, Henri Joutel et d’autres survivants de la tragique expédition de René-Robert Cavelier* de La Salle au Mississipi ; tous ces gens étaient en route pour Montréal. Il y rencontra aussi Kondiaronk (Le Rat) dont il tracera le portrait dans ses Dialogues ; il fut aussi témoin de l’exécution du captif iroquois que Kondiaronk avait remis entre les mains de Denis-Joseph Juchereau de La Ferté.

Lahontan ne retourna au fort Saint-Joseph que le 1er juillet 1688, après avoir emprunté des chemins détournés qui, de Michillimakinac, le menèrent d’abord vers le nord en direction de Sault-Sainte-Marie, où il désirait recruter 40 jeunes braves Sauteux, puis vers l’est jusqu’à l’île Manitoulin. Après avoir déchargé en hâte des sacs de grain au fort, il repartit deux jours plus tard en direction du sud avec ses alliés sauteux et outaouais, suivit la rive sud du lac Érié, s’engageant ici et là dans des escarmouches avec des bandes de Goyogouins. En arrivant au fort, le 24 août, il apprit que la garnison de Niagara avait été décimée par le scorbut et que Raymond Blaise Des Bergères de Rigauville, avec une poignée de survivants, avait reçu l’ordre d’abandonner le poste et de se retirer au fort Frontenac. Sachant que les provisions et les munitions à Saint-Joseph dureraient à peine deux mois, Lahontan décida que son fort ne pouvait tenir seul et avec l’aide de ses hommes il l’incendia, le 27 août, pour ensuite gagner Michillimakinac où ils arrivèrent le 10 septembre. Lahontan jugea la saison trop avancée pour entreprendre le voyage jusqu’à Québec ; il se mit alors à préparer un voyage d’exploration vers le sud.

Le 24 septembre 1688, il se mettait en route avec un détachement de soldats et cinq chasseurs outaouais. Bien que l’itinéraire de ses longues randonnées ne soit confirmé par aucun document, il semble qu’il ait traversé le lac Michigan (lac des Illinois) et que, en passant par la baie des Puants (Green Bay) et la rivière aux Renards, il ait atteint la rivière Wisconsin qu’il descendit jusqu’au Mississipi ; il remonta ensuite le Mississipi jusqu’à l’embouchure d’une rivière qui coulait de l’ouest et qu’il appella « La Rivière longue » ; il prétend l’avoir explorée sur une distance de quelques centaines de milles et y avoir rencontré des tribus indiennes portant des noms tels que Eokoros (probablement les Arikaras), Essanapes et Gnacsitares. Revenu au Mississipi le 2 mars 1689, Lahontan affirme qu’il descendit ensuite le courant en canot jusqu’à l’embouchure de la rivière Ouabache (Wabash) d’où il remonta jusqu’à la rivière des Illinois. De là, empruntant le portage de Chicago, il atteignit le lac Michigan ; il était de retour à Michillimakinac le 22 mai 1689.

L’expédition à la rivière Longue constitue l’épisode le plus controversé de la carrière de Lahontan en Amérique du Nord et, malgré l’accent de sincérité dont est empreinte la majeure partie du récit, la plupart des historiens en sont venus à la conclusion que cette relation d’un voyage de 4 000 milles, en hiver et au printemps, sur des cours d’eau gelés ou gonflés par les pluies, est partiellement, sinon dans une large mesure, imaginaire.

Au début de juin 1689, Lahontan quitta Michillimakinac et l’Ouest pour n’y plus revenir. Il arriva à Montréal le 9 juillet après une mésaventure à Sault-Saint-Louis (Caughnawaga) où Philippe de Rigaud de Vaudreuil le sauva de justesse de la noyade. Il se rendit à Québec plus tard cet été-là et put ainsi assister le 12 octobre à l’arrivée de Louis de Buade* de Frontenac, qui venait, pour une deuxième fois, assumer les fonctions de gouverneur de la Nouvelle-France. Il apprit alors qu’il avait été dépossédé de la baronnie de Lahontan et sollicita de nouveau l’autorisation de retourner en France. Mais Frontenac réclama ses services et, ayant peut-être souvenir de quelques liens de famille dans le sud-ouest de la France, offrit le gîte à Lahontan et mit sa bourse a sa disposition.

Le printemps suivant (1690), Frontenac demanda à Lahontan d’aller présenter aux Iroquois des offres de paix, mais l’astucieux baron refusa : le chevalier Pierre d’Aux (Eau) de Jolliet partit à sa place et essuya la réception hostile que Lahontan avait justement prévue. En juin 1690, Lahontan, de plus en plus dans les bonnes grâces de Frontenac, accompagna celui-ci à Montréal. Il s’y trouvait encore, en octobre, quand arriva la nouvelle qu’une flotte anglaise, sous le commandement de Sir William Phips*, remontait le Saint-Laurent. Il revint en hâte à Québec, à la suite de Frontenac, et combattit avec les forces françaises postées dans les bois au cours du débarquement anglais en aval de Québec. Après le départ des Anglais, quatre navires marchands français, qui s’étaient dissimulés pour échapper aux envahisseurs, arrivèrent à Québec, mais un gel hâtif sur le Saint-Laurent rendit la navigation impraticable et ils ne purent retourner en France. Cependant, à la mi-novembre, une température plus douce avait fait fondre les glaces du chenal et Frontenac se risqua à envoyer en France les dépêches qui faisaient rapport sur sa victoire. Champigny négocia avec le capitaine Jean Gancleau un contrat par lequel il lui accordait une généreuse gratification pour entreprendre la traversée d’hiver ; Frontenac dépêcha donc Lahontan en France sur le Fleur de May. La frégate leva l’ancre à Québec, fin novembre, et atteignit La Rochelle à la mi-janvier 1691.

En débarquant en France Lahontan apprit la mort de Seignelay pour qui Frontenac lui avait remis une lettre de recommandation. À Versailles, il se rendit chez le nouveau ministre, Pontchartrain, qui lui refusa un congé et lui ordonna de retourner à Québec à la fin de l’été. En vérité, la seule satisfaction que ce voyage procura à Lahontan fut sa promotion, le 31 mai, au grade de capitaine réformé dans une compagnie du Canada. À Paris, il trouva ses affaires de famille désespérément embrouillées et ses illustres parents, les Bragelonne, lui furent de peu de secours. Lahontan raconte que, à cette époque-là, on le reçut dans l’ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare, mais il n’existe aucune preuve à l’appui de ses dires. Profondément déçu de n’avoir pu obtenir d’avancement malgré ses démarches, il retourna à La Rochelle et, à la fin de juillet, il s’embarqua sur l’Honoré, qui arriva à Québec le 18 septembre.

À bord du même navire voyageait le chevalier Guillaume de Maupeou (1664–1725), parent de Pontchartrain, dont la présence à Québec, en même temps que celle du distingué prisonnier anglais, John Nelson, fit de l’hiver de 1691–1692 une saison des plus brillantes, au château Saint-Louis. C’est apparemment au cours de cet hiver-là que Frontenac tenta d’arranger un mariage entre Lahontan et sa filleule de 18 ans, Geneviève Damours, fille de Mathieu Damours* de Chauffours ; malgré les avantages matériels que comportait cette union, Lahontan, après avoir réfléchi, se récusa.

L’été suivant, il soumit de nouveau à Frontenac un ancien projet de défense de la frontière de l’Ouest, qui proposait l’établissement d’une chaîne de trois forts, un à l’embouchure de la rivière Niagara, un deuxième à Saint-Joseph, sur la rivière Sainte-Claire, et le troisième à la baie Georgienne ; de légers vaisseaux de transport de troupes, montés par 50 marins basques, assureraient la liaison entre les trois forts. D’emblée, le projet sourit à Frontenac qui autorisa Lahontan à retourner en France pour exposer le projet à la cour ; il s’embarqua sur le Sainte-Anne, le 27 juillet 1692.

Le navire entra à plaisance le 18 août et y mouilla pendant un mois dans l’attente des chalutiers basques qu’il devait escorter en France. Le 14 septembre, on apprit que cinq navires anglais se dirigeaient sur Plaisance. Le gouverneur Jacques-François de Monbeton de Brouillan prit ses dispositions pour défendre le port ; il plaça Lahontan avec 60 marins basques à un poste avancé, nommé La Fontaine, situé à moins d’un mille du fort. Le 17, Lahontan et ses marins empêchèrent plusieurs embarcations chargées de marins anglais de toucher terre. Le lendemain, Lahontan et Philippe Pastour de Costebelle étaient reçus avec cordialité à bord du vaisseau du commandant anglais, le StAlbans, pour prendre les dispositions en vue d’un échange de prisonniers ; puis, le 19 septembre, on se bombarda toute la journée et, finalement, les Anglais, découragés, se retirèrent. Le 6 octobre, pour la deuxième fois en deux ans, Lahontan partait pour la France, porteur de la nouvelle d’une victoire française ; et dans chacune de ces victoires il avait joué un rôle.

Une traversée de 17 jours l’amena à Saint-Nazaire le 23 octobre et il gagna Versailles en toute hâte. On accorda peu d’attention à ses projets de fortification des Grands Lacs, mais sa bravoure à Plaisance lui valut d’être admis dans les gardes de la marine, le 1er mars 1693, et d’être nommé, le 15 mars, lieutenant de roi à Plaisance avec le traitement et les bénéfices attachés au commandement d’une compagnie de 100 hommes. Au printemps, pendant qu’il attendait un navire qui le ramènerait à Terre-Neuve, Lahontan raconte qu’il eut de longues conversations avec un médecin portugais sur les origines particulières des Indiens d’Amérique et sur leur salut ou damnation éternelle ; autant de questions qu’il reprendra plus tard dans ses Dialogues. Parti de Saint-Nazaire le 12 mai 1693, Lahontan captura, au large de Terre-Neuve, un navire anglais chargé de tabac puis débarqua à Plaisance le 20 juin.

Brouillan, surpris et contrarié de la nouvelle nomination de Lahontan, l’accueillit fort mal. La mésentente entre les deux hommes s’aggrava. Brouillan expédia au ministre des rapports défavorables dans lesquels il prétendait que Lahontan négligeait ses devoirs de lieutenant de roi dans la distribution des approvisionnements, qu’il contestait l’autorité de Brouillan et les mesures disciplinaires que celui-ci adoptait, qu’il tentait de détourner les soldats de leurs devoirs pour les envoyer débiter son bois de chauffage. Bref, écrivait Brouillan, « M. de la hontan ne se mesle icy de rien du tout, que de ce qui peut servir a ses plaisirs ». Lahontan, pour sa part, reprochait à son supérieur d’user de mauvais traitements envers ses hommes, de profiter indûment de sa situation et il composa « des Chansons outragentes » sur le gouverneur. Cherchant à se débarrasser de l’encombrant Lahontan, Brouillan le proposa, à son insu, au poste de commandant de l’île Saint-Pierre. Puis, un jour, la situation atteignit son paroxysme. Lahontan, en ce 20 novembre 1693, recevait des invités à dîner ; Brouillan et ses valets, le visage masqué, firent irruption dans la pièce, renversèrent tables et buffets, cassèrent les bouteilles et les verres. Au cours des jours qui suivirent, il y eut des accrochages entre les valets de Brouillan et ceux de Lahontan, et Brouillan accusa de désertion deux soldats de Lahontan qui travaillaient dans la région. Malgré ces provocations, Lahontan suivit le conseil des Récollets, et chercha des accommodements avec le gouverneur. Mais, craignant les conséquences du rapport que Brouillan ferait à son sujet, Lahontan prit une décision désespérée ; il raconte qu’il paya au capitaine du seul navire qui mouillait encore dans le port la somme de 1 000 écus, – montant inouï pour un officier dont le traitement s’élevait seulement à 90# par mois, – afin qu’il le prenne à son bord pour rentrer en Europe, désertant ainsi son poste à Plaisance.

La brusque interruption de sa carrière en Amérique du Nord et un ordre royal d’arrestation ont amené Lahontan, à l’âge de 27 ans, à entreprendre une vie de pérégrinations à travers l’Europe, qui ne s’achèvera qu’à sa mort. Descendu à Viana del Castelo au Portugal, à la fin de janvier 1694, il se rendit successivement à Oporto, Coïmbre et Lisbonne, puis, en avril, s’embarqua pour la Hollande. Il visita Rotterdam et Amsterdam et prit le bateau pour Hambourg ; c’est là que, le 19 juin 1694, il rédigea une lettre, qu’il ne publia jamais, dans laquelle il dit y avoir rencontré deux Français qui avaient pris part à la dernière expédition de La Salle. Pontchartrain pria l’abbé Bidal, résident français dans cette ville, de vérifier cette histoire, mais il lui fut impossible d’en obtenir la confirmation.

Ce même mois, Lahontan partit pour Copenhague où le ministre français, François Dusson de Bonrepaus, le présenta à la cour du Danemark et lui remit des lettres pour des courtisans de Versailles. Cependant, quand Lahontan se présenta à la cour de France, en décembre 1694, Pontchartrain refusa de le recevoir. Son voyage au Béarn en 1695 fut tout aussi décevant ; le château de Lahontan avait été vendu et le baron de naguère était devenu un étranger dans la région qui l’avait vu naître. Alors qu’il était occupé à régler des questions d’ordre juridique dans les villes avoisinantes, Lahontan reçut l’avertissement qu’un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui. Il franchit alors les Pyrénées sous un déguisement et gagna l’Espagne. La dernière lettre publiée dans ses ouvrages a été écrite à Saragosse et porte la date du 8 octobre 1695.

On connaît peu de chose des dernières années de Lahontan. En 1697, il demanda sans succès à être réintégré dans son commandement « au pays des Outaouais ». Une lettre de la main de M. de Bonrepaus, tirée des archives du ministère des Affaires étrangères, signale la présence de Lahontan à La Haye le 18 septembre 1698 et nous informe qu’il accepterait un poste comme agent de la France en Espagne pour la modique somme de 400 écus par année. Deux autres lettres qu’écrivit Lahontan au duc de Jovenazo, les 1er et 7 septembre 1699, confirment qu’il était de retour à Lisbonne d’où il faisait parvenir à la cour d’Espagne des documents concernant le Mississipi. Un de ces documents est la copie, de la main même de Lahontan, du Journal de l’abbé Jean Cavelier. Il y a lieu de croire qu’il était en Hollande en 1702 et qu’il y a conclu des ententes pour la publication de ses Nouveaux voyages [...] qui paraîtront au début de 1703. Avant même que les volumes ne soient sous presse, Lahontan se rendait en Angleterre où il a peut-être écrit certains mémoires sur l’Amérique du Nord qu’on lui a attribués. Nous perdons toute trace de lui jusqu’en novembre 1710 ; Gottfried Wilhelm Leibniz le signale alors comme étant à la cour de l’électeur de Hanovre et ajoute que sa santé n’était pas bonne. On croit généralement que Lahontan mourut en 1715, mais aucune preuve ne vient corroborer cette date si ce n’est qu’en 1716 Leibniz, apparemment en guise d’hommage posthume, publia un opuscule de Lahontan.

Durant les dix années qu’il vécut en Amérique, Lahontan avait eu bien des occasions de se distinguer : il a pris part à deux campagnes contre les Iroquois ; à deux reprises il a participé à la défense d’une place assiégée par les Anglais ; il a visité tous les coins de la Nouvelle-France et a peut-être atteint le Mississipi à une époque où bien peu de Français s’y étaient aventurés. Mais il semble qu’il n’ait pas exercé beaucoup d’influence dans la colonie. La correspondance officielle du temps le mentionna à peine, sauf durant son dernier séjour à Plaisance.

En vérité, eût-il été uniquement officier et voyageur, le nom de Lahontan serait aujourd’hui complètement oublié. Mais, alors qu’il remplissait ses fonctions d’officier, il se livra à une occupation que peu de ses compagnons d’armes ont imité : « J’ai eu le soin de faire des journeaux très particularisés pendant le cours de mes Voyages » ; il lui arrivait même de prendre des notes sur des morceaux d’écorce de bouleau. Ses observations au jour le jour lui permirent d’écrire par la suite trois ouvrages grâce auxquels il sera pendant la première moitié du xviiie siècle le plus lu, après Louis Hennepin, de tous les auteurs traitant de l’Amérique du Nord.

Les œuvres de Lahontan firent leur apparition à une époque où les récits de voyages jouissaient d’une vogue extraordinaire en Europe ; l’intérêt pour l’Amérique du Nord, que les Relations des Jésuites avaient fait naître et que les comptes rendus de Hennepin et d’Henri Tonty avaient alimenté, avait atteint son paroxysme.

Les Nouveaux voyages dans lAmérique septentrionale et leur appendice Mémoires de lAmérique septentrionale parurent à La Haye en janvier 1703 et à deux reprises, en moins de quelques mois, Lahontan fut victime de vol littéraire. Un troisième ouvrage intitulé Supplément aux voyages [...] contient des dialogues qui peuvent avoir été écrits en Angleterre, en collaboration, et qui ont été publiés simultanément en français et en anglais plus tard la même année. Dans l’intervalle, les deux premiers livres avaient été traduits en anglais. Des rééditions françaises parurent en 1704 et en 1705, la version de 1705, largement revue et augmentée, sans doute par les soins du bénédictin défroqué et anticlérical, Nicolas Gueudeville (1650–1720), qui habitait La Haye depuis 1699. Il y eut une nouvelle édition à peu près chaque année ; un résumé en allemand paraissait en 1709 et un autre en hollandais en 1710. En 1758, on comptait 25 éditions et versions abrégées qui posent encore de nos jours des problèmes de bibliographie que les spécialistes n’ont pas résolus.

Les trois ouvrages de Lahontan embrassent une grande variété de sujets. Les Nouveaux voyages [...] adoptent la forme épistolaire, en vogue à l’époque, pour relater ses dix ans en Nouvelle-France. Dans le corps de l’ouvrage s’insère une lettre quatre à cinq fois plus longue que les autres, consacrée au récit fantaisiste de son voyage imaginaire à la rivière Longue. Les Mémoires fournissent une pittoresque description géographique de la Nouvelle-France, suivie d’une étude anthropologique sur les Indiens, d’un commentaire linguistique et d’un glossaire de la langue algonquine. Le troisième ouvrage reprend la forme du récit de voyage et s’attache particulièrement à parler de pays européens peu connus à l’époque : le Portugal, l’Aragon, la Hollande, les villes hanséatiques et le Danemark. Le reste de l’ouvrage rapporte cinq conversations fictives avec un chef indien dont le nom, Adario, est une anagramme partielle de Kondiaronk, le fameux chef indien qui venait de mourir. Les conversations portent sur la foi chrétienne, la société, les lois françaises, la médecine et le mariage.

Les écrits de Lahontan, du moins ceux de ses deux premiers volumes, sont fondés sur l’observation personnelle des événements et des usages en Nouvelle-France, des coutumes indiennes, de la flore et de la faune nord-américaines. Ils contiennent une mine incroyable de détails qui, sauf une certaine exagération quant au nombre de personnes en cause, sont remarquablement exacts. Les rares occasions où Lahontan s’est éloigné du fait vécu, comme dans les pages quelque peu malicieuses consacrées aux Filles du roi ou encore dans son récit de la rivière Longue, ont soulevé des protestations dont la violence témoigne de la relative véracité du reste de ses écrits.

Les dons de Lahontan ne se limitaient pas à la description. Il a su reconnaître avec justesse et lucidité les huit principales pratiques de corruption qui avaient cours en Nouvelle-France. Il a su aussi concevoir un système de fortification adapté à la région des Grands Lacs. En outre il a vu que l’interdiction d’entrée décrétée contre les Huguenots constituait une perte de talents pour la colonie, que c’était folie d’essayer d’anéantir les Iroquois, que l’Angleterre et la France avaient un intérêt réciproque à encourager le commerce, que l’Amérique du Nord était vouée à un grand avenir, toutes choses qui témoignent d’un jugement sûr, d’une imagination clairvoyante et d’une nette compréhension de la situation en Nouvelle-France.

En plus des renseignements et des opinions qu’elle contient sur l’Amérique du Nord, l’œuvre de Lahontan est un résumé des idées philosophiques du début du xviiie siècle sur les superstitions, les vices de la société européenne, les illogismes des dogmes chrétiens et les vertus du « bon sauvage ». On peut retrouver ces mêmes idées, reprises avec plus d’élégance, dans le quatrième volume de Gullivers Travels de Swift (1726), dans le Discours sur les origines de linégalité [...] de Rousseau (1754) dans l’Ingénu de Voltaire (1767) ou dans l’œuvre posthume de Diderot, Supplément au voyage de Bougainville. Plus d’un siècle après la mort de son auteur, l’œuvre de Lahontan a retrouvé une nouvelle vie dans les Natchez (1826) de Chateaubriand : un des principaux personnages se nomme Adario et les noms de tous les personnages indiens sont empruntés au glossaire algonquin de Lahontan.

À notre époque, ses ouvrages ne trouvent plus un très vaste public et l’auteur est entré dans un oubli relatif. Il n’existe pas de portrait de Lahontan ; nous savons seulement qu’il était grand, mince et pâle. Orgueilleux et indépendant, impulsif et versatile, la contrainte de la discipline militaire l’irritait et il n’accepta jamais celle du mariage. Il a aimé la vie des bois en Nouvelle-France où sa fantaisie était son seul maître, passant une journée à chasser avec ses amis indiens et la suivante à fréquenter Anacréon et Pétrone : « [...] la vie Solitaire me charme, et les manières des Sauvages sont tout-à-fait de mon gout ». Sa vie en Europe a été forcément plus intégrée à la société. « Il a de l’esprit, et une vivacité gasconne qui le rend familier avec tous les gens qui l’approchent », a écrit Bonrepaus et il ajoute : « les gens les plus sérieux luy donnent un libre accez dans leur maison, et sont ravis de l’avoir ». Deux grands esprits du temps avaient pris rang parmi ses admirateurs : Sir Hans Sloane et Leibniz.

Effectivement, la vie de Lahontan, comme un pendule, a oscillé constamment entre la solitude et la société, entre l’Europe et l’Amérique. Jeune sujet de Louis XIV, il avait quitté l’ancien monde pour le nouveau et, comme écrivain du début du siècle des lumières, il amena le Nouveau-Monde à l’Ancien.

David M. Hayne

AE, Hollande, 176, ff.464s. ; 180, ff.122–124v. [Publié par Henri Froidevaux, Un document inédit sur Lahontan, Journal de la Société des Américanistes de Paris, IV (1902–03) : 196–203.]— AJM, Greffe de Claude Maugue, 25 nov. 1684. — AJQ, Greffe de Gilles Rageot, 25 nov. 1690. — AN, Col., B, 16, ff.64v., 202, 206, 206v. ; 17, ff.25, 36v., 37, 227v. ; Col., C11A, 120, f.22v. ; Col., C11C, 1, ff.201–204v., 210, 243v., 244v., 245, 276v.–277v. ; Col., D2C, 222 ; Marine, B2, 99, f.74 ; Marine, C1, 161 ; Marine, C7, 160. — APC, FM 18, K, 1. — [Jean Cavelier], The journal of Jean Cavelier : the account of a survivor of La Salles Texas expedition, 1684–1688, Jean Delanglez, édit. (Chicago, 1938), 5, 7, 39–49, 129, 134, 141, 163. — Charlevoix, History (Shea), I : 86s. ; III : 286 ; IV : 223s. ; VI : 127. — Coll. de manuscrits relatifs à la N.-F., II : 62, 145. — Découvertes et établissements des Français (Margry), IV : 6–8. — Lahontan, [...] Dialogues curieux entre lauteur et un sauvage de bon sens gui a voyagé, et Mémoires de lAmérique septentrionale, Gilbert Chinard, édit. (Baltimore, Paris, Londres, 1931) ; New voyages to North America [...] (Thwaites) ; Nouveaux voyages [L’édition « Angel » ou « Renommée » de 1703 est, selon toute apparence, l’édition originale ; les deux autres, l’édition de « sphère » et celle d’« ornament », sont sans doute des plagiats. L’édition publiée par François de Nion, Un outre-mer au XVIIe siècle ; voyages au Canada du baron de La Hontan (Paris, 1900), est incomplète et sans valeur. d.m.h.]. — Le Blant, Histoire de la Nouvelle-France, I : Les sources narratives du début du XVIIIe siècle et le Recueil de Gédéon de Catalogne (1 vol. paru, Dax, [1948]), 21–61. — É.-Z. Massicotte, Un document inédit du baron de Lahontan, BRH, XXVI (1920), 11–13. Ce document est reproduit également, avec de légères variantes, dans The Oakes collection. New documents by Lahontan concerning Canada and Newfoundland, Gustave Lanctot, édit. (Ottawa, 1940).

Plusieurs autres documents concernant Lahontan ont été reproduits dans J.-E. Roy, Le baron de Lahontan (Lévis, 1903), étude d’abord publiée dans MSRC, 1re sér., XII (1894), sect. : 63–192.

DAB, V : 548. — Le Jeune, Dictionnaire, II : 39–42. — L.-G. Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne [...] (45 vol., Paris, 1854), XIX : 593. — Tanguay, Dictionnaire, I : 338, note 1. — F. C. B. Crompton, Glimpses of early Canadians : Lahontan (Toronto, 1925). — Gustave Lanctot, Un fantaisiste du mensonge [Lahontan], dans Faussaires et faussetés en histoire canadienne (Montréal, [1948]), 25–33, 96–129 ; Filles de joie ou filles du roi : étude sur lémigration féminine en Nouvelle-France (Montréal, 1952). — Séraphin Marion, Les ouvrages de La Hontan, dans Relations des voyageurs français en Nouvelle-France au XVIIe siècle (Paris, 1923), 243–252. — L. I. Bredvold, A note on La Hontan and the Encyclopédie, Modern Language Notes (Baltimore), XLVII (1932) : 508s. — A. H. Greenly, Lahontan : an essay and bibliography, Papers of the Bibliographical Society of America, XLVIII (1954) : 334–389. — Stephen Leacock, Baron de Lahontan, explorer, Canadian Geographical Journal, IV (1932) : 281–294 ; Lahontan in Minnesota, Minnesota History, XIV (1933) : 367–377. — D. R. McKee, Lahontan and critical deism, Modern Language Notes (Baltimore), LVI (1941) : 522s. — E. Meyer, Une source de l’Ingénu : les voyages du baron de Lahontan, Revue des cours et conférences, XXI (1929–30) : 561–576, 746–762. — J. S. Patrick, Memoirs of a seventeenth-century spy, Canadian Geographical Journal, XXII (1941) : 264–269. — Roger Picard, Les aventures et les idées du baron de Lahontan, Revue de luniversité dOttawa, XVI (1946) : 38–70. — Viateur Ravary, Lahontan et la Rivière Longue, RAHF, V (1951–52) : 471–492. — M. E. Storer, Bibliographical information on Foigny, Lahontan and Tyssot de Patot, Modern Language Notes (Baltimore), LX (1945) : 143–156.

Bibliographie générale

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David M. Hayne, « LOM D’ARCE DE LAHONTAN, LOUIS-ARMAND DE, baron de Lahontan », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lom_d_arce_de_lahontan_louis_armand_de_2F.html.

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Auteur de l'article:   David M. Hayne
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1969
Année de la révision:   1969
Date de consultation:   21 novembre 2014