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ABBADIE DE SAINT-CASTIN, JEAN-VINCENT D’, baron de SAINT-CASTIN, officier français et chef abénaquis, né à Saint-Castin, province du Béarn, en 1652, mort à Pau en 1707.

Celui qui devait devenir un des principaux chefs abénaquis était de bonne noblesse béarnaise. On trouve un Abbadie de Maslacq dans le dénombrement général des maisons de la vicomté de Béarn, dressé en 1385 par ordre de Gaston Phébus. C’est en 1581 que la terre noble de Saint-Castin entra par mariage dans la famille Abbadie. Le père de Jean-Vincent, Jean-Jacques, obtint de Louis XIV, en 1654, l’érection de ce fief en baronnie. Ce premier baron de Saint-Castin avait épousé, en 1649, Isabeau de Béarn-Bonasse, demoiselle de haut lignage, puisqu’elle descendait d’une branche de la maison de Foix. Le couple eut trois enfants : Jean-Jacques, né en 1650, Marie, née en 1651, et notre Jean-Vincent, né en 1652, l’année même où la peste devait emporter sa mère. Voilà notre cadet de Béarn orphelin de mère alors qu’il n’avait encore que quelques mois.

Nous ignorons tout de l’enfance et de la prime adolescence du cadet des Saint-Castin. Il dut recevoir l’éducation propre aux jeunes nobles de cette époque, à base de pratique militaire dans un esprit chevaleresque, avec un minimum rudimentaire de connaissances générales. Aussi n’est-on guère étonné de voir mentionner son nom en qualité d’enseigne sur les rôles du régiment de Carignan-Salières, compagnie de Chambly*, en partance pour le Canada : nous sommes en 1665. C’est-à-dire que Jean-Vincent a tout juste 13 ans ! Pour exceptionnel qu’il fût, le cas n’était pas unique ; on vit à plusieurs reprises de très jeunes gens servir dans les armées du roi. Et un cadet de Béarn (ou de Gascogne) devait souvent chercher très tôt fortune ou aventures. Le nôtre n’avait-il pas déjà perdu son père ? On peut se le demander puisque son frère aîné, Jean-Jacques, dans un acte de vente du 24 février 1666, signe comme deuxième baron de Saint-Castin. La mort du père expliquerait assez bien le départ du cadet pour l’armée, où sa naissance et son éducation lui firent donner le grade d’enseigne.

Il est probable que, avec son régiment, Jean-Vincent prit part en 1666 à la campagne du marquis de Tracy [Prouville*] contre les Iroquois. Mais il faut attendre 1670 pour voir de nouveau mentionner son nom. En juillet de cette année-là, le traité de Bréda ayant rendu l’Acadie à la France, il accompagna, toujours en qualité d’enseigne, le capitaine Andigné* de Grandfontaine, nouveau gouverneur d’Acadie, et le lieutenant Pierre de Joybert* de Soulanges et de Marson à la baie de Pentagouet (Penobscot), pour reprendre possession du fort enlevé par les Anglais 16 ans auparavant. Premier contact du jeune officier de 18 ans avec ce pays à peu près vierge qui va devenir le sien.

Grandfontaine s’installe à Pentagouet, et Saint-Castin avec lui. L’endroit était ce que l’on pourrait appeler un « point chaud », en plein territoire contesté. Les Français soutenaient en effet que la frontière de l’Acadie était à la rivière Kennebec, les Anglais la ramenaient à la rivière Penobscot ou Pentagouet, et même les plus excités des gens de Boston à la rivière Sainte-Croix ! Au milieu de ces disputes entre Blancs, le pays restait aussi et avant tout le domaine des Pentagouets, vers la côte, et des autres tribus abénaquises proprement dites, vers les forêts de l’intérieur. Saint-Castin fut chargé de plusieurs missions qui lui permirent d’observer et d’étudier le pays et les hommes.

En 1673, Grandfontaine fut remplacé par Jacques de Chambly* à la tête de l’Acadie. Dès l’année suivante, en pleine paix, Saint-Castin allait faire connaissance, un peu rudement, avec des pirates hollandais alliés aux Bostoniens. Chambly, avec 30 hommes, ne put résister qu’une heure aux 110 assaillants ; il fut fait prisonnier. Saint-Castin, torturé à l’aide d’une mèche souffrée, parvint à s’échapper. Il se cacha quelques jours parmi les Indiens, déjà de ses amis, puis il prit à travers bois le chemin de Québec. Depuis quatre ans que l’enseigne parcourait en tout sens, dans l’ardeur de sa jeunesse, la colonie de Pentagouet, il avait déjà admirablement compris tous les problèmes de cette véritable « marche » indienne, bastion avancé de la France catholique au contact immédiat de la Nouvelle-Angleterre puritaine. Et tandis qu’il faisait son rapport au château Saint-Louis, Frontenac [Buade*], en connaisseur, jaugeait son homme. Le gouverneur général du Canada vit quel parti on pouvait tirer de ce jeune officier intelligent et enthousiaste ; d’emblée, il lui traça la voie qui allait orienter toute sa vie. La mission qu’il lui confia n’a pas fait l’objet d’un ordre écrit ; elle est sobrement mentionnée dans le « Mémoire des services rendus par les sieurs de Saint-Castin, père et fils, dans le pays de Canada en la Nouvelle-France », rédigé en 1720 par le fils de Jean-Vincent, Bernard-Anselme, où l’on peut lire : « [Saint-Castin] eut le bonheur de se sauver et se rendre à Quebecq pour y prendre les ordres du gouverneur afin d’engager les Abénaquis et autres nations qui sont dans tout le pays de l’Acadie de se mettre aux intérêts du roy de France. » Au surplus, le reste de la vie de Jean-Vincent montre assez quel était l’enjeu de cette mission.

En cette même année 1674, le jeune homme devenait le troisième baron de Saint-Castin par la mort de son frère aîné, lequel ne laissait aucune postérité. Mais le temps n’était pas venu d’aller cueillir des héritages, et l’enseigne se lança à corps perdu dans l’aventure qui l’attendait. Dès lors, Saint-Castin, qui ne semble assujetti à aucune autorité officielle, paraît s’être dépouillé pratiquement de sa qualité d’offiicier français. Il partage son temps entre une tribu des Pentagouets, qui finira par l’adopter, et son habitation de Pentagouet, simple pied-à-terre qui doit comprendre un comptoir et un entrepôt de marchandises, car il va se mettre aussi à faire du commerce.

Saint-Castin prit femme dans sa tribu. D’après la tradition, cette baronne indienne était très jolie. Elle n’était pas d’ailleurs la première venue, puisque fille du grand chef des Pentagouets, Madokawando. Saint-Castin savait concilier l’amour avec l’habileté politique. Cette épouse à la peau bronzée s’appelait Pidianske ou Pidiwamiska de son nom algonquin, et Marie-Mathilde de son nom de baptême, à moins qu’il ne s’agisse de deux femmes distinctes. On a accusé, sans trop de preuves, Saint-Castin d’avoir eu plusieurs femmes, légitimes ou concubines, et d’avoir mené une vie de débauche au fond des forêts acadiennes. Insinuations colportées par ses ennemis et dont on essaiera plus tard de profiter pour lui disputer l’héritage familial. Le mariage du baron, il est vrai, eut lieu d’abord selon la coutume indigène, peut-être avant 1678, mais il est certain que le père Jacques Bigot, jésuite missionnaire chez les Abénaquis, sur l’ordre formel de Mgr de Laval, évêque de Québec, reçut à Pentagouet, dans le dernier trimestre de 1684, le consentement des deux époux selon le rite catholique.

Abénaquis, Saint-Castin le fut entièrement, au point de faire siens les intérêts de ses nouveaux compatriotes. S’il se livra à la traite des fourrures, s’il entretint avec Boston des relations commerciales suivies au mépris des règlements de l’administration française, c’est que précisément, plus Abénaquis que Français, il ne s’estimait plus concerné par ces derniers. Mais comme on avait besoin de l’alliance des Abénaquis, la cour, les gouverneurs généraux du Canada, les gouverneurs de l’Acadie, ménagèrent toujours le baron et le traitèreht avec les égards dus à son rang. Officiellement ce rang restait modeste, car Saint-Castin en tout évitait de paraître. Madokawando, jusqu’à sa mort en 1698, fut l’unique grand chef des Pentagouets ; il avait ses lieutenants qui commandaient les guerriers, menaient les expéditions, palabraient avec l’ennemi lors des trêves. Mais on savait partout que rien ne se faisait sans l’avis de son gendre et qu’il suffisait à celui-ci d’émettre un désir pour qu’il fût aussitôt satisfait.

Après que Saint-Castin se fut installé chez les Abénaquis, la guerre du roi Philip (Pometacom) ravagea la Nouvelle-Angleterre en 1675 [V. Church]. Pentagouets et Abénaquis n’entrèrent dans la lutte qu’en 1676, après un attentat perpétré contre un de leurs chefs. Il est permis de supposer que Saint-Castin commença à exercer ses talents de conseiller militaire lors de cette guerre. Les gens de sa nation y déployèrent en effet une habileté consommé,e, tenant partout en échec, depuis la Penobscot jusqu’à Salmon Falls, N. H., et même au-delà, 700 hommes de troupes régulières, allant jusqu’à leur infliger d’humiliantes défaites. La paix revenue, le gouverneur de New York, Sir Edmund Andros, s’empressa de faire élever un fort à Pemaquid, entre la Penobscot et la Kennebec.

Mais la stratégie et l’armement supérieur des Abénaquis n’avaient pas manqué d’intriguer et d’inquiéter les gens de Boston et de New York. Ils cherchèrent à savoir ce que cela pouvait cacher et ils finirent par connaître l’existence d’un « officier français réformé, marié à la fille de Madokawando et propriétaire d’un poste de traite à Penobscot où, à l’écart de tout gouvernement établi, il se considérait comme seigneur indépendant » (Belknap). Ils s’empressèrent alors de lui faire des avances pour l’attirer de leur côté. Mais Saint-Castin repoussa les propositions anglaises. Les Bostoniens crurent alors pouvoir l’intimider. La commission mixte des frontières n’ayant encore pris aucune décision pour cette partie de l’Acadie, le juge John Palmer, de New York, fit saisir des vins entreposés sur le territoire des Abénaquis et somma le baron de solliciter de Sa Majesté britannique la concession de Pentagouet, à charge bien entendu du serment de fidélité au monarque anglais ! C’était obliger Saint-Castin à prendre parti ; ce qu’il fit sans hésiter en demandant une concession à la cour de Versailles.

En 1686, Brisay de Denonville le recommanda au poste de gouverneur de l’Acadie, si Perrot* venait à le quitter. Là-dessus, Saint-Castin partit pour le Canada avec une troupe d’Abénaquis afin de prendre part à l’expédition du marquis de Denonville contre les Iroquois (1687). Andros en profita pour venir piller l’habitation du baron à Pentagouet. Il tenta aussi de soudoyer Madokawando, mais en vain. Quand éclata la guerre de la ligue d’Augsbourg (1689), les Pentagouets et les autres Abénaquis reprirent de plus belle leurs expéditions contre les colons anglais, n’hésitant pas par des coups de main d’une audace inouïe à porter le fer et le feu jusque dans les villes. En 1690, Madokawando et Saint-Castin commandèrent en personne les Pentagouets qui se joignirent à la colonne de René Robinau de Portneuf envoyée du Canada pour attaquer la ville de Casco (près de l’actuelle Portland, Maine) sur l’Atlantique. Cette même année, mis au courant par les espions qu’il entretenait en Nouvelle-Angleterre, Saint-Castin put faire avertir à temps Frontenac des préparatifs de Phips* contre Québec. Saint-Castin était devenu la bête noire des Anglais. En 1692, Phips n’hésita pas à soudoyer deux déserteurs pour l’assassiner ; mais le complot fut déjoué par deux Acadiens, Jean Serreau de Saint-Aubin et Jacques Petitpas, son gendre.

Depuis longtemps, Frontenac caressait le projet de frapper au cœur de la Nouvelle-Angleterre en attaquant Boston ou New York, et il ne cessait de relancer la cour pour le mettre à exécution. En attendant, le fameux Iberville [Le Moyne] fut chargé de détruire le fort de Pemaquid qui constituait une menace permanente pour l’Acadie. Saint-Castin apporta une aide précieuse au hardi marin avec ses guerriers, auxquels s’étaient joints Pesmacodys et Malécites. Pemaquid tomba le 15 août 1696, sous l’action combinée de la flotte d’Iberville et des troupes de terre.

Madokawando mourut en 1698, laissant probablement la place de grand chef des Pentagouets à son gendre. Mais, la paix revenue à la fin de 1699, Saint-Castin, toujours jaloux de son indépendance, reprit tranquillement ses opérations commerciales avec la Nouvelle-Angleterre, sans se soucier des règlements français. On porta de nouveau des accusations contre lui et, malgré un rapport favorable du gouverneur de Brouillan [Monbeton], le baron décida de rentrer en France, pour se justifier et aussi pour mettre ordre (enfin !) à ses affaires personnelles. Il quitta Pentagouet à la fin de 1701. À Versailles, il n’eut pas de peine à dissiper les préventions de Pontchartrain [Phélypeaux]. En 1702, il arrivait dans son Béarn natal. Son beau-frère, le juge Jean de Labaig, époux de sa sœur Marie, l’y attendait, armé de pied en cap pour enliser la succession, dont il avait à rendre compte, dans le maquis de la procédure. Avec une habileté digne d’une meilleure cause, Labaig s’y Prit si bien qu’il multiplia les obstacles, après avoir tout fait pour essayer de prouver la naissance illégitime de Jean-Vincent. La cour, qui voulait renvoyer au plus vite Saint-Castin en Acadie, où l’on avait plus que jamais besoin de lui, intervint énergiquement auprès du parlement de Pau pour hâter le jugement de l’affaire. En vain. En 1707, à bout de tracasseries et de chicanes, Jean-Vincent d’Abbadie, troisième baron de Saint-Castin, mourait à Pau sans avoir revu l’Acadie.

Il laissait plusieurs enfants, dont quelques-uns seulement nous – sont connus : son fils aîné, Bernard-Anselme, né en 1689, Joseph*, puis un autre fils dont on ignore le prénom, et deux filles, Thérèse et Anastasie, qui épousèrent le même jour, le 4 décembre 1707, la première, Philippe Mius d’Entremont, la seconde, Alexandre Le Borgne de Belle-Isle. Un autre garçon, Jean-Pierre, qui étudia au petit séminaire de Québec, mourut à l’âge de huit ans. Une autre fille, Ursule, aurait épousé en 1715 Louis Damours de Freneuse.

Georges Cerbelaud Salagnac

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Georges Cerbelaud Salagnac, « ABBADIE DE SAINT-CASTIN, JEAN-VINCENT D’, baron de SAINT-CASTIN », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 18 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/abbadie_de_saint_castin_jean_vincent_d_2F.html.

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Auteur de l'article:   Georges Cerbelaud Salagnac
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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
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