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LINDSEY, CHARLES, rédacteur en chef, auteur et fonctionnaire, né le 7 février 1820 à Strubby, Angleterre, troisième fils de Charles Lindsey et d’une prénommée Susannah ; le 22 janvier 1852, il épousa à Toronto Janet Mackenzie (décédée en 1906), fille de William Lyon Mackenzie*, et ils eurent quatre fils et trois filles ; décédé dans cette ville le 12 avril 1908.

De condition modeste, les parents de Charles Lindsey durent se serrer la ceinture pour l’envoyer dans une grammar school de Lincoln, en Angleterre. Précoce dans ses études et de constitution délicate, il opta de bonne heure pour le journalisme. Après un apprentissage dans une imprimerie de Lincoln, il immigra dans le Haut-Canada à l’âge de 22 ans « dans l’espoir de vivre de [sa] plume ». En participant au courrier des lecteurs et en présentant des articles à tendance réformiste, il obtint une place dans l’équipe d’un journal de Port Hope. C’est ainsi que l’éditeur de l’Examiner de Toronto, James Lesslie*, le remarqua ; en 1846, il le prit comme rédacteur en chef.

Lesslie espérait que, grâce au talent de Lindsey, à son idéalisme et à ses convictions radicales, l’Examiner reprendrait la première place parmi les journaux réformistes, que le Globe de George Brown* lui avait arrachée peu de temps auparavant. Lindsey tenta de donner à l’Examiner la mission d’être la conscience du Parti réformiste. Tenant du libre-échange sinon de l’annexion, démocrate quasi républicain, partisan du soutien des Églises par contributions volontaires et de la séparation de l’Église et de l’État au point d’être anticatholique, l’Examiner s’en prenait aussi souvent à la modération de ses alliés qu’au conservatisme de ses adversaires. Ses critiques devinrent plus acérées après l’accession au pouvoir du ministère réformiste de Robert Baldwin* et Louis-Hippolyte La Fontaine* en 1848.

Dès 1849, Lindsey faisait de l’action politique. Lui-même et d’autres radicaux tels Peter Perry*, Malcolm Cameron*, John Rolph* et Charles Clarke se réunissaient au bureau d’avocats de William McDougall à Toronto pour discuter des questions de l’heure. Ce fut de ces rencontres que naquit l’aile clear grit du Parti réformiste, qui accusait le ministère Baldwin-La Fontaine d’avoir une conception « aristocratique » de la politique et de courber l’échine devant les Canadiens français. Prévenant Clarke en 1850 qu’« aucune réforme réelle ne viendrait] des Français », Lindsey s’inquiétait particulièrement du temps que le cabinet mettait à séculariser les réserves du clergé dans le Haut-Canada, question à laquelle il consacra un livre en 1851. L’année précédente, afin que les clear grits aient un organe bien à eux, il avait participé à la fondation du North American avec McDougall, qu’il avait rejoint en 1847 à l’éphémère Canada Farmer. Tous ces efforts portèrent fruit en 1851. Francis Hincks*, qui avait remplacé Baldwin à la tête des réformistes haut-canadiens, avait désespérément besoin de l’appui d’un journal, car Brown, déçu, lui avait retiré celui du Globe. Il accepta donc ce que le North American exigeait en échange de son soutien, une représentation de l’aile des clear grits au cabinet, et invita Cameron et Rolph à y siéger, arrangement auquel Lindsey apporta son concours.

Que les clear grits soient entrés au cabinet par désir réel de purifier le gouvernement réformiste ou par simple soif du pouvoir, il reste que Lindsey, en vainquant les résistances de Lesslie à ce sujet, se plaça dans une position ambiguë à l’Examiner, d’autant plus qu’il avait l’ambition d’obtenir une situation plus indépendante. Or, au même moment, Hincks réclamait un journal dévoué au ministère, le North American demeurant trop manifestement identifié à McDougall et aux clear grits. Lindsey accepta donc d’être le rédacteur en chef du Leader, journal favorable au gouvernement, lorsque, en 1852, l’homme d’affaires torontois James Beaty* accepta de l’éditer. Beaucoup de grits retournèrent dans l’opposition, alors dirigée de plus en plus par Brown, quand ils virent que le gouvernement de Hincks et d’Augustin-Norbert Morin* dépendait encore davantage de la majorité canadienne-française du Bas-Canada et était encore plus conciliant envers elle que le gouvernement précédent. Lindsey, lui, resta du côté du gouvernement pour défendre une forme de pragmatisme qu’il condamnait naguère, surtout parce que, croyait-il, ce pragmatisme facilitait la mise en œuvre d’un programme efficace de développement économique. À peu près pour le même motif, le Leader prit fait et cause pour la coalition formée avec les conservateurs en 1854 [V. sir Allan Napier MacNab*].

Même si, de toute évidence, il se laissait porter par les événements, Lindsey s’accrochait à la conviction que cette coalition était fondamentalement d’orientation libérale. Il défendit une série de gouvernements libéraux-conservateurs aux tendances les plus diverses – un gouvernement d’extrême gauche comme celui des grits de Brown aussi bien qu’un gouvernement de droite comme celui d’irréductibles tories tel John Hillyard Cameron* – et, ce faisant, hissa le Leader au deuxième rang des journaux de la province, après le Globe. Pourtant, surtout quand les Canadiens français faisaient valoir les prétentions du catholicisme, il était toujours agacé de voir combien les libéraux-conservateurs dépendaient d’eux. Aussi sa loyauté était-elle ambiguë et jamais assurée. John Alexander Macdonald*, copremier ministre à compter de 1856, faisait de son mieux pour ménager les susceptibilités de Lindsey : il vantait ses éditoriaux, suggérait des questions à traiter ou à éviter et lui réservait des primeurs ; ainsi, il lui confia en 1858 que la reine Victoria avait choisi Ottawa comme capitale du Canada. De temps à autre, Lindsey avait droit à de petits bénéfices. En, 1855, il fut nommé commissaire honoraire à l’Exposition universelle de Paris. En 1859, le gouvernement l’envoya faire une tournée du Centre-Ouest américain pour qu’il rédige un opuscule dans lequel il corrigerait les exagérations que les promoteurs de cette région diffusaient au détriment du Canada. Malgré tout, même dans un débat aussi important que celui de la Confédération, il demeurait un allié tiède. Il n’appuya le projet qu’après avoir critiqué la coalition formée avec Brown en 1864, les tendances centralisatrices des Résolutions de Québec et le caractère prématuré de la fédération.

Insatisfait de la conduite des affaires publiques et victime d’une série de maladies, Lindsey quitta le Leader en 1867 et accepta un poste de registrateur à Toronto. Comme c’était une sinécure, il put continuer d’écrire, enfin libre des mots d’ordre et des interdits partisans. D’ailleurs, les deux partis traditionnels – les libéraux et les conservateurs – finirent par ne lui inspirer que du désenchantement : gouverner un nouveau pays semblait bien au-dessus de leurs capacités. Dans les années 1870 et au début des années 1880, Lindsey prôna, dans le Mail, le Monetary Times et la Canadian Monthly and National Review, l’intégrité gouvernementale, la libéralisation des échanges canado-américains et la séparation de l’Église et de l’État.

Comme il professait ces opinions, on ne se surprend pas qu’il se soit senti des affinités avec le mouvement Canada First et son éminence grise Goldwin Smith (en l’honneur de qui il nomma un de ses fils). En 1874, il adhéra au groupe politique du mouvement, la Canadian National Association, participa à la fondation du cercle du mouvement, le National Club de Toronto, et devint rédacteur en chef du journal du mouvement, le Nation, qui allait paraître jusqu’en 1876. Il semble que, malheureusement, en s’associant à cette force déclinante, il ait perdu toute influence politique. On se mit à le considérer comme un vénérable doyen du journalisme canadien – autant dire comme quelqu’un hors circuit.

Dans la dernière partie de sa vie, Lindsey fut plus connu en tant qu’auteur que journaliste. En 1862, il avait publié une biographie de William Lyon Mackenzie, son beau-père. L’ouvrage, composé à l’aide des papiers du défunt, défendait l’intégrité du rebelle de 1837–1838. En outre, ce qui était plus sujet à controverse, Lindsey, pourtant devenu modéré, y soutenait que la rébellion avait été bénéfique à long terme puisqu’elle avait débouché sur la réforme et le gouvernement responsable. L’ouvrage fit réagir les historiens. On l’a souvent cité dans le débat que suscita John Charles Dent* en publiant en 1885, dans The story of the Upper Canadian rebellion, une critique sévère sur Mackenzie. D’autres écrits reflètent mieux les principes politiques de Lindsey que sa biographie de Mackenzie : le texte qu’il écrivit sur sir John Alexander Macdonald pour Canadian portrait gallery, ouvrage publié sous la direction de Dent en 1880, et Rome in Canada, charge contre l’ultramontanisme parue en 1877. En raison de ces travaux, Lindsey fut invité à devenir membre de la Société royale du Canada dès sa fondation en 1882. Ensuite, il réduisit ses activités. À compter de 1890, il n’exerça la fonction de registrateur que dans la division ouest de Toronto, mais il prit sa retraite seulement en 1906, à l’âge de 86 ans. Il mourut deux ans plus tard chez son fils George Goldwin Smith, après une brève maladie. Anglican, il fut inhumé au cimetière Necropolis dans un lot voisin de celui de la famille Mackenzie.

Charles Lindsey avait des opinions modérées sur beaucoup de choses, sauf sur ce qui concernait les Canadiens français et les catholiques. Sa carrière présente un curieux mélange d’incohérence et de fidélité à des principes. Jamais des liens solides ne l’attachèrent à un parti ni à un individu, ce qui, outre sa constitution délicate, pourrait expliquer pourquoi il n’entra pas dans l’arène politique, contrairement à d’autres rédacteurs en chef tels Brown et McDougall. Leurs fonctions politiques entretinrent leur renommée ; la sienne pâlit à cause du caractère éphémère du journalisme. Aujourd’hui, si l’on se souvient de lui, c’est à titre de biographe de son beau-père. Cet oubli relatif est malheureux, car il minimise l’importance et la diversité de son action.

M. Brook Taylor

Charles Lindsey est l’auteur de : The clergy reserves : their history and present position, showing the systematic attempts that have been made to establish in connection with the state, a dominant church in Canada [...] (Toronto, 1851) ; Prohibitory liquor laws : their practical operation in the United States ; the subject discussed as a question of state policy and legislation, with suggestions for the suppression of tippling houses (Montréal, 1855) ; The prairies of the western states : their advantages and their drawbacks (Toronto, 1860) ; The life and times of Wm. Lyon Mackenzie ; with an account of the Canadian rebellion of 1837, and the subsequent frontier disturbances, chiefly from unpublished documents (2 vol., Toronto, 1862 ; réimpr., 1971), une édition a aussi été publiée à Philadelphie en 1862, ainsi qu’une autre à Toronto en 1863, et l’édition de Toronto de 1862 a été révisée par le fils de Lindsey, George Goldwin Smith Lindsey, et publiée sous le titre William Lyon Mackenzie (Toronto, 1909) ; An investigation of the unsettled boundaries of Ontario (Toronto, 1873) ; Rome in Canada : the ultramontane struggle for supremacy over the civil authority (Toronto, 1877), une deuxième édition a paru au même endroit en 1889 ; et l’article sur « Sir John Alexander Macdonald » dans Dent, Canadian portrait gallery, 1 : 5–16.

AO, F 26 ; F 37, Ser. B.— Lincolnshire Arch. (Lincoln, Angleterre), Strubby, reg. of baptisms, 5 oct. 1823.— Chimney Corner (New York), 24 mai 1873 (article sur Lindsey, coupure de journal aux AO, F 37, MU 1929).— Daily Mail and Empire, 13 avril 1908.— Daily News (Nelson, C.-B.), 14 avril 1908.— Evening Telegram (Toronto), 13 avril 1908.— Fernie Free Press (Fernie, C.-B.), 17 avril 1908.— Globe, 17 févr. 1906, 13 avril 1908.— Toronto Daily Star, 13 avril 1908.— World (Toronto), 13 avril 1908.

Careless, Brown, 1.— L. F. [Cowdell] Gates, After the rebellion : the later years of William Lyon Mackenzie (Toronto et Oxford, 1988).— L. A. M. Lovekin, « Charles Lindsey : an ornament of Canadian journalism », Canadian Magazine, 54 (nov. 1919–avril 1920) : 504–508.— J. A. Macdonald, The letters of Sir John A. Macdonald, J. K. Johnson et C. B. Stelmack, édit. (2 vol., Ottawa, 1968–1969), 2.— H. J. Morgan, Sketches of celebrated Canadians [...] (Québec et Londres, 1862 ; réimpr., Montréal, 1865).— Standard dict. of Canadian biog. (Roberts et Tunnell), 2.— M. B. Taylor, Promoters, patriots, and partisans : historiography in nineteenth-century English Canada (Toronto, 1989).— P. B. Waite, The life and times of confederation, 1864–67 : politics, newspapers, and the union of British North America (Toronto, 1962).

Bibliographie générale

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M. Brook Taylor, « LINDSEY, CHARLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lindsey_charles_13F.html.

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Auteur de l'article:   M. Brook Taylor
Titre de l'article:   LINDSEY, CHARLES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   31 août 2014