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Titre original :  Emily_Stowe

Provenance : Lien

JENNINGS, EMILY HOWARD (Stowe), institutrice, directrice d’école, médecin et partisane du suffrage féminin, née le 1er mai 1831 dans le canton de Norwich, Haut-Canada, aînée des enfants de Hannah Lossing Howard et de Solomon Jennings, fermiers ; le 22 novembre 1856, elle épousa à Norwichville (Norwich, Ontario) John Stowe, et ils eurent une fille, Ann Augusta*, et deux fils ; décédée le 30 avril 1903 à Toronto.

Première directrice d’une école publique en Ontario, première Canadienne à pratiquer ouvertement la médecine, cofondatrice de la Canadian Women’s Suffrage Association, Emily Howard Jennings fut incontestablement une pionnière. Ses ancêtres, arrivés tôt dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Hollande, s’étaient fixés dans le Haut-Canada au début du xixe siècle. Son arrière-grand-père maternel, Peter Lossing*, avait acheté 15 000 acres de terre dans le canton de Norwich en 1810 et avait quitté New York pour y vivre. Les Jennings, des agriculteurs, étaient partis du Vermont et s’étaient installés eux aussi dans le canton de Norwich.

Les Lossing et les Jennings inspiraient le respect au nord comme au sud de la frontière. Pour ces quakers réputés et bien nantis, membres de l’élite financière, politique et spirituelle du canton de Norwich, l’égalitarisme et le pacifisme n’étaient pas des abstractions. Influencés par deux courants américains, l’esprit agrarien et le républicanisme radical, les membres des deux familles nouèrent des liens étroits avec les réformistes haut-canadiens. Leur foi en l’égalité se manifestait tant dans leur vie privée que publique. Les femmes chez les Lossing participaient aussi pleinement que les hommes aux assemblées de la Société des amis (les quakers). De plus, elles avaient de l’instruction. Comme la famille avait des relations aux États-Unis, elles pouvaient aller étudier là-bas dans les pensionnats quakers. Ainsi, la mère d’Emily retourna dans sa ville natale, Cranston dans le Rhode Island, pour étudier au pensionnat de Providence situé dans les environs. Puis, à son tour, elle veilla à ce que ses filles reçoivent une formation aussi rigoureuse que la sienne. Insatisfaite des trois écoles du canton de Norwich, elle leur enseigna elle-même, à la maison. Outre qu’elle leur transmit des connaissances générales et l’amour du savoir, elle leur apprit à soigner les maux à l’aide de plantes médicinales.

La composition de la famille Howard/Jennings contribua à l’autonomie des six filles. Comme leur seul frère mourut dans sa petite enfance, ce fut à elles que revint une bonne part des corvées de ferme et du travail à l’extérieur qui auraient incombé au garçon. Elles acquirent aussi une certaine indépendance financière. À l’âge de 15 ans, Emily accepta un poste d’institutrice dans une localité voisine, Summerville. Elle enseigna durant sept ans.

Le combat public d’Emily Howard Jennings pour l’égalité des sexes commença en 1852, soit au moment où elle voulut s’inscrire au Victoria College de Cobourg. Refusée parce qu’elle était une femme, elle présenta une demande d’admission à la Normal School, qu’Egerton Ryerson* avait fondée à Toronto peu de temps auparavant. Elle commença ses cours en novembre 1853 et obtint son diplôme en 1854, avec mention très bien. Engagée comme directrice d’une école publique de Brantford, elle y enseigna jusqu’à son mariage en 1856.

On ignore comment Emily Howard Jennings avait fait la connaissance de John Stowe. Né dans le Yorkshire, celui-ci avait immigré au Canada à l’âge de 13 ans. Sa famille s’était installée près de Brantford, à Mount Pleasant, où son père avait ouvert le Stowe Brothers Carriage Shop. Par la suite, John prit la direction de cette entreprise. Une fois mariés, Emily et John vécurent au village. John partageait les idéaux politiques de sa femme ; il était méthodiste et devint par la suite prédicateur laïque. Les Stowe ne s’étaient pas mariés au cours d’une assemblée quaker. Apparemment, Emily se convertit au méthodisme, mais dans la suite de son existence, les rites et les dogmes ne comptèrent pas beaucoup pour elle. À la fin de sa carrière, elle écrirait qu’elle était « revenue de tous les credos religieux » et affirmerait : « [je suis] une chercheuse de vérité [...] une adepte de la science mentale qui voit en Jésus-Christ [le] grand exemple à suivre et le considère en même temps surtout comme un socialiste – j’ose dire que je suis une socialiste scientifique et que j’aimerais voir l’unité de l’humanité et des nations pleinement reconnue – tant qu’elle [ne le sera pas], le Royaume des Cieux rester[a] bien loin ».

Peu après la naissance de leur troisième enfant, en 1863, John contracta la tuberculose. On ne sait pas exactement quelles conséquences sa maladie eut sur la situation financière de sa famille. Emily accepta un poste d’institutrice à la grammar school de la localité, censément parce qu’elle était placée devant la perspective de devoir subvenir aux besoins des siens. Au même moment, elle se mit à s’enquérir des possibilités d’étudier la médecine. Ses biographes ont laissé entendre que la maladie de John l’obligeait à devenir soutien de famille. Pourtant, on l’imagine mal choisissant la médecine pour des raisons financières. Au milieu du xixe siècle, dans le Haut-Canada, les médecins ne gagnaient pas bien leur vie, et les femmes étaient exclues de la profession. Si Emily obéissait à des nécessités financières, il est curieux qu’elle ait abandonné la carrière d’enseignante, pour laquelle elle s’était qualifiée, et qu’elle se soit aventurée dans de longues études et dans de longues batailles pour la reconnaissance de ses titres professionnels. En outre, sa parenté était bien nantie et l’aida au cours de la maladie de son mari. Sa sœur Cornelia Lossing vint s’occuper des enfants pendant qu’elle faisait ses études. Le fait que deux autres de ses sœurs, Hannah Augusta et Ella, aient mené à terme des études dans le même domaine suggère que la passion de la médecine était dans la famille.

Au Canada, les possibilités d’étudier la médecine étaient extrêmement limitées pour les femmes. Apparemment, Emily Stowe fit (à une date incertaine) une demande d’admission à la Toronto School of Medicine, affiliée à la University of Toronto. Cependant, l’université n’admettait pas les femmes. Au plus tard en 1865, Emily décida donc d’aller aux États-Unis. Elle s’inscrivit au New York Medical College for Women, établissement d’enseignement de l’homéopathie fondé par Clemence Sophia Lozier. On ne connaît pas la date exacte de son entrée au collège, mais c’était probablement en 1865. Elle reçut son diplôme en 1867.

Le Canada n’était donc pas un milieu propice aux femmes qui voulaient faire des études supérieures, mais ce ne fut sans doute que l’un des facteurs qui poussèrent Emily Stowe à se rendre à New York. Les Lossing et les Howard étaient restés liés à leurs parents et amis américains ; ils avaient souvent envoyé leurs enfants, leurs filles surtout, étudier aux États-Unis. De plus, c’était probablement une formation en homéopathie qu’Emily recherchait. Sa mère avait longtemps soigné par les plantes ; Joseph J. Lancaster, médecin homéopathe qui avait pratiqué dans le canton de Norwich jusqu’en 1848, était un ami intime des Jennings. La prédilection d’Emily pour l’homéopathie se manifesta de plusieurs façons. Elle fut l’apprentie de Lancaster (peut-être dès les années 1840), et elle choisit un collège d’homéopathie. En 1886, elle se joindrait à l’équipe du Toronto Homoeopathic Hospital and Richmond Street Dispensary. Par ailleurs – et c’est là un indice plus subtil –, elle et John, à l’époque de leur mariage, avaient construit une maison octogonale. Or, Lancaster avait bâti une maison de ce genre et, dans les années 1850, les praticiens éclectiques et homéopathes recommandaient fortement de vivre dans une telle construction. Si Emily souhaitait acquérir un diplôme d’homéopathie et pratiquer cette forme de médecine, elle n’avait pas d’autre choix que d’aller aux États-Unis, car il n’y avait pas de programmes de formation au Canada.

Tout de suite après avoir reçu son diplôme, le docteur Emily Stowe ouvrit un cabinet rue Richmond, à Toronto. Toutefois, elle ne se procura pas d’autorisation d’exercer. La pratique médicale et les règles d’octroi des autorisations changèrent considérablement au cours des années 1860, car les médecins allopathes imposaient de nouvelles conditions d’enregistrement dans l’espoir de renforcer leur pouvoir et d’éroder la position des homéopathes et des éclectiques. Les lois adoptées par l’Ontario en 1865 et en 1869 modifièrent la structure et la composition des bureaux d’autorisation de telle façon qu’il devint de plus en plus difficile pour les homéopathes et les éclectiques d’obtenir le droit de pratiquer. Apparemment, le docteur Stowe ne pouvait pas répondre aux exigences. Sa situation était d’autant plus complexe qu’aucune école canadienne de médecine n’acceptait des femmes. Par la suite, elle rappela qu’elle avait voulu s’inscrire en 1869 à des cours de chimie et de physiologie à la University of Toronto, mais que le conseil universitaire l’avait refusée. Elle signala également que, lorsque le recteur du University College, John McCaul*, lui avait fait part de cette décision, elle lui avait « répondu en exprimant [ses] regrets et en notant que les portes de cette université s’ouvrir[aien]t un jour aux femmes, ce à quoi il a[vait] répliqué avec une certaine véhémence : « Sûrement pas de mon vivant, Madame ».

Emily Stowe pratiquait donc la médecine sans autorisation. Pendant un trimestre, en 1870, elle-même et Jenny Kidd Trout [Gowanlock*] purent suivre des cours à la Toronto School of Medicine grâce à une permission spéciale du recteur, le docteur William Thomas Aikins*. Cependant, rien n’indique qu’elle passa les examens professionnels du College of Physicians and Surgeons of Ontario. On ignore si elle fut empêchée de le faire, si elle les passa et les échoua ou si elle refusa de s’y soumettre. D’après certains témoignages, elle aurait refusé de se présenter à ces examens parce que la conduite des professeurs et des étudiants en classe l’avait profondément irritée. Elle aurait également confié à Jenny Kidd Trout qu’elle craignait que le bureau des autorisations ne fasse preuve de discrimination envers les homéopathes. Rien n’atteste qu’elle fut poursuivie pour exercice de la médecine sans autorisation. Toutefois, elle fut accusée en 1869 d’avoir pratiqué un avortement. Après un long procès au cours duquel le tribunal mit ses compétences à l’épreuve et convoqua des membres de l’establishment médical de Toronto pour qu’ils témoignent au sujet de sa réputation, de sa compétence et de sa conduite professionnelle, elle fut acquittée.

Le 16 juillet 1880, le College of Physicians and Surgeons of Ontario décerna soudainement un permis à Emily Stowe. Le fit-il parce qu’elle avait démontré sa compétence au cours du procès ou parce que des témoins experts justifiaient son droit de pratiquer la médecine ? On l’ignore. Le docteur Aikins figurait parmi ceux qui avaient témoigné que ses titres professionnels étaient bons et qu’elle avait une clientèle bien établie. Le fait que l’Ontario Medical register (Toronto) ait employé la formule « en exercice avant le 1er janvier 1850 » suggère que le collège des médecins avait accepté le témoignage du docteur Aikins et résolu de prendre en considération l’apprentissage d’Emily Stowe auprès de Lancaster pour légitimer la réputation de cette dernière et la position de la profession. En vertu du Medical Act adopté en Ontario en 1869, ceux qui avaient commencé à pratiquer la médecine avant 1850 étaient admis.

Le docteur Stowe n’a écrit aucun article ni opuscule sur la médecine. Elle se présentait comme spécialiste des maladies des femmes et des enfants. Les événements qui menèrent à son procès pour avortement indiquent qu’elle s’occupait surtout de ces deux groupes. Elle défendait avec fermeté les intérêts des femmes. Pendant ses études à New York, elle soigna un grand nombre de femmes à l’hôpital ou chez elles et insista sur la nécessité de former des femmes médecins pour soigner les patientes. Apparemment, même si elle avait été formée par un éclectique et initiée à l’usage thérapeutique de l’électricité, elle s’opposait à l’utilisation de cette technique, surtout telle que la pratiquait Jenny Kidd Trout, qui était devenue médecin qualifié et sa rivale. Le docteur Stowe croyait, comme d’autres, que les maladies étaient attribuables à l’insalubrité des conditions de la vie urbaine ; elle prônait des réformes en matière d’hygiène publique.

Emily Stowe pratiquait l’égalitarisme dans sa vie personnelle. Elle et son mari étaient des partenaires égaux. Elle entreprit sa carrière médicale, puis, pendant qu’il se recyclait, elle le soutint. En 1873, John Stowe, revenu à la santé, obtint un emploi de teneur de livres et rejoignit sa femme. Durant les deux années suivantes, il acquit une formation de dentiste ; en 1875, il passa les examens de qualification. Ensuite, les Stowe pratiquèrent côte à côte au 111 de la rue Church.

De même, les interventions publiques d’Emily Stowe s’inspiraient d’un souci d’égalité. Les luttes qu’elle menait pour sa propre carrière s’inscrivaient dans un engagement global en faveur de l’accès des femmes aux études. Elle travailla sans relâche pour l’admission des femmes dans les écoles de médecine. En mai 1869, elle prononça au Toronto Mechanics’ Institute une conférence sur les femmes médecins dans laquelle elle affirmait : « la femme, en tant que mère de l’espèce, a des responsabilités plus vastes qu’elle n’en a conscience ». Quand ses sœurs résolurent d’étudier la médecine, elle appuya leur décision ; déjà, elle avait encouragé Jenny Kidd Trout. En 1879, lorsque sa propre fille, Ann Augusta, décida de suivre ses traces, elle multiplia les pressions pour la faire entrer à la University of Toronto. Ann Augusta deviendrait en 1883 la première femme à recevoir un diplôme de médecine au Canada.

Ann Augusta Stowe fit ses études aux côtés des étudiants masculins à la Toronto School of Medicine, mais son cas était exceptionnel. Les portes de l’université se refermèrent devant les autres candidates. Emily Stowe participa au débat qui se tint alors sur l’accès des femmes aux études de médecine et contribua à la fondation du Woman’s Medical College de Toronto en 1883. Bien qu’elle ait défendu avec ferveur le droit, pour les femmes, de se préparer aux professions libérales (en 1890, elle appuierait Clara Brett Martin*, qui tentait de se qualifier en droit), elle n’était pas entièrement d’accord avec ses collègues qui établirent le Women’s Medical College de Kingston en 1883. La controverse, qui s’enracinait dans une rivalité personnelle entre Emily Stowe et Jenny Kidd Trout et dans une divergence de vues sur l’importance de l’équité, avait aussi une connotation nationaliste. Le groupe de Kingston, que dirigeaient Elizabeth Smith* et le docteur Trout, jugeait nécessaire de fonder une école canadienne expressément pour les femmes, même au risque de ne pas donner une formation au-dessus de tout reproche. Au nom de l’égalité, le docteur Stowe avançait que le plus important était de garantir aux femmes la même qualification qu’aux hommes. Contrairement à certaines de ses collègues de travail, Emily Stowe ne croyait pas que la femme avait une quelconque nature spéciale. Elle écartait l’idée selon laquelle les sentiments sont le domaine privilégié des femmes et défendait régulièrement leur aptitude à étudier les mathématiques et les sciences aux côtés des hommes. Quant au nationalisme, elle en minimisait l’importance. La valeur d’un diplôme canadien, écrivait-elle à Elizabeth Smith, était « plus symbolique que réelle ».

Sous la tutelle de Clemence Sophia Lozier, réputée pour ses prises de position en faveur du suffrage féminin et de l’émancipation des Noirs, Emily Stowe s’était engagée fermement pour l’équité. Son action politique serait animée par le souci de veiller à ce que les femmes bénéficient des mêmes services que les hommes. Quand elle retourna en Ontario en 1867, les Canadiennes n’avaient pas encore commencé à se regrouper, mais lorsque, dans le courant des années 1870, elles embrassèrent la cause de l’éducation, du droit de vote et de la tempérance, lançant ainsi ce qui allait devenir le mouvement féministe canadien de réforme, elle devint l’une de leurs principales organisatrices. En 1877, au retour d’une assemblée de l’American Society for the Advancement of Women tenue à Cleveland, dans l’Ohio, elle fonda le Toronto Women’s Literary Club. Ce cercle, auquel appartenait Sarah Anne Curzon [Vincent*], entendait promouvoir le développement intellectuel des femmes et leur accès aux études supérieures. Dans la foulée, semble-t-il, du congrès sur les droits des femmes tenu à Philadelphie en 1876 et des campagnes menées par Susan Brownell Anthony et Elizabeth Cady Stanton, partisanes du suffrage féminin qu’Emily Stowe connaissait depuis l’époque de ses études de médecine, le Toronto Women’s Literary Club tentait aussi d’ouvrir le monde politique aux femmes. Les membres du groupe avaient une conception large de l’instruction supérieure et visaient à améliorer la santé des femmes au moyen de réformes sanitaires, surtout dans le domaine du travail. Elles dénonçaient le sweating system et faisaient pression pour l’amélioration des conditions de travail des commis, des employées de magasin et des ouvrières d’usine. En outre, elles soutenaient que la privation du droit de vote avait un effet négatif sur les possibilités d’emploi offertes aux femmes et sur leurs conditions de travail. Au fil des ans, le Toronto Women’s Literary Club promut de plus en plus ouvertement les droits des femmes, surtout le droit de vote. En 1883, il se réorganisa et prit le nom de Canadian Women’s Suffrage Association. Emily Stowe devint alors l’une des vice-présidentes de l’organisation.

Emily Stowe est connue surtout pour ses luttes en faveur des droits civils. Elle fit campagne pour que les femmes aient les mêmes droits de propriété et de vote que les hommes. Elle contribua à l’adoption par l’Ontario, en 1884, du Married Women’s Property Act, qui plaçait les conjoints sur un pied d’égalité quant aux biens qu’ils détenaient séparément. À compter de 1885, la Canadian Women’s Suffrage Association perdit de la vigueur parce que, selon Emily Stowe, elle avait commencé à « admet[tre] comme membres des gens du sexe opposé, ce qui avait un effet démoralisant ». « [La] vieille idée de la dépendance féminine s’est insinuée [parmi nous], disait-elle, et les dames se sont mises à compter sur les messieurs plutôt que sur elles-mêmes. » Emily Stowe donna un deuxième souffle à l’association en invitant le docteur Anna Howard Shaw, partisane américaine du suffrage féminin, à prendre la parole au Canada. Ce fut à la suite de cette allocution, présentée le 31 janvier 1889, que naquit une organisation nationale, la Dominion Women’s Enfranchisement Association. Emily Stowe en devint la première présidente, fonction qu’elle exercerait jusqu’à sa mort. À ce titre, elle dirigea une délégation qui alla réclamer le droit de vote au Parlement de l’Ontario et convoqua tous les groupes canadiens de pression pour le suffrage féminin à un congrès qui eut lieu à Toronto en 1890. Après la mort de son mari en 1891, elle se consacra de plus en plus aux luttes politiques, qui en étaient venues à occuper la plus grande partie de son temps. En février 1896, elle joua un rôle très important au simulacre de parlement organisé à Toronto afin de dénoncer et de parodier les inégalités dont les femmes étaient victimes sous le régime gouvernemental et judiciaire du Canada.

Les arguments d’Emily Stowe en faveur du suffrage féminin reflètent le double principe qui animait le mouvement des femmes du Canada à la fin du xixe siècle : équité et défense du rôle maternel. Bien qu’elle ait tenu à ce que les femmes puissent participer à la vie publique sur un pied d’égalité avec les hommes et qu’elle ait rejeté toute prétention selon laquelle la femme avait une nature spéciale, elle affirmait le caractère sacré et la valeur du travail domestique. Maintes fois, elle souligna que, en tant que mères, les femmes avaient, face à l’espèce humaine, des responsabilités dont elles-mêmes ne mesuraient pas toute l’ampleur. Elle ne prônait donc pas l’émancipation et l’éducation des femmes uniquement au nom de l’équité, mais aussi parce qu’elle croyait que les filles devaient avoir de l’instruction pour bien jouer leur rôle au foyer et que le travail en usine ne les préparait pas à assumer leurs fonctions d’épouse et de mère. Convaincue que, « de toutes les occupations qui font partie du lot des femmes, la tenue d’un foyer est celle qui est la plus importante et qui a la plus grande portée sur l’humanité », elle prônait la rémunération du travail domestique. Réformiste sociale autant que politique, elle reliait constamment la cause du suffrage, de l’instruction et du travail en faisant valoir que la réforme restait irréalisable « tant que la femme n’aura[it] pas sa place dans le corps social et politique ». En parlant de la « sphère féminine » à Toronto ou à Brantford, elle dénonçait la condition à laquelle les femmes avaient été réduites et réclamait qu’elles puissent s’instruire pour que les inégalités cessent.

Les prises de position d’Emily Stowe en faveur des droits maternels, des droits de propriété et des droits civils des femmes correspondaient à celles des mouvements de femmes au Canada à la fin du xixe siècle. Il en était de même des méthodes qu’elle utilisait. Contrairement à leurs consœurs américaines, les militantes canadiennes recouraient rarement à la désobéissance civile ou aux protestations publiques. Emily Stowe faisait plutôt circuler des pétitions, exerçait des pressions, prononçait des discours et envoyait des lettres aux journaux ; elle signa une série d’éditoriaux du pseudonyme « xyz ». Elle recourait aussi à la rhétorique religieuse pour rallier les Canadiennes et les Canadiens à sa cause. En outre, elle se joignit à d’autres grandes associations féminines du pays, dont le mouvement de tempérance et le National Council of Women of Canada, fondé en 1893.

En mai 1893, au congrès quinquennal du Conseil international des femmes à Chicago, Emily Stowe se fractura une hanche en tombant de la tribune. Cet accident l’obligea à limiter sa collaboration au National Council of Women et à abandonner la pratique de la médecine. Elle passa le reste de sa vie chez son fils Frank Jennings Stowe, dentiste, et sa fille Ann Augusta, qui habitaient côte à côte au 461 et au 463 de l’avenue Spadina. Elle mourut en 1903. Après le service funèbre, sa famille escorta la dépouille jusqu’à Buffalo, où eut lieu la crémation.

Bien qu’elle ait été l’une des grandes figures du mouvement canadien des femmes, Emily Howard Jennings Stowe différait dans une certaine mesure de ses compagnes de lutte. Sa décision d’exercer la médecine sans autorisation dénotait de la désinvolture à l’égard des subtilités juridiques. Chez ses consœurs, on ne trouvait guère ce sentiment, qui se manifesta aussi dans son procès pour avortement et dans la caricature qu’elle fit de la prise de position du procureur général de la province à l’occasion du simulacre de parlement. Son attitude et la détermination avec laquelle elle poursuivait son chemin n’inspiraient pas toujours de l’admiration aux autres réformistes canadiennes. Elizabeth Smith notait dans une lettre à sa sœur : « [J’ai] vu Mme le docteur Stowe et M. Stowe à un mariage à Toronto [...] Il m’a semblé que c’était Mme S. qui portait la culotte. » Peut-être Emily Stowe songeait-elle à ce genre de remarque en écrivant en 1896 : « Ma carrière a été marquée par bien des luttes et par ces persécutions que subit habituellement quiconque lance un nouveau mouvement ou s’écarte des conventions. »

Georgina Feldberg

La documentation de base concernant la vie d’Emily Howard Jennings Stowe se trouve dans plusieurs collections d’archives. La plus importante de ces collections, mais classée de la façon la moins systématique, consiste en des albums de coupures de journaux d’Augusta Stowe Gullen, conservés aux Wilfrid Laurier Univ. Arch. (Waterloo, Ontario) et dans la collection Augusta Stowe Gullen de la Victoria Univ. Library (Toronto) On trouve quelques lettres d’Emily Stowe dans les papiers Elizabeth Smith Shortt dans la Doris Lewis Rare Book Room à la Univ. of Waterloo Library, ainsi que d’autres documents pertinents dans des collections aux AO, QUA, et Trinity College Arch., Toronto.

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Bibliographie générale

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Georgina Feldberg, « JENNINGS, EMILY HOWARD », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/jennings_emily_howard_13F.html.

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Auteur de l'article:   Georgina Feldberg
Titre de l'article:   JENNINGS, EMILY HOWARD
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   21 août 2014