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HART, MOSES, homme d’affaires et seigneur, né le 26 novembre 1768 à Trois-Rivières, Québec, fils aîné d’Aaron Hart* et de Dorothea Judah ; décédé le 15 octobre 1852 à Trois-Rivières.

Moses Hart a vécu 83 ans et 11 mois. Il a touché à peu près à tous les secteurs d’activité de son temps, souvent avec extravagance et presque toujours avec succès, sauf sur le plan politique. Homme d’affaires avant tout, il a pu, dans ce domaine, profiter de la précieuse expérience de son père. Ce dernier, volontairement rivé à Trois-Rivières, le confie en 1786 à son frère Henry, commerçant à Albany, dans la colonie de New York. Bientôt, Moses décide de pousser une pointe à New York où il a vite fait de se ruiner en sorties mondaines et en « généreux pourboires aux serveurs d’hôtel ». À en juger par son journal tenu à la demande de son père, il s’initie autant à la vie qu’aux affaires. Il s’y fait tout de même d’utiles relations qu’il entretiendra tout au long de sa vie.

À son retour dans la province, Hart tente une première expérience à Nicolet, qu’il se plaît à appeler Hartville. C’est cependant à William Henry (Sorel) qu’il fait ses vrais débuts. Dans ce poste stratégique situé à l’embouchure de la route de New York – jadis le fief commercial de Samuel Jacobs* –, il tient un magasin général. 11 commerce avec l’Angleterre tout comme avec les États-Unis. Il y demeure près d’une dizaine d’années, soit jusqu’à la mort de son père en 1800. Cette année-là, il retourne à Trois-Rivières pour s’y fixer. Auparavant, il avait beaucoup voyagé, surtout aux États-Unis et au moins une fois en Europe, en 1792.

Très certainement stimulé par son père et suivant l’exemple de nombreux loyalistes établis dans la région de William Henry, Hart multiplie les démarches afin de se faire concéder des terres. Le 10 mai 1795, il reçoit une réponse négative : les terres demandées sont réservées « aux émigrants attendus d’Europe ». Hart est déçu mais tenace. Il n’accepte pas d’être traité différemment des nouveaux venus et conçoit alors le projet de se faire élire député ! En 1796, il lance un appel aux électeurs de William Henry. Inquiet, son père cherche à le faire changer d’idée : « ce que je n’aime pas, c’est l’opposition que l’on te fera en tant que Juif », sans oublier les dépenses de séjour à Québec. Quoi qu’il en soit, Hart ne renoncera jamais à une carrière politique. En 1809, il tente de succéder à son frère Ezekiel* dans la circonscription de Trois-Rivières, mais il doit s’avouer vaincu devant Mathew Bell* et Joseph Badeaux*. Il essaie de nouveau dans Saint-Maurice en 1819 et dans la Haute-Ville de Québec l’année suivante. Il se reprend finalement, à l’âge de 75 ans, dans Trois-Rivières, contre Edward Grieve, et dans Nicolet, contre Antoine-Prospère Méthot ; dans les deux cas, il est battu et il conteste l’élection de ses adversaires.

À défaut de se faire élire, Hart cherche à se faire nommer au Conseil législatif ou au Conseil exécutif. D’où ses nombreuses lettres à des chefs politiques, tel Louis-Hippolyte La Fontaine*, ou encore à divers gouverneurs, comme sir Charles Theophilus Metcalfe* à qui il rappelle, le 6 décembre 1843 : « je suis le plus vieux Canadien anglais du Canada et le plus grand propriétaire terrien de la région [Trois-Rivières] ».

Au delà des honneurs, Hart aspire à conduire de nombreuses réformes. Plusieurs lois lui sont insupportables et souvent il s’en prend dans ses lettres à un « pitoyable code de droit civil fait d’un mélange des pires extraits des édits français », ou encore à une chambre d’Assemblée composée de 50 députés, dont les quatre cinquièmes sont des Canadiens français « menés par des avocats [qui] à plusieurs reprises ont manifesté des symptômes frappants d’étroitesse de vues et de malveillance, [se comportant] en ennemis du progrès et des coutumes anglaises ».

Si les lois françaises le révoltent parfois, Hart s’en prend également à la place de la langue française dans la conduite des affaires publiques. Tout au long des ans, il soumet de façon précise à divers correspondants certaines réformes possibles et entreprend même la rédaction d’un code de lois. Il établit aussi un projet de pénitencier pour lequel il met au point un budget de construction puis de fonctionnement et une ébauche de règlements. Il propose à l’occasion la réduction de certaines peines, dans les causes de viol par exemple, suggère la nomination de « plusieurs magistrats anglais » et dénonce certains frais judiciaires qu’il juge trop élevés. Ses très nombreux griefs contre le système judiciaire en général ne l’empêchent cependant pas de se servir abondamment des tribunaux. Un relevé partiel établi pour la période de 1799 à 1824 montre que des jugements sont rendus chaque année dans des causes qui le concernent. En 1822 et 1823, il obtient au moins 28 jugements différents contre des personnes de diverses origines et professions, et même contre certains membres de sa famille.

Hart est difficile à vivre en affaires. Il l’est aussi sur le plan personnel et familial. À la suite de fréquentations tumultueuses, agrémentées de prises de bec avec son futur beau-père, Uriah Judah, il épouse en 1799 sa cousine Sarah. Trois enfants, Areli Blake, Orobio et Louisa Howard, naissent de cette union plutôt fragile. En 1807, sa femme retourne chez ses parents et obtient une pension mensuelle de £4 3 shillings. Après avoir obtenu de Hart qu’il chasse ses « deux femmes », elle revient auprès de lui et y demeure durant environ cinq ans. En 1814, elle dénonce de nouveau la conduite de son mari et sa vie déréglée pour finalement obtenir, le 15 mars 1816, une pension annuelle de £300.

Hart aura un nombre étonnant de liaisons de plus ou moins courte durée. Il finira ses jours avec Mary McCarthy, veuve d’un dénommé Peter Brown, laquelle héritera d’une partie de ses biens avec quelques-uns de ses enfants naturels et légitimes. En diverses circonstances, Hart avait déjà eu l’occasion de reconnaître et parfois d’avantager certains de ses enfants naturels.

Profondément marqué par ses déboires matrimoniaux et influencé par la lecture de philosophes étrangers, Hart entreprend, dans des textes qui sont restés inédits, d’attaquer la religion catholique, puis, finalement, de proposer une nouvelle religion. En 1815, il fait imprimer à New York une brochure de 60 pages intitulée General universal religion, puis, en 1824, il reprend son traité sous le titre de Modern religion. Il profite de ses relations d’affaires pour diffuser ses textes et ses idées, et se prête à l’occasion à des conférences pour propager sa religion qui s’adresse, dit-il, à la fois aux juifs et aux déistes. Il entretient même une correspondance avec des déistes américains, dont William Carver.

À partir de 1825 ou de 1826, Hart semble avoir retrouvé un certain calme sur le plan personnel. Sans doute que la présence à ses côtés de Mary McCarthy y est pour quelque chose. Il se concentre dorénavant sur ses nombreuses affaires et s’intéresse davantage aux questions politiques qu’aux questions religieuses. Assez paradoxalement, en même temps qu’il dénonce le christianisme, il accepte de venir en aide à de nombreux établissements religieux. Les ursulines de Trois-Rivières, à la suite de prêts sans intérêts qu’il leur a consentis, le considèrent un temps parmi leurs généreux bienfaiteurs. Hart finance également de nombreuses paroisses et rend possible la construction ou la restauration de quelques églises, dont celles de Saint-Michel-d’Yamaska (Yamaska), de Saint-Stanislas, de William Henry, de Saint-Apollinaire, de Saint-Charles-des-Grondines, de Baie-du-Febvre (Baieville) et de Deschaillons.

Personnage certes excentrique, Hart reste pourtant un homme d’affaires averti. Au cours de la période allant de 1795 à 1835, il traite avec une vingtaine de maisons anglaises d’importance, dont 12 sont situées à Londres, 4 à Liverpool, et les autres à Bristol, à Stourbridge, à Wolverhampton, à Leeds et à Birmingham, ainsi qu’avec une société ayant son siège social à Glasgow, en Écosse. Tout est objet de commerce. Il importe, entre autres, du sucre brut, du café, des lainages, des tissus et du rhum de la Jamaïque, et il exporte surtout de la potasse et des céréales. Jusqu’à la mort de son père, Hart utilise la firme Aaron Hart and Sons comme intermédiaire habituel. Mais après 1800, il établit des relations directes avec un réseau d’agents britanniques, tout en évitant les agents de Montréal, de Québec, de New York et de Halifax. Il utilise fréquemment aussi des amis personnels et profite de ses liens avec son oncle George Joel, entre 1807 et 1818, et son cousin Judah Joseph, entre 1803 et 1834.

Hart s’intéresse à tout, mais particulièrement aux banques. En 1817, naît la Banque de Montréal. En dehors de Montréal, les promoteurs ne trouvent que 12 souscripteurs, dont 2 à Trois-Rivières : les frères Moses et Ezekiel Hart. À quatre reprises l’année suivante, Moses Hart achète de nouvelles actions moyennant £480, pour un total général de £630 si on tient compte des £150 versées en 1817. Il détient alors 124 actions, puis il en acquiert d’autres en investissant au moins £520 en 1819–1820 et en achetant successivement plusieurs tranches d’actions entre 1828 et 1830. Lors de la création de la Banque de Québec en 1818, les deux frères Hart comptent également au nombre des actionnaires. Les archives conservent de nombreuses notes échangées de 1824 à 1847 entre Moses Hart et Noah Freer qui est caissier (directeur général) de l’établissement. Dans la seule année 1824, ‘ce dernier offre à Hart trois paquets d’actions d’une valeur totale de £950. Puis, en 1818, est fondée à Montréal la Banque du Canada ; le 18 juin, Hart obtient 20 actions au prix total de £100. Deux mois plus tard, il acquiert 20 autres actions, payées cette fois £150, puis en février 1819 il souscrit à 20 nouvelles actions, pour la somme de £50. En 1820, 1821 et 1823, il achète respectivement 15, 30 et 45 nouvelles actions. Dès 1819, il est en outre un client de la banque. Lorsque la Banque de la cité ouvre à Montréal son registre de souscription en 1833, Hart figure parmi les actionnaires et il y dirige peu après une partie de ses affaires, tout au moins de 1835 à 1840. En 1835, Louis-Michel Viger et Jacob De Witt fondent la Banque du peuple et, en janvier de l’année suivante, l’acte de société est signé par neuf marchands canadiens-français. Hart y fait immédiatement des affaires.

Lorsque la crise bancaire éclate aux États-Unis en 1837 et que bon nombre de banques cessent les paiements en espèces, les banques canadiennes les imitent. Devant la pénurie d’argent liquide, des marchands importants réagissent en émettant leur propre monnaie [V. William Molson*]. C’est le moment où jamais pour Hart de réaliser un vieux rêve familial. Le 9 mai 1839, il demande une licence lui permettant d’exploiter « une banque privée, appelée Hart’s Bank, mise sur pied l’année [précédente] pour le bénéfice [des citoyens] de la ville ». Il précise que certains billets sont déjà en circulation et donne un bref aperçu de sa situation financière, évaluant ses propriétés foncières à £15 000 et ses créances sûres à £15 000 également. Tout indique cependant que la licence n’a jamais été accordée et que les billets ont été progressivement rachetés par les Hart.

Autant que les banques, la navigation à vapeur fascine Hart. Dès l’époque de William Henry, il s’était intéressé à la navigation sur le Saint-Laurent. Déjà rival des Molson de Montréal dans la fabrication de la bière, il aurait vite décidé de concurrencer leur navire à vapeur, l’Accommodation, lancé en 1809. La légende veut que, dès 1810, un vapeur baptisé Hart aurait entrepris d’assurer la liaison Montréal-Québec. Moins rapide que l’Accommodation, le Hart allait cependant plus droit, au dire de son propriétaire. Les documents d’époque sont cependant silencieux au sujet de ce navire. Quoi qu’il en soit, la navigation à vapeur ne cesse de prendre de l’importance et, en 1824, Hart propose à John Molson* d’acheter le navire baptisé Telegraph, qui appartient à la John Molson and Sons [V. William Molson]. L’homme d’affaires montréalais juge l’offre absurde et, devant l’insistance de Hart, exige £2 150 pour le bateau et sa machine à vapeur, en plus d’interdire à Hart de se livrer à une activité concurrentielle avec les Molson ! Mais il n’y a pas que le Telegraph. En mai 1833, Hart et John Miller achètent, pour la somme de £1 070, le Lady Aylmer construit au port de Québec en 1831. Dès le 30 mai, Hart cède ses actions dans le navire – soit 50 p. cent – à Alexander Thomas Hart, un de ses fils adoptifs. Les relations entre ce dernier et Miller s’avèrent difficiles et plusieurs démêlés en 1834 et 1835 conduisent les copropriétaires devant les tribunaux. Hart père et fils se tournent alors vers un autre vapeur, le Toronto, évalué à quelque £2 500. En 1839, ils le louent à d’autres intérêts et exploitent le Hart, « vapeur de 45 chevaux-vapeur » construit en 1840 et qu’ils vendent finalement aux enchères le 27 mars 1845. Les papiers de la famille Hart font mention de plus de 50 navires différents qui naviguent à l’époque sur le Saint-Laurent. Associé à son fils Alexander Thomas, un temps « capitaine du vapeur Hart », et à son neveu Ira Craig Hart, Moses Hart restera toujours actif dans la navigation et, à l’occasion, dans la construction de navires.

C’est cependant comme propriétaire foncier que Hart s’affirmera et s’imposera vraiment. Au début des années 1820, il possède un nombre considérable de lots dans presque chacun des cantons situés derrière les seigneuries de la rive sud du Saint-Laurent. Plus importants sont les fiefs et les seigneuries qui lui appartiennent en totalité ou en partie. Autour de Québec, il possède la seigneurie des Grondines, celle de Bélair et, sur la rive sud, la seigneurie de Gaspé, située derrière celle de Tilly. C’est évidemment dans la région immédiate de Trois-Rivières que ses propriétés sont les plus importantes : seigneuries Sainte-Marguerite et de Carufel, marquisat Du Sablé, fief de Vieuxpont et, sur la rive sud, seigneuries Godefroy, Dutort et de Courval. Bien entendu, chacune de ces terres a son histoire : l’une lui est venue en héritage, l’autre a été acquise à l’encan, une autre a été saisie.

Ambitieux, Hart rêve un jour d’acquérir les chutes Shawinigan ou convoite les biens des jésuites. Philanthrope, il se laisse solliciter pour une école à Bécancour ou accepte de donner un terrain à Rivière-du-Loup (Louiseville) pour la construction d’une église anglicane. Bagarreur impitoyable, il choisit cependant ses victimes. Ainsi, tout au long de sa vie, il se tient loin de Mathew Bell, cet autre géant qui vit dans la même petite ville que lui et qui mourra en 1849, à l’âge de 80 ans. Rares sont leurs relations, en affaires comme en politique : à part les élections de 1809, ils semblent s’éviter soigneusement.

De toute évidence, Hart est un bourreau de travail et une véritable force de la nature. Méticuleux, il tient lui-même ses comptes et range précieusement les documents reçus avec les copies de ses lettres. Malgré son existence tumultueuse et ses velléités de réformes religieuses, Hart renoue progressivement avec la religion de ses pères. À l’occasion, il fait des dons à la congrégation Shearith Israel de Montréal et de New York. À sa mort, il recevra une sépulture juive.

« Moses était né fantasque, indiscipliné, écrit l’historien Raymond Douville qui a bien étudié la famille Hart ; il vécut impénitent et ne s’en plaignit pas trop. S’il eut davantage freiné ses passions, peut-être eut-il laissé une œuvre plus solide. Mais il était de ceux qui ne s’acharnent que sur les plaisirs qui passent. Il a passé avec eux. » Jugement sévère certes, et excessif. Moses Hart est un personnage plus complexe.

Denis Vaugeois

Moses Hart est l’auteur d’une brochure de 60 pages intitulée General universal religion, qu’il fit imprimer à New York en 1815, sur les presses de la maison Van Winkle and Wiley. Il en tira d’abord 500 exemplaires, puis 250 trois ans plus tard. Hart reprit son traité en 1824, sous le titre de Modern religion, qu’il fit imprimer de nouveau à New York, cette fois chez Johnstone and Van Norden.

Le fonds Hart, conservé aux ASTR, sous la cote 0009, constitue la principale source documentaire pour établir la présente biographie. Pour sa part, Raymond Douville a produit deux essais : « les Opinions politiques et religieuses de Moses Hart », Cahiers des Dix, 17 (1952) : 137–151, et « Années de jeunesse et Vie familiale de Moses Hart », 23 (1958) : 195–216. Dans une étude intitulée Aaron Hart ; récit historique, parue à Trois-Rivières en 1938, le même auteur a consacré de nombreuses pages à Moses Hart. Cependant, il a attribué par erreur au père certains traits du fils, en particulier aux pages 98–99 et 140.

En 1966, Denis Vaugeois a présenté devant la SCHÉC un exposé sur « les Positions religieuses de Moses Hart », qui fut publié dans les Sessions d’études, 33 (1966) : 41–46. L’historien américain Jacob Rader Marcus s’est aussi intéressé à Moses Hart dans Early American Jewry (2 vol., Philadelphie, 1951–1953) et dans « The Modern religion of Moses Hart », Hebrew Union College Annual (Cincinnati, Ohio), 20 (1947) : 1–31. Il faut souligner le travail remarquable de David Rome qui a publié plusieurs textes relatifs à la famille Hart, sous le titre de « On the early Harts », parus dans Canadian Jewish Arch. (Montréal), 15–18 (1980). Comme les idées religieuses de Moses Hart ont déjà fait l’objet de divers écrits, elles n’ont guère été développées dans la présente biographie qui contient des éléments plus inédits.  [d. v.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Denis Vaugeois, « HART, MOSES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/hart_moses_8F.html.

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Auteur de l'article:   Denis Vaugeois
Titre de l'article:   HART, MOSES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 8
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1985
Année de la révision:   1985
Date de consultation:   22 octobre 2014