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GRAY, JOHN HAMILTON, militaire et homme politique, né le 14 juin 1811 à Charlottetown, fils de Robert Gray* et de Mary Burns ; il épousa Susan Pennefather, et ils eurent au moins deux enfants, puis, en 1869, Sarah Caroline Cambridge, et de ce mariage naquirent trois enfants ; décédé le 13 août 1887 à Charlottetown.

Venant de Glasgow, Écosse, le père de John Hamilton Gray émigra en Virginie en 1771, et, pendant la Révolution américaine, il combattit du côté des Loyalistes. Quand la guerre prit fin, il chercha refuge à Shelburne, Nouvelle-Écosse, et en 1787 le lieutenant-gouverneur Edmund Fanning* lui confia plusieurs charges officielles importantes à l’Île-du-Prince-Édouard. Par la suite, Robert, fils aîné des Gray, épousa la fille du lieutenant George Burns, propriétaire et personnage en vue qui était arrivé dans l’île en 1764. Donc, à l’époque de la naissance de John Hamilton, en 1811, la famille Gray était solidement établie au sein de l’élite dirigeante de l’île, et sa carrière tant militaire que politique fut dans une grande mesure prédéterminée par la tradition familiale.

Vers le milieu ou à la fin de son adolescence, Gray fut envoyé en Angleterre pour compléter ses études. D’après une notice nécrologique parue dans le Patriot de Charlottetown, il « éprouva un attrait pour la vie militaire » dès son enfance, et au début de la vingtaine il s’engagea dans les 7th Dragoon Guards de l’armée britannique, où il servit 21 ans, presque toujours en Inde et en Afrique du Sud. Il semble que sa carrière militaire ait été distinguée mais terne, et l’un des meilleurs souvenirs de sa vie militaire, qu’il évoquera plus tard, paraît avoir été le fait que des filles lui soient nées aux quatre points du globe.

Gray se retira à l’Île-du-Prince-Édouard en 1852, détenteur du grade de colonel, et ne tarda pas à se mêler aux affaires publiques. Bien qu’il ait été absent de la colonie depuis le début de sa vie d’adulte, il fit preuve à son retour d’un vif intérêt pour les affaires locales et parut s’adapter aisément aux limites restreintes de la vie politique de l’île. Ses déclarations publiques révèlent que son expérience de l’armée britannique avait développé chez lui un sentiment de fidélité à la Grande-Bretagne et un sens de l’appartenance à l’Empire qui étaient exceptionnels dans l’île à cette époque ; et pourtant, comme d’autres insulaires, il pouvait parler avec patriotisme de l’Île-du-Prince-Édouard comme de sa « terre natale ».

Le 12 avril 1854, le gouvernement conservateur de John Myrie Holl* nomma Gray au Conseil législatif, mais sa nouvelle carrière d’homme politique fut interrompue brusquement par l’éclatement de la guerre de Crimée. Entendant l’appel du devoir, Gray remit sa démission et retourna à la vie militaire, et, bien qu’il ne se rendît pas sur les lieux mêmes du combat, il fut absent de l’île pendant environ deux autres années.

Peu après son second retour dans l’île, Gray fut entraîné dans une querelle relative à la religion, qui couvait depuis longtemps dans la colonie et allait y empoisonner la vie politique pendant les 20 années suivantes. Conseiller presbytéral de l’église St James (Église d’Écosse) à Charlottetown depuis 1853, il croyait fermement que la Bible devait faire partie du programme des écoles, pratique vigoureusement combattue par l’importante minorité catholique. Gray apparut bientôt comme l’un des défenseurs de la cause protestante et remplit les fonctions de président du « Grand Rassemblement protestant » tenu à Charlottetown le 13 février 1857, au cours duquel on décida de fonder un journal protestant, le Protector and Christian Witness. Ce journal fusionna avec le Protestant and Evangelical Witness en 1858, au moment où Gray dut se défendre de l’accusation d’avoir écrit secrètement dans ce dernier ou d’avoir dicté la ligne de conduite de la rédaction. Il s’engagea de nouveau à fond dans les querelles de religion en présidant un deuxième rassemblement protestant en février 1858, où il ne manifesta cependant aucune rancœur ni attitude étroitement sectaire. Néanmoins, il est clair que ses opinions religieuses constituèrent un atout pour lui dans sa carrière politique. Lors des « élections de la Bible » de 1858 et 1859, les électeurs protestants, qui avaient délaissé le parti libéral de George Coles*, élurent Gray, par une majorité appréciable, député conservateur du quatrième district de la circonscription de Queens qui était à prédominance protestante.

À la suite des élections de 1859, les conservateurs dirigés par Edward Palmer formèrent un gouvernement totalement protestant et présentèrent bientôt un plan dans lequel Gray allait jouer un rôle clé. Le 5 mai 1859, ce dernier proposa à l’Assemblée que le gouvernement britannique nommât une commission chargée de mener une enquête sur la question des terres, dans le but de parvenir à l’abolition de la tenure à bail. Les libéraux accusèrent les conservateurs de ne pas être de bonne foi et rappelèrent, non sans raison, que les tories n’avaient pas appuyé les mesures destinées à aider la cause des locataires, comme le Land Purchase Act de 1853. En fin de compte, néanmoins, une commission formée de trois membres fut nommée, et Gray, principal instigateur du projet, affirma avec optimisme que « jamais dans l’histoire de cette île perspective plus brillante ne s’était ouverte [...] pour un règlement juste et équitable ». Il semble qu’il ait cru sincèrement que la commission des terres pourrait constituer la solution au problème de la possession des terres par de grands propriétaires fonciers et il éprouva une vive amertume lorsqu’en 1862 le gouvernement britannique prit en considération les objections des propriétaires fonciers et refusa de sanctionner les lois adoptées par l’île, lesquelles auraient accordé à un locataire « le droit d’acquérir la terre sur laquelle il demeurait] ». Comme Gray avait été absent de l’île pendant les décennies tumultueuses de 1830 et 1840, il n’avait pas participé aux luttes relatives au régime foncier menées par William Cooper*, ou à la bataille de George Coles en faveur d’un gouvernement responsable. Il mit donc quelque temps à s’apercevoir que la politique coloniale britannique et les meilleurs intérêts de l’Île-du-Prince-Édouard ne concordaient pas toujours.

Le fait d’être identifié à la commission des terres aurait pu diminuer considérablement la crédibilité politique de Gray, mais, au moment des élections provinciales de janvier 1863, la controverse religieuse concernant l’éducation était devenue le problème dominant dans la politique de l’île, et il réussit à se faire réélire. Chef du gouvernement à l’Assemblée depuis qu’Edward Palmer était passé au Conseil législatif en 1860, Gray démissionna du Conseil exécutif à la mi-février et déclencha une crise qui força Palmer à abandonner la direction du parti conservateur. Le 2 mars 1863, Gray occupait la fonction de premier ministre.

Le rejet des recommandations de la commission des terres par le gouvernement britannique convainquit Gray que, si les colonies de l’Amérique du Nord britannique étaient unies, elles « auraient plus de pouvoir et seraient en meilleure position pour entrer en pourparlers avec le trône britannique ». Par conséquent, il n’est pas surprenant que, dans les discussions qui commencèrent à occuper le devant de la scène au début des années 1860 concernant l’union des colonies Maritimes et la confédération, Gray se montra assez favorable à l’idée d’une fusion politique. En 1863 et 1864, il approuva la participation de l’île aux débats pour une union des Maritimes, bien qu’il ait semblé préférer l’idée d’une fédération plus large. En plus d’améliorer les relations avec la Grande-Bretagne, soutenait-il, une certaine fédération de l’Amérique du Nord britannique opposerait un front uni fort à un éventuel expansionnisme américain. Gray était nettement engagé en faveur de l’union, mais avec certaines réserves cependant. Par contre, la plupart des habitants de l’île étaient, de façon très évidente, opposés à toute forme d’union.

Lorsque la conférence de Charlottetown se réunit le 1er septembre 1864, on nomma Gray président, en sa qualité de premier ministre de la colonie hôte de la conférence. Les délégués du Canada, persuasifs, dominèrent la conférence, et Gray, tout comme les autres délégués des Maritimes, semble s’être borné, la plupart du temps, à écouter les arguments invoqués en faveur d’une union générale de l’Amérique du Nord britannique. Il en fallait peu pour le convaincre, et, au moment où la conférence prit fin, il était devenu un ardent défenseur du projet. Après avoir quitté Charlottetown, les délégués se rendirent en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick et, bien que Gray ne parût pas, selon les comptes rendus, s’être engagé dans le discours qu’il prononça à Halifax, il exprima à Saint-Jean son appui enthousiaste à la confédération.

À la conférence de Québec, tenue le mois suivant, Gray maintenait son appui au projet. Toutefois, les délégués de l’Île-du-Prince-Édouard, et en particulier Palmer, ne tardèrent pas à devenir un sujet d’irritation à la conférence, en marquant leur désapprobation à l’égard de presque toutes les résolutions importantes. Sans toutefois retirer son soutien à la confédération, Gray se rallia à ses collègues de l’île pour démontrer que les arrangements proposés concernant des questions telles que la composition du sénat et la représentation à la chambre des Communes allaient à l’encontre des meilleurs intérêts de sa province.

Toute la conférence dut être un exercice extrêmement difficile pour Gray qui, étant un fervent défenseur de la confédération, tenait à ce que le projet ne s’empêtrât pas, mais qui, en sa qualité d’homme politique de l’Île-du-Prince-Édouard, ne pouvait approuver les mesures qui s’avéraient nettement inacceptables aux yeux de la population insulaire. Il accompagna néanmoins bon nombre des « Pères » dans la tournée de banquets qui eut lieu après la conférence de Québec. À Ottawa, il exprima la conviction que le nouveau pays prendrait bientôt place « parmi les pays importants du monde » et à Belleville il prédit que les colonies seraient bientôt unies « par des liens de fraternité qui ne se rompraient jamais ». Ce genre de discours était particulièrement bien accueilli au Haut-Canada, mais il en allait tout autrement dans sa province natale.

Au moment où Gray retourna à Charlottetown, le 10 novembre 1864, le procureur général Palmer avait déjà lancé une attaque péremptoire et nuisible contre la confédération. Gray répliqua en publiant dans les journaux un plaidoyer passionné en faveur de l’union proposée ; il y soutint surtout que la confédération apporterait une solution définitive à la question irritante des terres en rendant leur vente obligatoire et en pourvoyant le gouvernement de l’île de fonds permettant d’en faire l’achat. La profonde divergence d’opinions opposant publiquement le premier ministre et son procureur général plaçait Gray dans une position des plus malencontreuses, particulièrement quand il devint de plus en plus évident qu’une majorité écrasante d’habitants de l’île se rangeait du côté de Palmer. Celui-ci considérait que la confédération n’offrait aucun avantage pour la colonie, et sa conduite plutôt hargneuse à l’égard de Gray au cours de cet épisode peut aussi s’expliquer par l’animosité qu’il entretenait contre celui qui, en 1863, l’avait évincé de son poste de chef du parti conservateur et de premier ministre. Se sentant délaissé et isolé, Gray remit sa démission le 20 décembre 1864, mettant ainsi fin d’une manière brusque et définitive à sa carrière politique. Homme d’honneur passionné de politique, il dut ressentir sa situation comme un coup du sort extrêmement amer et regrettable. Sa démission était une décision inattendue et, selon certains, précipitée, et il est possible que la maladie de sa femme ait eu quelque chose à voir avec cette décision. Susan Gray avait été trop malade pour accompagner son mari lors de la conférence de Québec et, à la suite d’une longue maladie, elle mourut le 12 novembre 1866. En 1868, le Herald de Charlottetown attribuait le départ de Gray de la scène politique à une « épreuve familiale irrémédiable ».

Les dissensions au sein du parti conservateur qui entourèrent le départ de Gray et, au même moment, la démission de Palmer du Conseil exécutif provoquèrent une sérieuse crise de leadership. Au début de janvier 1865, le parti invita Gray à reprendre le poste qu’il avait quitté, mais il refusa de diriger une formation politique qui ne partageait pas son engagement envers les Résolutions de Québec. À sa place, James Colledge Pope, qui manifestait une attitude ambiguë à l’endroit de la confédération, devint premier ministre.

En 1867, Gray aurait apparemment éprouvé une forte envie de faire de la politique de nouveau. Il fut cependant défait par David Laird*, adversaire de la confédération, dans sa tentative pour obtenir l’investiture conservatrice dans son ancienne circonscription du quatrième district de Queens. En 1873, il parvint à se faire désigner comme candidat, mais fut battu à plates coutures aux élections. Bien qu’il soit difficile d’en faire la preuve, il semblerait que le rôle que Gray joua dans la controverse sur la confédération causa un tort irréparable à sa carrière politique.

En se retirant de la scène politique, Gray devenait libre de s’adonner davantage à un autre de ses centres d’intérêt : la milice. Depuis 1862, il avait été commandant de la brigade volontaire de l’île et, en 1867, il y fut nommé adjudant général de la milice. En 1873, il accepta la fonction d’adjudant général adjoint du nouveau district militaire n12 du dominion du Canada.

Les commentaires que ses contemporains firent à son sujet révèlent que Gray était un homme secret, sérieux, d’une réserve qui frôlait la sévérité. Peu de gens auraient mis en doute son honnêteté et sa droiture, mais il inspirait davantage le respect que l’affection. À bien des égards, il demeurait un soldat, se comportant, au dire de tous, avec discipline, voire avec zèle, et étant, selon l’Examiner de Charlottetown, « ponctuel à l’excès ». Ses interventions à la législature témoignaient en général de son sens pratique, de son bon jugement, ainsi que de sa maîtrise des détails. Il s’exprimait habituellement avec clarté et à-propos et s’impatientait des « répétitions inutiles » de ses collègues les plus bavards. Il se fâchait vite contre ceux qui, selon ses propres mots, insistaient pour « servir les mêmes aliments, chauds, froids, hachés et rehachés ». Dans les débats, il s’exprimait sans grande finesse rhétorique, mais agissait plutôt en fantassin, qui avance impitoyablement et logiquement d’un point à un autre. À part quelques sarcasmes occasionnels, il n’avait pas beaucoup d’esprit et, tandis que le sténographe notait souvent « rires » à la suite des remarques spirituelles d’un membre de la législature, une seule fois inscrivit-il simplement « un rire » après que Gray eut essayé de faire de l’humour.

Malgré une certaine sévérité ; Gray n’était cependant ni bourru ni rancunier. À une époque où le langage à l’Assemblée législative de l’Île-du-Prince-Édouard était souvent tranchant et acerbe, il s’abstenait de tenir des propos injurieux et était même rarement sarcastique. Il n’affichait pas non plus un esprit de parti étroit, et lorsqu’en 1869 une campagne fut lancée pour recueillir des fonds dans le but d’ériger un monument à la mémoire du journaliste et homme politique libéral Edward Whelan*, décédé en décembre 1867, et d’apporter une aide financière à sa veuve et à son enfant, Gray n’hésita pas à appuyer la campagne. Ce fait était d’autant plus remarquable que Whelan avait été un de ses plus francs adversaires politiques. Il avait souvent critiqué Gray dans l’Examiner, le tournant parfois même en ridicule. À la mort de Gray, survenue en 1887, ses notices nécrologiques firent état de la charité chrétienne dont il avait témoigné envers les pauvres de la ville de Charlottetown.

Aujourd’hui, à l’Île-du-Prince-Édouard, John Hamilton Gray est peut-être le mieux connu de tous les personnages publics de valeur des décennies animées et mouvementées de 1850 et 1860. Bien qu’on se souvienne surtout de lui comme homme politique, il est évident qu’il était avant tout un militaire. Les années qu’il passa en politique ne furent qu’un bref intermède entre son service dans l’armée britannique et son service chez les volontaires de l’île et dans la milice canadienne. À vrai dire, le fait d’avoir présidé la conférence de Charlottetown et le fait d’avoir joué un rôle de Père de la Confédération constituèrent en quelque sorte des événements fortuits, et il est curieux de noter qu’il n’en est à peu près pas question dans ses notices nécrologiques. Celles-ci laissent entendre qu’à l’époque du décès de Gray la population de l’île avait presque oublié qu’il avait participé au mouvement en faveur de la confédération. Il semblerait, par conséquent, que la reconnaissance accordée à Gray pour son rôle de Père de la Confédération résulta du sentiment croissant d’identification canadienne qui se développa dans l’île au cours des décennies qui suivirent sa mort.

David E. Weale

Î.-P.-É., House of Assembly, Debates and proc., 1858–1865.— Examiner (Charlottetown), 1858–1865, 19 nov. 1866, 15 août 1887.— Islander, 1858–1865.— Patriot (Charlottetown), 15 août 1887.— Prince Edward Island Register (Charlottetown), 26 févr. 1828.— Canada’s smallest prov. (Bolger).— Robertson, « Religion, politics, and education in P.E.I. ».— Edward Whelan, The union of the British provinces [...] (Charlottetown, 1865 ; réimpr., Summerside, Î.-P.-É., 1949).

Bibliographie générale

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David E. Weale, « GRAY, JOHN HAMILTON (1811-1887) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/gray_john_hamilton_1811_1887_11F.html.

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Auteur de l'article:   David E. Weale
Titre de l'article:   GRAY, JOHN HAMILTON (1811-1887)
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   2 octobre 2014