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EATON, WYATT (baptisé Charles Wyatt), peintre, professeur et auteur, né le 6 mai 1849 à Philipsburg, Bas-Canada, fils de Jonathan Wyatt Eaton et de Mary Smith ; le 24 septembre 1874, il épousa Constance Laure Papelard (décédée le 7 février 1886), puis le 23 juillet 1887 Charlotte Amelia Collins ; décédé le 7 juin 1896 à Middletown, Rhode Island, et inhumé à Philipsburg.

Américains d’origine, les parents de Wyatt Eaton s’étaient installés à Philipsburg et y vivaient bien. Son père, propriétaire d’une entreprise de bois d’œuvre et d’une fabrique de voitures qui avait des clients à Montréal et exportait en Nouvelle-Zélande, fut président de la Compagnie d’assurance mutuelle contre le feu de Missisquoi et de Rouville. Respecté dans son milieu, il fut aussi pendant quelque temps maire de Philipsburg. Après avoir été apprenti artisan à la manufacture paternelle, le jeune Eaton se mit à dessiner et à peindre, souvent en copiant les rares paysages, portraits et moulages de plâtre qu’il pouvait trouver dans son entourage. Il apporta plusieurs de ses dessins à Montréal. À l’automne de 1867, suivant le conseil de William Lewis Fraser, coloriste de photographies chez William Notman, il s’inscrivit à la National Academy of Design de New York. Parmi ses maîtres, dont la plupart étaient portraitistes, se trouvait Emanuel Leutze, l’un des plus célèbres peintres d’histoire des États-Unis. Durant cinq ans, il prit aussi des leçons particulières d’un spécialiste reconnu du portrait, Joseph Oriel Eaton (sans lien de parenté avec lui).

Rentré à Philipsburg à l’été de 1868, Eaton reçut des commandes d’amateurs d’art de la région et peignit des scènes champêtres et des personnages. Un de ses clients était John Carpenter Baker, banquier et mécène de Stanbridge, celui-là même qui encourageait un jeune peintre à peine plus âgé qu’Eaton, Allan Aaron Edson*. Comme ce dernier, Eaton reçut de Baker des fonds qui lui permirent, en 1872, d’aller étudier en Europe. Il fit un bref séjour à Londres, où il admira les derniers paysages de Joseph Mallord William Turner et rencontra le peintre américain expatrié James Abbott MacNeill Whistler. Ensuite, il se rendit à Paris, où il s’inscrivit en octobre aux leçons de Léon Gérôme, à l’École des beaux-arts.

À l’époque, le style dominant dans l’art français était celui des peintres de Barbizon. Jules Bastien-Lepage et Pascal-Adolphe-Jean Dagnan-Bouveret eurent quelque influence sur Eaton, mais sa source d’inspiration la plus vivifiante fut l’œuvre du maître incontesté de cette école, Jean-François Millet, à qui des artistes américains vivant à Paris avaient l’habitude de rendre visite. Au printemps de 1873, en voyant une toile de Millet, peinte l’année précédente, Femme cousant à la lampe, Eaton fut si impressionné par la manière dont l’artiste peignait les scènes de genre qu’il décida de passer l’été à Barbizon. Cependant, il ne rencontra Millet que peu de temps avant de rentrer à Paris. Il retourna à Barbizon pendant l’hiver, puis à l’été de 1874, et noua avec le peintre français une amitié profonde qui allait durer jusqu’à la mort de celui-ci, l’année suivante. Selon Will Hickock Low, qui accompagna Eaton en 1873 et 1874, leur relation n’avait pas de quoi surprendre : « d’une sincérité et d’une simplicité absolues dans ses affections », Eaton avait « une personnalité attachante qui forçait la réciprocité du sentiment ». Son premier tableau de genre digne de mention, Harvesters at rest, exécuté de 1874 à 1876, s’inspirait grandement de l’imagerie paysanne de Millet. Low a même dit que « pendant quelques années, [il ne fit] à peu près qu’imiter l’œuvre du maître ». Néanmoins, il irait par acquérir son propre style, un réalisme qui alliait le naturalisme de Millet à l’académisme et à la technique précise de Gérôme.

Rentré à Philipsburg en 1876, Eaton fit du portrait pendant quelques mois, tant à cet endroit qu’à Montréal. En janvier 1877, il retourna à New York, où il travailla à la Cooper Union. Il y enseigna le dessin et le portrait jusqu’en 1882, et donna aux étudiants et au public des conférences sur la vie et la philosophie artistique de Millet. Bientôt, les critiques tout autant que ses élèves n’eurent que des éloges pour la sensibilité de son art. En 1877, le succès de Harvesters at rest à l’exposition annuelle de la National Academy of Design attira sur lui l’attention de bon nombre des plus grandes figures culturelles de New York, dont Richard Watson Gilder, rédacteur gérant du Scribner’s Monthly. Gilder et Eaton étaient tous deux découragés par la manière dont on envisageait la formation artistique aux États-Unis, et particulièrement à la National Academy of Design, où les critères d’exposition pénalisaient les jeunes artistes. D’après Low, Eaton, « à sa façon toute simple, avait de l’obstination à revendre », et pour offrir un foyer plus accueillant, surtout aux jeunes artistes formés en France, il déploya des « efforts inestimables », avec Walter Shirlaw, Mme Helena Gilder, Augustus Saint-Gaudens et d’autres, afin de fonder en 1877 la Society of American Artists. Premier secrétaire de cette nouvelle organisation, il en fut président en 1883. Néanmoins, il participa aux expositions annuelles de la National Academy of Design jusqu’en 1890. De même, dans les années 1880 et en 1892, il présenta des portraits et des scènes de genre aux expositions annuelles de l’Association des beaux-arts de Montréal [V. William Notman] ; il contribuait ainsi à faire connaître le style de l’école de Barbizon dans cette ville.

À New York, Eaton était un portraitiste très recherché. Sa renommée s’accrut encore grâce au succès remporté à la fin des années 1870 par une série de portraits d’écrivains et de poètes – dont William Cullen Bryant, Oliver Wendell Holmes, Henry Wadsworth Longfellow et Ralph Waldo Emerson – que Timothy Cole publia sous forme de gravures dans le Scribner’s Monthly. À Paris, en 1878, la presse fit des critiques favorables de Harvesters at rest, qui se trouvait à l’Exposition universelle. Pendant ces années, Eaton passait ses étés à Philipsburg : l’atmosphère de la campagne canadienne-française, qui lui rappelait Barbizon, l’attirait. En janvier 1884, il retourna en France, où il renoua avec la famille de Millet et se consacra à la peinture de genre. C’est au cours de ce séjour, en 1884–1885, qu’il peignit l’une de ses œuvres les plus connues, The harvest field. De retour à New York en 1886, il se remit sans grand enthousiasme au portrait. Vers la même époque, il commença à explorer d’autres types d’imagerie picturale : par exemple des sujets classiques ou religieux, et le nu (la critique acclama son Ariadne, qui date de 1888). En outre, il continua de contribuer à la popularité de Millet en Amérique du Nord en publiant en 1889 un grand article dans le Century Magazine de New York.

À la fin de 1891 ou au début de 1892, Eaton rentra à Montréal, où il fut appelé à faire le portrait de Canadiens aussi renommés que sir John William Dawson, William Cornelius Van Horne*, sir Donald Alexander Smith*, Richard Bladworth Angus* et William Christopher Macdonald*. En même temps, il continuait de peindre des tableaux de genre dans le goût de Millet (par exemple, en 1894, Plowing : Eastern Townships), où il montrait souvent l’habitant canadien-français en train de vaquer à ses occupations quotidiennes. En 1895, par suite d’une maladie qui exigea une intervention chirurgicale, il alla se reposer en Italie. Puis, en pleine forme, il se rendit à Londres, mais tomba de nouveau malade et rentra bientôt à New York pour se faire traiter. Il mourut de tuberculose en juin 1896 à l’âge de 47 ans, ce qui mit fin à une carrière qui promettait d’être fort importante.

Bien que Wyatt Eaton se classe surtout, comme peintre, professeur et auteur, dans la tradition de l’art américain de la fin du xixe siècle, son rôle dans l’évolution de l’art canadien est loin d’être négligeable. En se rendant en Europe en 1872, il indiqua le chemin à plusieurs de ses compatriotes, tout comme le fit aussi Edson : après eux, leurs contemporains Paul Peel, Robert Harris*, William Brymner* et George Agnew Reid* se laissèrent tous gagner par l’attrait de Paris et acquirent une formation auprès de représentants de l’académisme français, ce qui se traduisit par un cosmopolitisme nouveau dans l’art canadien aussi bien qu’américain. Eaton fut aussi l’un des premiers artistes canadiens à s’inspirer de l’école de Barbizon. L’historien d’art, auteur et rédacteur en chef canadien Newton McFaul MacTavish* a noté que l’élément central de ses portraits était « la forme de la tête et l’esprit qui transparaissait dans le regard, tout le reste y étant assujetti ». Le talent qui lui permettait de faire ressortir ainsi la personnalité de ses sujets en faisait un portraitiste très admiré, à la fois au Canada et aux États-Unis.

Carol Lowrey

Wyatt Eaton est l’auteur de : « Jean-François Millet », Modern French masters, J. C. Van Dyke, édit. (New York, 1896), 179–195 ; « Recollections of Jean-François Millet », Century Magazine (New York), 38 (1889) : 90–104 ; et « Recollections of American poets », 64 (1902) : 842–850. La National Academy of Design (New York) et le Musée des beaux-arts de Montréal possèdent des autoportraits d’Eaton ; l’œuvre qui est à Montréal est reproduite dans J. R. Harper, la Peinture au Canada des origines à nos jours (Québec, 1966), 207. Un autre autoportrait se trouve dans G. H. Montgomery, Missisquoi Bay (Philipsburg, Que.) (Granby, Québec, 1950). Les œuvres d’Eaton mentionnées dans le texte se retrouvent à différents endroits : Harvesters at rest au Smith College (Northampton, Mass.) ; The harvest field au Musée des beaux-arts de Montréal ; Ariadne à la Smithsonian Institution (Washington) ; et Plowing : Eastern Townships dans la collection de la Power Corporation du Canada (Montréal). Outre ces établissements, le Museum of Fine Arts (Boston), le Brooklyn Museum (New York), le Chrysler Museum (Norfolk, Va.), l’Univ. of Mich. Museum of Art (Ann Arbor), l’Art Museum, Princeton Univ. (Princeton, N.J.), le Bowdoin College Museum of Art (Brunswick, Maine), la McGill Univ. (Montréal), le Musée du Québec, la Robert McLoughlin Gallery (Oshawa, Ontario), le Musée des beaux-arts de l’Ontario (Toronto) et le Musée des beaux-arts du Canada (Ottawa) possèdent aussi des tableaux d’Eaton.

ANQ-E, CE2-87, 11 mai 1849.— Musée des beaux-arts de l’Ontario, Library, Wyatt Eaton scrapbooks.— New England Hist. Geneal. Soc. Library (Boston), Wyatt Eaton papers.— New York Public Library, mss and Arch. Division, R. W. Gilder papers.— Saturday Night (Toronto), 20 juin 1896.— DAB.— Harper, Early painters and engravers.— C. S. Macdonald, A dictionary of Canadian artists (3e éd., 6 vol., Ottawa, 1987), 1.— N. Z. Molyneaux, History, genealogical and biographical, of the Eaton families (Syracuse, N.Y., 1911).— Standard dict. of Canadian biog. (Roberts et Tunnell), 2.— Peter Bermingham, American art in the Barbizon mood : a visual history (Washington, 1975).— J. A. M. Bienenstock, « The formation and early years of the Society of American Artists, 1877–1884 » (thèse de ph.d., City Univ. of New York, 1983).— W. H. Gerdts, The great American nude : a history in art (New York et Washington, 1974).— W. H. Low, A chronicle of friendships, 1873–1900 (New York, 1908), 110–118.— N. McF. McTavish, The fine arts in Canada (Toronto, 1925 ; réimpr. [avec introd. de Robert McMichael], 1973).— L. L. Meixner, An international episode : Millet, Monet and their North American counterparts (Memphis, Tenn., 1982) ; « Jean-François Millet : his American students and influences » (thèse de ph.d., Ohio State Univ., Columbus, 1979).— G. W. Sheldon, American painters (éd. augmentée, Boston, 1881 ; réimpr., New York, 1972).— H. B. Weinberg, The American pupils of Jean-Léon Gérôme (Fort Worth, Tex., 1984).— C. A. [Collins] Eaton, « Millet’s peasant life as a boy, its influence on his art : told from notes of the late Wyatt Eaton, his friend and pupil », Craftsman (New York), 14 (avril–sept. 1908) : 350–362 ; « Wyatt Eaton », Canadian Magazine, 10 (nov. 1897-avril 1898) : 241–248 ; « Wyatt Eaton, painter », Canadian Magazine, 32 (nov. 1908–avril 1909) 145–152 ; « Wyatt Eaton’s friendships with great men notes culled from his diary », Craftsman, 13 (oct. 1907–mars 1908) : 505–511.— Giles Edgerton, « Millet as an etcher : some reminiscences of Wyatt Eaton at Barbizon », Craftsman, 13 : 50–58.— G. S. Hellman, « Wyatt Eaton », Art World (New York), 3 (1917–1918) : 204–209.— F. F. Sherman, « Figure pictures by Wyatt Eaton », Art in America (New York), 7 (1919) : 171–178.

Bibliographie générale

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Carol Lowrey, « EATON, WYATT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/eaton_wyatt_12F.html.

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Auteur de l'article:   Carol Lowrey
Titre de l'article:   EATON, WYATT
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   20 avril 2014