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EATON, TIMOTHY, marchand, né en mars 1834 à Clogher, près de Ballymena (Irlande du Nord), quatrième fils de John Eaton, cultivateur à bail, et de Margaret Craig ; le 28 mai 1862, il épousa Margaret Wilson Beattie, et ils eurent cinq fils et trois filles ; décédé le 31 janvier 1907 à Toronto.

Timothy Eaton descendait de serfs écossais emmenés en Ulster avant 1626. D’après des recherches faites par sa famille, il vit le jour deux mois après la mort de son père, qui survint le 30 janvier 1834. Il grandit dans une ferme des environs de Ballymena, marché linier très important de l’Ulster et centre régional d’exportation de produits agricoles. Après avoir fréquenté l’école établie par la National Society dans sa localité, il passa quelque temps dans une école secondaire de Ballymena, mais on l’en retira en 1847 sur l’avis du maître. Était-ce uniquement en raison d’un manque d’intérêt pour les études ou à cause de problèmes liés à la grande famine ? On l’ignore. Quoi qu’il en soit, à l’âge de 13 ans, il devint apprenti chez un certain M. Smith, parent par alliance des Craig et propriétaire d’un magasin général dans une localité voisine, Portglenone. Smith était un homme strict, et Timothy trouvait certains aspects de son travail assez durs pour souhaiter mettre fin à son contrat. Plutôt que de perdre les 100 £ de caution déposées au début de son engagement, sa mère le persuada de tenir le coup. Elle mourut en 1848, ce qui renforça certainement chez le garçon le ferme sentiment d’indépendance qu’avaient favorisé sa vie à la ferme et son éducation presbytérienne. À la fin de son apprentissage, en 1852, il travailla un temps chez un autre marchand de Portglenone, ce qui lui permit d’amasser l’argent nécessaire pour gagner le Nouveau Monde.

Depuis que la Grande-Bretagne avait entrepris d’abolir les tarifs préférentiels qu’elle accordait aux produits coloniaux pour s’orienter vers le libre-échange, les presbytériens de l’Ulster émigraient en nombre croissant dans l’espoir d’améliorer leur sort. En 1854, suivant l’exemple de trois de ses sœurs et de ses frères Robert et James, Eaton se rendit dans la région de Georgetown, dans le Haut-Canada, où l’une de leurs tantes maternelles et son mari s’étaient fixés en 1833. Il trouva une place de commis subalterne aux écritures dans un petit magasin général de Glen Williams, en bordure de Georgetown.

De 1853 à 1856, la demande qu’engendraient la guerre de Crimée et la construction du Grand Tronc apportèrent la prospérité au Haut-Canada. Escomptant trouver, à l’ouest de Georgetown, un développement plus intense, donc de meilleures chances de réussite, Eaton et ses frères s’installèrent pendant l’hiver de 1855–1856 dans la Huron Tract, région qui était encore en plein peuplement. Robert s’établit à St Marys, le plus grand centre du canton de Blanshard ; Timothy et James ouvrirent un petit magasin général dans le hameau de Kirkton, non loin de là. En juillet 1856, James y devint maître de poste et obtint le contrat de transport du courrier entre Kirkton et St Marys. Associé actif de la J. and T. Eaton, Timothy s’occupait de l’administration courante du magasin et du bureau de poste, tandis que James vaquait à d’autres affaires. Le magasin s’approvisionnait à l’origine en marchandises sèches et en produits d’alimentation auprès d’Adam Hope*, de London, qui lui consentait du crédit à long terme et était alors affilié à Peter* et Isaac* Buchanan de Hamilton. En 1860, peut-être afin d’utiliser les produits agricoles reçus en échange de ses marchandises, Timothy Eaton ajouta des produits de boulangerie à sa gamme d’épicerie.

La dépression de la fin des années 1850 porta un dur coup au commerce canadien. Dans l’espoir de limiter leurs pertes, les grossistes, dont les Buchanan, prirent l’habitude de vendre des quantités strictement limitées de marchandises et d’exiger en retour des garanties solides, soit sous forme d’hypothèques ou de polices d’assurance-vie. Les Eaton durent mieux traverser cette crise que la plupart des marchands, car ils remboursèrent rapidement aux Buchanan les hypothèques que ceux-ci leur avaient consenties. Cependant, comme ils se trouvaient dans une région rurale et qu’un autre magasin avait ouvert ses portes à Kirkton, les perspectives d’expansion étaient limitées. Pendant l’hiver de 1860–1861, Timothy s’établit donc à St Marys, où il ouvrit une boulangerie, mais la concurrence locale le força bientôt à la fermer.

En mai 1861, Timothy Eaton, encore une fois avec son frère James, inaugura un magasin général à St Marys. Dans sa réclame, il affirmait avoir l’intention de vendre uniquement contre de l’argent comptant, mais en fait, il continua de faire crédit à sa clientèle. Malgré des légendes tenaces, il ne fut pas le premier marchand au Canada à exiger le paiement au comptant, car même avant la dépression, cette pratique gagnait du terrain. Bon nombre de commerçants des villes nord-américaines avaient compris qu’en ne faisant pas crédit, ils pouvaient offrir de meilleurs prix, donc augmenter leur chiffre d’affaires. Mais pareille chose était impossible dans une bonne partie des régions rurales du Canada à cause de la pénurie de numéraire.

De 1860 à 1867, période de prospérité agricole dans l’ouest du Haut-Canada, le magasin Eaton prit de l’expansion et se hissa parmi les 25 premiers des quelque 250 clients de Hope et Isaac Buchanan. Les grossistes de Toronto, en quête de nouveaux marchés, pénétraient dans l’ouest de la province au moyen du Grand Tronc ; Timothy Eaton élargit donc ses horizons en se liant avec John Macdonald*, important grossiste torontois et méthodiste comme lui. (Eaton s’était converti au méthodisme en 1858.) Toutefois, St Marys comptait déjà beaucoup de magasins généraux et son potentiel de croissance était limité. Voyant encore une fois que leurs chances d’expansion étaient faibles, les frères Eaton se dissocièrent en décembre 1868. Laissant James en possession du magasin, Timothy s’établit avec sa famille à Toronto où, au début de 1869, il procéda ainsi que le faisaient traditionnellement les détaillants et ouvrit une maison de gros. Il subsiste peu de documents sur cette entreprise qu’il mit sur pied à l’aide d’un investissement initial de 5 000 $. Mais on peut supposer qu’elle eut la vie courte, étant donné qu’elle se trouvait hors du secteur habituel pour ce genre de commerce (au 8 1/2 de la rue Front Ouest), que la conjoncture était instable et que la concurrence était féroce.

Écartant la possibilité d’ouvrir une épicerie parce que vendre des « spiritueux » lui répugnait, Eaton revint à la vente au détail et à une spécialité qu’il connaissait bien, les marchandises sèches. En décembre 1869, il versa 6 500 $ à James Jennings et John Brandon (membres de l’église méthodiste Elm Street comme lui) pour le commerce de nouveautés qu’ils tenaient dans un local loué, au 178 de la rue Yonge, dans l’immeuble appelé Britannia House. Toutes les marchandises se vendraient à prix fixe contre argent comptant seulement, excellente méthode pour qui recruterait sa clientèle parmi des inconnus dont il ignorait la situation financière. Même s’il se trouvait à proximité de la rue Queen, donc bien loin des chics détaillants de la rue King, le type de commerce qu’il tenait allait former l’avant-garde du secteur de la vente au détail, alors en pleine réorganisation. De plus, en prenant pour clientèle cible le nombre toujours croissant d’hommes et de femmes qui touchaient régulièrement un salaire en espèces, il s’assurait un bel avenir. Au bout du compte, l’urbanisation, l’industrialisation, la croissance démographique et le relèvement du niveau de vie engendrèrent une démocratisation du luxe. Les marchandises que, naguère, seule la clientèle bourgeoise ou riche se procurait chez les détaillants (par exemple, à Toronto, chez Robert Walker ou William Allan Murray) étaient de plus en plus en demande.

Dans les premiers temps, Eaton s’approvisionna en grande partie chez John Macdonald, moyennant du crédit à long terme. Toutefois, dès le début des années 1870, convaincu que les grossistes torontois vendaient trop cher, il effectua le premier d’une série de voyages en Grande-Bretagne, où il localisa des fournisseurs à meilleur prix. Après des débuts quelque peu difficiles, le chiffre d’affaires de la maison Eaton, qui était de 25 416 $ en 1870, passa à 154 978 $ en 1880. Puis, faute de pouvoir agrandir son magasin (celui de Robert Simpson*, déménagé en 1881 au 174–176 rue Yonge, et l’église Knox de la rue Queen Ouest l’en empêchaient), Eaton décida plutôt de réaliser un vieux rêve et ouvrit en 1881 une maison de gros au 42 de la rue Scott. Mais il avait trop de flair pour ne pas comprendre bien vite que l’industrie du gros rapportait de moins en moins de bénéfices et que le commerce de détail offrait plus de possibilités à cet égard, la méthode à suivre n’étant pas de majorer les prix, comme on faisait auparavant, mais d’augmenter le volume des stocks et d’en accélérer la rotation. Dès l’été de 1883, il ferma donc son entreprise de gros.

Afin d’atteindre ses objectifs dans la vente au détail, Eaton avait acheté en novembre 1882 les magasins du 190–196 de la rue Yonge, qu’il avait payés 41 000 $ à Charles Page. Après les avoir démolis, il érigea un imposant édifice de trois étages avec éclairage électrique, grands puits de lumière permettant au jour d’atteindre tous les étages et gicleurs contre les incendies. Comme il ne voulait pas effaroucher sa clientèle ouvrière, il ne tenta pas d’imiter la somptueuse décoration de certains magasins américains. Le nouvel établissement ouvrit ses portes le 22 août 1883, et après avoir vidé son ancien local du 178 de la rue Yonge, Eaton le conserva sous clé jusqu’à la fin du bail, soit durant plus de six mois, afin d’empêcher son concurrent Simpson de s’y installer et de profiter ainsi de la réputation déjà établie du magasin.

À compter de 1884, Eaton agrandit presque continuellement son magasin en achetant des propriétés dans les rues Yonge, Queen, Albert, James, Orde et Louisa ainsi qu’au square Trinity. En 1907, la maison Eaton occupait 22 acres de terrain de premier choix en plein centre-ville. Pour rentabiliser ce vaste commerce, il fallait augmenter la clientèle. Une série de nouveaux services furent donc instaurés : salles d’attente, restaurants, consignes, cordonnerie, autobus gratuit à partir des gares ferroviaires et maritimes – le tout pour empêcher les acheteurs d’aller ailleurs. En lançant, en 1884, un service de commande par correspondance, Eaton étendit la pratique de la vente au comptant à prix fixe et donna aux Canadiens de tout le pays la possibilité d’obtenir par la poste des marchandises qu’ils ne pouvaient pas se procurer ailleurs. Comme au magasin, les produits qui ne donnaient pas satisfaction étaient échangés ou remboursés. À Toronto, la maison Eaton faisait des soldes dans les mois considérés jusque-là comme mauvais, soit janvier, février et août. En outre, elle cultivait sa popularité en organisant toutes sortes d’attractions : expositions animées, concerts après les heures d’affaires, présentations de mode, et défilé du père Noël à compter de 1905. À mesure que le magasin prenait de l’expansion, les dépenses de publicité augmentaient. En 1900, une pleine page de réclame paraissait tous les jours dans le Toronto Daily Star. On était loin de l’annonce de deux pouces qui était courante dans les années 1870, mais comme alors, la maison Eaton mettait l’accent sur les mêmes points : qualité, valeur, service.

Une fois sa réputation établie, Timothy Eaton désavoua fermement les tentatives de la parenté de tabler sur le nom familial. En 1888, son frère James, installé à Toronto depuis 1882, annonça que son magasin de vêtements était une succursale de la maison Eaton. Le fils de James, John Weldon, prit la même liberté quand il ouvrit, en 1895, un grand magasin. Timothy se dissocia publiquement des deux entreprises, qui avaient des fondements fragiles, ne remportèrent guère de succès et ne tardèrent pas à faire faillite.

À la diversité toujours grandissante des marchandises sèches vendues dans son magasin, Eaton ajouta d’autres gammes de produits : articles de sport, instruments de musique, médicaments, produits d’épicerie, meubles. Dès le début des années 1890, son commerce avait pris un nouveau visage : c’était l’un de ces grands magasins qui commençaient à surgir dans d’autres grandes villes canadiennes [V. Henry Morgan* ; Joseph-Narcisse Dupuis*]. La constitution juridique de la T. Eaton Company Limited, le 21 avril 1891, avec un capital-actions de 500 000 $, entraîna peu de changements dans l’administration de l’entreprise. Son président jugeant que les finances étaient du domaine privé, la compagnie demeura une affaire de famille et ne publiait pas de rapports financiers. Des employés haut placés avaient le droit d’y acquérir des intérêts, mais 80 % des actions restèrent toujours entre les mains des membres de la famille. En avril 1905, le capital-actions passa à un million de dollars.

L’énorme influence qu’Eaton exerçait dans les années 1890 sur les tendances commerciales, surtout en raison de sa propension à étendre constamment son entreprise et à innover, le distinguait de tous ses concurrents torontois. Il tira vite parti du fait que les fabricants souhaitaient vendre directement aux détaillants afin de stabiliser leurs marchés et de réduire leurs coûts. Régulièrement, les représentants des manufacturiers en quête de grosses commandes assiégeaient son bureau d’achats à Toronto, de même que ceux qu’il ouvrit à Londres en 1892 et à Paris en 1898. Comme la compagnie achetait en grandes quantités et pouvait offrir de solides garanties financières, elle pouvait imposer ses conditions. Eaton persuada même certains manufacturiers de fabriquer des produits sous la marque Eatonia.

L’empressement avec lequel d’autres détaillants adoptèrent l’achat direct fut l’une des principales causes du déclin des grossistes de marchandises sèches, et dans les années 1890, plusieurs grandes entreprises de ce secteur, dont celles d’Adam Hope et de William McMaster*, durent déposer leur bilan. Toutefois, les grossistes torontois parvinrent à dissuader certains manufacturiers canadiens de vendre directement aux détaillants. Eaton produisait de plus en plus de prêt-à-porter pour hommes et femmes, et afin de pouvoir s’approvisionner en étoffe fabriquée au Canada, il dut former en 1892 une entreprise distincte, la Wilson and Company. C’était pour réduire coûts et prix qu’il s’était lancé en 1890 dans la fabrication en série, étape logique puisque l’atelier de son magasin confectionnait déjà des vêtements sur mesure. En fondant la Paint, Oil and Chemical Company of Toronto Limited en 1897 et la T. Eaton Drug Company en 1906, il diversifia encore ses opérations. Ses fermes de Georgetown et d’Islington (Toronto), qui fournissaient des produits laitiers au magasin et du fourrage pour ses chevaux de livraison, lui permettaient de réaliser des économies supplémentaires.

Voyant que Winnipeg était de plus en plus populeux et que le secteur de la vente au détail y prenait de l’expansion, Eaton comprit qu’il devait protéger sa position dans l’Ouest, où son catalogue était devenu une véritable institution. Malgré les craintes que lui inspira d’abord l’exploitation d’un magasin si éloigné de Toronto, il ouvrit sa première succursale à Winnipeg pendant l’été de 1905. Cette initiative se révéla judicieuse car, même si l’immeuble de cinq étages se trouvait à l’écart des autres magasins de détail de la ville, le succès fut tel qu’il fallut l’agrandir tout de suite.

Dans un contexte où les faillites étaient courantes, Eaton devait une grande part de sa réussite au fait qu’il surveillait attentivement les coûts et la comptabilité, et qu’il avait vite divisé son magasin en rayons afin de multiplier les responsabilités et les contrôles comptables. Chaque rayon fonctionnant indépendamment des autres, rien n’était laissé au hasard : l’épreuve de la rentabilité simplifiait la prise de décision. Ni un conservatisme complaisant, ni le gaspillage extravagant n’allaient menacer l’avenir de ce commerce qui s’agrandissait sans cesse et dont l’exploitation se complexifiait toujours. En insistant pour que ses préposés aux achats obtiennent les meilleures conditions possibles des fournisseurs, Eaton continuait de profiter du système traditionnel de crédit à long terme, même s’il proclamait le contraire. La vente au comptant et la rotation rapide des stocks, qui dans bien des rayons dépassait la moyenne du magasin (quatre fois par an), garantissait enfin une excellente liquidité.

Eaton était loin d’avoir oublié ses débuts, ce qui le rendait sensible à la condition de ses employés. Pionnier dans ce domaine, il commença dès 1876 à réduire la journée de travail, qui durait alors couramment 12 heures. À compter de janvier 1904, le magasin ferma tous les jours à cinq heures de l’après-midi, et à compter de 1886, les employés eurent une demi-journée de congé le samedi pendant les mois d’été. Comme les statistiques de l’entreprise montraient que le raccourcissement des heures d’ouverture n’avait pas d’effet notable sur le chiffre d’affaires, Eaton pouvait à la fois réduire ses frais d’exploitation et passer pour un employeur généreux. La mise en œuvre d’un régime rudimentaire d’assurance-maladie, dans les années 1890, rehaussa encore cette réputation. Eaton était farouchement antisyndicaliste, et il y eut plusieurs grèves dans les rayons de son magasin. On peut toutefois supposer que la croissance des syndicats dans les années 1880 et les positions du gouvernement provincial sur les conditions de travail influèrent aussi sur les décisions de l’entreprise.

À l’époque où il s’était lancé seul en affaires, en 1869, Eaton avait 4 employés ; à la fin de sa carrière, en 1907, il en avait plus de 7 000. S’il arrivait si bien à diriger cette multitude de vendeurs et d’administrateurs, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes non qualifiées qui en étaient à leur premier emploi, c’était parce qu’il n’hésitait pas à déléguer des pouvoirs. À l’instar de bon nombre de ses contemporains, dont John Macdonald, il recruta d’abord les administrateurs de son magasin au sein de sa famille. Son fils aîné, Edward Young, commença sa carrière en 1888, à l’âge de 17 ans, et son fils John Craig*, en 1893. Comme les autres employés, cependant, ils durent commencer au bas de l’échelle. Les deux garçons avaient autant le sens des affaires que leur père. Edward recommanda bon nombre des innovations techniques qui modifièrent le fonctionnement du magasin. L’établissement de la succursale de Winnipeg fut surtout l’œuvre de John, car c’était lui qui avait convaincu son père de la nécessité d’un débouché dans l’Ouest. La mort précoce d’Edward en 1900 obligea Timothy à occuper la présidence jusqu’à son propre décès, en 1907 ; John prit alors la relève. Eaton engagea aussi des administrateurs de profession dont il encourageait l’esprit d’initiative. Il bénéficia ainsi de l’application d’idées qui augmentèrent à la fois l’efficacité et la productivité. Par exemple, sur leur demande, on prenait bonne note des changements qui avaient lieu dans certains grands magasins des États-Unis.

Les techniques novatrices de vente que pratiquait Eaton et la détermination avec laquelle il étendait son empire firent de son magasin la cible de nombreuses attaques, comme les autres commerces du même genre. En fait, des deux côtés de l’Atlantique, les grands magasins irritaient bon nombre de petits détaillants. Au Canada, l’industrie pharmaceutique, les Patrons of Industry [V. George Weston Wrigley], des marchands ruraux et des grossistes s’en plaignaient aussi. Les fortes pressions que l’Association of Retail Merchants, fondée à Toronto en avril 1897, exerçait en faveur de l’imposition d’une taxe spéciale aux grands magasins, tout comme les plaintes d’évasion fiscale déposées contre la maison Eaton à la Cour de révision de Toronto en 1895 et 1897 entraînèrent immanquablement une hausse de ses contributions. Ces démarches attirèrent aussi l’attention sur l’objet d’un grief qu’entretenait le milieu des affaires : l’impôt sur les biens meubles successibles appliqué au fond de commerce, que les marchands dénonçaient depuis longtemps, d’autant plus qu’ils devaient déjà payer des droits de douane et des impôts fonciers et immobiliers. La loi qui résulta de l’enquête sur la taxation municipale menée en 1900 par la commission fiscale de l’Ontario abolit l’impôt sur les biens meubles successibles, mais soumit les grands magasins à une taxe spéciale semblable à celle qui avait cours en Prusse.

Homme d’une grande indépendance, Eaton déplorait que le gouvernement songe à intervenir dans les affaires et, vu l’énorme volume de ses importations, il accueillit très mal le tarif instauré en 1879 dans le cadre de la Politique nationale [V. sir Samuel Leonard Tilley*]. Il croyait que la réussite constituait la récompense naturelle du travail et de l’efficacité et, en 1883, il déclara trouver inexplicable que le gouvernement « taxe les classes laborieuses du Canada » uniquement pour favoriser l’expansion de l’industrie manufacturière. Bien qu’il n’ait jamais eu la réputation d’être libéral, on connaissait sa grande admiration pour sir Wilfrid Laurier*. En 1899, avec d’autres hommes d’affaires torontois, dont George Albertus Cox* et Walter Edward Hart Massey, il contribua à la création d’un deuxième journal libéral à Toronto en finançant l’acquisition de l’Evening Daily Star. Les membres du groupe reçurent des actions en échange de plusieurs paiements importants, mais ils ne s’attendaient pas que cet investissement rapporte beaucoup. Comme l’administration de son magasin absorbait complètement Eaton, il participait rarement à d’autres activités commerciales ; toutefois, il fut élu au conseil d’administration de la Dominion Bank en 1899.

La philanthropie d’Eaton était modelée par sa vision de la société (qui reflétait sa philosophie d’homme d’affaires) et par ses convictions religieuses. (Par rapport à ceux de Macdonald, des Massey et d’autres grands hommes d’affaires méthodistes, ses dons profitaient à un éventail limité de bonnes causes.) Les maximes optimistes et pragmatiques de l’époque sur le travail acharné, l’épargne et la ponctualité guidaient sa générosité, et sa compassion n’allait qu’aux vrais nécessiteux. Employés malades, groupements chrétiens criblés de dettes (par exemple l’Armée du Salut et la Young Men’s Christian Association), victimes d’un incendie survenu près d’Ottawa en 1897, tels étaient ceux qui pouvaient compter sur ses largesses. En 1905, à la demande de Joseph Wesley Flavelle*, il s’engagea à contribuer à la construction d’un nouvel hôpital général à Toronto.

En se convertissant au méthodisme à l’âge de 24 ans, Eaton avait suivi l’exemple de ses frères Robert et James. Mais peut-être aussi avait-il senti que le méthodisme, dont l’un des grands principes est que Dieu vient en aide à ceux qui s’aident eux-mêmes, permettait d’aborder la vie au Canada de façon plus positive que le presbytérianisme, qui, d’inspiration calviniste, mettait l’accent sur la prédestination. Pour lui, Dieu, par la grâce du Sauveur, était une présence réelle. Cette foi le soutint lorsque lui et sa femme Maggie perdirent trois bébés (deux fils et une fille) pendant leurs premières années à Toronto, puis lorsque leur fils Edward mourut tragiquement en 1900. À compter de 1869, il fréquenta régulièrement l’église Elm Street. En 1887, en qualité de conseiller presbytéral, il collabora à la fondation d’un nouveau temple dans le secteur Bloor–Yonge, l’église méthodiste Western, dont lui-même et sa famille devinrent officiellement des fidèles deux ans plus tard.

Fervent partisan de l’évangélisme, Eaton aimait assister à des revivals pour voir des prédicateurs en tournée essayer de secouer « tous les vieux fidèles grincheux et perclus » de la ville, comme il l’écrivit en 1874 à James. En 1897, il s’opposa en privé à ce que les tramways circulent le dimanche, car il estimait que les conséquences seraient telles que la ville ne mériterait plus de s’appeler « Toronto la pure ». Même s’il s’attendait que, dans le cadre de leur travail, ses préposés aux achats observent le dimanche aussi rigoureusement que lui, aucune règle de ce genre ne pesait sur leur vie privée. Il croyait fermement qu’on pouvait amener quelqu’un à se réformer en lui mettant sous les yeux l’exemple de véritables chrétiens. C’est pourquoi il n’approuvait pas que l’Armée du Salut distribue des tickets de repas à Toronto. En 1894, il servit la leçon suivante au commissaire Herbert Henry Booth : « Les gens qui tombent sous votre autorité au refuge sont entourés de chrétiens et vous en venez à les connaître, à exercer de l’influence sur eux, et finalement, de cette façon, vous les amenez au Christ ; distribuer au hasard à des « fainéants » et à des « vagabonds » dans la rue ne donne pas le même résultat [...] Je préfère traiter d’homme à homme ; apprenez à connaître votre homme et aidez-le dans toute la mesure du possible. » Bien qu’il ait été tout aussi agacé par les méthodistes qui ne partageaient pas son zèle évangélique, il constata, dit-on, qu’en vieillissant, il arrivait à la conclusion qu’il ne pouvait pas juger tout le monde d’après ses propres critères. C’était peut-être le cas, mais il tentait quand même d’exercer de l’influence dans les domaines – spirituel et commercial – où il avait du pouvoir.

Au début du xxe siècle, le commerce de détail à Toronto était bien différent de ce qu’il avait été. La croissance de la ville et l’instauration d’un service de tramways dans la rue Yonge en 1861 avaient entraîné le transfert graduel du commerce de détail de la rue King vers la rue Yonge. Les détaillants avaient les dents longues et évoluaient désormais dans un environnement où la concurrence était très impersonnelle. Timothy Eaton et ses semblables, en faisant jouer les forces du marché à leur avantage, avaient complètement transformé l’industrie. La production manufacturière était trop volumineuse et la croissance démographique trop forte pour que les boutiquiers traditionnels puissent satisfaire la demande. Fort de son expérience, Eaton savait que, pour résister à la disparition, le marchand devait vivre avec son temps. La concurrence qui élimina tant de petits détaillants lui assura la prospérité. Son rôle dans ce marché était celui de maillon essentiel de la chaîne économique entre producteurs et consommateurs, et le chiffre d’affaires de son entreprise l’illustre amplement. Il atteignait 53 367 000 $ dès 1914, alors que celui de la Robert Simpson Company Limited, dont la clientèle cible était restée la classe moyenne, n’était que de 14 081 451 $.

À compter de 1895 environ, les Eaton purent afficher le même train de vie que leurs concitoyens fortunés. Cependant, ils continuaient de vivre simplement et ne se laissaient pas à aller à ces vices mondains qu’étaient les cartes, la danse, l’alcool et le tabac. De leur vaste maison située à l’angle de Spadina Road et Lowther Avenue, où ils s’installèrent en 1888, ils pouvaient se rendre à pied à l’église Western. Ainsi, les principes religieux du chef de famille, qui refusait de se servir de son cheval et de sa voiture le dimanche, étaient respectés. L’été, Timothy goûtait la compagnie de ses petits-enfants dans la propriété riveraine qu’il possédait dans la région de Muskoka. Comme par le passé, il consacrait presque tout son temps à son magasin et aux affaires de sa congrégation. D’un naturel revêche, quoique doux en famille, il n’avait ni temps ni goût pour les mondanités. Aussi les Eaton participaient-ils peu à la vie sociale active de Toronto.

Timothy Eaton passa les dernières années de sa vie dans un fauteuil roulant à la suite d’une série d’accidents survenus au début du xxe siècle. Il mourut subitement d’une pneumonie en janvier 1907, à l’âge de 72 ans. Sa disparition donna un choc au milieu torontois des affaires. Il laissait une succession de 5 250 000 $ – produit de son activité dans le commerce de détail torontois et de « sa confiance éclairée en l’encre d’imprimerie », soulignaient les nécrologies. Il avait parcouru un bon bout de chemin depuis l’époque où il avait dit à John Macdonald n’avoir à son actif qu’« une femme, cinq enfants et sept dollars ».

Joy L. Santink

La principale source ayant servi à cette étude est constituée par les documents de Timothy Eaton, qui ont été déposés en 1988 aux AO, où ils sont maintenant identifiés sous la cote F 229. D’autres sources sont mentionnées dans les notes en bas de page et la « Note on sources » de l’ouvrage de l’auteure intitulé Timothy Eaton and the rise of his department store (Toronto, 1990).

Bibliographie générale

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Joy L. Santink, « EATON, TIMOTHY », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 16 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/eaton_timothy_13F.html.

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Auteur de l'article:   Joy L. Santink
Titre de l'article:   EATON, TIMOTHY
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   16 avril 2014