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DESILETS, LUC, prêtre catholique, curé et vicaire général, né à Saint-Grégoire (maintenant partie de Bécancour, Québec), le 23 décembre 1831, fils aîné de François Désilets, cultivateur, et de Marguerite Hébert, décédé à Trois-Rivières le 30 août 1888.

Les Desilets descendent d’Antoine Desrosiers qui arriva à Trois-Rivières en 1645 et dont les enfants, selon l’usage du temps, prirent le nom des terres qu’ils occupaient : Lafrenière, Du Tremble, Dargis et Desilets ; l’un d’eux, Jean-Baptiste Desrosiers, dit Desilets, s’installa à Bécancour, dans la partie qui devint, en 1835, la paroisse Saint-Grégoire-le-Grand (Saint-Grégoire). Issu de cette lignée familiale, François Désilets fut un cultivateur à l’aise ; il eut huit enfants qu’il fit presque tous instruire et qui jouèrent un rôle important dans l’histoire de la région de Trois-Rivières à la fin du xixe siècle.

Luc Desilets commence ses études classiques au séminaire de Nicolet le 17 septembre 1845 ; ayant choisi la prêtrise, il y revêt la soutane le 8 septembre 1852 et, sauf pendant un court séjour au séminaire de Sainte-Thérèse, il y fait ses études théologiques en même temps qu’il y enseigne (1852–1854) ou agit comme bibliothécaire (1855–1856). Reçu diacre le 22 septembre 1855, il le demeure pendant quatre ans, une maladie grave, à la fois physique et psychologique, empêchant ses supérieurs ecclésiastiques de lui conférer le sacerdoce. Il est finalement ordonné le 25 septembre 1859.

Desilets est immédiatement nommé vicaire à la cathédrale de Trois-Rivières et, en même temps, secrétaire de Mgr Thomas Cooke*, premier évêque du diocèse. Il se révèle déjà très entreprenant, outrepassant facilement les attributions de sa charge ou, au moins, s’attribuant le succès de certaines démarches de son supérieur. C’est le cas, en 1861, de la nomination de Louis-François Laflèche*, supérieur du séminaire de Nicolet, à l’évêché de Trois-Rivières comme grand vicaire et procureur du diocèse. Après deux ans de service, Desilets, dont la santé est toujours fragile, est employé dans des vicariats plus tranquilles : Saint-Eusèbe, à Princeville, de 1861 à 1862, et Saint-Frédéric, à Drummondville, de 1862 à 1864. C’est de là que l’appelle Cooke pour la cure de Sainte-Marie-Madeleine, à Cap-de-la-Madeleine, où il demeurera de 1864 à 1888.

Quand Desilets y arrive, la paroisse compte 1 100 habitants et passe pour être très difficile à gouverner, à la fois parce qu’elle a été, de 1792 à 1844, sans curé résidant et que s’y affrontent les gens du village, des ouvriers venant d’un peu partout dans la région et travaillant dans les industries du bois, et les vieilles familles de cultivateurs des rangs. Le nouveau curé y applique une pastorale sévère, corrective, mais il laissera pourtant le souvenir d’un homme charitable, très pieux et dévoué, surtout auprès des malades. Il possède un style de direction très ferme, se montrant rigoriste, voire scrupuleux. On dit même qu’il oblige les paroissiens en désaccord à se réconcilier ; ceux-ci, cependant, sont régulièrement divisés en deux clans, particulièrement à l’occasion des élections. En fait, les interventions politiques de Desilets ont pour effet de réanimer les clivages, la discorde et les actes d’agression dans sa paroisse.

La paroisse est également, et longtemps, divisée à propos de la construction d’une nouvelle église. L’ancien édifice en pierre, construit de 1715 à 1719, étant devenu manifestement trop petit, l’autorité diocésaine ordonne d’en construire un plus vaste. Les maladies fréquentes du curé et la difficulté de répartir les frais entre les journaliers et les propriétaires, qui se disent « cotisés plus fortement », retardent de plusieurs années le début des travaux.

La décision de bâtir est enfin prise en 1878, et la pierre est taillée à Sainte-Angèle-de-Laval, de l’autre côté du fleuve. Curé et paroissiens comptent sur le pont de glace de l’hiver de 1878–1879 pour faire le transport des matériaux à bon marché. Malgré des prières spéciales – tous les dimanches, la paroisse adresse des supplications à Notre-Dame du Rosaire pour qui le curé a une grande dévotion – tout l’hiver se passe sans qu’on puisse traverser le fleuve sur la glace, et le mois de mars est déjà entamé quand on se rend compte que seul un « miracle » pourrait permettre la formation d’un tel pont. Les prières redoublent et, le vendredi 14 mars 1879, le fleuve commence à geler à la suite d’un embâcle. Le dimanche et les jours suivants, le vicaire, Louis-Eugène Duguay, et un groupe d’hommes s’emploient à consolider le pont et à baliser le chemin. Le 26 mars, après une corvée regroupant paroissiens, amis et volontaires des autres paroisses, on a transporté suffisamment de pierre pour commencer la construction. Après le passage de la dernière charge, le pont de glace devient immédiatement dangereux et ne peut servir à d’autres fins. C’est ce qu’on a appelé le « miracle du pont des chapelets », grâce auquel la nouvelle église pourra être livrée au culte le 3 octobre 1880.

Le « miracle » attire un certain nombre de pèlerins qui viennent, individuellement, prier dans l’ancienne chapelle conservée en reconnaissance et devenue le lieu de rassemblement de la confrérie du Très-Saint-Rosaire. Le premier pèlerinage public a lieu le 7 mai 1883 et, d’année en année, le nombre des pèlerins augmente lentement, venant de Trois-Rivières, de Champlain, puis, après la construction d’un quai en 1887, de certaines paroisses de la rive sud, comme celle de Saint-Grégoire-le-Grand. Dans plusieurs cas, c’est Desilets lui-même qui va solliciter les pèlerins.

Curé et fondateur du pèlerinage de Notre-Dame-du-Cap, Desilets est davantage connu pour s’être intéressé activement à la vie politique. Arrivé dans la paroisse au moment où se discute le projet de confédération, il prend parti pour la nouvelle constitution et ses promoteurs. De même, quand surgit l’affaire Guibord [V. Joseph Guibord*], quand l’université Laval et certains hommes politiques sont accusés de gallicanisme et quand un groupe d’intransigeants lance le Programme catholique [V. François-Xavier-Anselme Trudel], le curé Desilets est toujours, et bruyamment, du côté des « bons principes ». Ultramontain de doctrine et partisan du parti conservateur, il prétend parfois au rôle d’organisateur politique dans sa paroisse et même pour l’ensemble de la circonscription électorale de Champlain. Sans doute y a-t-il une forte dose d’exagération dans la description qu’il fait de son influence aux hommes politiques et même à son évêque, mais il faut reconnaître qu’il poursuit inlassablement les « libéraux » et qu’ordinairement le candidat qu’il appuie remporte la victoire. Le meilleur exemple est son intervention lors de l’élection de l’unique « programmiste », Trudel, en 1871 : « Anselme n’aurait pas eu une seule voix, pas une seule au Cap, [...] si je n’avais pas expliqué aux paroissiens leurs devoirs conformément à l’Encyclique, aux Conciles et aux lettres de l’Évêque, en 3 ou 4 instructions. »

En 1872, Desilets participe avec ses frères Pierre, Alfred et Gédéon à l’achat du Journal des Trois-Rivières – il se vante même de s’être endetté de $3 000 pour assurer la transaction – et, surtout, il collabore régulièrement à la rédaction du journal, tout en le niant énergiquement jusqu’à sa mort ; même s’il n’est pas toujours facile d’attribuer à sa plume prolixe tel article précis, il ne fait pas de doute que plusieurs écrits théologico-politiques sont de son cru, comme le reconnaît Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, dans une lettre au délégué apostolique, Mgr George Conroy*, en 1877. Desilets complète ses articles anonymes par une correspondance abondante avec les hommes politiques – sir George-Étienne Cartier*, sir Hector-Louis Langevin* et Trudel, entre autres – et avec les autorités religieuses. Ses lettres, longues et bien tournées, dénoncent le mal gallican et libéral et proposent des actions énergiques. Lui-même s’engage dans de véritables croisades à propos de problèmes politiques plus ou moins reliés à la religion ; il combat, par exemple, l’emprunt public en faveur du chemin de fer de la rive nord [V. Joseph-Édouard Cauchon].

C’est, cependant, auprès de Laflèche que Desilets tente d’exercer une influence déterminante. Familier de l’évêché de Trois-Rivières, il se fait choisir pour remplir des missions spéciales, comme, par exemple, négocier la vente des édifices du collège de Nicolet au gouvernement fédéral en 1868–1869 et évaluer, en 1871, l’orthodoxie du Code des curés, marguilliers et paroissiens accompagné de notes historiques et critiques, paru à Montréal l’année précédente et rédigé par le juge Joseph-Ubalde Beaudry*. Il se voue à ces tâches avec un enthousiasme débordant qui lui vaut, presque à chaque fois, des réprimandes de l’évêque. Malgré le caractère chaotique de ses relations avec Laflèche, Desilets est un de ceux qui poussent l’évêque de Trois-Rivières à abandonner sa position de prudence dans le conflit entre Québec et Montréal, particulièrement à propos d’une université catholique dans la métropole, et à se ranger du côté de Mgr Ignace Bourget contre l’archevêque Elzéar-Alexandre Taschereau*. Adversaire déclaré de l’ancien recteur de l’université Laval, le curé du Cap le dénonce à Laflèche comme un libéral catholique, responsable du progrès du libéralisme au Québec. Ses charges deviennent plus violentes à mesure que le conflit politico-religieux s’envenime avec les contestations électorales de Charlevoix [V. Pierre-Alexis Tremblay*] et de Bonaventure pour cause d’ingérence cléricale, et avec les mandements collectifs des évêques, dénonçant sans nuance le libéralisme catholique (22 septembre 1875), puis reconnaissant la légitimité d’un certain libéralisme politique non doctrinal (11 octobre 1877). Le délégué apostolique Conroy n’échappe pas à sa vindicte : Desilets le considère comme un ami des libéraux et il juge « un désastre » son passage au Canada. Jointe aux pressions venant des diocèses de Montréal et de Rimouski, l’intervention de Desilets convainc Laflèche de son devoir de dénoncer à Rome l’administration de Taschereau et la mission de Conroy, ce qu’il fait le 7 octobre 1878.

En 1883, au moment de la deuxième offensive en faveur de la division du diocèse de Trois-Rivières, Desilets mobilise les forces du nord contre celles du sud ; il s’en prend particulièrement aux principaux partisans de la division, tels l’abbé Joseph-Calixte Canac, dit Marquis, et les directeurs du séminaire de Nicolet. La même année, il accompagne Laflèche à Rome et y demeure comme procureur de son évêque. Il y multiplie démarches et mémoires qu’il décrit fidèlement à son chef dans une lettre hebdomadaire de 20 à 40 pages. Il demeure à Rome jusqu’à l’été de 1885, au moment où la Propagande annonce la division du diocèse et la nomination de l’abbé Elphège Gravel à titre de premier évêque de Nicolet.

En reconnaissance de tous ces services, Laflèche nomme Desilets chanoine titulaire et vicaire général en 1885 ; l’année précédente, l’évêque l’avait promu à l’importante cure de Saint-Antoine, à Baie-du-Febvre (Baieville), mais la division du diocèse l’empêche d’occuper le poste. L’inlassable combattant demeure à Cap-de-la-Madeleine pour consacrer ses dernières années à propager le culte du Rosaire. Frappé par une attaque du cœur pendant l’été de 1888, Desilets se retire chez son frère Alfred, où il meurt subitement le 30 août. Laflèche préside ses funérailles et y prononce un éloge pathétique de son collaborateur.

Les papiers intimes et l’activité pastorale de Luc Desilets nous révèlent un homme de foi, un prêtre charitable et dévoué, un fervent propagandiste de la dévotion mariale. Par contre, son activisme politique s’appuie sur une vision manichéenne du monde qui a peu de liens avec le véritable état de la société canadienne de l’époque, et certaines de ses interventions manifestent pour le moins un certain manque d’équilibre. C’était déjà le jugement de ses maîtres de Nicolet ; l’historien d’aujourd’hui peut difficilement le rejeter.

Nive Voisine

AAQ, 33 CR, I : 96, 102, 104.— ACAM, 295.104.— ANQ-Q, AP-G–134.— Arch. de l’archevêché de Rimouski (Rimouski, Québec), Corr. avec Trois-Rivières.— Arch. de l’évêché de Trois-Rivières, Fonds L.-F. Laflèche, Corr. reçue, Narcisse Pelletier, 15 déc. 1861 ; Luc Desilets, 16 oct. 1870, 27 juin, 14 juill. 1871, 15 févr. 1873, 23 sept. 1878 ; Paroisses, Sainte-Marie-Madeleine (Cap-de-la-Madeleine, Québec) ; Reg. des lettres envoyées : L.-F. Laflèche, Giovanni Simeoni, 7 oct. 1878.— Arch. du sanctuaire Notre-Dame-du-Cap (Cap-de-la-Madeleine), D7, chemise 4 ; D27 ; D28, chemise 3 ; D43, I : 16–28, 157–173.— Arch. du séminaire de Trois-Rivières, Mauriciana, Les villes et localités, Cap-de-la-Madeleine.— Archivio della Propaganda Fide (Rome), Scritture riferite nei Congressi : America Settentrionale, 18 (1877) : f.480.— Le Journal des Trois-Rivières, 7 avril 1879, 4 sept. 1888, 7–22 mars 1889.— P.-É. Breton, Cap-de-la-Madeleine, cité mystique de Marie (Trois-Rivières, 1937).— Alfred Désilets, Souvenir d’un octogénaire (Trois-Rivières, 1922).— [Arthur Joyal], Deuxième centenaire du sanctuaire national de Notre-Dame du Cap, 1715–1915 (Trois-Rivières, 1915).— Romain Légaré, Un apôtre des deux mondes, le père Frédéric Janssoone O.F.M., de Ghyvelde (Montréal, 1953).— [Eugène Nadeau], Notre-Dame-du-Cap, reine du Très Saint Rosaire ; son histoire, ses prodiges, ses foules (Cap-de-la-Madeleine, [1947]).— Robert Rumilly, Monseigneur Laflèche et son temps (Montréal, [1945]).— Frédéric Janssoone, « Le sanctuaire du Cap-de-la-Madeleine ; notice historique sur ses origines et son développement », Le Souvenir (Trois-Rivières), 3 (1955), no 1 : 1–22.— Hermann Morin, « Le curé Désilets, fondateur du pèlerinage de Notre-Dame du Cap (1831–1888) », Notre-Dame du Cap, reine du Très Saint Rosaire (Cap-de-la-Madeleine), no spécial (avril 1955) : 1–26.— Albert Tessier, « Luc Désilets, un des « fanaux de tôle » de Mgr Laflèche », Cahiers des Dix, 19 (1954) : 161–186 ; « Messire Luc Désilets, apôtre du rosaire et fondateur du sanctuaire national du Cap-de-la-Madeleine (1831–1888) », SCHÉC Rapport, 21 (1953–1954) : 67–77.

Bibliographie générale

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Nive Voisine, « DESILETS, LUC », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 16 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/desilets_luc_11F.html.

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Auteur de l'article:   Nive Voisine
Titre de l'article:   DESILETS, LUC
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   16 septembre 2014