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DELISLE (DeLisle), ALEXANDRE-MAURICE, fonctionnaire, député et homme d’affaires, baptisé à Montréal le 21 avril 1810, troisième fils de Jean-Baptiste Delisle, fonctionnaire, et de Mary Robinson, décédé à Montréal le 13 février 1880.

Après ses études à Montréal, Alexandre-Maurice Delisle fut admis au barreau en 1832, et, le 29 avril de l’année suivante, il épousait Marie-Angélique Cuvillier, fille d’Augustin Cuvillier*, député, négociant et financier bien connu. Déjà en 1833 Delisle avait commencé son cursus honorum dans la fonction publique à Montréal. D’abord greffier de la paix (8 janvier 1833), puis greffier de la couronne (février 1833), il fut désigné commissaire (avril 1838) pour recevoir le serment des membres du Conseil spécial. Peu après il redevint greffier de la paix (25 mai 1838) et greffier de la couronne (13 avril 1843). Nommé commissaire du havre le 27 mai 1859, il accepta aussi le poste de shérif en mars 1862. C’est en cette dernière qualité qu’il présida à la réorganisation de la prison de Montréal ; mais c’est également durant cette année qu’il essuya le pire revers de sa carrière. En février 1863, en effet il fut accusé publiquement par son frère, Michel-Charles, d’avoir commis des fraudes considérables alors qu’il était greffier de la couronne. Les enquêteurs, Pierre-Richard Lafrenaye et Marcus Doherty, nommés par le ministère de John Sandfield Macdonald et de Louis-Victor Sicotte*, conclurent que Delisle et le greffier conjoint, William-Henry Bréhaut, et leur adjoint, Charles Edward Schiller, avaient obtenu par le moyen de faux retours et de surcharges sur le coût des subpœna des sommes considérables qui leur avaient permis de réussir de très intéressantes spéculations. Le 19 décembre 1863, Delisle fut donc destitué de sa fonction de shérif, et, en janvier 1864, de son poste à la commission du havre. L’enquête avait produit une vive sensation dans le public montréalais et, comme elle était dirigée par des ennemis politiques de Delisle, le jugement défavorable lui valut les plus chaleureuses sympathies de la part des conservateurs. La procession de témoins qui vint l’appuyer comprenait presque toute l’élite du parti : Henry Hague Judah*, Charles-Elzéar Mondelet, William Badgley*, Lewis Thomas Drummond*, Charles-Joseph Coursol*, Louis-Siméon Morin, William Workman, Jean-Louis Beaudry*, Thomas Cushing Aylwin et sir Louis-Hippolyte La Fontaine*. Delisle prétendit que le tout était un coup organisé par Joseph Doutre*, un libéral acharné. De toute manière, après que les conservateurs eurent repris le pouvoir, il fut réinstallé à la commission du havre (22 août 1866) et en devint plus tard le président. Le 20 août 1866, il avait déjà accepté le poste de percepteur des douanes à Montréal, fonction qu’il occupa jusqu’en 1874, année d’une nouvelle victoire libérale. Il donna alors sa démission au moment même où le ministère d’Alexander Mackenzie* le priait de quitter également sa présidence à la commission du havre.

Évidemment, ces vicissitudes n’étaient pas sans rapport direct avec le rôle que Delisle jouait dans les milieux politiques. Même avant la naissance du parti « bleu », il se comportait en conservateur. En 1841, cédant aux instances de lord Sydenham [Thomson*], il s’était présenté contre James Leslie dans le comté de Montréal. Pour mieux assurer sa victoire et commander plus aisément le respect des électeurs, il s’était fait nommer magistrat de police quelques jours auparavant. C’était une précaution inutile, car après quelques scènes de violence au cours desquelles deux de ses partisans irlandais avaient été tués, l’émeute éclata et Delisle fut proclamé élu. À Kingston, il donna régulièrement son appui aux projets du gouverneur, et, le 23 juin 1841, lors de la célèbre motion de John Neilson* condamnant l’Union, il fut un des deux seuls Canadiens français à lui refuser son appui. Il démissionna en juillet 1843 pour devenir greffier de la couronne. S’il ne retourna jamais à la politique active, il n’en continua pas moins de se montrer très partisan. En mars 1844, il fut directeur du scrutin à l’élection complémentaire de Montréal, élection fort violente au cours de laquelle Lewis Thomas Drummond l’emporta contre William Molson, le candidat du gouverneur Charles Theophilus Metcalfe* à qui Delisle avait donné un appui non équivoque. Après cela, et jusqu’à sa mort, il fut une des figures les plus en vue du parti bleu. Il souscrivit assidûment à la caisse du parti, et dans les comtés où il possédait des biens il exerça une influence souvent décisive sur les électeurs. Dans le comté d’Argenteuil en 1854, par exemple, il engagea plusieurs milliers de dollars pour faire élire son ami Sydney Robert Bellingham*. Aussi, il conserva toujours l’amitié intime et dévouée de George-Étienne Cartier, qui, dit-on, faisait grand cas de son jugement et de ses conseils judicieux et pratiques. À sa mort, certaines rumeurs voulaient qu’il fût très prochainement nommé sénateur.

C’est surtout comme « entrepreneur » et homme d’affaires que Delisle fit sa marque – et sa fortune. Selon l’article nécrologique de la Minerve du 16 février 1880, « il était l’homme pratique par excellence, toujours prêt à affronter et résoudre une difficulté, toujours à la hauteur d’une situation [...]. Aussi sut-il dominer par sa volonté éclairée et par les ressources inépuisables d’un esprit fin, délié, et perspicace ». Il réussit, par exemple, plusieurs spéculations immobilières dans les régions de Rimouski et de Pointe-au-Père, et surtout en achetant en 1864, en société avec William Workman, un terrain de 78 arpents qui devint en quelques années la florissante ville de Sainte-Cunégonde (plus tard annexée à Montréal). En 1850, il fut nommé l’un des directeurs, puis le président de la Banque d’Épargne de la Cité et du District de Montréal. Il fut également directeur de la Banque de la Cité. Durant les années 40, de concert avec Wilfrid-Antoine Masson, Henry Hague Judah et 35 autres associés, dont 22 Canadiens français, il se fit l’un des plus ardents promoteurs du chemin de fer de Montréal et de Bytown auquel il souscrivit £1 000. Cette compagnie, dont il fut le président en 1854, fit faillite en 1859, mais pas avant l’achèvement du bout de ligne Carillon-Grenville qui intéressait particulièrement Delisle et son associé Bellingham. Il fut aussi directeur puis président de la Compagnie du chemin à lisses de Champlain et du Saint-Laurent tant qu’elle ne fut pas absorbée par le Grand Tronc en 1872. En 1857, il se joignit à 32 des principaux capitalistes montréalais pour mettre à la disposition de cette compagnie et de la Compagnie du chemin de fer de Montréal et New York une somme allant jusqu’à £40 000. À sa mort, il était toujours directeur de la Compagnie de navigation des vapeurs du golfe, et c’est pour étendre les opérations de cette entreprise qu’il visita les Antilles durant l’été de 1878. En 1865, il avait d’ailleurs fait partie de la commission chargée de nouer des relations commerciales avec l’Amérique latine et, en 1866, il s’était rendu une première fois aux Antilles avant de visiter le Mexique, le Brésil et plusieurs autres pays de l’Amérique du Sud. Il était aussi propriétaire de ponts sur la rivière des Prairies et de plusieurs chemins à péage dans l’île Jésus.

Son testament, dont le dernier codicile est daté du 24 janvier 1880, donne une idée de l’étendue de sa fortune. Après avoir légué $2 000 à un prêtre de Saint-Sulpice pour des œuvres de charité, et quelque $300 à des fondations religieuses, il ordonne qu’après le décès de son épouse ses biens soient divisés en parts égales entre ses enfants, et que la somme de £70 000 soit déduite de la portion de ses deux fils, Maurice-Nolan et Charles-Alexandre, tous deux intéressés au commerce du fer, dont la faillite (avant 1862) avait occasionné à leur père la perte de cette somme.

Influent, vivant dans l’aisance, et toujours très en évidence à cause de ses relations sociales, Alexandre-Maurice Delisle fut évidemment appelé à occuper plusieurs charges honorifiques. Le 11 décembre 1837, il fut élu marguillier de la Fabrique Notre-Dame et, en 1841, on lui reconnut le crédit d’avoir amené – fait remarquable à l’époque – lord Sydenham à assister aux prédications de Mgr Charles-Auguste-Marie-Joseph de Forbin-Janson*. Le 21 octobre 1854, il fut nommé membre du comité provincial chargé de prendre les mesures nécessaires pour que l’industrie et les ressources de la province soient convenablement représentées à l’exposition universelle de Paris. Enfin, en 1860, il fut nommé par le conseil municipal de Montréal président du comité chargé de disposer les décorations et de préparer la réception du prince de Galles dans la métropole. Ces postes qui lui attiraient la considération et le respect ont sans doute compensé pour les injures, les persécutions politiques et les dénonciations dont il fut l’objet. Mais ces passions, alors assez courantes dans le monde de la politique et des affaires, ne réussirent jamais à l’abattre.

Charpente vigoureuse, taille élevée, regard vif et pétillant d’intelligence, Delisle se savait dévoué à sa nationalité, respecté de ses amis, et par ses ressources et ses réussites, élevé au-dessus du commun. Il fut un des Canadiens français les plus remarquables du second tiers du xixe siècle, tant par la situation sociale que lui ont méritée son esprit d’entreprise et sa grande activité politique, que par la fortune qu’il sut amasser. Il repose au faîte du cimetière de la Côte-des-Neiges à côté de Louis-Adélard Sénécal* et de sir George-Étienne Cartier.

Jacques Monet

A.-M. Delisle, General rules and regulations for the interior order and police of the common gaol of the district of Montreal ([Montréal ?], 1864).

APC, FM 24, B103 (Papiers Delisle) ; FM 30, D62 (Papiers Audet), 10, p.286–288.— Archives de l’université de Montréal, Collection Baby, 108, 114.— BNQ, Société historique de Montréal, Collection La Fontaine, Lettres, 237, 276, 652, 656, 660, 663, 665, 666, 667, 669, 670, 678, 682, 685, 686, 689.— Correspondance, documents, témoignages et procédés dans l’enquête de Messrs Lafrenaye et Doherty, commissaires, dans le bureau du greffier de la couronne et greffier de la paix, Montréal, suivis des remarques de Messrs Delisle et Schiller sur cette partie du rapport des commissaires quia pu être connue et les remarques de Mr. Bréhaut sur la lettre annonçant les causes de sa démission (Montréal, 1864).— Railroad between Quebec, Montreal, Bytown and Georgian Bay ; great public demonstration ; presentation by A.-M. Delisle of the petition of the citizens of Montreal to the common council of Montreal, praying for aid to said railroad [...] (Montréal, 1853).— La Minerve (Montréal), 1864, 16 févr. 1880.— Montreal Gazette, déc. 1863.— Dom. ann. reg., 1880–81, 405.— Cornell, Alignment of political groups.— Monet, Last cannon shot.— T. T. Smyth, The first hundred years ; history of the Montreal City and District Savings Bank, 1846–1946 (s.l., s.d.).— G. R. Stevens, Canadian National Railways (2 vol., Toronto, 1960), I : 39–43.— F.-J. Audet, 1842, Cahiers des Dix, VII (1942) : 216–218.— É.-Z. Massicotte, La famille de Jean De Lisle de La Cailleterie, BRH, XXV (1919) : 175–186.— Jacques Monet, La crise Metcalfe and the Montreal election, 1843–1844, CHR, XLIV (1963) : 1–19.

Bibliographie générale

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Jacques Monet, « DELISLE, ALEXANDRE-MAURICE », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 10, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/delisle_alexandre_maurice_10F.html.

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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1972
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