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BARTHE, JOSEPH-GUILLAUME, auteur, avocat, journaliste, homme politique et fonctionnaire, né le 16 mars 1816 à Carleton, Bas-Canada, fils aîné de Joseph Barthe et de Marie-Louise-Esther Tapin, et frère de Georges-Isidore ; le 23 janvier 1844, il épousa à Trois-Rivières Louise-Adélaïde Pacaud, et ils eurent sept enfants dont Émilie*, la mère d’Armand La Vergne* ; décédé le 4 août 1893 à Montréal.

Le grand-père paternel de Joseph-Guillaume Barthe, Thaddée-Alexis, était originaire de Toulon, en France. D’après Souvenirs d’un demi-siècle [...], il aurait immigré dans la province de Québec pour fuir la Révolution française, et c’est en rat de cale qu’il aurait fait la traversée. Cette belle histoire est sans doute fausse, puisque dès 1784 Thaddée-Alexis Barthe est établi à Carleton, où il épouse, le 17 février, Louise-Françoise Poisset. Le père de Joseph-Guillaume se fait d’abord cultivateur, puis capitaine au long cours. Il joue un rôle politique assez important à la baie des Chaleurs. Son opposition au puissant avocat Robert Christie* lui vaut d’ailleurs la perte de ses propriétés à Carleton. Il doit alors installer sa famille à Restigouche, sur un reste de terre qu’il avait reçu en héritage. Il s’établira plus tard à Sorel.

Au moment où sa famille se fixe à Restigouche, Barthe est placé chez un oncle maternel, Étienne Tapin, à Trois-Rivières. C’est là qu’il fait ses études primaires. En 1827, il entre au séminaire de Nicolet, qu’il quitte au printemps de 1834, à la fin de sa première année de philosophie, pour aller en Gaspésie visiter sa famille qu’il n’a pas revue depuis sa petite enfance. De retour à Nicolet à l’automne, il essaie en vain de terminer son cours de philosophie. Il échoue également dans sa tentative de faire des études médicales avec le docteur René-Joseph Kimber. Il entreprend alors des études de droit chez l’avocat Edward Barnard et sera finalement admis au barreau le 17 mars 1840.

Barthe s’intéressa très jeune à la politique. Étienne Tapin était un personnage bien considéré et actif dans le milieu trifluvien où évoluaient les Kimber, Barnard, Hart, entre autres, et les frères Pacaud, notamment Édouard-Louis* et Philippe-Napoléon*, dont Barthe épousera la sœur. Le 26 juillet 1837, il est l’un des orateurs à l’assemblée de protestation du comté de Saint-Maurice, qui se tient à Yamachiche. À cette époque, il commence également à se faire connaître au delà des frontières régionales par des poésies, de plus en plus patriotiques, qu’il publie régulièrement, d’abord sous le pseudonyme de Marie-Louise, dans le Populaire de Montréal. Un poème intitulé Aux exilés politiques canadiens, paru dans le Fantasque de Québec le 26 décembre 1838, va lui donner le privilège de figurer à jamais sur la liste des glorieux patriotes. Toutefois, cet écrit à vrai dire anodin lui vaut, en ces temps troublés, un séjour de trois mois à la prison de Trois-Rivières, du 2 janvier au 3 avril 1839. Un désagrément de bien courte durée, somme toute, en comparaison de la notoriété et de la gloire qu’il va en tirer sa vie durant.

Le 8 avril 1841, Barthe fait son entrée au Parlement du Canada-Uni à titre de député de Yamaska. Il siège alors au côté du député de Richelieu, Denis-Benjamin Viger*, le protecteur qui l’avait appelé l’année précédente à la rédaction de l’Aurore des Canadas, de Montréal, et à qui il restera aveuglément fidèle. Ses options politiques seront infailliblement celles de Viger, et les ennemis politiques de celui-ci deviendront aussi les siens, parmi lesquels figure, au tout premier rang, Louis-Hippolyte La Fontaine*. Il aura également à subir l’hostilité de Ludger Duvernay* de la Minerve. Aux élections du 12 novembre 1844, Barthe perd sa circonscription au profit du candidat des réformistes, Léon Rousseau, et c’est dans les pages de son journal qu’il poursuit rageusement son combat politique.

Viger, alors président du Conseil exécutif, trouve l’occasion de récompenser Barthe en le faisant nommer, le 16 juin 1846, greffier à la Cour d’appel du Bas-Canada. Cette nomination politique à une fonction aussi convoitée et aussi bien rémunérée est tout de suite vigoureusement dénoncée, tant par les adversaires du gouvernement que par le barreau de Québec. Il n’est donc pas surprenant que Barthe n’ait pu conserver longtemps ce poste après le retour de La Fontaine au pouvoir en 1848. Le 24 décembre 1849, Barthe reçoit une nouvelle commission, mais avec un mode de rémunération différent : un salaire fixe au lieu d’honoraires. Lui qui n’avait jusque-là déclaré que des honoraires d’environ £250 chaque année voit son salaire annuel fixé à £250. Il crie à l’injustice : par vengeance politique, croit-il, on lui a coupé ses revenus des trois quarts. Il refuse donc d’aller au travail dans de telles conditions et nomme Louis-de-Gonzague Duval, son beau-frère, greffier adjoint pour agir à sa place. Les juges, sauf Thomas Cushing Aylwin*, refusent de valider cette nomination et n’acceptent pas de siéger en l’absence du greffier. En novembre 1850, Barthe remet finalement sa démission, qui est aussitôt acceptée. Il crie à la vengeance politique, principalement dans le journal montréalais l’Avenir, sans toutefois recevoir de nouveaux appuis.

Ne pouvant plus longtemps « souffrir les hauteurs où l’injustice d’adversaires politiques », Barthe décide d’aller vivre quelques années en France. Il compte bien continuer à y servir son pays et se donne lui-même un double mandat : provoquer un mouvement d’émigration française vers les terres neuves du Canada et obtenir pour le jeune Institut canadien de Montréal affiliation et appui de la part du vénérable Institut de France. Muni d’une lettre de recommandation de Louis-Joseph Papineau* auprès de Pierre Margry, des Archives de la Marine, il s’embarque avec sa petite famille pour Paris le 15 juin 1853. Il reviendra au bout de deux ans, avec cependant peu de chose de ce qu’il ambitionnait au départ : 280 volumes pour la bibliothèque de son institut et quelques moulages de chefs-d’œuvre antiques ; c’est tout. Pas question d’affiliation. Il était d’ailleurs sans doute le seul à trouver sensé un tel projet : ses confrères de l’Institut canadien, dont Joseph Emery-Coderre* et Alfred-Xavier Rambau*, sollicités par lui en 1854, refusent de présenter une demande officielle d’affiliation. Quant au recrutement de colons français pour augmenter la population francophone du Canada, ce fut un échec complet : Barthe se plaint de n’avoir pu intéresser à cette cause les journaux parisiens, trop préoccupés qu’ils étaient en 1854 et 1855 par la guerre de Crimée et tout à fait ignorants des enjeux canadiens.

Ce qu’il n’a pu écrire dans les journaux français, Barthe l’écrit dans un livre, le Canada reconquis par la France, publié à compte d’auteur avant son départ de Paris. Le titre en est sans doute délibérément provocateur, pour attirer la clientèle. En réalité, Barthe ne prône pas une reconquête militaire, ni même politique, du Canada : il rêve seulement que la France profite de sa nouvelle amitié avec le Royaume-Uni pour consolider la présence française au Canada en fournissant à son ancienne colonie plusieurs contingents de nouveaux citoyens et de généreux secours d’ordre culturel. Et à la trop insouciante mère patrie il décrit d’abord, et longuement, les combats qu’ont menés les Canadiens français depuis 1763, leur situation actuelle tant au point de vue politique et social que culturel, puis les richesses de tous ordres qui attendent, au Bas-Canada, ceux qui voudront bien venir les exploiter. Cet exposé, très objectif selon Barthe, est en fait l’opinion personnelle et passionnée d’un membre de l’Institut canadien de Montréal et d’un partisan inconditionnel de Viger, de Papineau et des « rouges ». Autant il est généreux dans l’éloge qu’il fait de ces derniers, autant il décrie la personne et l’action politique de La Fontaine, le traître à la solde des « Bretons », qui a tout sacrifié, même l’honneur, à ses ambitions personnelles. Plusieurs passages sont de purs règlements de comptes. Ainsi truffé de querelles partisanes, le plus souvent mesquines, qui divisaient les hommes politiques du Bas-Canada, l’ouvrage n’avait rien pour intéresser des métropolitains, à qui pourtant il était destiné. De plus, il était fort mal écrit, parfois même incompréhensible. Le livre fit beaucoup plus de bruit au Canada, où il a attisé et nourri pendant quelques mois la guerre verbale entre libéraux rouges et conservateurs.

À son retour au pays en 1855, précédé de quelques semaines par son livre, Barthe ne fait que passer à Montréal où selon Édouard-Martial Leprohon, un compagnon de voyage, il « n’a pas eu une acceuil bien aimable », et il va tout de suite prendre résidence à Trois-Rivières. Il y retrouve son métier de rédacteur, d’abord à l’Ère nouvelle, puis au Bas-Canada, journal que son frère Georges-Isidore a fondé en avril 1856 et qui va paraître quelques mois seulement, jusqu’à l’incendie des ateliers en novembre. Il s’installe ensuite à Québec pour prendre avec François-Magloire Derome* la rédaction du Canadien. C’est là son dernier poste important, qu’il va occuper jusqu’en août 1862. Quatre ans plus tard, on le retrouve au Drapeau de Lévis, où il succède à Louis-Honoré Fréchette*, puis au Journal de Lévis. Finalement, vers 1870, il retourne habiter à Montréal. On n’entend plus parler de lui que de temps à autre, à l’occasion de banquets ou de rassemblements à caractère patriotique, auxquels il assiste à titre d’invité d’honneur.

Dans cette quasi-retraite, Barthe écrit Souvenirs d’un demi-siècle qui paraît à Montréal en 1885. Avec l’âge, ses passions politiques se sont calmées, il est devenu plus indulgent pour ses adversaires de jadis, mais il a malheureusement conservé son style boursouflé, ses phrases longues et enchevêtrées. Plus grave encore pour un mémorialiste, il continue d’en prendre à son aise avec la vérité. Tribun habitué d’arranger la réalité selon les besoins des causes à défendre, mégalomane enclin à grossir les faits et à embellir les histoires qui lui donnent de l’importance, il parsème son ouvrage de récits qu’on sait maintenant inventés, ou d’affirmations que la recherche historique actuelle est en mesure de contredire.

Joseph-Guillaume Barthe, qui eut longtemps l’art de faire parler de lui et de se trouver au cœur des querelles politiques, et là où se faisait l’histoire, a bien vite disparu de la mémoire collective de ses compatriotes. Il ne faut pas pour cela crier à l’injustice : il n’est, en effet, rien resté de toute son agitation, ni réalisation d’ordre politique ou social dont il aurait été l’initiateur ou l’artisan principal, ni œuvre écrite digne d’être relue. S’il fut indéniablement un patriote ardent et dévoué, c’est avant tout au service de quelques hommes qu’il s’est voué : des hommes qui pour lui incarnaient la nation, et qui ont bien su profiter de sa fidélité inconditionnelle, souvent bornée, mais parfois émouvante de naïveté ou de courage.

Jean-Guy Nadeau

Un portrait de Joseph-Guillaume Barthe, gravé par un dénommé Pierdon, est reproduit au début de le Canada reconquis par la France, publié à Paris en 1855 par Barthe. Ce dernier est également l’auteur de : Souvenirs d’un demi-siècle ; ou, Mémoires pour servir à l’histoire contemporaine (Montréal, 1885). Il a aussi fait paraître dans le Populaire de Montréal trois contes : Opium littéraire ou Conte de ma grand’mère, le 15 mai 1837 : 1 ; la Pauvre Famille, le 16 juin 1837 : 1 ; Des plaisirs ; leur frivolité, le 12 juill. 1837 : 1. Enfin, il est l’auteur de quelque 80 poèmes, publiés dans le Populaire du 10 mai 1837 au 26 oct. 1838, dans le Fantasque de Québec du 26 déc. 1838 et enfin, dans l’Aurore des Canadas de Montréal du 19 mai 1840 au 30 déc. 1843. Ces poèmes, pour la plupart réédités dans le volume 2 du Répertoire national, ou Recueil de littérature canadienne, James Huston, compil. (4 vol., Montréal, 1848–1850), ont fait l’objet d’un excellent inventaire bibliographique dans DOLQ, 1 : 581.

ANQ-MBF, CE1-48, 23 janv. 1844 ; M-68.— ANQ-Q, P1000-6-105.— AP, Saint-Joseph (Carleton), Reg. des baptêmes, mariages et sépultures, 16 mars 1816.— Lettres à Pierre Margry de 1844 à 1886 (Papineau, Lafontaine, Faillon, Leprohon at autres), L.-P. Cormier, édit. (Québec, 1968).— Alphonse Lusignan, Coups d’œil et Coups de plume (Ottawa, 1884), 186–191.— L’Avenir (Montréal), déc. 1850.— Le Charivari canadien (Montréal), 10 mai–3 oct. 1844.— Le Fantasque, 27 juill. 1844.— La Gazette de Québec, 10 févr. 1838.— Le Journal de Québec, 31 juill., 4, 18 août, 4, 15 sept., 30 oct., 10 nov. 1855.— La Minerve, 31 juill. 1837, 25–26 juill. 1844, 23, 30 juin 1846, 14, 31 oct., 7, 11, 14, 21 nov., 12 déc. 1850.— La Patrie, juill. 1855.— Le Pays (Montréal), 12 mai, 5, 10, 14, 19 juill. 1855, 29 déc. 1865.— Le Temps (Montréal), 21 août, 30 oct. 1838.— DOLQ, 1 : 75–76, 582, 687–688.— J. Hamelin et al., la Presse québécoise, 1 : 16, 100, 104, 137, 196 ; 2 : 63.— Henri Vallée, les Journaux trifluviens de 1817 à 1933 (Trois-Rivières, Québec, 1933), 24–25.— Bernard, les Rouges, 130–132.— Aurélien Boivin, le Conte littéraire québécois au XIXe siècle ; essai de bibliographie critique et analytique (Montréal, 1975), 51–52.— Ægidius Fauteux, le Duel au Canada (Montréal, 1934), 317.— Armand La Vergne, Trente ans de vie nationale (Montréal, 1934), 42, 50–55.— Jacques Monet, The last cannon shot : a study of French-Canadian nationalism, 1837–1850 (Toronto, 1969 ; réimpr., Toronto et Buffalo, N.Y., 1976), 249–251, 272–273, 290.— J.-P. Tremblay, À la recherche de Napoléon Aubin (Québec, 1969), 16, 41–44, 54–55, 81.— Marcel Trudel, l’Influence de Voltaire au Canada (2 vol., Montréal, 1945), 1 : 151–152 ; 2 : 78.— Armand Yon, le Canada français vu de France (1830–1914) (Québec, 1975), 37–39.— B. D. [Émile Castonguay], « Un grand méconnu ou le Pèlerin passionné », l’Action catholique, suppl. illustré (Québec), 10 août 1952 : 17, 22 ; « Une poétesse trifluvienne fait la conquête des Montréalais », 19 oct. 1952 : 3, 17.— Jean Bruchési, « l’Institut canadien de Québec », Cahiers des Dix, 12 (1947) : 93–114.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Jean-Guy Nadeau, « BARTHE, JOSEPH-GUILLAUME », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 26 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/barthe_joseph_guillaume_12F.html.

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Auteur de l'article:   Jean-Guy Nadeau
Titre de l'article:   BARTHE, JOSEPH-GUILLAUME
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   26 juillet 2014