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SPENCE, FRANCIS STEPHENS, instituteur, journaliste, prohibitionniste et homme politique, né le 29 mars 1850 à Donegal (république d’Irlande), troisième fils de Jacob Spence, ministre méthodiste, et d’Elizabeth Stephens ; le 1er juillet 1879, il épousa à Eglinton (Toronto) Sara Violet Norris, et ils eurent deux filles ; décédé le 8 mars 1917 à Toronto.

Issu d’une famille de 12 enfants, Francis Stephens Spence arriva dans le Haut-Canada avec ses parents en 1861. Jacob Spence, qui avait milité en Irlande dans le mouvement d’abstinence dirigé par le père Theobald Mathew, se mit sans délai à œuvrer pour la tempérance à Toronto, où il s’était installé avec sa famille. Il deviendrait secrétaire de l’Ontario Temperance and Prohibitory League. Ardent chevalier de la tempérance, il sillonnait la province et montait sur les tribunes, traînant ses enfants derrière lui pour mieux convaincre ses auditoires. En outre, il avait une presse chez lui et il faisait participer ses enfants à la rédaction et à l’impression de ses opuscules. Le message de ces publications en faveur de la tempérance, à savoir que le progrès matériel et le progrès moral étaient les deux faces d’une même médaille, deviendrait un principe de vie pour Frank et son jeune frère Benjamin H.

Au sortir de la Normal Toronto School, Spence enseigna près de Lundy’s Lane (Niagara Falls), à Prescott et à Toronto, où il fut promu directeur d’école. Cependant, son enfance vouée à la réforme et son expérience de l’édition l’amenèrent à quitter l’enseignement en 1883 pour devenir rédacteur en chef du Canada Citizen and Temperance Herald. Il exercerait cette fonction durant six ans tout en dirigeant, de 1884 à 1889, la société mère du journal, la Citizen Publishing Company of Toronto Limited. Par la suite, Spence dirigea d’autres publications prohibitionnistes, dont le Camp Fire, le Vanguard et l’Ontario Good Templar En 1902, il fonda le Pioneer, organe officiel du mouvement ontarien de tempérance à compter de 1904.

Après s’être fait connaître comme réformateur, Spence se laissa attirer par le Parti libéral, où il joua un rôle actif tant à l’échelle fédérale que provinciale. Toutefois, il brigua les suffrages seulement sur la scène municipale de Toronto. Membre du conseil des écoles publiques en 1887–1888 et, dès 1893, adversaire acharné de la circulation des tramways le dimanche, il se présenta pour la première fois à l’échevinage en 1894. Il fut échevin en 1896–1897, en 1899–1900, de 1902 à 1905 et en 1914 ; maire suppléant en 1911, il exerça aussi la fonction de contrôleur en 1904–1905, en 1908, en 1910–1911 et en 1915. Président du Toronto Harbour Trust de 1904 à 1911, il appartint, de 1911 à 1914, au conseil de la Toronto Harbour Commissioners, à la création de laquelle il avait participé de près. Il se porta candidat à la mairie deux fois, en 1905 et en 1911, mais il perdit, entre autres parce qu’il avait annoncé sa détermination à réduire les permis d’alcool à Toronto, même à l’encontre de l’opinion publique. Il exerça aussi des fonctions de direction à l’Ontario Municipal Association – il en fut l’un des vice-présidents en 1910–1911 – et à la Union of American Municipalities.

En tant qu’homme politique et administrateur municipal, Spence défendait des positions qui se situaient dans le grand courant réformiste. Il favorisait le suffrage féminin (sa mère, Elizabeth Stephens, s’était fait connaître en militant pour cette cause), était sympathique aux syndicats et appuyait l’étatisation de l’hydroélectricité. On lui a d’ailleurs reconnu le mérite d’avoir été l’un des cinq grands instigateurs de la fondation d’Hydro-Ontario [V. sir Adam Beck*]. En outre, il soutenait le mouvement des terrains de jeu et préconisait la planification urbaine, surtout dans l’aménagement du port de Toronto. Selon lui, ces réformes étaient inséparables les unes des autres et constituaient un progrès à la fois matériel et moral ou spirituel. Comme bon nombre des réformateurs de son époque, Spence croyait en la raison et en Dieu. Cette double foi se reflétait dans ses écrits et dans ses discours. Ceux-ci se caractérisaient par une vertu évangélique (par du pharisaïsme, au dire de ses ennemis) qu’il assenait à ses lecteurs et auditeurs en invoquant l’argument de l’efficacité et en citant des statistiques. En 1908, il aborda la question des tramways de Toronto devant le Canadian Club, et lia étatisation, efficacité de l’exploitation, prévention des pots-de-vin et avancement moral. « Les routes de la ville doivent être sous l’autorité du conseil municipal, soutenait-il. Il y a une cohésion sociale dans la coopération d’une collectivité [...] en vue du bien commun. Quand l’homme travaille pour la collectivité, il travaille pour lui-même. Voilà comment nous parvenons à l’idéal. Notre ville devient meilleure. Notre christianisme est plus authentique. » Cependant, la condition essentielle du progrès matériel et moral était l’abolition du commerce de l’alcool. C’est à cela surtout que Spence consacra son existence.

Les deux grandes organisations canadiennes en faveur de la tempérance étaient la Dominion Alliance for the Total Suppression of the Liquor Traffic, qui avait des sections dans chaque province, et l’Union chrétienne de tempérance des femmes [V. Letitia Creighton*]. Spence était devenu secrétaire (et seul employé à temps plein) de la section ontarienne de l’Alliance en 1884, puis, en 1891, de l’association nationale aussi. À ces titres, grâce auxquels il dominerait l’Alliance jusqu’en 1907, il fut le grand organisateur et stratège de la campagne en faveur de la prohibition. Cependant, ses affiliations politiques, avec les libéraux ontariens en particulier, étaient problématiques pour lui-même et pour le mouvement. Tout en se déclarant plus favorable à la prohibition que les conservateurs, le gouvernement libéral d’Oliver Mowat* tardait à légiférer. En 1893, lorsque le député conservateur George Frederick Marter* présenta un projet de loi visant à interdire la vente d’alcool au détail en Ontario, projet de loi appuyé par Spence et d’autres prohibitionnistes, le gouvernement lui coupa l’herbe sous le pied en faisant adopter une mesure exigeant une décision judiciaire sur la compétence provinciale en ce domaine. Spence, qui croyait aux réformes graduelles, était prêt à accepter une loi parcellaire et à travailler au sein du Parti libéral pour la faire accepter. Des militants moins patients, les « Advanced Prohibitionists », voulaient la prohibition complète tout de suite et se méfiaient de plus en plus des atermoiements des libéraux. Le référendum provincial sur la prohibition tenu par le gouvernement Mowat en 1894 les rendit encore plus soupçonneux ; ils auraient souhaité une loi sur la prohibition sans un telle consultation. Toutefois, Spence convainquit la section ontarienne de la Dominion Alliance de participer au référendum et fut nommé secrétaire général de la campagne de ce mouvement. Les prohibitionnistes remportèrent la victoire, mais l’hostilité des Advanced Prohibitionists se révéla fondée : Mowat retarda l’adoption d’un projet de loi en invoquant encore une fois l’incertitude quant aux pouvoirs constitutionnels de la province.

Les prohibitionnistes avaient agi aussi sur la scène fédérale. Spence rencontrait souvent les dirigeants gouvernementaux pour réclamer la prohibition nationale. Le gouvernement conservateur répondit en 1892 en nommant une commission royale d’enquête sur le commerce de l’alcool. Bien que Spence ait vu là, avec raison, une manœuvre dilatoire, il accepta de représenter la Dominion Alliance aux audiences. La plupart des commissaires s’opposaient à la prohibition ; leur rapport, déposé en 1895, recommandait plutôt des contrôles plus sévères de la vente d’alcool. Estimant que le document négligeait des témoignages importants en faveur de la prohibition, Spence publia à Toronto une réplique en 1896 sous le titre de : The facts of the case : a summary of the most important evidence and argument used in the report of the royal commission on the liquor traffic.

En 1893, Spence fut délégué au congrès du Parti libéral fédéral et pressa celui-ci d’inscrire la prohibition dans son programme. Cependant, il accepta à contrecœur une motion en faveur d’un référendum national sur la question ; après tout, se dit-il, une consultation était une étape sur la route de la réforme et elle valait mieux que rien. La Dominion Alliance le soutint et le nomma secrétaire général de la campagne nationale. Le référendum, tenu en 1898, se solda encore une fois par une victoire de la prohibition. Néanmoins, le premier ministre du Canada, sir Wilfrid Laurier, refusa d’y donner suite car les prohibitionnistes, même s’ils avaient obtenu la majorité des voix exprimées, avaient recueilli seulement une minorité parmi l’ensemble de l’électorat et subi la défaite dans la province de Québec. Désappointé et amer à cause de la réponse du Québec, mais pas encore désenchanté du Parti libéral, Spence se tourna de nouveau vers la scène provinciale.

En 1899, le libéral George William Ross, membre des Fils de la tempérance et vice-président de la section ontarienne de la Dominion Alliance, devint premier ministre de l’Ontario. En mars 1902, un projet de loi prohibitionniste fut adopté, ce qui semblait justifier la foi que Spence avait conservée dans les libéraux. Toutefois, le projet comportait des conditions : il devrait être ratifié par un référendum et, pour qu’il y ait ratification, il faudrait 214 000 voix favorables, ce qui représentait une majorité selon le total des suffrages exprimés aux élections générales provinciales de 1898).

Mécontents de ces conditions, les prohibitionnistes radicaux de la section ontarienne, sous la direction du révérend Samuel Dwight Chown*, mirent sur pied le Union Prohibition Committee (rebaptisé par la suite Temperance Legislation League) afin de présenter des candidats contre les libéraux aux élections provinciales de mai 1902, avant le référendum. Spence et la Dominion Alliance parvinrent à désamorcer cette révolte en laissant les prohibitionnistes de chaque circonscription déterminer quel candidat méritait leur appui et « si oui ou non il [était] souhaitable de présenter un candidat indépendant ». Finalement, il y eut six candidats de ce genre, mais tous subirent la défaite. Les mouvements de tiers partis ne poseraient plus jamais de problèmes sérieux à Spence.

En décembre 1902, les prohibitionnistes gagnèrent le référendum, mais avec environ 14 000 voix de moins que ne l’exigeait la condition de Ross. Celui-ci invoqua cet écart pour justifier l’inaction de son gouvernement. En 1903, le congrès de la section ontarienne le dépouilla de la vice-présidence, et Spence abandonna enfin la politique partisane pour une autre tactique : obtenir la prohibition graduellement en menant, dans les municipalités, des campagnes contre la vente d’alcool au détail. La section ontarienne acquit une énorme expérience politique au fil de ces campagnes, mais financièrement, elles lui coûtaient cher. Pour en couvrir les frais, Spence persuada les ministres protestants de permettre à des orateurs de la section de s’adresser à leurs ouailles au moins un dimanche par année et de laisser le produit de la quête à la section. Dès 1911, grâce au produit de ces « journées sur le terrain », l’administration centrale de la section avait 10 organisateurs et 30 employés de bureau.

La section ontarienne remporta un succès immense avec la stratégie de la prohibition locale : une grande partie de la province, les régions rurales surtout, se prononcèrent pour l’interdiction de la vente au détail. En plus, les conservateurs, qui battirent Ross en 1905, appliquaient les lois sur l’alcool plus sévèrement que les libéraux ne l’avaient fait et collaboraient à la limitation graduelle des permis d’alcool [V. sir James Pliny Whitney].

En janvier 1907, Spence quitta le secrétariat de la section ontarienne et fut remplacé par son frère, le révérend Benjamin H. Spence. On le nomma président honoraire de la section, même s’il avait encore de l’énergie à revendre. Il conserva la direction administrative du Pioneer et continua, au conseil municipal, à se battre pour la réduction du nombre de permis d’alcool. En 1912, le conseil national de la Dominion Alliance Council l’élut président et lui demanda de visiter toutes les provinces pour « renforcer la cause ». Il voyagerait donc beaucoup.

En 1907, quand Spence avait démissionné, sa stratégie progressive portait fruit : le mouvement prohibitionniste semblait libéré du Parti libéral, la section ontarienne avait un personnel et des fonds suffisants. Toutefois, cette situation ne tarda pas à changer radicalement. Dès 1910, il était évident que la plupart des districts qui n’avaient pas adopté le principe de la prohibition locale ne le feraient jamais. Pour se rapprocher encore du but, il faudrait une loi provinciale sur la prohibition. Les conservateurs refusaient d’agir, mais l’opposition libérale, dirigée par Newton Wesley Rowell* à compter de 1911, proposait d’abolir les bars, ce qui n’était pas du tout négligeable. Au moment des élections provinciales de 1914, la section ontarienne était de nouveau dans le camp des libéraux, à la fois à cause de leur promesse et parce que les prohibitionnistes avaient besoin d’eux. Grâce à Spence, la section avait fait beaucoup de progrès en matière d’organisation et de financement, mais du point de vue stratégique, elle se retrouvait en 1914 dans la même impasse qu’en 1894.

On sortit de l’impasse en 1915 : reprise dans le cadre de l’effort de guerre en Ontario, la campagne pour la prohibition prit un essor formidable. L’engagement du gouvernement conservateur de William Howard Hearst* d’adopter un projet de loi sur la prohibition en 1916 fut appuyé en 1915 par une résolution de la section ontarienne, présentée par Spence en mars, et par la formation en octobre d’un comité regroupant des membres des deux partis, le Citizens’ Committee of One Hundred. Spence n’appartenait pas à ce comité, peut-être parce qu’il avait repris sa fonction de contrôleur municipal et parce qu’il avait été trop proche des libéraux durant des années. Cependant, il s’activa sur la scène fédérale, où un comité bipartite, le Dominion Prohibition Committee, fut organisé à Ottawa en décembre 1916. « Âme dirigeante » de ce comité, Spence en rédigea le manifeste et fit partie de la délégation qui rencontra en janvier 1917 le premier ministre du pays, sir Robert Laird Border*.

Francis Stephens Spence mourut subitement d’une pneumonie chez lui, à Toronto, en mars 1917. L’œuvre de sa vie était alors sur le point d’être achevée. Toutes les provinces avaient adopté la prohibition, sauf le Québec, et une loi fédérale était imminente, en partie grâce à l’appui offert par les prohibitionnistes au gouvernement d’unité nationale formé plus tard en 1917. Même si le mouvement ne suivait plus la stratégie de Spence, puisqu’il fonctionnait surtout à l’aide de comités bipartites, sa base avait été constituée en grande partie par Spence. Heureusement, celui-ci ne sut jamais que, bientôt, ses efforts seraient presque réduits à néant : l’une après l’autre, toutes les provinces opteraient pour la vente d’alcool sous contrôle gouvernemental.

Graeme Decarie

En plus de ses écrits en tant que journaliste, Francis S. Spence a écrit ou compilé un certain nombre de brochures et d’opuscules, dont Shorter hours : an important public question ([Toronto, 1899]) ; plusieurs éditions de The campaign manual pour les partisans de la cause de la prohibition (Toronto, 1902, 1909, 1912 ; un 1915 supplement joint à l’édition de 1912 a aussi été publié, s.l., [1915]) ; Canada (Toronto, [1912 ?]) ; Ontario local option handbook (Toronto, [1912]) ; et The street railway situation in Toronto, Canada (Minneapolis, Minn., [191–  ?]). Les numéros de 1893 de l’un des ses périodiques Vanguard : a Journal of Moral Reform (Toronto), peuvent être consultés dans un volume relié aux AO et dans plusieurs collections de bibliothèques canadiennes. Son résumé de 1896 sur la preuve et les arguments présentés à la commission royale d’enquête sur le traffic d’alcool, The facts of the case [...], a été réimprimé à Toronto, en 1973, et une allocution prononcée en 1908 au Canadian Club de Toronto, « Some suggestions as to Toronto Street Railway problems », est reproduite dans Saving the Canadian city : the first phase, 1880–1920 [...], Paul Rutherford, édit. (Toronto, 1974), 59–63.

L’étude la plus approfondie sur l’œuvre de Spence a été préparée par sa fille Ruth Elizabeth Spence [Arndt] et publiée sous le titre Prohibition in Canada : a memorial to Francis Stephens Spence (Toronto, 1919). Les détails concernant sa participation aux aménagements portuaires de Toronto ont été gracieusement fournis par Michael Moir, Records Manager et Archivist des Toronto Harbour Commission Arch.

AO, F 834 ; RG 22-305, no 33509 ; RG 80-5-0-87, no 13372.— Irish Canadian (Toronto), 21 juill. 1892.— Toronto Daily Star, 8–10 mars 1917.— World (Toronto), 13 juill. 1892.— Annuaire, Toronto, 1875–1893.— Christopher Armstrong et H. V. Nelles, The revenge of the Methodist bicycle company : Sunday streetcars and municipal reform in Toronto, 1888–1897 (Toronto, 1977).— Canadian annual rev. (Hopkins).— Canadian men and women of the time (Morgan ; 1898 et 1912).— M. G. Decarie, « The prohibition movement in Ontario, 1894–1916 » (thèse de ph.d., Queen’s Univ., Kingston, Ontario, 1972).— J. E. Middleton, The municipality of Toronto : a history (3 vol., Toronto et New York, 1923).— James O’Mara, Shaping urban waterfronts : the role of Toronto’s Harbour Commissioners, 1911–1960 (York Univ., Dept. of Geography, Discussion paper, no 13, North York, Ontario, 1976).— W. R. Plewman, Adam Beck and the Ontario Hydro (Toronto, 1947).

Bibliographie générale

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Graeme Decarie, « SPENCE, FRANCIS STEPHENS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/spence_francis_stephens_14F.html.

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Auteur de l'article:   Graeme Decarie
Titre de l'article:   SPENCE, FRANCIS STEPHENS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   21 août 2014