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FLEURY DESCHAMBAULT, JOSEPH (il signait Déchambault ou D’echambault), fonctionnaire et marchand, né le 1er mai 1709 à Québec, deuxième fils de Joseph de Fleury* de La Gorgendière et de Claire Jolliet ; il épousa le 19 janvier 1738 Catherine, fille d’Étienne Veron* de Grandmesnil, marchand et receveur de l’amiral de France, et six de leurs neuf enfants parvinrent à l’âge adulte ; décédé le 13 juillet 1784, à Montréal.

On ne sait rien des débuts de la vie et de la carrière de Joseph Fleury Deschambault, mais en 1736 il était à. Montréal, comme receveur de la Compagnie des Indes. Son père était l’agent de cette compagnie au Canada, et lui-même occupera ce poste dès 1754. Avant 1751, les fonctions de Deschambault, au sein de la compagnie, s’étendaient, semble-t-il, au financement ou à la détermination des marges de crédit de nombreux trafiquants et commerçants, dont Paul Marin* de La Malgue, Louis Ducharme, Louis-François Hervieux* et François-Marie de Couagne. Il contribuait par conséquent, et d’une façon significative, bien qu’indirectement, au secteur canadien de l’économie coloniale. Sa position à cet égard était telle que Mme Bégon [Rocbert*], en mentionnant sa présence en France en 1751, parle de lui comme du « député du Commerce de Canada ».

Deschambault participait aussi, depuis au moins le début des années 1740, à des entreprises privées dans le domaine de la traite des fourrures, comme associé, fournisseur de marchandises ou financier. Au cours des années 1750, il étendit ses opérations ; il détenait des congés de traite pour le lac des Deux-Montagnes, le lac Huron, la rivière Saint-Joseph et Michillimakinac (Mackinaw City, Michigan). À ce dernier poste, il possédait une « maison et emplacement » qu’il louait pour la somme de 1 300# annuellement. Il semble avoir mis sur pied la plupart de ses entreprises conjointement avec des associés comme Jacques Giasson, Nicolas Dufresne et Jacques Hervieux, tous grands fournisseurs de marchandises de traite à Montréal. Toutefois, Deschambault paraît s’être lancé seul dans son aventure la plus coûteuse. Se laissant persuader par son oncle par alliance, le gouverneur général Vaudreuil [Rigaud], il acquit en 1758, pour six ans, les droits de traite à Chagouamigon (près d’Ashland, Wisconsin), à Michipicoton (rivière Michipicoten, Ontario) et à Kaministiquia (Thunder Bay, Ontario). Ces postes, bases à partir desquelles Vaudreuil tentait d’acheter les Indiens de l’Ouest pour les empêcher de se joindre aux Britanniques, furent loués à Deschambault à de bonnes conditions, sans droits de ferme à payer. Pour lui, ils représentaient aussi un marché assuré où écouler les marchandises que les commandants militaires des postes distribuaient aux Indiens, à titre de présents. En fait, ces postes, lucratifs en apparence, n’occasionnèrent que des pertes financières ; l’inflation engendrée par la guerre augmenta les coûts de Deschambault bien au delà de ses attentes, la Conquête mit fin prématurément à ses baux, le gouvernement français et certains individus ne payèrent point les marchandises qu’ils avaient reçues de lui, si bien que Deschambault se retrouva avec des comptes impayés s’élevant à plus de 170 000#.

Les affaires brassées par Deschambault contribuèrent à élever son statut social en Nouvelle-France, lequel n’était cependant pas déterminé uniquement par la richesse. En effet, il jouissait de bonnes relations de famille, en particulier parmi les fonctionnaires et les groupes marchands. Ses grands-pères avaient été l’explorateur Louis Jolliet* et le juge Jacques-Alexis Fleury* Deschambault ; ses sœurs s’étaient alliées aux familles Taschereau, Trottier Dufy Desauniers, Marin de La Malgue et Rigaud de Vaudreuil. En 1754, il put accéder plus facilement à la noblesse militaire et seigneuriale, grâce au mariage de sa fille de 13 ans, Marie-Anne-Catherine, à Charles-Jacques, fils de Charles Le Moyne* de Longueuil. Bien qu’il paraisse avoir été d’un caractère suffisant, Deschambault ne l’était peut-être pas plus que les autres membres de la petite noblesse. Il ne faut pas se surprendre, dès lors, qu’il ait cherché des marques de reconnaissance convenables à son état. Dès 1751, il avait soumis des plans pour la réorganisation de la milice et avait demandé le grade de colonel de milice – que son père détenait alors à Québec. Plusieurs gouverneurs généraux appuyèrent successivement ses nombreuses demandes à cet effet ; le ministre de la Marine rejeta néanmoins l’idée de multiplier au Canada les grades de cette importance, de crainte qu’ « un habitant qui [...] seroit colonel [pût] aisément aquerir trop de crédit », et suggéra plutôt que Deschambault devînt major. On n’a pas d’indication qu’on lui ait offert ce grade inférieur. Il ne reçut cette forme de reconnaissance que sous le Régime britannique, quand on le nomma inspecteur de la milice en 1775. Mais peut-être Deschambault n’eut-il pas moins, officieusement, quelque « crédit » parmi les habitants ; en 1759 et 1760, chargé de la recherche des grains et du bétail dans la région de Montréal, il s’acquitta avec succès de cette tâche. Mais peut-être dut-il sa réussite davantage à sa capacité de débourser personnellement plus de 200 000#, en argent comptant, qu’à ses autres qualités.

La Conquête apporta un changement considérable dans la nature et l’orientation de l’activité commerciale de Deschambault. La Compagnie des Indes ne jouait plus aucun rôle dans les affaires canadiennes, et le fait que Deschambault lui-même ne participa plus à la traite des fourrures indique peut-être à quel degré il avait confondu ses propres affaires avec celles de la compagnie. De surcroît, une partie indéterminée de ses capitaux en espèces fut d’abord gelée, puis perdue, sous la forme de billets d’ordonnance, pour une valeur de 325 000#, qu’il possédait personnellement à la fin de la guerre, et dont il ne reçut qu’un remboursement partiel. Il plaça ce qui restait de capital, après 1760, ou ce qu’il put emprunter, surtout en rentes viagères en France et dans des propriétés à revenu, dans la région de Montréal principalement, plutôt que dans une activité commerciale à caractère plus spéculatif. Ce type de placement (les propriétés foncières) découle peut-être normalement du fait que, à la fin des années 1750, après la mort de son gendre, Charles-Jacques Le Moyne de Longueuil, Deschambault, nommé curateur de sa fille, eut la responsabilité de gérer la baronnie de Longueuil et la seigneurie de Belœil. Il semble néanmoins avoir considéré sérieusement la possibilité de quitter le Canada, pendant les années 1760. Dès 1763, il tenta de faire vendre les seigneuries de Longueuil et de Belœil, et c’est probablement à cette époque aussi qu’il acheta des rentes viagères en France. En 1765 et 1768–1769, il fit le voyage en France, non seulement pour s’occuper de ses difficultés financières, mais aussi pour rendre visite à ses trois fils, partis après la Conquête.

Mais l’intérêt de Deschambault pour la France diminua, à n’en pas douter, quand les perspectives économiques et sociales s’améliorèrent pour lui au Canada. La distance relativement courte entre les seigneuries de Belœil et de Longueuil et Montréal, la quantité de terres vierges et non concédées qu’elles contenaient, et l’importance grandissante des céréales dans l’économie canadienne sous le Régime britannique, qui augmentait du coup la valeur de ces seigneuries, en faisaient un placement intéressant. Dès 1764, des nouveaux venus comme Moses Hazen* et Gabriel Christie avaient reçu des concessions de Deschambault. Pendant ses deux décennies de gérance, les seigneuries semblent avoir bien progressé, économiquement parlant – en particulier, il accorda plusieurs centaines de concessions dans celle de Longueuil – mais pas suffisamment, semble-t-il, pour satisfaire David Alexander Grant, le mari de sa petite-fille Marie-Charles-Joseph Le Moyne* de Longueuil, l’héritière des seigneuries. Par décision judiciaire, Grant le remplaça, en 1781, comme curateur. Depuis lors, et jusqu’à sa mort, Deschambault paraît avoir fait peu de chose.

Le changement survenu dans l’activité commerciale de Deschambault peut être attribué directement à la Conquête. Mais Deschambault ne modifia pas ses tentatives pour affirmer et améliorer son statut social – toutes ses filles se marièrent dans la nouvelle élite britannique. Aussi fut-il accusé en France, en 1768, d’être « plus anglais que français » ; et, en 1774, le gouverneur Guy Carleton* écrivait que « lui et sa famille ont toujours été remarquablement aimables envers les Anglais ». Toutefois, toute évaluation de la rapidité ou de la facilité avec lesquelles lui ou d’autres membres de sa classe sociale se sont accommodés au Régime britannique doit tenir compte de la diversité des pressions sociales, politiques et financières qui jouèrent alors.

Deschambault mourut le 13 juillet 1784 et fut enseveli le 15 dans l’église Notre-Dame de Montréal. Sa succession, évaluée à plus de 100 000#, se trouva cependant grevée d’une réclamation de 69 040# de la part d’un des gendres de Deschambault, le juge John Fraser, et peut-être d’autres réclamations concernant le douaire impayé, de 10 000#, de sa fille Thérèse-Josèphe, épouse du major William Dunbar. Quoi qu’il en soit, l’inventaire de ses biens, dressé deux ans après sa mort, montre que Deschambault avait maintenu un style de vie fastueux. Au nombre de ses biens, on relève plusieurs douzaines de fauteuils et un sofa, de nombreux miroirs, petits et grands, une grande quantité d’argenterie, un chandelier en or et en cristal, une table chinoise et six tapis persans. Curieusement, on ne mentionne aucun livre. Tous ces biens se trouvaient dans sa maison de pierres, de 15 pièces, située rue Saint-Paul, à Montréal ; il laissait une autre maison de pierres à Longueuil, la moitié d’un entrepôt à Québec, et des terres dans au moins six seigneuries.

Les historiens ne s’entendent nullement quand il s’agit d’évaluer le rôle de Deschambault : Édouard-Zotique Massicotte* laisse entendre qu’il « devait être le plus grand financier canadien de l’époque », tandis que Robert La Roque* de Roquebrune le place « parmi les petits boutiquiers de Québec ». Il semble avoir eu peu de chose en commun avec la bourgeoisie qui s’affirmait de plus en plus en Grande-Bretagne et en France, car il paraît avoir considéré le pouvoir comme un attribut du statut social conféré par la naissance plutôt que par la richesse acquise. Mais, tant qu’une étude n’aura pas jeté plus de lumière sur le milieu social dans lequel vécut Deschambault, il peut être perçu soit comme une importante figure du monde des affaires et de la bourgeoisie, soit comme un membre sans grande importance de la noblesse canadienne, à l’esprit commercial mais faisant effort pour s’élever dans l’échelle sociale.

Andrew Rodger

Les greffes de Jean-Baptiste Adhémar*, Henri Bouron, François-Pierre Cherrier, Louis-Claude Danré* de Blanzy, Antoine Grisé, Pierre Lalanne, Pierre-François Mézière, Claude-Cyprien-Jacques Porlier et François Simonnet, déposés aux ANQ-M, renferment près de 500 actes concernant Fleury Deschambault ; les greffes de Danré de Blanzy, Grisé, Lalanne et Porlier sont particulièrement intéressants.  [a. r.]

AN, Col., B, 93, f.29 ; 105, f.13 ; C11A, 95, ff.341–351 ; 100, f.90 ; 102, f.182 ; E, 185 (dossier Deschambault).— ANQ-M, État civil, Catholiques, Notre-Dame de Montréal, 15 juill. 1784 ; Greffe d’Antoine Foucher, 27 juill. 1786 ; Recensement, Compagnie des Indes, 1741.— ANQ-Q, AP-P-545 ; Greffe de Claude Barolet, 12 avril 1750, 24 mai 1752, 1er mai 1758 ; Greffe de J.-N. Pinguet de Vaucour, 17 janv. 1738 ; NF 2, 24, 16 oct. 1736 ; 35, 27 mars 1778 ; NF 11, 51, ff.32v.–33 ; 52, ff.131v.–132v. ; 64, f.137v.— APC, MG 8, F51 ; MG 11, [CO 42] Q, 8, pp.99–110 ; 12, pp.241–246 ; 17, p.117 ; MG 24, L3, pp.3 030s., 3 917s., 17 367s., 17 481–17 483, 20 048–20 052, 20 426s., 21 801–21 807, 21 825–21 829, 22 960–22 964, 24 010s., 24 088–24 095, 26 098–26 110, 28 234–28 240.— BL, Add. {{mss }}21 699, p.602 ; 21 715, pp.49s. ; 21 716, p.154 ; 21 731, p.262 ; 21 732, p.82 ; 21 734, pp.407s. ; 21 735/1, pp.197s., 226 ; 21 831, pp.6–8, 16 (copies aux APC).— McGill University Libraries, Dept. of Rare Books and Special Coll., {{ms }}coll., CH218.S196.— PRO, CO 5/115, pp.260–262 ; 5/176, pp.32–58 (copies aux APC).— Congés de traite conservés aux Archives de la province de Québec, ANQ Rapport, 1922–1923, 192–265.— Pierre Du Calvet, J.-J. Lefebvre, édit., ANQ Rapport, 1945–1946, 341–386.— La Gazette de Québec, 12 juill., 8 nov. 1764, 7 juill. 1768, 28 déc. 1769, 21 févr. 1771, 26 sept. 1772, 31 juill. 1783, 23 déc. 1784.— Claude de Bonnault, Le Canada militaire : état provisoire des officiers de milice de 1641 à 1760, ANQ Rapport, 1949–1951, 269–271.— Louise Dechêne, Les dossiers canadiens du notaire Pointard, ANQ Rapport, 1966, 115–127.— Alexandre Jodoin et J.-L. Vincent, Histoire de Longueuil et de la famille de Longueuil [...] (Montréal, 1889).— O.-M.-H. Lapalice, Bancs à perpétuité dans l’église de N.-D.-de-Montréal, BRH, XXXV (1929) : 354s.— Odette Lebrun, Épouses des Le Moyne : les baronnes de Longueuil, Soc. d’hist. de Longueuil, Cahier (Longueuil, Québec), 2 (1973) : 7–10.— J.-J. Lefebvre, Études généalogiques : la famille Fleury d’Eschambault, de La Gorgendière, SGCF Mémoires, III (1948–1949) : 152–174.— É.-Z. Massicotte, Maçons, entrepreneurs, architectes, BRH, XXXV (1929) : 139 ; Où est né le bienheureux André Grasset de Saint-Sauveur, BRH, XXXIII (1927) : 95 ; Quelques rues et faubourgs du vieux Montréal, Cahiers des Dix, I (1936) : 130.

Bibliographie générale

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Andrew Rodger, « FLEURY DESCHAMBAULT, JOSEPH », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/fleury_deschambault_joseph_4F.html.

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Auteur de l'article:   Andrew Rodger
Titre de l'article:   FLEURY DESCHAMBAULT, JOSEPH
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   2 août 2014