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ESTIMAUVILLE, ROBERT-ANNE D’ (il signait chevalier Robert d’Estimauville), fonctionnaire, arpenteur, juge de paix, rédacteur en chef, éditeur et auteur, né le 2 ou le 3 décembre 1754 à Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), cinquième des 14 enfants de Jean-Baptiste-Philippe d’Estimauville de Beaumouchel et de Marie-Charlotte d’Ailleboust ; décédé le 31 juillet 1831 à Québec.

Durant son enfance à Louisbourg, Robert-Anne d’Estimauville connut la vie privilégiée d’un fils d’aristocrate. Il évoqua plus tard le temps où il « [se] pavanait dans les rues de [son] village, les cheveux frisés et poudrés, le chapeau orné d’une plume blanche, une petite épée suspendue au côté et une petite canne à pommeau d’or à la main » , Sa famille alla vivre en France où d’Estimauville, à titre de noble, put fréquenter l’École royale militaire, près de Paris, « pour devenir, que cela [l’]intéresse ou non, disait-il, un héros militaire » ; de plus, il reçut cette formation aux frais du roi, son père étant de fortune modeste. Il servit avec distinction dans l’armée française et il fut apparemment fait chevalier de Saint-Lazare et du Mont-Carmel. S’étant rendu à Londres à la fin de 1779 et de nouveau en 1781, il devint « intimement lié » à l’auteur d’écrits politiques et théologiques John Jebb ainsi qu’à l’écrivain Thomas Holcroft, qui l’influencèrent tous deux par leurs principes politiques radicaux. Lorsqu’il revint en France, des conditions désagréables au sein de son unité et « un amour déçu » l’amenèrent à entrer dans l’armée prussienne de Frédéric Il. Il réintégra l’armée française en 1788. Même si sa fortune et sa suite étaient restreintes, il trouva « toutes les portes, même celles des palais, ouvertes devant [lui ,..] à cause de [sa] noblesse héréditaire ». La Révolution française éclata l’année suivante, et les heureuses perspectives de d’Estimauville furent « immédiatement anéanties ». En janvier 1797, il était revenu en Angleterre où, déjà veuf, il épousa Martha Blythe et où ils eurent trois enfants, dont le dernier en février 1803. C’est peut-être à cette époque que d’Estimauville se convertit au protestantisme.

En 1812, apparemment incapable de se tailler une place satisfaisante en Angleterre, d’Estimauville se rendit avec sa famille à Québec, où son frère Jean-Baptiste-Philippe était grand voyer du district de Québec. L’année suivante, Jean-Baptiste-Philippe en fit son adjoint et, en décembre 1813, le gouverneur, sir George Prevost*, le nomma inspecteur des grands chemins, rues, ruelles et ponts de la cité et paroisse de Québec. Il démissionna de ce dernier poste en janvier 1815. Le poste d’adjoint de son frère l’occupait à temps complet ; de juin 1813 à mai 1817, il rédigea 59 des 77 rapports officiels qui établissaient le tracé des routes dans l’ensemble du district de Québec et qui attribuaient aux citoyens la responsabilité de construire, entretenir ou réparer les chemins et les ponts. Il fit également des tournées d’inspection annuelle. Sa compétence fut publiquement mise en cause lorsqu’au printemps de 1815 il détermina le tracé d’une route allant de Saint-Joachim à Baie-Saint-Paul ; en 1819, un comité de l’Assemblée jugea l’emplacement de la route « tres-mal fixé » et accusa d’Estimauville de négligence. Mais il avait déjà remis sa démission en octobre 1817.

En mai 1817, d’Estimauville avait reçu une commission d’arpenteur et, un an plus tard, il fut nommé l’un des adjoints de l’arpenteur général Joseph Bouchette*. Vers septembre 1818, mettant sans doute à profit sa connaissance approfondie de la ville et du district de Québec, il ouvrit une agence avec François Romain ; entre autres services, les deux associés offraient des informations aux immigrants et aux voyageurs, trouvaient et plaçaient des domestiques, et louaient ou vendaient des propriétés. À cette époque, d’Estimauville vivait dans une certaine aisance rue Sainte-Famille, dans la haute ville ; en 1821, son frère fit cependant saisir par le shérif un terrain et une maison qui lui appartenaient. En juillet 1820, d’Estimauville avait été nommé constable en chef de Québec et, en juin 1821, il prit une revanche sur l’Assemblée lorsqu’il fut de nouveau nommé adjoint du grand voyer dans le district de Québec. Cette fois encore, il se chargea de la majeure partie du travail sur le terrain, rédigeant 48 des 49 rapports officiels d’août 1821 à juin 1823 ; à cette date, son frère, qui était décédé, fut remplacé par Thomas-Pierre-Joseph Taschereau, et Robert-Anne perdit probablement son poste d’adjoint. En 1822, d’Estimauville avait été nommé traducteur à la Cour du banc du roi et à la Cour des sessions trimestrielles. L’année suivante, il laissa ce poste et celui de constable en chef lorsqu’il fut nommé gentilhomme huissier de la verge noire au Conseil législatif et juge de paix.

D’Estimauville avait alors atteint un rang assez élevé dans la société québécoise. En décembre 1813, il fut élu membre d’un comité formé en vue de rédiger une adresse visant à appuyer Prevost, qui subissait les attaques du parti des bureaucrates de la colonie à cause de son attitude conciliante envers les Canadiens. En janvier 1815, d’Estimauville fut nommé secrétaire intérimaire de la Société pour le soulagement des pauvres. En 1819, il devint secrétaire d’un comité chargé d’élever un monument à la mémoire de la princesse Charlotte Augusta, secrétaire de la Société de Québec des émigrés et secrétaire de la Société harmonique de Québec, dont le premier concert public eut lieu à l’hôtel de l’Union en janvier 1820. Cette année-là, il était, d’une part, membre des Frères canadiens, loge no 23 des francs-maçons du Bas-Canada, et, d’autre part, secrétaire de la Grande Loge provinciale du Bas-Canada et grand maître des cérémonies. En 1821, il fut élu membre d’un comité qui, sous la présidence de Joseph-François Perrault*, avait pour tâche d’établir les règlements d’une association visant à promouvoir l’instruction. Il fit également partie de la Société d’agriculture et de la Société du feu de Québec. Sa participation à ces nombreux comités bénévoles témoigne de son intérêt pour les affaires publiques et ses divers postes de secrétaire montrent son goût pour l’écriture. À la fin de novembre 1816, Robert Christie*, propriétaire du Quebec Telegraph, l’engagea comme rédacteur en chef de ce journal, mais les deux hommes se brouillèrent et d’Estimauville partit avant la fin de l’année.

En mai 1821, d’Estimauville occupait déjà un emploi stable dans la fonction publique ; il connaissait bien la vie sociale de Québec et semblait peu disposé à écrire sous la contrainte de qui que ce soit. Étant donné ce contexte et les origines européennes de d’Estimauville, il est presque certain qu’il fut le fondateur de l’Enquirer, publication mensuelle créée pour communiquer avec les gens qui n’avaient pas assez étudié l’anglais pour le lire avec plaisir et facilité. Le rédacteur en chef se contentait de signer C. D. E. , mais il était connu de l’écrivain Samuel Hull Wilocke comme « un gentilhomme d’origine française qui, bien que son anglais soit plutôt obsolète et qu’il ait un accent français, n’ [était] pas mauvais écrivain » , Wilcocke ajouta que les articles de l’Enquirer étaient « fortement empreints d’originalité » ; selon le Quebec directory de 1822, ces écrits reposaient sur des principes « chastes ». La revue traitait surtout d’agriculture, d’éducation et de franc-maçonnerie ; mais le rédacteur, dans une série d’articles intitulée « My own life », aborda fréquemment la philosophie politique, tout en dénonçant les « doctrines à la mode » du Siècle des lumières et de la Révolution française. L’Enquirer s’avéra un échec financier et cessa de paraître vers mai 1822.

Cinq ans plus tard, sous le pseudonyme d’Un vrai Canadien, d’Estimauville fit paraître Esquisse de la Constitution britannique, dans lequel il étudiait « l’admirable constitution sous laquelle ils [les Canadiens] [avaient] le bonheur de vivre » , Il souscrivait implicitement à une opinion du parti canadien et de son théoricien politique, Pierre-Stanislas Bédard, en affirmant « que la marche souvent irrégulière des gouvernemens des colonies, ne [devait] pas être attribuée aux individus ou aux partis, mais bien à l’organisation vicieuse des chartres constitutionnelles [...] et qu’une organisation législative ne [pouvait] être bonne, que quand les éléments qui la composaient] [étaient] analogues à ceux qui [faisaient] partie de la législature impériale ». Le parti canadien soutenait qu’au Bas-Canada la chambre d’Assemblée qu’il dominait devait exercer le même contrôle sur les deniers publics que la chambre des Communes en Grande-Bretagne. D’Estimauville cherchait cependant à ébranler cette position en alléguant que la Constitution britannique était un système issu d’une histoire nationale unique, qu’elle n’était donc pas exportable dans son intégrité et que, la Grande-Bretagne étant une puissance impériale, une constitution analogue à la sienne « ne [pouvait] exister dans aucune des portions subordonnées de l’empire britannique » , Il concluait néanmoins que le Bas-Canada commençait à peine à bénéficier des avantages de la Constitution britannique et il incitait les Canadiens à s’y attacher solidement.

Au cours de l’année qui suivit la parution d’Esquisse de la Constitution britannique, un comité spécial de la chambre des Communes fit enquête sur la crise politique qui, sous le mandat du gouverneur lord Dalhousie [Ramsay*], s’aggravait au Bas-Canada ; son rapport, très favorable à l’opinion du parti canadien que dirigeait Louis-Joseph Papineau*, amena d’Estimauville à déclarer que le Bas-Canada était pour les membres du comité « une sorte d’hybride politique » qu’ils connaissaient peu. En 1829, dans l’espoir d’influencer les députés qui discutaient du rapport de ce comité, il publia Cursory view of the local, social, moral and political state of the colony of Lower-Canada. Une partie de la publication consistait en une analyse clairvoyante du système colonial. D’Estimauville affirmait que les difficultés politiques étaient inévitables dans une colonie, tant à cause du « nivellement par le bas » provoqué par l’immigration à grande échelle que d’un certain mépris des autorités établies ; ce dédain était stimulé par les rapports familiers que la population entretenait avec le petit groupe des dirigeants de la colonie et par leur incapacité à régler rapidement les problèmes qui surgissaient, contraints qu’ils étaient de demander des instructions à un gouvernement impérial lointain et souvent indifférent. La Conquête avait aggravé ces problèmes, car vainqueurs et vaincus avaient peu de chose en commun et se trouvaient divisés par « un sentiment de répulsion qui provenait d’un orgueil blessé chez les conquis et d’un préjugé national chez les conquérants » , Il soulignait que le favoritisme était source d’amertume, les vaincus étant invariablement exclus des postes, honneurs et avantages publics. Pour assurer l’unité sociale et politique, il aurait fallu que la Grande-Bretagne prive les Canadiens des coutumes et institutions qui leur rappelaient l’héritage français ; si la langue et les lois anglaises avaient été imposées, les Canadiens auraient été forcés de s’instruire en anglais. Parce que la Grande-Bretagne n’avait pas pris cette mesure, il s’était créé un « fouillis de formules, langues, lois, usages, habitudes et intérêts contradictoires et discordants », qui ne pouvait engendrer que des ennuis. D’Estimauville présumait que les Canadiens allaient conserver leurs traits sociaux distinctifs aussi longtemps qu’ils seraient autorisés à le faire. La négligence des Britanniques et la propagation des idées de la Révolution française avaient créé « les conditions les moins propices » à l’octroi d’une chambre d’Assemblée en 1791, et celle-ci était devenue le théâtre des hostilités. Mais les difficultés politiques du Bas-Canada s’expliquaient aussi par d’autres circonstances : la constitution de cette province n’était qu’une « contrefaçon » du modèle britannique. Par exemple, le gouverneur n’était pas le roi mais le représentant de l’autorité impériale ; il devenait inévitablement un personnage politique car, s’il gouvernait sur l’avis de ses conseillers officiels qui étaient tous britanniques, il était considéré comme anticanadien, tandis que, s’il évitait de se soumettre à leur emprise, il était considéré comme procanadien. Le Conseil législatif n’était guère plus une réplique de la chambre des Lords ; ses membres ne constituaient pas une noblesse héréditaire qui pouvait servir de médiatrice entre le monarque et le peuple. Ils étaient plutôt issus d’une « population dans laquelle les différences quant à l’indépendance et au rang [étaient] presque imperceptibles », et ils étaient du même niveau social que les députés. Cependant, jusqu’à ce qu’une véritable aristocratie puisse se développer dans la colonie et former une Chambre haute héréditaire, il était indispensable de maintenir le conseil tel qu’il existait, avec ses membres nommés, puisqu’il constituait le seul moyen de juguler l’Assemblée. Celle-ci ressemblait beaucoup à son pendant britannique, mais elle était menée par un parti qui dominait le peuple canadien bien plus qu’il ne le représentait, et il fallait trouver moyen de le contenir ; à cet égard, d’Estimauville approuvait le gouverneur, sir James Henry Craig*, d’avoir fait saisir le journal du parti, le Canadien, en 1810.

Dans ses divers ouvrages, Robert-Anne d’Estimauville révéla comment il percevait les causes des malaises politiques du Bas-Canada, et sa position rejoint souvent celle du parti canadien. Mais cette vision des choses lui permit de fournir au parti des bureaucrates les principes sur lesquels reposeraient certaines des solutions que ce parti avait déjà proposées, tout comme Pierre-Stanislas Bédard le fit pour le parti rival. Michel Bibaud*, qui était de tendance conservatrice et qui ignorait probablement l’identité de d’Estimauville, affirma que l’auteur de Cursory view avait montré qu’il n’était qu’un piètre Canadien, tout en ayant exprimé un grand nombre de vérités. Les écrits de d’Estimauville sont intéressants par ce qu’ils révèlent de la vie sociale et des opinions politiques d’un homme de sa condition, par les observations justes qu’ils contiennent sur les problèmes du colonialisme en général et parce qu’ils posent l’hypothèse que les causes du conflit entre Français et Anglais dureront aussi longtemps que la population francophone restera distincte.

Barbara Teatero

Robert-Anne d’Estimauville est l’auteur de la plupart des articles parus dans l’Enquirer, de mai 1821 à mai 1822 sous le pseudonyme de C. D. E. Il est aussi l’auteur de deux essais politiques : Esquisse de la Constitution britannique (Québec, 1827) ; et Cursory view of the local, social, moral, and political state of the colony of Lower-Canada (Québec, 1829). C’est William Kaye Lamb qui a découvert que C. D. E. cachait l’identité de d’Estimauville.  [b. t.]

ANQ-Q, CE1-61, 8 août 1815.— Bibliothèque nationale (Paris), mss, Fr., 30470 : fo 63 ; 31352 : fos 6–9.— B.-C., chambre d’Assemblée, Journaux, 1819, app. I.— Recensement de Québec, 1818 (Provost), 248.— La Gazette de Québec, 9 sept., 30 déc. 1813, 19 janv. 1815, 5 sept. 1816, 2 oct. 1817, 18 mai 1818, 21 janv., 5 août 1819, 13 janv., 14 août 1820, 10 mai, 4 juin, 9 août 1821, 29 juill. 1822, 21, 28 avril, 12 mai 1823.— Scribbler, 18 déc. 1823.— Quebec directory, 1822.— P.-G. Roy, Inventaire des procès-verbaux des grands voyers conservés aux Archives de la province de Québec (6 vol., Beauceville, Québec, 1923–1932), BRH, 2 : 51–66, 76–85.— A concise history of freemasonry in Canada, Osborne Sheppard, compil. (Hamilton, Ontario, 1915), 101.— Aubert de Gaspé, Mémoires (1885), 330.— P.-G. Roy, la Famille d’Estimauville de Beaumouchel (Lévis, Québec, 1903).— Ivanhoë Caron, « le « Chemin des caps », 32 (1926) : 23–41.— P.-G. Roy, « le Chevalier Robert-Anne d’Estimauville de Beaumouchel », BRH, 10 (1904) : 112–116.

Bibliographie générale

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Barbara Teatero, « ESTIMAUVILLE, ROBERT-ANNE D’ », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 30 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/estimauville_robert_anne_d_6F.html.

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Auteur de l'article:   Barbara Teatero
Titre de l'article:   ESTIMAUVILLE, ROBERT-ANNE D’
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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   2013
Date de consultation:   30 septembre 2014