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Titre original :  The Fenian banner - Library of Congress

Provenance : Lien


Introduction

Le jour de la Saint-Patrick en 1858, James Stephens fonda une organisation révolutionnaire secrète à Dublin, qui avait pour objectifs de mettre fin à l’autorité britannique en Irlande et de faire de ce pays une république indépendante. En 1859, John O’Mahony, chef de la formation américaine du mouvement, donna à la société secrète le nom sous lequel elle serait généralement connue : la Fenian Brotherhood. Puisant dans les traditions mythologiques irlandaises, O’Mahony s’inspira du nom de ce qu’il appelait les « Fiann na h-Eirenn » et qui désignait, selon lui, des bandes de soldats qui avaient défendu l’Irlande ancienne contre les envahisseurs étrangers. Dans son incarnation moderne, la Fenian Brotherhood devint un mouvement transnational qui eut de nombreux adeptes aux États-Unis. Après la fin de la guerre de Sécession (1861–1865) et la démobilisation des soldats irlando-américains, les fenians (ou féniens) aux États-Unis se divisèrent, car ils ne s’entendaient pas sur la meilleure stratégie à adopter pour atteindre leurs objectifs. Un groupe, dirigé par O’Mahony, croyait que les républicains irlando-américains devaient envoyer des hommes, de l’argent et du matériel outre-Atlantique pour soutenir une révolution en Irlande. Un autre, mené par William Randall Roberts, affirmait que les révolutionnaires irlandais devaient s’attaquer au maillon le plus vulnérable de l’Empire britannique : le Canada. D’après Roberts et ses partisans, il était impossible, d’un point de vue logistique, d’envoyer des milliers d’anciens combattants irlando-américains de la guerre de Sécession en Irlande. Mais il semblait relativement facile d’envahir le Canada – surtout si les Canadiens français restaient neutres et si les Irlandais catholiques soutenaient tacitement ou activement une armée irlando-américaine de libérateurs autoproclamés.

Selon le groupe de Roberts, une invasion réussie ouvrirait toutes sortes de possibilités. Le Canada pourrait servir de base pour perturber le commerce transatlantique britannique ou de monnaie d’échange dans des négociations en vue d’assurer l’indépendance de l’Irlande. La possibilité qu’une invasion du Canada à partir des États-Unis déclenche une guerre entre ce pays et la Grande-Bretagne n’était pas moins importante. Les fenians tenaient pour acquis que le gouvernement américain, appuyé par les forces annexionnistes aux États-Unis, « reconnaîtrait les faits accomplis » (comme l’avait prétendument dit le secrétaire d’État William Henry Seward à un dirigeant fenian en 1865). Les relations anglo-américaines s’étaient détériorées pendant la guerre de Sécession – le gouvernement d’union avait critiqué la Grande-Bretagne pour avoir permis que des bateaux des États confédérés soient équipés dans ses ports et reconnu le statut de belligérant du Sud – et les partisans de Roberts entendaient bien profiter de la situation. La devise des républicains irlandais révolutionnaires avait longtemps été Les problèmes de l’Angleterre sont la chance de l’Irlande. Advenant une guerre, les troupes britanniques traverseraient l’Atlantique au moment même où les républicains en Irlande s’inspireraient des victoires des fenians en Amérique du Nord et prendraient les armes contre la Grande-Bretagne. La guerre au Canada permettrait à l’Irlande d’acquérir la liberté.

C’était, du moins, le raisonnement.

Les fenians en faveur d’une invasion avaient raison sur un point : comme le prouverait la suite des événements, même une victoire militaire limitée au Canada susciterait une réaction euphorique chez les nationalistes irlandais des deux côtés de l’Atlantique. Mais ils eurent tort de croire que le gouvernement américain fermerait simplement les yeux sur une tentative d’invasion et ils sous-estimèrent le degré de rétablissement des relations anglo-américaines. Ils se trompèrent également en pensant que les Canadiens français resteraient neutres et que la majorité des Irlandais catholiques les accueilleraient à bras ouverts.

Ironiquement, la première tentative d’invasion des fenians fut lancée non pas par les partisans de Roberts, mais par ceux de O’Mahony, leurs rivaux. Craignant de perdre du terrain au profit de Roberts, O’Mahony décida de prendre l’initiative : en avril 1866, à partir d’Eastport, dans le Maine, il organisa une attaque contre l’île de Campobello, au Nouveau-Brunswick. Croyant à tort que l’île était un territoire contesté [V. Thomas Henry Barclay], O’Mahony espérait qu’une invasion provoquerait une guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ce fut un désastre total : les autorités américaines interceptèrent leurs armes, les navires de guerre de la marine royale, sous la conduite du major-général Charles Hastings Doyle, les attendaient et la milice du Nouveau-Brunswick répondit à l’appel. L’invasion fut contrée avant même d’avoir commencé.

La stratégie de l’invasion semblait avoir été complètement discréditée. Sans surprise, les membres du gouvernement canadien, croyant la menace écartée, poussèrent un grand soupir de soulagement et baissèrent la garde. Cependant, contre toutes les attentes britanniques et coloniales, le fiasco d’Eastport donna aux fenians de Roberts un nouveau sentiment d’urgence ; ils sentirent qu’ils devaient agir rapidement, avant de perdre tous leurs appuis. Leur commandant, le général Thomas William Sweeny, avertit Roberts que ses hommes n’étaient pas préparés et qu’ils risquaient d’être défaits ; malgré tout, les fenians allèrent de l’avant. Dans la nuit du 31 mai 1866, un millier d’hommes sous les ordres de John O’Neill se rendirent dans la péninsule du Niagara à partir de Buffalo, dans l’État de New York. Le 2 juin, ils vainquirent les milices canadiennes commandées par le lieutenant-colonel Alfred Booker à la bataille de Ridgeway, avant de mettre en déroute le petit détachement du lieutenant-colonel John Stoughton Dennis à Fort Erie, au Canada-Ouest (Haut-Canada ; Ontario actuel). Sans renforts suffisants des États-Unis et face à la supériorité des forces britanniques, O’Neill se retrancha plus au sud. Une attaque à Pigeon Hill (Saint-Armand), au Canada-Est (Bas-Canada ; Québec actuel), une semaine plus tard, fut repoussée à la frontière [V. William Osborne Smith].

Aux États-Unis, les fenians se regroupèrent et commencèrent à réunir des fonds pour une autre tentative d’invasion. Quatre ans plus tard, en mai 1870, O’Neill était prêt à réessayer. Cependant, la participation feniane fut plus faible qu’il s’y attendait, les forces du nouveau dominion du Canada étaient prêtes à l’action et les autorités américaines commencèrent à arrêter les fenians (y compris O’Neill lui-même) pour avoir violé la proclamation de neutralité du président Ulysses S. Grant. Une attaque à partir du Vermont fut vite et facilement repoussée à Eccles Hill (Frelighsburg), au Québec, le 25 mai ; le jour suivant, un raid à partir de l’État de New York connut le même sort. La stratégie consistant à libérer l’Irlande en envahissant le Canada avait été réduite en cendres.

O’Neill ne s’avoua toutefois pas vaincu. En 1871, un ancien membre du gouvernement provisoire de Louis Riel, William Bernard O’Donoghue, présenta à la Fenian Brotherhood à New York un plan d’invasion du Manitoba. Quand l’état-major de l’organisation rejeta l’idée, O’Neill décida de mettre sur pied sa propre expédition de flibustier. Avec environ 35 hommes et comptant sur un appui important des Métis de la région, O’Neill et O’Donoghue entrèrent dans la province en octobre de la même année. Le soutien des Métis ne se concrétisa jamais, O’Neill et O’Donoghue furent arrêtés et on reconduisit les envahisseurs aux États-Unis. Il n’y eut plus d’autres tentatives d’invasion, mais l’idée resta vivante dans certains quartiers irlando-américains, et elle resurgirait pendant les conflits irlandais de 1916–1921.

Dans leur évaluation de l’impact des raids des fenians en Amérique du Nord britannique, les historiens canadiens s’entendent en général sur le fait que la tentative de s’emparer de l’île de Campobello aida à faire pencher l’opinion publique au Nouveau-Brunswick en faveur de la confédération et contribua, par le fait même, à la défaite du gouvernement d’Albert James Smith au profit du parti de Samuel Leonard Tilley qui la prônait. Comme le Nouveau-Brunswick était essentiel à la confédération, ce changement d’attitude eut une importance considérable. Les historiens admettent généralement que les raids des fenians au Canada en 1866 renforcèrent un sentiment national qui servit la cause de la confédération.

Les raids posèrent des défis significatifs aux Irlandais catholiques en Amérique du Nord britannique, qui risquaient d’être mis dans le même panier que les fenians. La plupart des Irlandais catholiques restèrent loyaux, mais une minorité non négligeable adhéra à l’idée d’une république irlandaise indépendante. Les fenians irlando-canadiens étaient divisés entre ceux qui rejetaient la stratégie de l’invasion et ceux qui l’appuyaient. La présence de sociétés secrètes fenianes au Canada alarma le gouvernement, qui, à l’hiver de 1865–1866, réorganisa et renforça sa police secrète pour contrer cette menace perçue à l’intérieur du pays et en provenance des États-Unis.

Parmi les plus grands partisans de la police secrète et de mesures fermes vis-à-vis du fenianisme figurait l’homme politique Thomas D’Arcy McGee. Ancien rebelle irlandais qui avait renié son passé révolutionnaire et était devenu un conservateur libéral, McGee soutenait que le fenianisme était irréaliste, irréligieux et immoral, et qu’il fallait l’écraser sans pitié. Bien entendu, il devint un objet de haine chez les nationalistes révolutionnaires irlandais, qui le voyaient comme un opportuniste et un traître à l’Irlande. Tôt le matin du 7 avril 1868, McGee fut assassiné à Ottawa. Patrick James Whelan, tailleur irlandais, fut arrêté, reconnu coupable du meurtre et pendu. Des preuves indirectes sérieuses indiquaient que Whelan était un fenian et qu’il avait tiré lui-même sur McGee ou fait partie d’un commando. Toutefois, Whelan nia toujours avoir appuyé sur la gâchette et les historiens restent divisés sur la question de sa responsabilité. Environ 80 000 personnes assistèrent aux funérailles de McGee à Montréal et son statut de « martyr pour la cause de son pays », selon les mots de sir John Alexander Macdonald, inspira une nouvelle génération de nationalistes canadiens.

Les textes choisis pour cet ensemble thématique reflètent l’historiographie de l’époque où ils ont été écrits (soit dans les années 1970 et 1980). Charles Perry Stacey, dans sa biographie de John O’Neill, prétend que la stratégie d’invasion des fenians était « tout à fait stupide ». Dans son compte rendu de la bataille de Ridgeway, George Graham Mainer soutient que, jusqu’à ce qu’ils commencent à manquer de munitions, les hommes d’Alfred Booker refoulaient les fenians. Carl Betke écrit, au sujet du chef de réseau d’espionnage canadien Gilbert McMicken, que certains passages de sa correspondance avec Macdonald relative aux fenians étaient « comiques ». Dans son étude sur le chef fenian torontois Michael Murphy, Wilfred S. Neidhardt affirme que « le nombre de leurs partisans en Amérique du Nord britannique ne dépassa sans doute jamais un millier ».

Tous ces points de vue ont été remis en question par les historiens, qui ont tenté d’expliquer les motivations des raids fenians, réinterprété la bataille de Ridgeway, et insisté sur le sérieux avec lequel les autorités canadiennes envisageaient le danger et sur le fait que les fenians constituaient une minorité d’Irlando-Canadiens catholiques beaucoup plus importante qu’on l’avait avoué précédemment. Pour en savoir plus sur ces interprétations révisionnistes dans leur ensemble, veuillez consulter la section intitulée « Lectures suggérées ». 

 

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