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FILIATREAULT, ARISTIDE, typographe, propriétaire et éditeur de journaux et de revues, et auteur, né le 21 septembre 1851 à Sainte-Thérèse-de-Blainville (Sainte-Thérèse, Québec), fils de Paul Filiatreault, notaire, et de Mathilde Charest ; le 24 novembre 1877, il épousa à Montréal Octavie Desmarais, et ils eurent trois filles et deux fils ; décédé le 4 décembre 1913 à Montréal.

Aristide Filiatreault passe son enfance à Sainte-Thérèse-de-Blainville, où son père, notaire et maître chantre, tient bureau au centre du village. Ami, depuis qu’il a été son élève, de Charles-Joseph Ducharme*, ancien curé de la paroisse et fondateur du petit séminaire de Sainte-Thérèse, Paul Filiatreault a accepté en 1850 d’être son procureur dans une poursuite judiciaire contre Mgr Ignace Bourget* afin de récupérer 150 £ que ce dernier lui doit. Ducharme obtient gain de cause, mais Paul Filiatreault encourt les foudres de l’évêque, qui émet contre lui une excommunication mineure, proclamée publiquement dans l’église de sa paroisse. L’ostracisme des milieux cléricaux affecte le notaire qui, atteint dans son honneur et sa santé, meurt prématurément en 1855 à l’âge de 40 ans. Mgr Bourget a accepté de lever l’excommunication qui pesait sur lui, mais sa famille continue d’en subir les effets. Au dire d’Aristide Filiatreault, les autorités du petit séminaire ne l’auraient inscrit comme élève que « sous la pression de l’opinion publique » et, vers 1866, au terme de trois années d’études, le supérieur Louis Dagenais, qui avait eu jadis des démêlés avec Ducharme, met à la porte le « fils de la vipère » en arguant que les autorités « ne pouvaient pas le garder plus longtemps parce que son père leur avait fait trop de mal ».

À 15 ans, Filiatreault est donc forcé de quitter son village pour subvenir à ses besoins. Commence alors une vie aventureuse dont on ne connaît que les événements qui en tracent les contours. Filiatreault s’en va à Montréal où, apprenti typographe au Pays, il côtoie des collaborateurs du journal, dont Arthur Buies* et Auguste Achintre*. Il y fait ses classes et les thèses du Pays façonnent subrepticement sa pensée politique. Il est difficile de suivre sa trace par la suite. Il séjourne à St John’s en 1869, travaille en 1872 à la Minerve comme expéditeur, puis, à une date inconnue, gagne les États-Unis, où il échoue dans les mines d’or du Montana. Il est à Montréal en 1876. Il lève la lettre à la Gazette et vit dans une pension. Il se marie l’année suivante et se dit artiste dans l’acte d’état civil qui consigne cet événement ; cependant, l’annuaire de Montréal le présente comme imprimeur. En mai 1881, en société avec Rémi Tremblay, Filiatreault acquiert le Canard, hebdomadaire humoristique fondé par Hector Berthelot* et dont Tremblay est alors le rédacteur ; il quittera ce poste et mettra fin à son association avec Filiatreault le 28 octobre 1882. L’intérêt de Filiatreault pour le chant et la musique l’amène à consacrer beaucoup plus de place dans les pages du journal aux nouvelles musicales et à la publication de chansonnettes drolatiques composées par Tremblay. Filiatreault déplore l’anémie de la vie culturelle montréalaise et le peu de culture musicale des Montréalais. Tout en continuant de publier le Canard jusqu’en septembre 1885 (avec Joseph-Alphonse Rodier*, du 22 mars 1884 au début d’août 1884, puis avec Charles Labelle* par la suite), il lance, en janvier 1882, un journal qui concourra à l’éclosion « d’une musique nationale », l’Album musical. C’est un in-quarto d’une vingtaine de pages, dont 16 reproduisent des œuvres musicales. L’éditeur Filiatreault a réuni autour de lui des musiciens et des critiques bien connus, dont Charles Labelle et Gustave Smith. Toutefois, l’entreprise est risquée. Même si l’Album musical porte un grand intérêt à l’histoire de la musique, à la vie musicale au Canada, aux compositeurs canadiens, il n’arrive pas à asseoir sa rentabilité soit sur la publicité, soit sur une clientèle régulière. L’incendie qui ravage l’imprimerie en 1882 compromet son avenir, et l’insertion en 1883 d’un roman-feuilleton n’améliore guère son tirage. Le journal publie son dernier numéro en mai 1884. L’année suivante, après la vente du Canard à Honoré Beaugrand*, Filiatreault se serait replié sur son métier, qu’il va pratiquer à Toronto. Un journaliste qui l’a bien connu raconte qu’il travaillait comme contremaître de nuit (ce sera toujours son moyen de gagner sa vie) dans les locaux du Mail, quand Goldwin Smith* y menait une campagne acharnée contre les jésuites à la suite de l’adoption par le gouvernement d’Honoré Mercier* en 1888 de l’Acte relatif au règlement de la question des biens des jésuites.

Serait-ce trop contraindre les événements que de supposer que cette campagne a réveillé le Savonarole qui sommeillait en Filiatreault ? Quoi qu’il en soit, il revient à Montréal, probablement en 1889, avec l’intention d’être un ferment dans une société qui, soit-disant pour survivre, risque de se momifier dans le linceul d’un catholicisme intransigeant : un conformisme moralisateur a supplanté les idées libérales dans la littérature et les journaux. En décembre 1889, il lance le prospectus du Canada artistique, mensuel dans la lignée de l’Album musical. Le premier numéro paraît en janvier 1890 mais, à l’inverse de la revue précédente, il comprend 8 pages de musique gravée et 16 pages de texte. L’intérêt que le journal porte à l’ensemble des activités culturelles, à l’enseignement et à l’éducation des femmes donne à penser que Filiatreault nourrit de plus amples visées. En août 1890, un éditorial intitulé « Au public » informe les lecteurs que le Canada artistique s’intéressera désormais à tout sujet d’actualité, qu’il soit culturel, social ou politique. Le Canada artistique amorce sa mutation en un journal politique et littéraire qui culmine en janvier 1891 dans un changement de nom : Canada-Revue.

Le journal tire à 2 000 exemplaires. Il est un carrefour que fréquentent de plus en plus des intellectuels de tous les horizons. Il tient à la disposition de ses abonnés une « bibliothèque circulante » de 1 600 volumes qui donne accès aux grandes œuvres de la littérature française. Le Canada-Revue est un journal de combat, d’idéologie libérale, mais il n’est inféodé à aucun parti politique ; il reprend à son compte les thèses du rougisme et entend remettre en question les arrangements socio-politiques aménagés jadis par l’Église et le Parti libéral-conservateur. En juillet 1892, le journal devenu hebdomadaire explicite son programme : défense de la nationalité canadienne-française dans le respect de la vérité et des anglophones ; réforme administrative et pédagogique du système d’éducation ; appui aux mouvements réformistes municipaux ; amélioration de l’éducation des femmes ; abolition des exemptions de taxes aux communautés religieuses ; droit de professer ses opinions politiques. Cette contestation de l’ordre existant, qui emprunte les sentiers de l’anticléricalisme et les méthodes propres à la guérilla, tient d’abord l’Église sur la défensive. Toutefois, le 3 septembre 1892, le journal attaque de front : il étale à la une le scandale qui implique le sulpicien Julien-Marie Guihot (Guyhot) dans une affaire de mœurs, puis entreprend de démolir l’autorité religieuse et de dénoncer les mœurs et les manigances de la clique cléricale. Les articles suscitent une contre-attaque d’autant plus forte crue l’enjeu, au dire de l’archevêque de Montréal, Édouard-Charles Fabre*, est « le renversement de l’édifice élevé par nos pères ». Le 29 septembre, Mgr Fabre demande qu’on arrête la publication d’articles diffamatoires ; l’épiscopat publie le 5 octobre une lettre sur les devoirs de la presse à laquelle le Canada-Revue répond par l’annonce de la publication en feuilleton des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, ouvrage à l’index ; enfin, le 11 novembre, Mgr Fabre prononce un interdit formel contre le Canada-Revue et son allié l’Écho des Deux-Montagnes, publié à Sainte-Scholastique (Mirabel) [V. Godfroy Langlois*]. L’archevêque défend, sous peine de refus des sacrements, d’imprimer, de vendre, de conserver et de lire ces journaux. Dès lors, les jeux sont faits. Un essai de règlement à l’amiable débouche dans un cul-de-sac : Mgr Fabre, désireux de mettre le journal hors de nuire, refuse de préciser ses griefs, de crainte de rendre un accord possible. En décembre 1892, Filiatreault intente une poursuite judiciaire de 50 000 $ contre Mgr Fabre qui, en cette affaire, aurait dans sa précipitation commis un geste arbitraire et abusif. Le tirage du Canada-Revue s’effondre, mais le journal continue de dénoncer le despotisme clérical et les agissements des clercs et des religieux. Filiatreault souffle sur la braise en publiant, en 1893, Ruines cléricales, pamphlet vitriolique qui en appelle à un « laïcat croyant » pour rayer le « terrorisme spirituel », « l’influence indue » (l’ingérence cléricale), l’idéalisation du prêtre, « les censures et les excommunications ». Louis-Frédéric Colin*, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, du haut de la chaire de Notre-Dame, déclare le pamphlet hérétique et en interdit la lecture. Filiatreault, aux prises avec des difficultés financières croissantes, doit licencier son personnel, espacer en avril 1894 la parution du journal, puis cesser sa publication en août.

Filiatreault, acculé à la ruine financière, décide, pour échapper à l’interdit de Mgr Fabre, de louvoyer : il change le nom de son journal qui devient, le 8 septembre 1894, le Réveil, frère jumeau du Canada-Revue. Le 30 octobre, le juge Charles Joseph Doherty* déboute Filiatreault de sa demande contre Mgr Fabre : le droit gallican, qui permet aux autorités civiles d’intervenir dans les conflits qui opposent les autorités ecclésiastiques à leurs fidèles, ne s’applique plus au Canada ; Mgr Fabre a donc agi dans les limites de ses droits et l’affaire, qui n’est pas un libelle mais un jugement porté sur une œuvre, relèverait de Rome et non d’un tribunal civil. Filiatreault en appelle à la Cour de révision qui, le 25 novembre 1895, maintient le jugement Doherty. Dans les pages de son journal, Filiatreault réclame de plus belle l’établissement d’un réseau d’écoles publiques non confessionnelles, à l’instar de celui mis sur pied au Manitoba, la fin de l’ingérence cléricale et l’abolition de la dîme et de l’exemption de taxes aux communautés religieuses. Il appuie Wilfrid Laurier aux élections fédérales de 1896 et, plus tard, les tentatives du premier ministre de Québec Félix-Gabriel Marchand* pour instaurer un ministère de l’Instruction publique. Toutefois, le Réveil, toujours en butte à l’hostilité des élites clérico-nationalistes et, de surcroît, mis au ban par Laurier, qui se méfie des « vieux rouges », vivote. Son tirage ne dépasse guère 1 000 exemplaires. En septembre 1897, une rencontre de Mgr Paul Bruchési*, nouvel archevêque de Montréal qui « veut rétablir parmi les Canadiens [français] la bonne harmonie et l’entente qui doivent exister entre gens du même pays », avec les journalistes assemblés en corps débouche sur une nouvelle orientation du Réveil. Le journal met une sourdine à ses attaques contre le despotisme et les privilèges de l’Église, mais il ne connaît ni amélioration de son tirage ni de son financement. En septembre 1901, de guerre lasse, Filiatreault discontinue la publication du Réveil.

Filiatreault est épuisé physiquement par son long combat contre le cléricalisme. Les établissements pour lesquels il effectuait des travaux d’édition et de traduction ne requièrent plus ses services et il doit se « contenter de vivoter », travaillant comme journaliste pigiste. Il s’intéresse toujours à la musique : il chante dans diverses chorales et publie, à l’occasion, dans les journaux, des notices biographiques de musiciens qu’il a connus. En 1910, il publie à Montréal Contes, Anecdotes et Récits canadiens, dans le langage du terroir, recueil qui est pour lui une manière de saisir l’humour populaire, puis, en 1912, Mes étrennes : la hache versus la bêche, pamphlet dans lequel il règle ses comptes avec le clergé, et, en 1913, un Glossaire (anglais français) des termes et locutions électrotechniques les plus usités qu’il a compilé pour chasser les anglicismes dans la langue parlée et écrite. De santé chancelante, Filiatreault ne se remet pas du décès de l’un de ses fils en 1913. Il meurt d’une crise d’apoplexie le 4 décembre, peu de temps après avoir eu, semble-t-il, un entretien avec Mgr Bruchési et un autre avec Mgr Guillaume Forbes*, un ami devenu évêque de Joliette.

Aristide Filiatreault avait lui-même fait, en 1897, le bilan de son activité : « Sous ces trois formes [le Canada artistique, le Canada-Revue, le Réveil], notre publication a été l’apôtre constant de l’idée libérale, elle s’est constamment tenue en avant de son temps et de ses contemporains de façon à préparer les voies à toutes les réformes qui ont suivi dans son sillage, et dont la liste est longue. » Ce bilan pourrait être un appel à une révision d’un courant historiographique qui, après l’affaire Guibord [V. Joseph Guibord*], réduit le rougisme à un simple rhumatisme social qui incommode l’Église. Les changements dans la structure socio-économique de Montréal ont réallumé un foyer de rougisme, tout aussi intense qu’il l’avait été à l’Institut canadien et qui, pour avoir été moins institutionnalisé, plus diffus, pourrait bien avoir été plus efficace. La victoire de Mgr Fabre paraît avoir été une victoire à la Pyrrhus. À la fin du xixe siècle, le recul de l’ingérence cléricale, l’émergence de bibliothèques publiques et d’un réseau d’écoles techniques hors du contrôle de l’Église et bien d’autres événements pourraient figurer sans doute dans l’actif du bilan de Filiatreault. Cette génération de rouges a ouvert l’ère des accommodements.

Michèle Brassard et Jean Hamelin

ANQ-M, CE1-15, 24 nov. 1877 ; CE6-25, 22 sept. 1851, 28 mars 1855.— Arch. de la chancellerie de l’archevêché de Montréal, RLB (Reg. des lettres de Mgr Bourget), 6 : 241–244, 255.— Le Canard (Montréal), 7 mai 1881, 28 oct. 1882, 22 mars, 6 août 1884, 5 sept. 1885.— Le Devoir, 4 déc. 1913.— Gazette (Montréal), 5 déc. 1913.— La Patrie, 4 déc. 1913.— La Presse, 4 déc. 1913.— L’Album musical (Montréal), janv. 1882–mai 1884.— Nicole Allard, « Hector Berthelot (1842–1895) et la Caricature dans la petite presse satirique au Québec entre 1860 et 1895 » (mémoire de m.a., univ. Laval, 1997).— Annuaire, Montréal, 1867–1912.— É.-J.[-A.] Auclair, « Un éducateur d’il y a cent ans : M. le curé Charles-Joseph Ducharme, fondateur du séminaire de Sainte-Thérèse », Rev. canadienne (Montréal), 88 (1920) : 321–345.— Jean de Bonville, « la Liberté de presse à la fin du xixe siècle : le cas de Canada-Revue », RHAF, 31 (1977–1978) : 501–523.— Canada, an encyclopædia (Hopkins), 2 : 544–546.— Le Canada artistique (Montréal), 1, no 1 (prospectus, déc. 1889)–no 12 (déc. 1890).— Canada-Revue (Montréal), 2 (1891)–5 (1894).— Canadian men and women of the time (Morgan ; 1898).— Compagnie de publication du Canada-Revue, la Grande Cause ecclésiastique : le Canada-Revue vs Mgr E. C. Fabre ; procédure, preuve, pièces du dossier, plaidoyers des avocats [...] (Montréal, 1894).— DOLQ, 2 ; 3.— Émile Dubois, le Petit Séminaire de Sainte-Thérèse, 1825–1925 (Montréal, 1925).— Édouard Fabre Surveyer, « Un procès Canada-Revue : fin du gallicanisme », SCHEC, Rapport, 14 (1946–1947) : 69–76.— J. Hamelin et al., la Presse québécoise, 2–4.— « Histoire de Sainte-Thérèse », dans Soc. hist. de Sainte-Thérèse-de-Blainville, Cahiers hist. ([Joliette, Québec], 1940).— Pierre Jetté, « le Journal Canada-Revue et Mgr Édouard-Charles Fabre, 1890–1895 » (mémoire de m.a., McGill Univ., Montréal, 1972).— Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Montréal depuis son érection (30 vol. parus, Montréal, 1869–  ), 11.— Séraphin Marion, les Lettres canadiennes d’autrefois (9 vol., Hull, Québec, et Ottawa, 1939–1958), 8.— Le Réveil (Montréal), 8 sept. 1894–14 sept. 1901.— Rumilly, Hist. de la prov. de Québec, 2 ; 7–8 ; 10.

Bibliographie générale

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Michèle Brassard et Jean Hamelin, « FILIATREAULT, ARISTIDE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/filiatreault_aristide_14F.html.

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Auteur de l'article:   Michèle Brassard et Jean Hamelin
Titre de l'article:   FILIATREAULT, ARISTIDE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   17 décembre 2014