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LABRECQUE, PHILOMÈNE, dite Marie de la Charité, domestique, tertiaire dominicaine et fondatrice des Dominicaines de l’Enfant-Jésus, née le 1er avril 1852 à Saint-Raphaël, Bas-Canada, huitième des dix enfants d’Augustin Labrecque et de Sophie Gagnon ; décédée le 1er juillet 1920 à Sillery, Québec.

Philomène Labrecque passe son enfance dans son village natal, où son père, d’abord cultivateur, devient progressivement journalier à compter de la fin du régime seigneurial en 1854 et s’adonne surtout au transport des voyageurs et de la poste. Les pauvres revenus de la famille sont augmentés par Sophie Gagnon, ancienne institutrice qui, avec son sens des affaires, a installé un petit magasin dans la maison familiale située à l’ombre de l’église paroissiale ; une autre pièce servira de local à la première école du village, ouverte en 1854.

Orpheline de mère dès l’âge de trois ans, Philomène fréquente l’école durant quatre à six ans. À la mort de son père, en 1865, elle est d’abord recueillie par sa marraine, puis doit se mettre en service chez un marchand de son village, et, en 1868, dans une famille de Québec. Elle gagne ainsi sa vie durant dix ans.

À l’hiver de 1877–1878, un jeune homme de bonne famille demande Philomène Labrecque en mariage. Hésitante, la jeune fille suit la retraite à la basilique Notre-Dame de Québec puis, à l’encontre des conseils de son directeur spirituel, choisit la vie religieuse. Le 8 juin 1878, elle entre chez les sœurs du Bon-Pasteur de Québec [V. Marie Fisbach*] à titre de tertiaire dominicaine ; les tertiaires vivent dans la communauté, prononcent des vœux de chasteté et de stabilité, c’est-à-dire qu’elles s’engagent à venir en aide aux sœurs du Bon-Pasteur dans leurs œuvres. Elle prend l’habit le 9 décembre sous le nom de sœur Catherine-Philomène. Quatre ans plus tard, insatisfaite de sa condition, elle songe à rentrer dans le monde. Est-ce parce que ni l’habit ni les règles ne reflètent ceux du tiers-ordre dominicain ? L’on sait seulement que depuis longtemps elle souhaitait la fondation au Québec d’une communauté de dominicaines et qu’une voix intérieure lui disait qu’elle-même y contribuerait.

En juillet 1885, sœur Catherine-Philomène confie son rêve à un dominicain français de passage au séminaire de Chicoutimi, où elle est en service. Le père Bernard-Marie Lacorne lui prodigue ses encouragements et lui prédit la réalisation de son projet. De retour à Québec ce même mois, elle multiplie pourparlers et consultations et entame une croisade auprès de ses compagnes tertiaires, malgré l’opposition des sœurs du Bon-Pasteur et de leur chapelain.

À l’été de 1887, le Bon-Pasteur refuse de renouveler l’entente conclue avec le séminaire de Québec en 1885 pour l’envoi de tertiaires chargées de la direction de la cuisine et de l’entretien ménager. Sœur Catherine-Philomène, qui y est en poste depuis 1886 avec six compagnes, propose alors hardiment à l’économe du séminaire : « Voilà ce qu’il faudrait faire si les Messieurs du Séminaire veulent nous garder. Il faudrait que nous puissions vivre vraiment de la vie dominicaine, c’est-à-dire faire une fondation en nous séparant complètement du Bon-Pasteur. Nous aurions nos règles d’une communauté dominicaine de France et nous porterions l’habit dominicain. »

Fondées le 16 septembre 1887, les Dominicaines de l’Enfant-Jésus choisissent une vie de prière et de travail, bien résumée par leur devise Oratio et labor. Le premier priorat est accordé à Sophie Laforest, dite Catherine de Sienne, parce qu’elle est la plus ancienne religieuse et la plus instruite. Entourée de 13 compagnes, Philomène Labrecque prononce ses premiers vœux le 15 août 1888 puis, le 21 août 1893, ses vœux perpétuels. Ses actes, ses paroles et ses écrits témoigneront constamment que le nom qu’elle a choisi, Marie de la Charité, est inscrit au plus profond d’elle-même.

L’originalité de la démarche de Marie de la Charité dans la fondation des Dominicaines de l’Enfant-Jésus tient à deux éléments. À la différence de la presque totalité des communautés religieuses féminines qui ont surgi au xixe siècle, c’est elle qui en est l’instigatrice et non une autorité religieuse, prêtre ou évêque, qui en a eu l’idée et qui lui demande d’en prendre la tête ; de plus, c’est parce qu’elle désire vivre pleinement de la vie dominicaine, et non en vue de combler un besoin social, qu’elle cherche à la mettre sur pied.

Le séminaire de Québec s’est engagé à soutenir la communauté en retour de l’exclusivité de ses services pour la direction de la cuisine et de l’entretien ménager de la maison. Si le séminaire s’est admirablement acquitté de ses obligations, défendant même la communauté jusqu’à Rome contre certains de ses prêtres qui voulaient la faire casser, la dépendance s’est toutefois avérée onéreuse. La communauté n’a pu rayonner et se développer librement que seulement 26 ans après sa fondation, au moment de l’obtention de son autonomie, et encore là, elle devait s’engager à pourvoir aux besoins du séminaire avant d’accepter d’autres œuvres. Il aura fallu des trésors de patience à mère Marie de la Charité, interlocutrice coriace, revendicatrice, frondeuse à l’occasion, et volontaire, pour défendre ses projets. Prieure de 1892 à 1898 et de 1901 à 1907, elle réussit en 1902, après que Mgr Louis-Nazaire Bégin* eut obtenu des dominicaines pour son archevêché, à convaincre le séminaire d’accepter qu’un détachement de religieuses parte pour le séminaire de Trois-Rivières ; ces sœurs doivent cependant former une communauté indépendante de celle de Québec sous le vocable de Dominicaines du Rosaire. Mère Marie de la Charité désire prendre la direction de cette communauté, sans doute à cause de la plus grande liberté d’action dont cette dernière jouit et qu’elle a elle-même chèrement négociée, mais ses filles refusent de la laisser partir ; elle désigne alors Léda Labrecque (sans lien de parenté), originaire aussi de Saint-Raphaël. Les deux communautés ne se réuniront définitivement qu’en 1967, sous le nom de Dominicaines de la Trinité.

Après avoir dû refuser depuis 1888 plusieurs demandes de fondations au Canada et aux États-Unis, mère Marie de la Charité peut enfin arracher deux missions pour l’Ouest, celles de Makinak (1910), au Manitoba, et de Regina (1911). Encore une fois, malgré son vif désir de se faire missionnaire, elle accepte de demeurer en poste, ses filles refusant toujours de la laisser partir.

Femme orchestre, haute en couleurs et au verbe haut, ou général de bataille présent sur tous les fronts, à la tête de sa communauté pendant 18 ans et membre du conseil le reste du temps, mère Marie de la Charité revendique aussi tous les emplois les plus humbles, qu’elle dispute à l’envi à ses filles. Dès 1910, elle travaille aux nouvelles constitutions et s’applique, avec l’aide des dominicains, à préparer l’autonomie, consacrée par le décret d’érection du 4 août 1913 et par la charte de reconnaissance civile du 7 mars 1915.

En 1913, on tient le premier chapitre général et mère Marie de la Charité est élue première prieure générale. Puis, l’année suivante, c’est l’achat de la maison mère, la villa Burstall, ou Elm Grove, sur le chemin Saint-Louis à Sillery, près de Québec, qui sert de noviciat ainsi que d’hospice pour les prêtres malades et âgés du diocèse ; en 1919, cette dernière œuvre sera élargie aux laïques, au moment de l’ouverture d’un nouveau couvent conçu et dessiné par la fondatrice. L’un des titres les plus chers à cette dernière est d’ailleurs celui d’infirmière. Elle risque sa vie au moment de la grippe espagnole de 1918 ; seule avec une aide, elle soigne les pensionnaires et tout le couvent malade, fait la cuisine et assure la bonne marche de la maison mère.

Après le deuxième chapitre général en 1919, mère Marie de la Charité aspire à rentrer dans l’ombre et à retrouver le titre de simple moniale pour se préparer à la mort qu’elle sait prochaine. Après une courte maladie, elle s’éteint entourée de ses filles le 1er juillet 1920.

Les effectifs de la communauté, qui étaient d’environ 75 en 1913, ont presque doublé à la mort de mère Marie de la Charité. Depuis, la communauté n’a cessé de croître, de prospérer et de rayonner : 70 fondations, où elle œuvre dans les domaines de l’hospitalisation, de l’enseignement (à plusieurs niveaux) et dans d’autres services, dans différents pays et continents. Outre au Canada, on la retrouve au Pérou, aux Philippines, ainsi qu’au Burundi et au Rwanda, en Afrique. En 1992, elle comptait 350 membres environ, et le gros des nouvelles recrues venait des Philippines.

Giselle Huot

Les documents les plus importants concernant Philomène Labrecque, dite Marie de la Charité, et les Dominicaines de l’Enfant-Jésus se trouvent aux Arch. des Dominicaines de la Trinité (Montréal), aux AAQ, aux ASQ et aux Arch. de la maison généralice des Sœurs du Bon-Pasteur de Québec (Sainte-Foy, Québec). Annaliste de sa communauté du 3 février 1892 au 22 août 1899, mère Marie de la Charité en a tenu les registres, qui sont aujourd’hui conservés à la maison mère de Montréal.

Pour une description complète des sources, études et articles qui ont été utiles dans la rédaction de cette biographie, on consultera notre ouvrage, Une femme au séminaire ; Marie de la Charité (1852–1920), fondatrice de la première communauté dominicaine du Canada (1887) (Montréal, 1987).  [g. h.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Giselle Huot, « LABRECQUE, PHILOMÈNE, Marie de la Charité », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/labrecque_philomene_14F.html.

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Auteur de l'article:   Giselle Huot
Titre de l'article:   LABRECQUE, PHILOMÈNE, Marie de la Charité
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   21 octobre 2014