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HEAVYSEGE, CHARLES, poète et auteur dramatique, né le 2 mai 1816 à Huddersfield, Yorkshire, Angl. ; en 1843, il épousa Mary Ann Oddy dont il eut sept filles ; décédé le 14 juillet 1876 à Montréal.

On a peu de renseignements vérifiables sur le début de la vie de Charles Heavysege. Nous devons nous contenter de ses propres récits de son enfance et plus particulièrement de ceux que contiennent l’article de Lawrence Johnston Burpee*, le compte rendu d’un discours de G. H. Flint et enfin la thèse de T. R. Dale. Dans une lettre qu’il écrivit à Charles Lanman*, en 1860, à Montréal, Heavysege déclare : « Je suis né en Angleterre, comme vous devez le savoir ; mes ancêtres paternels étaient du Yorkshire. J’ai reçu une éducation que l’on peut qualifier de religieuse et, bien qu’ayant écrit des œuvres dramatiques, j’ai toujours été formé à considérer comme des fruits défendus non seulement le théâtre mais encore toute forme, aussi belle fût-elle, de littérature dramatique. Ainsi, alors que j’étais jeune ce ne fut qu’à grand-peine que je réussis à prendre en cachette de ma mère quelques pennies par semaine pour me permettre d’acheter une édition à bon marché de Shakespeare. » De la même source, nous apprenons que Heavysege quitta l’école à l’âge de neuf ans et ne devait y revenir que pour une courte période. Dans une autre lettre, il écrivit que son père, par idéalisme romantique, avait vendu son patrimoine et répartit l’argent entre les membres de sa famille. Dale cependant n’a pas trouvé de preuve de l’existence d’une terre ayant appartenu à une famille Heavysege en Angleterre. Dans la même lettre, Heavysege déclarait qu’il était fier d’appartenir à la classe ouvrière. G. H. Flint ajoute cette précision supplémentaire qu’il devait tenir de Heavysege lui-même ou de l’un de ses amis : « [Heavysege] fut mis en apprentissage chez un sculpteur sur bois et devait devenir un ouvrier remarquable. Après son apprentissage, il s’établit à son compte et employa plusieurs ouvriers, mais il n’avait pas, semble-t-il, le sens des affaires pour être compétitif. Sur l’invitation d’un Montréalais, il vint alors s’installer à Montréal en 1853, alors qu’il était déjà marié depuis dix ans, et il y poursuivit sa carrière de compagnon sculpteur. »

Dans une lettre adressée à Burpee, John Reade* écrit : « J’ai rencontré Charles Heavysege pour la première fois pendant l’été de 1858. Il demeurait alors rue Saint-Constant à Montréal et travaillait chez J. & W. Hilton, ébénistes et tapissiers, où il exerçait son métier de sculpteur. [...] Heavysege m’a confié qu’il écrivait tout en travaillant car le travail manuel ne gênait nullement l’activité de son esprit. Faisant tout particulièrement allusion à Saul il dit que c’est ainsi qu’il en avait conçu les scènes les plus vivantes. » Si l’on en croit ses dires, Heavysege serait devenu journaliste au Montreal Transcript en 1860. Flint affirme que Heavysege accepta ce travail, « sur le conseil de ses amis », travail qui, avaient-ils espéré, « stimulerait ses dons poétiques alors qu’en réalité ces derniers furent presque détruits par la routine et la monotonie de ce nouvel emploi ». Il semble que Heavysege collabora au Transcript pendant peu de temps et revint momentanément à la sculpture sur bois. Il travailla enfin pour le Montreal Daily Witness jusqu’à l’âge de sa retraite. D’après le compte rendu du discours de Flint, « environ deux ans avant sa mort, tandis que sa santé s’altérait, il résigna ses fonctions de chroniqueur municipal au Witness et s’adonna alors à la poésie. Il manifesta souvent son désir de réviser Count Filippo afin d’atteindre la perfection [...] mais il fut emporté le 14 juillet 1876, avant même d’avoir sérieusement commencé ce travail ».

Pour nous parler de l’homme, Burpee cite une lettre du médecin Samuel Edward Dawson* : « La Bible et Shakespeare étaient ses deux sources de référence. Il avait une très haute opinion de son œuvre et se refusait obstinément à ce que ses amis y enlèvent quoi que ce soit. N’ayant pas de culture générale, il ne pouvait pas vraiment distinguer ce qui était bon de ce qui était mauvais. Il jugeait en fonction du temps qu’il passait à écrire une œuvre, temps qu’il tendait à surestimer. » La fille de Heavysege, Harriet Pettigrew, décrivait son père en ces termes : « En vrai poète, il aimait et appréciait intensément la nature. Il l’affectionnait aux changements de saison et tout particulièrement en automne. » Dans une lettre adressée à Burpee, une autre de ses filles décrit son père comme un être sensible qui jouait parfois du violon en famille. Heavysege aurait fait partie d’un petit cercle littéraire de Montréal, qui comprenait John Reade et George Martin, et il aurait été également pendant quelque temps membre honoraire du Montreal Literary Club qui se disloqua à la mort de Thomas D’Arcy McGee*. Ainsi avait-il des amis qui l’encourageaient même si, comme il le faisait remarquer, le Canada n’était pas un pays favorable aux écrivains.

La première œuvre publiée de Heavysege s’intitule The revolt of Tartarus ; il s’agit d’un poème en six parties qui reprend le Paradis perdu de Milton au moment où Lucifer quitte le pandémonium et part pour accomplir sa mission sur la terre récemment créée. Après le départ de Lucifer, un groupe d’anges déchus, désespérant de jamais obtenir le pardon de Dieu qu’ils désirent, décident de désobéir à Lucifer. Avec un sourire forcé, Heavysege représente alors Jésus qui, sur les ordres de Dieu, condamne une fois de plus ces anges à la damnation éternelle en dépit du fait qu’ils ont imploré le pardon. Il est vrai que le pardon n’avait pas encore été institué par la mort de Jésus sur la croix, mais Heavysege a, en fait, la même attitude tourmentée en face du Dieu de l’Ancien Testament dans d’autres de ses œuvres. Les dates de la composition et de la publication de The revolt demeurent inconnues. Burpee donne Londres et 1852 comme lieu et date d’édition, ce qui signifierait que ce poème fut composé en Angleterre, mais ce renseignement est contredit par d’autres sources. Deux exemplaires de cette œuvre, encore disponibles aujourd’hui, indiquent que le poème fut publié à Londres mais ne donnent pas de date ; il parut également à Montréal en 1855.

Des Sonnets « par l’auteur de The Revolt of Tartarus » furent aussi publiés la même année à Montréal. Les poèmes de 14 vers coïncident mal avec le style du sonnet ; ils traitent de la nature, de la mort, du destin et des leçons de l’histoire, et contiennent de nombreuses réminiscences de Shakespeare.

      Saul, a drama in three parts parut à Montréal en 1857 ; cette longue pièce en vers, qui n’a pas été écrite pour la scène, évoque l’échec de Saul dans l’accomplissement des ordres de Dieu et constitue l’œuvre la plus remarquable de Heavysege. Si l’on en croit Burpee, un exemplaire de cette pièce parvint à Nathaniel Hawthorne qui voyageait en Angleterre et il le remit à la North British Review. Coventry Patmore, qui en fit le compte rendu dans la revue, écrit : « C’est le plus grand sujet que pouvait offrir l’histoire pour une pièce et il est traité avec une force poétique et une profondeur psychologique étonnantes, bien qu’étant de toute évidence inférieures au sujet qui est trop imposant pour être traité comme il se doit. » Patmore parle aussi de la connaissance qu’avait Heavysege de la Bible, de Shakespeare et de la nature humaine ainsi que de la bizarrerie, de l’originalité et de la subtilité de son style. Même si l’on se réfère aux critères de la critique d’aujourd’hui, les commentaires de Patmore restent honnêtes et justes en dépit de leur aspect quelque peu louangeur. Ils rendent très bien compte de ce qui caractérise vraiment les œuvres de Heavysege : la plupart sont grandes de par leur conception, pleines d’une connaissance pénétrante de la nature humaine et contiennent de très beaux passages, mais elles sont souvent gâchées par le manque d’esprit critique de l’auteur qui détourne ainsi ce dernier de la véritable beauté et le conduit au mauvais goût. Deux courtes citations nous montrent d’une part comment Heavysege peut écrire des vers ridicules, comme ceux-ci tirés de Saul :

Mew, mew, a cat did mew,
                        That a cat was in the vault is true,
                        The vault that Saul’s his wine in, [...]

ais comment, d’autre part, il peut écrire, dans Count Filippo par exemple, des vers d’une beauté qui suffirait à rendre célèbre le nom de n’importe quel poète :

So often the indulgent moon allows
                        The tide come kissing up the wet-lipped sands.

Saul reçut un accueil favorable à l’étranger ce qui, comme toujours, augmenta le succès de Heavysege en Amérique du Nord ; d’autres comptes rendus parurent dans l’Evening Post de New York, l’Atlantic Monthly, le Galaxy, etc. Saul fut revu et réimprimé à Montréal, en 1859, ainsi qu’à Boston, en 1869. Il semble que Heavysege en ait préparé une version pour la scène qui ne fut jamais jouée mais, à vrai dire, les témoignages sont contradictoires.

      Count Filippo ; or, the unequal marriage (Montréal, 1860), « par l’auteur de Saul », expose les épreuves par lesquelles passent un vieux barbon et sa jeune femme ; cette pièce en vers est, semble-t-il, la meilleure de Heavysege. Le sujet flattait le goût de son auteur pour l’incongru, pour les plaisanteries paillardes et pour les dialogues corsés. Le tout est un mélange de Boccaccio et de Chaucer écrit dans un style shakespearien.

Heavysege publia trois courts poèmes en 1864, puis Jephthah’s daughter qui parut à Londres et à Montréal en 1865. Si l’on en croit une lettre qu’écrivit Heavysege à Charles Lanman cette année-là, il fut composé après qu’Heavysege eut collaboré au Transcript mais avant qu’il ne travaille au Witness. Ce poème dramatique d’environ 1 200 vers relate l’histoire tragique de Jephté et du vœu qu’il fit à Dieu et qui signifiait pour lui le sacrifice de sa fille. Heavysege analyse le dilemme moral de Jephté. La fille accepte son destin ; ainsi son père pourra-t-il réaliser sa promesse et être en paix avec Dieu à défaut de l’être avec soi-même. Cette œuvre possède les mêmes défauts et les mêmes qualités que les œuvres précédentes.

Le seul roman de Heavysege, The advocate, récit mélodramatique qui reflète l’antagonisme des Anglais et des Français du Bas-Canada, fut un échec sur tous les plans. On dit même que l’auteur aurait essayé de détruire tous les exemplaires de cette œuvre après sa parution à Toronto et à Montréal, en 1865. « Jezebel », qui fut publiée en 1867 dans le New Dominion Monthly, est apparemment la dernière œuvre de Heavysege. Il s’agit encore d’une histoire biblique, ce qui permet à l’auteur de faire preuve de ses talents incontestables pour dépeindre les souffrances morales à la suite du châtiment de Dieu. Ce n’est pas une grande œuvre bien que l’auteur ait réussi à créer une Jézabel vivante et gaillarde.

Il est difficile de situer les œuvres de Charles Heavysege dans la littérature canadienne. Il est l’un de ces personnages mystérieux qui surgissent au Canada, écrivent une littérature qui n’a que peu – pour ainsi dire pas – de qualités vraiment canadiennes, et qui, enfin, iront probablement s’installer dans un autre pays. Ils nous laissent des œuvres dans lesquelles nous cherchons désespérément une valeur littéraire quelconque et que nous nous efforçons de proclamer canadiennes dès que nous leur avons trouvé cet intérêt si limité. À l’exception de Saul, les œuvres de Heavysege ne reçurent qu’un accueil très réservé en dehors du Canada. Dans ce pays même, il ne fut jamais populaire et l’on ne saurait affirmer avec certitude qu’il eut une influence quelconque sur un autre poète. Le genre et la qualité de ses œuvres ne justifient pas, semble-t-il, qu’on les republie. Les œuvres existent néanmoins. Produit restreint d’un monde limité, elles recèlent quelques intuitions profondes des problèmes moraux et humains ainsi que quelques passages d’une rare beauté. Elles témoignent de la persévérance de Heavysege, c’est tout ce que l’on peut affirmer sans se tromper.

J. C. Stockdale

Charles Heavysege, The advocate, a novel (Toronto, Montréal, 1865) ; [——], Count Filippo ; or, the unequal marriage, a drama in five acts (Montréal, 1860) ; The dark huntsman (a dream) (Montréal, 1864) ; Jephthah’s daughter, a poem (Londres, Montréal, 1865) ; Jezebel, New Dominion Monthly (Montréal), 1867 ; The owl (Montréal, 1864) ; [——], The Revolt of Tartarus ([Londres, 1852] ; Montréal, 1855) ; [——], Saul, a drama in three parts (Montréal, 1857) ; [——], Sonnets (Montréal, 1855).

AJM, Registre d’état civil, Église méthodiste Dominion Square (Montréal), 1876.— Morgan, Bibliotheca Canadensis.— Watters, Check list.— Watters et Bell, On Canadian literature.— T. R. Dale, Charles Heavysege (thèse de ph.d., University of Chicago, 1951).— L. J. Burpee, Charles Heavysege, MSRC, 2e sér., VII (1901), sect. ii : 19.— G. H. Flint, Charles Heavysege, Dominion Illustrated Monthly (Montréal), 27 avril 1889, pp.263–266.— North British Review, XXIX (août 1858) : 143–147.

Bibliographie générale

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J. C. Stockdale, « HEAVYSEGE, CHARLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/heavysege_charles_10F.html.

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Auteur de l'article:   J. C. Stockdale
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1972
Année de la révision:   1972
Date de consultation:   24 avril 2014