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EDWARDS, ANNA HARRIETTE (baptisée Ann Harriet Emma) (Leonowens), auteure, éducatrice et féministe, née le 6 novembre 1831 à Ahmadnagar, Inde, fille de Thomas Edwards, sergent des Royal Sappers and Miners, et de Mary Anne Glasscock ; le 25 décembre 1849, elle épousa à Poona, Inde, Thomas Leon Owens, commis, et ils eurent probablement quatre enfants ; décédée le 19 janvier 1915 à Montréal.

Anna Harriette Leonowens a toujours prétendu être née en 1834 à Caernarvon, au pays de Galles, être la fille du capitaine Thomas Maxwell Crawford, d’un régiment de l’East India Company, être partie pour Bombay en 1849 et avoir épousé en 1851 un certain major Leonowens du commissariat de l’armée britannique. Toutes ces assertions ont été réfutées de façon probante. En outre, on tient pour de l’invention une bonne partie de ce que Mme Leonowens a écrit d’autre concernant sa vie avant 1862. Elle voulait camoufler le fait qu’elle était d’origine modeste et, peut-être, n’avait pas exclusivement des ascendants de race blanche.

En 1859, au moment où Anna Harriette Leonowens devint veuve, son mari était le « patron de l’hôtel » de l’île du Prince-de-Galles (Penang, Malaysia). Afin de subvenir aux besoins de sa famille, semble-t-il, elle ouvrit à Singapour une école pour les enfants d’officiers, mais ce ne fut guère un succès sur le plan financier. En 1862, on la recommanda au roi Mongkut du Siam (Thaïlande) comme gouvernante de la famille royale, qui se composait alors des 67 enfants que le souverain avait eus avec ses nombreuses épouses. Installée à Bangkok, Mme Leonowens fut durant cinq ans « Mem Cha » (Madame chérie). Cette expérience remarquable fut l’élément déterminant de sa longue et curieuse existence. En 1868, en congé de maladie aux États-Unis, elle décida de ne pas retourner à son poste. Ayant grand besoin d’argent, elle ouvrit à New Brighton (New York) une école pour jardinières d’enfants.

Douée pour se mettre en valeur, Anna Harriette Leonowens ne tarda pas à attirer l’attention de James Thomas Fields, éditeur d’une prestigieuse revue de Boston, l’Atlantic Monthly. Fields l’encouragea à faire paraître dans la revue, en 1870, une série d’articles sur ses années au Siam, puis, tout de suite après, il publia The English governess at the Siamese court. Par la suite, on a dit que ce livre n’était guère que du plagiat et de la fausse représentation, mais il remporta beaucoup de succès dès sa parution. Une héroïne face à un méchant, la répression et la brutalité fondées sur le sexe, la vie parmi des païens dans un décor exotique étaient des thèmes qui convenaient tout à fait à la sensibilité victorienne des Américains d’après la guerre de Sécession, d’autant plus que le livre condamnait vigoureusement la servitude humaine.

Les mêmes thèmes furent repris dans The romance of the harem, qui parut à Boston en 1873 et consolida la popularité d’Anna Harriette Leonowens. Reconnue comme une auteure de quelque talent, elle était sollicitée par le circuit lucratif des conférences publiques et avait ses entrées dans les cercles littéraires avancés, où, disait-elle, elle fit notamment la connaissance des écrivains Oliver Wendell Holmes et Harriet Beecher Stowe.

En 1878, Avis Annie Crawford Connybeare, la fille d’Anna Harriette Leonowens, épousa Thomas Fyshe, caissier (directeur général) de la Banque de la Nouvelle-Écosse à Halifax. Mme Leonowens s’installa en Nouvelle-Écosse avec les nouveaux mariés, mais comme elle n’entendait pas abandonner ses activités littéraires ni ses tournées de conférences, elle devint une fidèle et intrépide abonnée de la ligne maritime Halifax-Boston-New York. Après l’assassinat de l’empereur Alexandre II de Russie le 13 mars 1881, un hebdomadaire bostonien à grand tirage, le Youth’s Companion, lui confia un reportage sur l’événement. Elle se serait alors rendu à Saint-Pétersbourg en 13 jours et affirma par la suite avoir été la « première femme de lettres étrangère à traverser la Russie seule et sans protection ». Son voyage la mena à Archangel (Arkhangel’sk), vers l’est au moins jusqu’à Kazan, puis à Odessa, en Ukraine. Elle rentra chez elle en septembre en passant par la Grande-Bretagne.

Avant la fin de l’année, Mme Leonowens avait refusé de se joindre à l’équipe de rédaction du Youth’s Companion en expliquant qu’« [elle] ne pouv[ait se] résoudre à vivre à Boston [alors que sa] grande œuvre future, l’éducation de [ses] petits-enfants, était déjà commencée ». L’arrivée de ces petits-enfants était peut-être une bénédiction. Même si elle persévérait dans sa carrière littéraire – elle publia des livres en 1884 et en 1889 –, sa popularité avait baissé, sans doute parce qu’elle avait épuisé son sujet.

Anna Harriette Leonowens se consacra à sa nouvelle mission avec l’impétuosité qui avait marqué jadis ses relations avec le roi Mongkut. Sa fille Avis avait toujours été effacée, mais désormais, elle était supplantée par « grand-maman » qui, avec son gendre perfectionniste, veillait à ce que les cinq petits-enfants reçoivent « une éducation tout à fait exceptionnelle ». Écoles privées, formation spécialisée en musique, interminables heures d’étude à la maison, tel était leur régime.

Pendant ces mêmes années, Anna Harriette Leonowens s’employa également à stimuler la vie culturelle de Halifax. À la fin des années 1870, elle fut bibliothécaire du Pioneer Book Club ; cette bibliothèque d’achat et de prêt, mise sur pied par elle, engendra une classe de lecteurs d’élite qui se réunissait chaque semaine sous sa tutelle. En 1895, elle poursuivit cette tradition en lançant un cercle pour jeunes femmes, le Shakespeare Club.

En 1887, Mme Leonowens s’était engagée dans le mouvement artistique qui cherchait à fonder à Halifax, à l’occasion du cinquantenaire de l’avènement de la reine Victoria, un établissement où l’on enseignerait les arts sans suivre la tradition académique et où l’on donnerait une formation technique. Elle supervisa l’Art Loan Exhibition, qui servit à amasser des fonds pour la future Victoria School of Art and Design, et fut nommée au conseil d’administration à la première assemblée annuelle de l’école. En outre, elle parcourut le circuit régional de conférences pour solliciter des fonds et publia à New York en 1887 The art movement in America, recueil de trois articles qu’elle avait fait réimprimer au bénéfice de l’école.

De retour à Halifax en 1893 après avoir séjourné cinq ans en Allemagne avec sa fille Avis et ses petits-enfants pour l’éducation de ceux-ci, Anna Harriette Leonowens se remit sans tarder à s’occuper de l’école d’art. Elle contribua largement à la solution d’une crise causée par de trop lourds engagements financiers et par une mauvaise administration. Bien que, par la suite, elle se soit considérée, dit-on, comme « l’instigatrice et [...] l’âme dirigeante » de l’école et en ait attribué le succès « en grande partie à sa détermination, à sa persévérance et à son enthousiasme », elle admettait avoir été « solidement épaulée » par des gens tels Mary Helena Kenny, le marchand Michael Dwyer et le juge en chef sir William Young*. À Halifax, on se souvient d’elle surtout à cause de ce qu’elle a fait pour la Victoria School. Il y a d’ailleurs, au Nova Scotia College of Art and Design, une galerie qui porte son nom, l’Anna Leonowens Gallery.

À compter du mois d’août 1894, Mme Leonowens s’occupa principalement du Halifax Local Council of Women, qui avait été mis sur pied en grande partie grâce à Edith Jessie Archibald*. Bien qu’elle ait refusé de se présenter à des postes de direction, elle prit une part active à diverses campagnes que le conseil appuya dans ses premières années. Ces campagnes visaient notamment l’application des lois sur l’absentéisme scolaire, l’intégration des arts ménagers au programme d’enseignement, l’amélioration des conditions de détention des prisonnières et la nomination d’une gardienne au hangar de l’immigration, dans le port.

Divers groupements d’intérêts étaient représentés au Local Council of Women, ce qui était conforme à la visée de lady Aberdeen [Marjoribanks*], à savoir promouvoir par l’action collective, à l’échelle nationale, le bien-être des femmes et des enfants. Cette coalition de groupements donna d’ailleurs naissance à la première vague du mouvement féministe à Halifax. La fondation de la Woman’s Suffrage Association, en mars 1895, témoignait de l’importance, dans la région, d’une préoccupation connexe, le vote des femmes. Mme Leonowens était présidente de cette association, assistée d’Eliza Ritchie*, de Mary Walcott Ritchie et de Charlotte McInnes.

On a dit d’Anna Harriette Leonowens qu’elle était à cette époque la doyenne des féministes de Halifax. Sous bien des rapports, elle était en effet leur porte parole la plus visible et la plus cohérente ; elle défendait bien leur cause sur les tribunes et dans les journaux. En outre, comme elle jouissait d’une renommée internationale comme auteure et cultivait soigneusement son personnage d’intellectuelle, elle bénéficiait d’une autorité que ses concitoyennes féministes n’avaient pas. Cependant, son agressivité et sa détermination jouaient contre elle. Finalement, elle était peut-être trop exotique pour la plupart des Haligoniens. Elle laissa à la plupart d’entre eux le souvenir d’« une vraie Tartare » qui, contrairement aux actrices qui allaient interpréter son personnage sur scène et à l’écran, n’avait rien d’une « fille séduisante ».

En juin 1897, l’assemblée annuelle du National Council of Women of Canada eut lieu à Halifax. La présence de lady Aberdeen et de la militante américaine May Eliza Sewall mit en valeur le sous-thème du droit de vote des femmes. Anna Harriette Leonowens attira encore l’attention des médias, mais ce fut son chant du cygne. Quelques jours plus tard, elle avait quitté la ville avec l’aimée de ses petites-filles, qui allait suivre des cours avancés de piano à Leipzig, en Allemagne. En cours de route, à Londres, elle eut une audience mémorable avec le roi Chulalongkorn, le meilleur élève à qui elle avait enseigné à Bangkok.

Le reste de la famille Fyshe quitta aussi Halifax en 1897 et s’installa à Montréal, où Thomas avait accepté un poste à la Banque des marchands du Canada. C’est dans cette ville qu’Anna Harriette Leonowens retourna vers 1901. Après la mort subite d’Avis en 1902, elle prit le titre de chef de famille et joua de plus en plus ce rôle à mesure que la santé de Thomas déclinait. Comme d’habitude, elle s’acquittait de ses responsabilités avec vigueur et détermination, dirigeant la maisonnée tout en participant à la vie de la collectivité. Toutefois, à cause de son âge, du départ de ses petits-enfants et de la diversité de la communauté culturelle montréalaise, elle n’était plus aussi efficace qu’auparavant. La mort de Thomas Fyshe en 1911 accrut encore son sentiment d’inutilité. Frappée de cécité à la suite d’une crise d’apoplexie, l’esprit confus à cause de son âge, elle vivota jusqu’en 1915. Sa mort passa presque inaperçue.

On ne parla plus guère d’Anna Harriette Leonowens jusqu’à la publication d’Anna and the king of Siam par Margaret Dorothea Landon en 1944. Cet ouvrage, qui pastichait les premiers livres de Mme Leonowens en y ajoutant des éléments sur la suite de sa vie, intéressa le public et ouvrit la voie au succès phénoménal de la comédie musicale The king and I, de Richard Rodgers et d’Oscar Hammerstein, présentée sur Broadway, puis du film qui en fut tiré. Bien que la période passée par Anna Harriette Leonowens au Siam soit restée populaire, sa vie « réelle » n’a guère été étudiée. À n’en pas douter, sa longue et riche histoire mériterait une analyse sérieuse, mais, comme elle semble avoir laissé peu de papiers personnels, on peut se demander si ce travail sera possible.

Lois K. Yorke

L’arrière-petit-fils d’Anna Harriette Edwards, Thomas Fyshe, de Hamilton, Ontario, possède un beau portrait à l’huile du sujet peint par Robert Harris vers 1905.

Les deux livres d’Anna Harriette Edwards sur ses expériences au Siam, The English governess at the Siamese court : being recollections of six years in the royal palace at Bangkok et The romance of the harem, ont été publiés à Boston en 1870 et en décembre 1872 respectivement (bien que la page de titre dans le dernier cas indique l’année 1873), et ont fait l’objet par la suite de nombreuses impressions, éditions et réimpressions. « The English governess at the Siamese court » a d’abord paru en quatre tranches dans l’Atlantic Monthly (Boston), 25 (janv.–juin 1870) : 396–403, 554–565, 730–743 ; et 26 (juill.–déc. 1870) : 144–155. Les trois premières parties ont été publiées anonymement, mais dans la dernière tranche, l’auteure est identifiée sous le nom de « Mrs Leonowent ». Un fac-similé de l’édition originale de The romance of the harem, avec des notes et une introduction de Susan Morgan, a paru à Charlottesville, Va, et à Londres en 1991.

Les autres publications d’Anna Harriette Edwards comprennent : deux articles sur son séjour au Siam parus dans l’Atlantic Monthly : « The favorite of the harem » et « L’Ore, the slave of a Siamese queen », 30 (juill.–déc. 1872) : 335–345 et 462–470 respectivement ; « The favorite », Youth’s Companion (Boston), 7 avril 1881 : 126, et un ouvrage intitulé Life and travel in India : being recollections of a journey before the days of railroads (Philadelphie, 1884 ; réimpr., 1897) ; un autre article « Moscow « the holy », Halifax Critic, numéro spécial pour le jubilé, juin 1887 : 13–15 ; un autre ouvrage, Our Asiatic cousins (Boston, 1889) ; et deux articles dans l’Halifax Herald, 25 août 1894, et dans le supplément destiné aux lectrices, 10 août 1895.

Le premier texte biographique sur Anna Harriette Edwards retrouvé à ce jour est un article anonyme, délibérément trompeur, mais tout de même informatif : « Her farewell to Halifax », dans le Halifax Herald, 19 juin 1897. John Macnaughton*, Mrs. Leonowens (Montréal, [1915 ?]), répète essentiellement les mêmes détails de base dans un tiré à part long et louangeur extrait du University Magazine (Montréal), 14 (1915). M. [D. Mortenson] Landon, Anna and the king of Siam (New York, 1944), corrobore l’information parue dans le Halifax Herald et ajoute des détails tirés des papiers personnels et des papiers de famille que l’auteure a pu consulter. Ce livre, un amalgame d’English governess et de Romance of the harem, a fait l’objet d’au moins six réimpressions jusqu’à maintenant.

A. B. Griswold, King Mongkut of Siam (New York, 1961), a été la première étude à mettre en doute la crédibilité d’Anna Harriette Edwards ; cette crédibilité a été complètement démolie par W. S. Bristowe, Louis and the king of Siam (Londres, 1976) ; Bristowe a eu accès à des papiers personnels et à des papiers de famille à partir d’une autre source que celle qu’a consultée Landon. Anna Harriet Leonowens Fyshe a probablement tenté de prendre une revanche dans « Anna and I », Chatelaine (Toronto), 35 (1962), no 1 : 32s., 60–63, en utilisant essentiellement la même documentation de base que celle de Landon.

On trouve de l’information sur les activités d’Anna Harriette Edwards au Canada dans P. R. Blakeley, « Anna of Siam in Canada », Atlantic Advocate (Fredericton), 57 (1966–1967), no 5 : 41–45 ; il y a d’autres détails dans le dossier Leonowens conservé avec les papiers Blakeley aux PANS (MG 1, 3075, no 28), et dans quatre articles sur le sujet parus dans la chronique d’Edgar Andrew Collard, intitulée « Of many things [...] » dans la Gazette (Montréal), 6, 13, 20 et 27 janv. 1979, plus particulièrement « Anna lived in Montreal » (6 janv.) et « Why Anna came here » (20 janv.). Les deux auteurs ont été mal informés sur les origines et le début de la carrière d’Anna Harriette Edwards.

Harold Pearse, « Anna as art advocate and educator », Nova Scotia College of Art and Design, Art education div., NSCAD papers in art education ’88 (Halifax), 39–45, offre l’une des rares critiques parues jusqu’à maintenant sur la carrière d’Anna Harriette Edwards en dehors du monde littéraire. Dans l’introduction de Susan Morgan qui figure dans son édition de 1991 de The romance of the harem, on trouve une analyse intéressante de Leonowens comme auteure féministe ainsi que des commentaires sur l’intégrité des renseignements biographiques.

Leslie Smith Dow, Anna Leonowens : a life beyond « The king and I » (Lawrencetown Beach, N.-É., 1991), présente une notice biographique sommaire pour le lecteur non spécialiste ; cette dernière ne va pas au delà de la perspective présentée par Landon en 1944.

E. R. Forbes, « Battles in another war : Edith Archibald and the Halifax feminist movement », dans la collection Challenging the regional stereotype : essays on the 20th century Maritimes (Fredericton, 1989), 67–89, est utile à titre de documentation colligée par un contemporain sur Anna Harriette Edwards, tout comme l’album de Mary Helena Kenny conservé aux PANS (MG 9, 10). Les registres des délibérations du Halifax Local Council of Women (PANS, MG 20, 535, nos 1–2) sont des sources de renseignements précieuses, comme c’est le cas des premiers registres de la Victoria School of Art and Design, Halifax (PANS, MG 17, 6, 43–44).  [l. k. y.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Lois K. Yorke, « EDWARDS, ANNA HARRIETTE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/edwards_anna_harriette_14F.html.

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Auteur de l'article:   Lois K. Yorke
Titre de l'article:   EDWARDS, ANNA HARRIETTE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   17 avril 2014