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DORION, VINCISLAS-PAUL-WILFRID, avocat, journaliste, homme politique, juge, né le 2 octobre 1827 à Sainte-Anne-de-la-Pérade, fils de Pierre-Antoine* Dorion, marchand, député de 1829 à 1838 du comté de Champlain et fervent partisan de Louis-Joseph Papineau, et de Geneviève Bureau, décédé à Montréal le 2 juin 1878.

Wilfrid Dorion appartenait à une famille remarquable qui comprendra Antoine-Aimé*, Hercule* destiné à mourir curé de Yamachiche, Louis-Eugène, Nérée, Jean-Baptiste-Éric* surnommé « l’enfant terrible », Edmond-Jacques, Célina et Cyphise qui deviendra sœur Amable, supérieure générale du couvent de la Providence, à Montréal. La situation financière de la famille s’étant gravement détériorée, Wilfrid n’eut pas l’avantage, comme ses aînés Antoine-Aimé et Hercule, de faire des études classiques régulières au collège de Nicolet. Après avoir fréquenté l’école élémentaire de sa paroisse, il entre comme commis, à 13 ans, dans un petit magasin de campagne.

En 1842, il se rend à Montréal où il trouve un emploi à la librairie d’Édouard-Raymond Fabre* et de J.-A. Gravel. Avide de s’instruire, il profite des loisirs que lui laisse son travail pour assouvir sa passion de la lecture. Bientôt il se met à l’étude du droit sous la direction des avocats Côme-Séraphin Cherrier* et Antoine-Aimé Dorion, son aîné, qui s’étaient associés. « Jamais clerc ne fut plus studieux et assidu », au témoignage de Laurent-Olivier David*.

Reçu avocat en 1850, il fait bientôt partie de l’association Cherrier et Dorion. Il est lancé. Il ne tarde pas à s’imposer au barreau. Ses succès, il les doit à des dons naturels évidents, mais aussi à un travail constant qui a développé par l’exercice ses talents d’orateur et de journaliste. Car il est l’un des fondateurs de l’Institut canadien et il collabore à l’Avenir. Ses confrères de l’Institut canadien reconnaissent sa jeune valeur en le nommant bibliothécaire en août 1845, et en l’élisant comme leur président de novembre 1848 à novembre 1849.

C’est en faveur de Louis-Joseph Papineau que Wilfrid Dorion fait ses débuts sur la scène politique en 1851, lorsqu’il se rend à Saint-Eustache pour soutenir la candidature du grand tribun dans le comté de Deux-Montagnes. Depuis lors, il fut l’orateur préféré du parti « rouge ». De taille moyenne, la tête forte reliée par un minimum de cou à un thorax ample, au souffle inépuisable, Dorion était pourvu d’« une voix sonore et infatigable qui dominait tous les bruits et triomphait de toutes les clameurs », comme l’écrit David, qui caractérise ainsi son talent oratoire : « Son éloquence, essentiellement populaire, n’avait pas le vernis et la correction que donne l’étude des classiques, mais elle était vigoureuse, pratique et substantielle, dépourvue d’ornements et de fleurs, de considérations philosophiques ou de digressions littéraires, mais pleine de faits et d’arguments clairs, redoutables, d’appels chaleureux à l’intelligence, à la raison de ses auditeurs. Un peu gênée dans une assemblée d’hommes de lettres, et même dans l’enceinte du Palais, elle avait besoin d’air et d’espace, de la liberté et de l’indépendance du forum. »

Au concours de sa parole, Wilfrid Dorion ajouta, en faveur du parti rouge, une activité journalistique qui avait débuté par sa collaboration à l’Avenir. À la disparition momentanée de cette feuille en 1852, il contribua à la fondation du Pays, dont il devint l’un des propriétaires, après que l’imprimeur Jacques-Alexis Plinguet*, qui avait démissionné de l’Institut canadien, le 22 avril 1858, pour fonder avec quelque 135 de ses confrères l’Institut canadien-français [V. Cassidy], eut cédé, en juin de la même année, à la société Dorion et Cie ses droits sur le journal. Directeur du Pays avec son frère Edmond jusqu’au décès de celui-ci le 8 juin 1862, Wilfrid Dorion retint les services de deux journalistes libéraux éminents, Charles Daoust* et Henri-Émile Chevalier, pour ensuite s’assurer la collaboration, jusqu’à la fin de décembre 1863, de Louis-Antoine Dessaulles* à partir du 1er mars 1861, comme il l’écrivait, quelques jours plus tard, à son cousin trifluvien Napoléon Bureau* : « Je pense que tu apprendras avec plaisir que Mr Dessaules en a entrepris la rédaction. »

Lorsque Dessaulles prit parti pour l’unification italienne, c’est-à-dire pour la plus grande réalisation concrète du libéralisme politique au xixe siècle, le Pays s’attira l’animadversion des ultramontains, surtout de Mgr Ignace Bourget*, qui rédigea, à l’encontre des thèses libérales, sept longues lettres dont il exigea l’insertion dans le journal. Wilfrid Dorion et ses associés réclamèrent avec force le droit, pour les journalistes et les hommes politiques, de dissocier religion et politique. Dans la lettre – l’un des documents essentiels du libéralisme canadien-français – que Dorion et Cie, propriétaires et directeurs du journal le Pays, adressaient à Mgr Bourget, le 4 mars 1862, ils définissaient leur position avec toute la liberté désirable : « Le Pays représente dans la presse canadienne un parti politique formé en dehors de toute controverse religieuse, et dont la sphère d’action n’embrasse que les intérêts matériels et moraux de notre commune patrie. Jamais il n’a eu la prétention de s’ériger en tribunal dogmatique, laissant aux autorités compétentes le domaine entier des doctrines religieuses et de la foi, ne s’adressant qu’à l’intelligence, à la raison et à la conscience du peuple dans les matières qui concernent la régie et l’administration de ses affaires temporelles. Les institutions libérales dont nous jouissons, la forme de notre gouvernement, autorisent et justifient cette attitude, quel que soit, d’ailleurs ; le sens politique dans lequel se manifeste cette liberté d’examen et de discussion qui forme l’un des plus précieux apanages des gouvernements constitutionnels. Nous avons toujours cru et nous croyons encore que cette position se concilie parfaitement avec le caractère de chrétien, de catholique et de bon citoyen. » Mgr Bourget finit par se désister : il ne réclama plus l’insertion de ses lettres dans le Pays. Le 15 août suivant, Wilfrid Dorion mandait à Napoléon Bureau : « IL n’y a rien de nouveau ici. La politique va d’elle-même. Nos anciens adversaires nous laissent le champ libre. »

À la suite de ses frères Antoine-Aimé et Jean-Baptiste-Éric, il s’opposa avec véhémence au projet de confédération des provinces de l’Amérique du Nord. Écrivant à Napoléon Bureau, le 11 juin 1866, il stigmatisait le « fléau » de la « Confédération » : « Il paraît qu’il faut la subir bon gré mal gré. Notre peuple est si démoralisé qu’il ne sent plus rien. » Il attribuait cette léthargie en grande partie au clergé, qui s’était montré favorable au projet gouvernemental et qui appuyait de son influence les candidats du parti conservateur. Aussi fit-il publier par le Pays, de la mi-septembre 1867 à la mi janvier 1868, une série d’articles destinés à prouver que, dans les divers comtés de la province, le clergé avait tout fait pour empêcher l’élection des candidats libéraux. Le 12 octobre 1867, il remerciait Napoléon Bureau des « documents électoraux » qu’il venait de recevoir : « Il y en a d’excellents. Nous voulons en publier assez pour faire honte au clergé et tuer leur influence politique à l’avenir. » Enchanté du succès de ces articles, il songea à les réunir en brochure ; le 14 novembre suivant il écrivait au même correspondant : « Le clergé doit se mordre les pouces de s’être attiré une pareille bordée, d’autant plus que les gens en dévorent la lecture. Nos abonnés augmentent tous les jours d’une manière extraordinaire. Les Évêques en Concile à Toronto ont décidé de faire la guerre aux journaux impies. Je suppose que le Pays va en avoir sa part. C’est à ceux qui ne sont pas décidés à se laisser mettre un bandeau sur les yeux à ne pas nous abandonner. Ils pourront difficilement nous faire perdre des abonnés maintenant, car ils nous ont depuis quelques années enlevé tous ceux sur qui ils ont eu quelque influence. »

Dorion ne se lassa jamais dans son opposition à la Confédération qu’il estimait un système politique peu viable : « Je ne puis croire, écrivait-il le 10 février 1870 à Napoléon Bureau, qu’il soit possible que nous restions longtemps dans l’état d’humiliation dans lequel nous sommes. » La victoire du parti libéral aux élections fédérales de 1874, en dépit de l’opposition du clergé, lui procura une satisfaction dont il fit part à son correspondant habituel le 2 février 1874 : « Le clergé a fait la guerre à nos candidats tout en acceptant le Gouvernement. Heureusement que sur le tout nous avons le succès. Il est vrai que nous avons perdu quelques bons soldats, mais on ne va pas à la guerre sans qu’il en coûte. »

C’est sans doute grâce au parti libéral au pouvoir que Wilfrid Dorion dut d’être nommé juge de la Cour supérieure en 1875, à l’âge de 48 ans. Suivant Laurent-Olivier David, il « avait toutes les qualités nécessaires pour devenir l’un des juges les plus distingués du pays » : « Moins instruit et moins studieux » que son aîné Antoine-Aimé, « d’une intelligence et d’un caractère moins élevés, il l’emportait par la clarté et la promptitude de l’esprit, la vigueur de la pensée et la force de la parole. »

Wilfrid Dorion avait épousé une demoiselle Trestler, sœur de la femme de son frère aîné. De ce mariage naquirent sept enfants, trois garçons et quatre filles. Il décéda subitement à Montréal le dimanche 2 juin 1878.

Philippe Sylvain

ASTR, Papiers Napoléon Bureau, Correspondance.— L’Opinion publique (Montréal), 13 juin 1878.— Le Pays (Montréal), 1852–1871.— J.-B.-É. Dorion, Institut canadien en 1852 (Montréal, 1852).— Sylvain, Libéralisme et ultramontanisme, Le bouclier d’Achille (Morton), 111–138, 220–255.

Bibliographie générale

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Philippe Sylvain, « DORION, VINCISLAS-PAUL-WILFRID », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/dorion_vincislas_paul_wilfrid_10F.html.

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Auteur de l'article:   Philippe Sylvain
Titre de l'article:   DORION, VINCISLAS-PAUL-WILFRID
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 10
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1972
Année de la révision:   1972
Date de consultation:   25 octobre 2014