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CHAPPELL, BENJAMIN, charron et machiniste, prédicateur laïque méthodiste, fonctionnaire, homme politique et auteur, né le 5 mars 1740/1741 à Londres, fils de Richard Chappell et d’une prénommée Rachel ; décédé le 6 janvier 1825 à Charlottetown.

Benjamin Chappell reçut une formation de charron et de machiniste et, comme beaucoup de jeunes artisans citadins de son époque, il fut attiré par la prédication des frères Wesley, qui insufflaient leur ferveur piétiste à l’Église d’Angleterre. Chappell fréquenta surtout John Wesley à Islington (Londres) et, avec son frère William, il devint évangéliste laïque. Consignant dans son journal une visite faite à Inverness, en Écosse, Wesley écrivit en avril 1770 : « Benjamin et William Chappel, qui avaient passé trois mois ici, attendaient un navire pour retourner à Londres. Tous les soirs [durant leur séjour], ils s’étaient réunis avec quelques personnes pour chanter et prier, et leur comportement, conforme à leur profession, avait éliminé bien des préjugés. » À l’été de 1774, Chappell et sa femme Elizabeth, qu’il avait épousée en février, quittèrent Londres sur le senau Elizabeth à destination de la côte septentrionale de l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard). Chappell n’explique nulle part pourquoi il émigra d’Angleterre mais, en 1774, le chômage était élevé chez les artisans et les jeunes mariés, comme des milliers de leurs compatriotes, escomptaient peut-être un avenir meilleur en Amérique du Nord où les terres s’étendaient à perte de vue. En outre, l’expédition à bord de l’Elizabeth était l’œuvre d’un marchand quaker du nom de Robert Clark*, qui avait acheté le lot 21 dans l’île en 1773 et qui se considérait, au dire du gouverneur Walter Patterson*, comme un « autre Penn » désireux de fonder une colonie pour la « conversion des pécheurs ». Lorsqu’il se joignit à l’entreprise de Clark à New London, les motifs qui animaient Chappell étaient sans doute d’ordre spirituel autant qu’économique, et son piétisme confinait d’ailleurs toujours à la « lumière intérieure » du quakerisme.

Comme la plupart de ces entreprises menées avec les meilleures intentions, surtout sur un territoire aussi isolé que l’île Saint-Jean, la colonie de Clark s’avéra un désastre dès le début, malgré les dépenses considérables dont elle fut l’objet. Avec son associé Robert Campbell, Clark emmena plusieurs travailleurs liés par contrat, dont Benjamin Chappell, qui obtinrent leur passage gratuit et du ravitaillement en échange de quatre années de service. Il déployait à juste titre toute son éloquence pour vanter les terres abondamment boisées qui se vendaient « 4d l’acre en viager ou 1s l’acre en franc-alleu ». Il affirmait, dit-on, que le bois pouvait facilement trouver preneur auprès des navires en escale, que « les scieurs étaient mieux payés pour leur travail qu’en Angleterre, que les rivières abondaient en poisson et la campagne en gibier gratuits pour tous, que cerfs et dindons étaient si nombreux qu’on pouvait parfois les tirer de sa fenêtre ou, en travaillant dans la forêt, en abattre assez pour nourrir sa famille sans perdre de temps – bref, tout homme pouvait y vivre plus à l’aise qu’en Angleterre ». L’optimisme que l’abondance des ressources naturelles suscitait chez Clark n’était pas dénué de fondement, mais ses espérances quant à la possibilité de les exploiter facilement s’avérèrent illusoires. La plupart des colons amenés par Clark n’avaient ni les aptitudes ni la détermination que les Chappell puisaient dans leur foi ; l’île n’avait même pas l’infrastructure nécessaire pour fournir les rudiments autres que les ressources naturelles, elles-mêmes difficiles à obtenir durant l’hiver quand l’île était aux prises avec le froid, ensevelie sous la neige et bloquée par les glaces ; enfin, la guerre de course, qui eut lieu pendant la guerre d’Indépendance américaine, fit cesser tout commerce transatlantique du bois.

Le village d’Elizabethtown (près de Springbrook), qui faisait partie de New London, comptait 129 personnes lorsque Benjamin Chappell commença son journal, le 19 janvier 1775. Luttant contre l’hiver, ces gens étaient entassés dans quelques maisons en bois rond qui avaient été construites à la hâte. Les Chappell partageaient leur toit avec « trois messieurs » et leur cuisine avec dix-sept personnes, dont « onze étrangers ». Il était pratiquement impossible de couper du bois à cause du manque de chevaux ; il en allait de même pour la chasse à cause de la neige et pour la pêche à cause de la glace. Le ravitaillement était extrêmement difficile et l’agitation gagna la population. Le 18 février, Chappell nota : « Grave pénurie de provisions. Ni rhum, ni pain, ni viande, ni bière, ni sucre dans les réserves. » Il essaya de rationner le peu qui restait, mais les colons menacèrent de faire une rafle dans l’entrepôt. Des vivres arrivaient parfois d’autres villages, notamment de chez David Lawson* à Covehead, mais, vers la fin de mars, un fort groupe d’hommes « exaspérés par le manque de provisions » conçurent le projet de « surprendre Charleytown ». Le printemps renvoya les gens à leur jardin et correspondait également à la période des crustacés tels que les huîtres. Chappell et sa femme envisagèrent de partir mais, le 9 mai, ils résolurent de « ne pas déménager et de s’en remettre à Dieu pour la nourriture ». L’hiver suivant fut tout aussi rigoureux et la situation s’avéra plus difficile encore par suite du naufrage de l’Elizabeth, survenu en novembre : la cargaison de provisions avait été perdue et le petit village comptait de nouvelles bouches à nourrir. À travers toutes ces souffrances, dont celle que leur causa la mort d’un de leurs enfants en novembre 1775, Benjamin et Elizabeth travaillaient, exhortaient les gens à mettre leur confiance en Dieu et s’accrochaient à leur foi.

Même avant l’expiration de son contrat, Chappell avait commencé à travailler pour le gouverneur intérimaire Phillips Callbeck* (qui avait besoin de bois pour construire des bâtiments militaires et d’autres édifices publics à Charlottetown) et il avait passé quelque temps dans la petite capitale, qui était nettement plus prospère qu’Elizabethtown. En octobre 1778, Chappell s’installa à Charlottetown, laissant temporairement sa famille à Rustico. La situation économique offrait beaucoup plus de débouchés à Charlottetown que sur la côte septentrionale et, comme il était versé en mécanique et en menuiserie, Chappell trouva diverses occupations. Il exécuta des travaux chez plusieurs gouverneurs ; il construisit des bateaux pour d’éminents citoyens et entreprit même des tâches aussi inusitées que la fabrication d’une selle pour le pasteur Theophilus Desbrisay. Le 3 décembre 1780, il convint avec le gouverneur Patterson d’entretenir la pompe municipale pour £6 par an ; il fut au service de la paroisse pendant de nombreuses années comme marguillier et responsable de l’aide aux pauvres. En 1801, il surveilla les travaux de construction de la flèche et de la girouette de l’église. Entre deux emplois à l’extérieur, il travaillait dans son atelier où il fabriquait presque tout ce qui était demandé sur le marché ; il se spécialisa dans les rouets, surtout après 1800, et en fabriqua en fin de compte plus de 600. Il fut nommé maître de poste adjoint en 1802 et se servit apparemment d’un paquebot dont il était propriétaire avec son frère William pour transporter le courrier entre l’île et le continent. Ayant évolué, la société avait besoin d’inventions nouvelles et, après 1801, il construisit des carrosses et des traîneaux pour plusieurs notables de Charlottetown.

Chappell fut élu député en 1779 et siégea pendant la troisième législature, mais son journal met en relief son indifférence pour la politique. À part son métier et sa famille, Chappell s’intéressait surtout aux questions spirituelles et religieuses. Comme il n’y avait pas de pasteur méthodiste dans l’île, il dirigeait les réunions de prières, et le premier prédicateur de cette confession qui s’y rendit en 1783, William Black, le fit sur son « invitation pressante et répétée ». Black le considérait comme « un homme excentrique, mais sincèrement pieux et honnête ». John Wesley, avec qui Chappell correspondait, lui recommanda : « Si vous n’avez pas de pasteur, veillez à vous réunir constamment et Dieu se trouvera là où deux ou trois d’entre vous seront rassemblés. » Vers cette époque, Chappell ouvrit une classe chez lui. Wesley le mit aussi en garde contre « l’antinomianisme libéral et extravagant » de Henry Alline*, et lui suggéra d’adresser une pétition au gouvernement britannique au sujet du piteux état dans lequel l’île se trouvait. Il fit également l’observation suivante : « il sera difficile de trouver des novices qui accepteront de faire un si long voyage vers un lieu froid et inconfortable ». Il était aussi difficile de trouver des pasteurs que des novices. Un quaker, qui se rendit à l’île en 1786, nota que les Chappell, « n’ayant pas d’endroit où aller célébrer le culte, sembl[aient] déplorer leur situation avec quelques autres ». Chappell rallia le petit groupe méthodiste de « quelques rares croyants authentiques » contre la majorité « intransigeante, bruyante, sectaire et contestataire » ; il seconda les pasteurs qui se présentèrent, jusqu’à ce que l’arrivée d’un groupe nombreux de méthodistes venus de Guernesey en 1806 renverse le courant et enracine cette confession dans l’île.

S’il était pieux, Chappell n’avait pas pour autant l’esprit étroit d’un sectaire ou d’un prosélyte. Il correspondait avec les leaders d’autres confessions, notamment avec James Drummond MacGregor, presbytérien de Pictou, à qui il écrivit : « Je veille toujours à ne pas détourner les gens de leur Église et de leurs proches, [je] ne m’applique qu’à les aider à s’extirper de l’incroyance et de l’ignorance, et puis [je] les renvoie dans leur milieu pour raconter les merveilles que Dieu a faites pour leur âme. » Les intérêts intellectuels de Chappell ne se bornaient pas au domaine spirituel. Même si, à ses yeux, « une âme immortelle [était] un miracle plus grand que toute la création inanimée de Dieu », il suivait de près les progrès de l’astronomie et des sciences, malgré les difficultés d’information que l’île présentait.

Le journal de Benjamin Chappell s’arrête en 1817, probablement parce qu’il abandonna alors son travail d’atelier ; il maintint toutefois le bureau de poste chez lui jusqu’à sa mort. On raconte qu’il était un peu irascible dans les dernières années, mais il rendit l’âme en murmurant ce chant : « Ô amour ! Comme ta lumière est réconfortante ! Toute douleur en ta présence s’envole. » À la fois habile artisan et piétiste engagé, incarnant ainsi la synthèse qui caractérisait les méthodistes du xviiie siècle, Chappell contribua plus que quiconque à faire vivre l’esprit de John Wesley à l’Ile-du-Prince-Édouard.

J. M. Bumsted

Nantucket Hist. Assoc. Library and Research Center (Nantucket, Mass.), Nantucket Monthly Meeting of Friends papers coll., no 51, box 1, folder 1, John Townshend, journal (photocopie aux PAPEI).— PAPEI, Acc. 2277 ; 2575/8, memorial of Benjamin Chappell, 11 mars 1788 ; RG 16, land registry records.— P.E.I. Museum and Heritage Foundation (Charlottetown), File information concerning Benjamin Chappell.— UCC-M, John McGregor papers, Chappell à McGregor, 1802.— Thomas Curtis, « Voyage of Thos. Curtis », Journeys to the Island of StJohn or Prince Edward Island, 17751832, D. C. Harvey, édit. (Toronto, 1955).— John Wesley, The journal of the RevJohn Wesley [...], Nehemiah Cumock, édit. (8 vol., Londres, [1909–1916]), 5 : 364 ; The letters of the RevJohn Wesley [...], John Telford, édit. (8 vol., Londres, 1931 ; réimpr., [1960]), 7 : 199–200, 385–386.— Prince Edward Island Register, 8 janv. 1825.— J. T. Mellish, Outlines of the history of Methodism in Charlottetown, Prince Edward Island [...] (Charlottetown, 1888).— Matthew Richey, A memoir of the late RevWilliam Black, Wesleyan minister, Halifax, N.S., including an account of the rise and progress of Methodism in Nova Scotia [...] (Halifax, 1839).— E. P. Thompson, The making of the English working class (Londres, 1963).

Bibliographie générale

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J. M. Bumsted, « CHAPPELL, BENJAMIN », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/chappell_benjamin_6F.html.

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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
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