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NESCAMBIOUIT (Ascumbuit, Assacambuit, Nessegombewit), chef abénaquis de Pégouaki (Pequawket ou Pigwacket, aujourd’hui Fryeburg, Maine), reçu à Versailles, né vers 1660, mort en 1727.

Nescambiouit jouissait, selon J.-A. Maurault, d’une grande réputation parmi les Abénaquis, car le mot « Naskâmbiouit » veut dire « celui qui est si important et si haut placé par son mérite qu’on ne peut atteindre, par la pensée même, à sa grandeur ». Bacqueville de La Potherie [Le Roy], qui l’avait sans doute rencontré, le dépeint dans les termes suivants : « C’est un homme d’une très belle taille, de trente-huit à quarante ans. Il a dans les traits de son visage un air tout à fait martial. Ses actions et ses manières font connoître qu’il a les sentimens d’une belle ame. Il est d’un si grand sang froid qu’on ne l’a jamais vû rire. Il a enlevé seul en sa vie plus de quarante chevelures ». Nescambiouit était bien connu aussi en Nouvelle-Angleterre où on l’avait surnommé le « démon sanguinaire » et « ce monstre insolent », et où on lui attribuait la mort de plus de 150 personnes, y compris des femmes et des enfants.

Nescambiouit se rendit à Pemaquid avec Moxus en 1693 pour parlementer avec les Anglais ; toutefois, les hostilités reprirent le printemps suivant. Nescambiouit accompagnait Pierre Le Moyne d’Iberville au siège du fort William à Saint-Jean, Terre-Neuve, en novembre 1696. Il voulait savoir si Iberville « faisoit mieux la guerre aux Anglois que lui-même ne la leur faisoit » ; il le suivit dans tous ses mouvements. Au dire de Charlevoix*, il fut un de ceux qui se distinguèrent le plus dans cette campagne.

L’historien Samuel Penhallow relate qu’en 1703, au début de la guerre de Succession d’Espagne, Nescambiouit et Wenemouet, qui faisaient partie d’un détachement commandé par Alexandre Leneuf de Beaubassin, s’approchèrent du fort de la baie de Casco sous la protection du drapeau blanc, mais avec des haches cachées sous leurs vêtements. Ils attaquèrent le commandant, John March, qui venait à leur rencontre, mais celui-ci put se dérober et défendre le fort. Deux ans plus tard, Nescambiouit se trouvait de nouveau à Terre-Neuve. Le nouveau gouverneur de Plaisance (Placentia), Auger de Subercase, chargea un de ses officiers, le capitaine Jacques Testard de Montigny, de détruire toute la côte de l’île. À cette occasion, Nescambiouit se distingua « à son ordinaire », écrit encore Charlevoix.

Montigny passa en France à l’automne de 1705, et y emmena son fidèle Nescambiouit. Ce dernier fut reçu à la cour de Versailles, choyé et comblé de présents par le roi Louis XIV. On lui donna le nom de Prince des Abénaquis : « effectivement il avoit la mine et la bravoure d’un grand homme ». Il était de retour parmi les siens en 1706. Le récit qu’il leur fit de toutes les merveilles qu’il avait vues en France produisit sur eux un très bon effet. Aussi le ministre Pontchartrain [Phélypeaux] écrivit à Montigny, le 30 juin 1707, qu’il avait été bien aise d’apprendre son retour à Québec avec le chef abénaquis. L’année suivante, Nescambiouit prit part à l’expédition qui, sous la conduite de Jean-Baptiste de Saint-Ours* Deschaillons et Jean-Baptiste Hertel de Rouville, alla ravager Haverhill sur la rivière Merrimack. Il fit merveille avec un sabre que lui avait donné Louis XIV ; mais il reçut un coup de feu au pied.

Quelques années après, le ministre, dans une lettre du 23 mai 1710 à Rigaud de Vaudreuil, écrivait : « Je serais bien aise d’être informé qu’est devenu le chef des Sauvages abénaquis que le Sr de Montigny amena en France il y a cinq ans, s’il est toujours bien intentionné et dans nos intérêts. Il y fut assez bien traité pour croire qu’il n’aura pas changé. Je vous prie de m’en donner des nouvelles ». Vaudreuil fit savoir au ministre qu’il avait envoyé Nescambiouit avec Montigny, François-Antoine Pécaudy* de Contrecœur et une vingtaine des meilleurs soldats du pays au secours de Subercase, qui s’attendait d’être attaqué par les Anglais à Port-Royal (Annapolis Royal, N.-É.), en Acadie. On ne sait pas quelle fut la participation de Nescambiouit à cette expédition. Toutefois, en 1714, un an après que Dudley, le gouverneur du Massachusetts, eut conclu la paix générale avec les tribus des Abénaquis [V. Mog], Nescambiouit offrit sa propre soumission. Il demanda qu’on établisse un poste de traite à Salmon Falls (Rollinsford, N. H.), ajoutant, avec une intention marquée, que les procédés frauduleux des traiteurs anglais avaient souvent poussé les Indiens à se tourner vers les Français.

Nescambiouit alla vivre chez les Renards à l’ouest du lac Michigan en 1716, après que les Français les eurent assujettis [V. Ouachala]. Vaudreuil se rendit compte de la menace que représentaient de telles visites lorsqu’en 1719 Nenangoussikou, un ancien chef indien de la mission de Saint-François (près de Trois-Rivières), apporta à sa tribu l’invitation des Renards de venir chasser dans les pays d’en haut. Le gouverneur dut intervenir pour empêcher 40 guerriers abénaquis de partir pour ces pays, ce qui aurait affaibli les défenses de Québec dans la lutte contre la Nouvelle-Angleterre, tout en renforçant les forces des Renards qui demeuraient insoumis. En 1721, Montigny fut désigné à un commandement à la baie des Puants (Green Bay) où il renoua sans doute ses relations avec Nescambiouit. Montigny assura Vaudreuil que le chef abénaquis demeurait entièrement fidèle aux Français et que ses descriptions avaient convaincu les Renards de la puissance du roi de France.

Néanmoins, les craintes de Vaudreuil semblèrent justifiées lorsqu’en 1723 Nescambiouit revint avec un message de la part de Nenangoussikou aux Abénaquis de Saint-François les invitant à se joindre aux Renards pour mener la guerre contre les Outaouais. Le gouverneur réserva à Nescambiouit un accueil très froid et lui reprocha de prendre part à de telles démarches ; mais l’Indien donna pour excuse qu’il n’était que le messager, qu’il n’approuvait pas la demande des Renards et qu’il avait l’intention de retourner vivre parmi son peuple. Cette réponse, qui venait s’ajouter au témoignage de Montigny, calma Vaudreuil. Il persuada alors les anciens de Saint-François d’admettre parmi eux Nescambiouit qui désirait « quitter son libertinage et Epouser en face de l’Eglise la femme qu’il a menée ». Le message des Renards demeura sans réponse. Le père Joseph Aubery*, missionnaire à Saint-François, écrivit que le chef de la mission et tous les Abénaquis, même les jeunes gens, repoussèrent avec horreur cette invitation à participer à une guerre fratricide. « Nous avons, disent ils une autre guerre juste et nécessaire a Soutenir contre l’anglois sans Nous vouloir mettre dans une autre et injuste et pernicieuse ». Cependant, à Paris, la mission de Nescambiouit inquiétait le ministre qui ordonna à Vaudreuil de ne plus permettre aux Abénaquis d’entreprendre des voyages dans les pays d’en haut car « cela ne convient en nulle façon ».

D’après un journal contemporain, le New-England Weekly Journal, Nescambiouit mourut en 1727. On a prétendu qu’il avait été fait chevalier de Saint-Louis. Thomas Hutchinson, dans son volume publié en 1767, raconte que, lorsqu’il parut à la cour de Versailles, il tendit son bras et se vanta d’avoir tué avec ce bras 150 ennemis de Sa Majesté. Le roi en fut si content qu’il le fit chevalier et lui assigna une pension à vie de 8 par jour. Egidius Fauteux a réfuté cette prétention. « Ce qu’on doit nier, écrit-il, parce que parfaitement ridicule, c’est que Louis XIV ait seulement pensé à placer la croix de Saint-Louis, dont il sauvegardait si jalousement le prestige, sur la poitrine peinturlurée d’un Sauvage quelqu’intéressant qu’il pût être [...] L’histoire d’une pension viagère de huit livres par jour à un homme des bois, pension plus forte que celle de la plupart des commandeurs de Saint-Louis, n’a guère plus de sens que celle de l’Indien chevalier ». P.-G. Roy, qui avait d’abord accepté cette histoire, s’est par la suite rallié à la conclusion de Fauteux.

Thomas Charland, o.p.

AN, Col., B, 29, f.109 ; Col., C11A, 29, f.135 ; 45, ff.146–155, 406–407.— Charlevoix, Histoire de la N.-F., II : 193, 300, 326 ; History (Shea), V : 42–44, 174, 207 [V. la note de Shea au sujet de La Potherie, p.42].— Coll. de manuscrits relatifs à la N.-F., I : 614.— Correspondance de Vaudreuil, RAPQ, 1946–1947 ; 379, 397.— Documentary hist. of Maine, XXIII 5, 58–60.— Documents relating to Hudson Bay (Tyrrell), 164–167 (traduction de La Potherie).— Hutchinson, Hist. of Mass.-bay (Mayo), II : 122.— JR (Thwaites), LXVII : 128.— La Potherie, Histoire (1722), I : 27–32.— Mather, Magnalia Christi Americana, II : 558.— New-England Weekly Journal (Boston), no, 13, 19 juin 1727.— Penhallow, Hist. of wars with Eastern Indians (1824), 24, 53.— Fauteux, Les chevaliers de Saint-Louis, 57s.— Handbook of American Indians (Hodge), I : 102.— T.-M. Charland, Histoire des Abénakis dOdanak (Montréal, 1964), 50s., 94.— Coleman, New England captives, I : 57, 287, 353.— S. G. Drake, Biography and history of the Indians of North America from its first discovery (Boston, 1848), III : 110, 139–141.— J.-A. Maurault, Histoire des Abénakis depuis 1605 jusquà nos jours (Sorel, 1866), 330.— P.-G. Roy, Chevalier de Saint-Louis ? dans Toutes petites choses du régime français (2 vol., Québec, 1944), I : 241 ; L’otage Stobo et le seigneur Duchesnay, dans Les petites choses de notre histoire, I : 216 ; Un sauvage chevalier de Saint-Louis ? BRH, XLVII (1941) : 212.

Bibliographie générale

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Thomas Charland, o.p., « NESCAMBIOUIT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/nescambiouit_2F.html.

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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1969
Année de la révision:   1969
Date de consultation:   1 novembre 2014