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Muir, James, banquier, né le 11 novembre 1891 à Sheriffmuir, Stobo, Écosse, fils de William Muir et de Jane Clark ; le 27 septembre 1919, il épousa à Montréal Phyllis Marguerite Brayley (décédée en 1961), et ils eurent une fille ; décédé le 10 avril 1960 près de Peebles, Écosse.

James Muir naquit dans un milieu modeste. Son père était un cantonnier qui travaillait sur les routes de comté dans les Lowlands d’Écosse, et sa mère avait été domestique. La petite maison familiale était située à plusieurs milles de Peebles. Vers la fin de sa vie, Muir trouverait grand plaisir à associer sa réussite dans le Nouveau Monde avec ses racines ancestrales.

Le jeune Muir, rouquin et surnommé Jamie, commença à fréquenter l’école locale, composée d’une seule pièce, à l’âge de quatre ans et demi. Lorsqu’il eut 12 ans, il alla étudier à l’école secondaire de Peebles, où son instituteur, William Forrest, lui laissa une impression indélébile ; l’éducation était une introduction aux combats de la vie. Selon des notices nécrologiques, l’apprentissage d’un élève à la mémoire hésitante était renforcé par une « claque sur la tête », et Muir était, aux yeux de Forrest, un élève prometteur « toujours bon pour additionner des chiffres ». Des sports énergiques et virils, comme la boxe, fortifièrent sa manière d’aborder la vie ; son nez était légèrement de travers en raison d’un coup de poing que lui avait porté un adversaire.

L’école nourrit en Muir le sentiment que l’éducation était le moteur de l’avancement personnel. Par exemple, plus tard dans sa vie, il appuierait le travail de la Canadian Association for Adult Education effectué sous l’autorité de son administrateur dynamique, James Robbins Kidd*. Tout comme l’enseignement, la religion influença le caractère de Muir. Chaque dimanche, la famille – Jamie avait deux frères et une sœur – parcourait six milles à pied pour se rendre à l’église St Andrew à Peebles. On y inculquait les principes du petit catéchisme de Westminster, qui mettait l’accent sur la droiture et l’activisme. À l’âge adulte, Muir ne se montrerait pas ouvertement religieux, mais il appliquerait les valeurs de son éducation presbytérienne, soit le dur labeur, la morale rigoureuse et la rectitude publique, dans sa vie et sa carrière financière.

Muir termina sa formation scolaire en juillet 1907, quand il quitta l’école pour entrer au service de la Commercial Bank of Scotland. Il aimait bien raconter qu’il avait obtenu son diplôme un mercredi matin, puis avait traversé la ville à toute allure pour se rendre à la succursale de la banque située à Peebles, où il posa sa candidature à un poste de commis et se retrouva assis à un bureau de la comptabilité à deux heures de l’après-midi, le même jour. Son salaire initial était de 10 £ par année. Muir fit une entrée précoce sur le marché du travail. Les commis des banques écossaises étaient en effet engagés à partir de l’âge de 16 ans, alors que Muir n’en avait que 15. Ayant dit à son futur employeur qu’il était né en 1890, cette date le suivrait une bonne partie de sa vie. Plus tard, sa vanité l’amènerait à indiquer que son année de naissance était 1892, pour se faire paraître plus jeune. En travaillant pendant trois ans pour la Commercial Bank of Scotland de Peebles, Muir s’engagea dans une carrière qui lui ouvrit les portes de la classe professionnelle urbaine et moderne, comme le fit le milieu bancaire pour de nombreux jeunes hommes écossais.

Cet emploi à la Commercial Bank of Scotland permit à Muir de s’installer dans une culture déjà bien établie. Depuis la création de la Bank of Scotland en 1695, l’activité bancaire écossaise était réputée pour sa stabilité et sa polyvalence dans la satisfaction des besoins financiers de l’industrie, du commerce et de la consommation intérieure du pays. Sa force reposait sur un certain nombre de caractéristiques : un type d’organisation qui comportait de multiples succursales, ce qui permettait à une banque de diversifier ses activités partout au pays, des échanges de notes facilités entre les banques, la propriété par actions, le prêt par crédit liquide et l’acceptation de dépôts productifs d’intérêt. Ces éléments et leur mise en œuvre étaient consignés dans des guides pratiques, comme The country banker : his clients, cares, and work, from an experience of forty years (Londres, 1885) de George Rae et The history, principles, and practice of banking (Londres, 1882) de James William Gilbart. Ces ouvrages, révisés et réimprimés de nombreuses fois sous divers titres, devaient être assimilés par les commis, tels que Muir, avec la même ferveur dont ils avaient fait preuve pour apprendre le petit catéchisme. Le but était de créer un petit groupe d’employés formés de façon systématique, qui pouvaient être utilisés dans tout le réseau d’une banque avec l’assurance qu’ils fourniraient un service de qualité constante. L’éducation des jeunes banquiers était une combinaison d’apprentissage en milieu de travail – tenir les documents comptables, assurer le service au guichet fermé et même maîtriser l’écriture moulée – et de cours offerts par le Chartered Institute of Bankers in Scotland. En 1909, Muir avait atteint les normes de compétence de l’organisation et devint associé. Son salaire annuel passa à 30 £. Même si la Commercial Bank of Scotland, fondée à Édimbourg en 1810, était l’une des institutions financières les plus novatrices d’Écosse, Muir partit à la recherche de nouveaux horizons. En 1910, il entra au service de la Chartered Bank of India, Australia and China, à son bureau de Londres, dans l’espoir d’être envoyé à l’étranger.

En 1911, une rencontre fortuite avec un Canadien à Londres attira l’attention de Muir sur la Banque royale du Canada, qui avait ouvert un bureau dans cette ville deux ans auparavant. Cette institution financière, dirigée avec dynamisme par le directeur général Edson Loy Pease*, s’imposait rapidement au Canada et à l’échelle internationale. Ayant obtenu sa charte peu après la Confédération sous le nom de Banque des marchands de Halifax, elle avait transféré son siège social à Montréal, avait changé son nom en 1901 pour adopter celui moins régional de Banque royale du Canada et augmentait rapidement ses activités d’un bout à l’autre du pays et à l’étranger. Cette croissance était stimulée par les règles que le prédécesseur de Pease, David Hunter Duncan*, avait établies et par les « garçons de banque », nom fréquemment donné aux jeunes membres du personnel, qui étaient souvent d’origine écossaise. Les références de Muir plurent à James Mackie, codirecteur du bureau de Londres de la Banque royale du Canada et compatriote écossais ; ce dernier lui offrit un emploi, mais il fut entendu que Muir payerait lui-même son voyage outre-Atlantique.

En janvier 1912, Muir arriva à Halifax, se rendit au siège social de la banque à Montréal, où l’on jugea qu’il ferait un employé acceptable, et fut rapidement envoyé à la succursale de Moose Jaw, en Saskatchewan, pour y occuper un poste de commis. Sur des photographies prises à cette époque, Muir porte les vêtements d’un banquier respectable (complet, chemise blanche et nœud papillon) ou s’amuse en jouant au baseball avec d’autres commis. Comme Peter Pupkin, employé de banque dans le livre de Stephen Butler Leacock* intitulé Sunshine sketches of a little town, publié à Londres et à Toronto en 1912, Muir devenait un membre des classes respectables, un professionnel et un pilier de la communauté.

Le secteur bancaire était un domaine d’activité très strict déterminé par une hiérarchie fondée sur l’autorité et les aptitudes. Muir en gravit les échelons avec régularité et de façon impressionnante. En 1916, il fut muté à Winnipeg, où on le nomma inspecteur ; il devait vérifier tout le système des succursales, ce qui lui permit d’acquérir une connaissance approfondie du fonctionnement de la banque dans son ensemble. La même année, Muir fut nommé comptable et, autre signe d’avancement, il fut affecté en 1917 au siège social de Montréal, où il pourrait observer les hauts et les bas du mécanisme de crédit à l’échelle nationale. Contrairement à de nombreux « garçons de banque », qui formaient un groupe dont la grande majorité était très patriote, Muir ne fit apparemment aucune démarche pour servir durant la Première Guerre mondiale, ce qui constitue peut-être l’un des premiers signes de sa forte ambition de réussir dans le domaine des affaires d’abord et avant tout.

Durant les années qui précédèrent immédiatement la guerre, il y eut une vague de fusions qui avaient réuni des banques canadiennes pour former une poignée de grandes institutions concentrées à Montréal et à Toronto. La Banque royale du Canada, sous la direction de Pease, s’était montrée la plus adroite dans ce type de manœuvres, s’unissant à des banques régionales situées dans des endroits stratégiques, comme la Union Bank of Halifax (1910), tout en augmentant énergiquement ses activités partout au Canada et dans les Caraïbes, en Amérique latine et en Europe. Au début des années 1920, la Banque royale du Canada surpassa la Banque de Montréal en tant que première institution bancaire du Canada en matière d’actif. La culture organisationnelle de la Banque royale du Canada mettait l’accent sur l’avancement forcé de la prochaine génération de gestionnaires. Muir avait l’étoffe d’un administrateur habile. Il se conformait au modèle social des banquiers canadiens, qui devaient être des citoyens exemplaires de la classe moyenne ; leur respectabilité était bonne pour les affaires. Par ailleurs, il était interdit aux commis de se marier tant qu’ils ne gagnaient pas un salaire suffisant pour subvenir aux besoins d’une famille. (Ce règlement permettait à la banque de les affecter partout au pays sans problème.) Muir se maria à Montréal en 1919.

Comme beaucoup d’autres Écossais avant lui, Muir commença à s’imposer au sein de l’élite anglophone de Montréal. Il pratiquait aussi des sports qui lui permettaient à la fois de mettre en valeur son nouveau rang social et de satisfaire son propre esprit de compétition. Le golf et le curling, deux activités d’origine écossaise, étaient les sports par excellence des banquiers. En 1921, Muir se mit au golf et acquit aussitôt la réputation d’avoir un jeu agressif. D’ailleurs, on dit qu’un golfeur, qui jouait de façon un peu moins combative, aurait hurlé sur le terrain du Mount Bruno Country Club : « Sauve qui peut, voilà Jim Muir qui arrive ! »

L’avancement de Muir au sein de la direction se poursuivit lorsqu’il fut nommé, en 1923, inspecteur à Winnipeg pour la région ouest de la Banque royale du Canada. En 1925, il fut envoyé à son bureau de New York pour y occuper le poste d’inspecteur adjoint. Les mutations fréquentes et les nouveaux défis faisaient partie du processus d’évaluation de la banque pour ses employés plein d’avenir. En 1926, l’un de ces défis comportait une visite au Salvador et au Guatemala avec Graham Ford Towers*, jeune spécialiste du commerce engagé à sa sortie de la McGill University pour chercher des endroits où il serait possible d’établir des succursales. La même année, Muir resta temporairement bloqué dans une gare ferroviaire de la cordillère des Andes en raison de la neige, pendant qu’il faisait une tournée d’inspection dans des succursales de l’Amérique du Sud. En 1928, il devint directeur de la principale succursale de la Banque royale du Canada à Winnipeg, lieu d’une importance cruciale pour les activités de la banque dans l’Ouest. Cela serait sa seule expérience en tant que cadre de premier plan dans les opérations destinées aux particuliers, mais elle lui permettrait de parfaire sa formation. En 1931, il fut rappelé au siège social de Montréal, où il passerait le reste de sa carrière.

À titre d’inspecteur général au siège social, Muir surveillait tout le système des services bancaires aux particuliers de la banque. Par conséquent, il fut témoin de l’immense tension que subit le système financier lors de la grande dépression. Aucune banque canadienne importante ne s’effondra durant cette période ; Muir, cependant, était au courant des mesures désespérées qu’il était nécessaire de prendre parfois pour soutenir les liquidités de l’institution en ces années sombres. Le fait que le Canada n’avait pas de banque centrale dirigée par le gouvernement avait inquiété la Banque royale du Canada à partir de la dernière guerre et, quand le premier ministre Richard Bedford Bennett* créa la Banque du Canada en 1934, l’institution bancaire se réjouit de l’initiative, d’autant plus que l’un des siens, Towers, fut nommé premier administrateur de l’organisation. Même si son président, sir Herbert Samuel Holt*, était devenu un symbole des défauts du capitalisme pendant la dépression, la Banque royale du Canada maintenait depuis longtemps une attitude avant-gardiste en ce qui avait trait à la réforme des affaires monétaires du pays. Selon les propos que Muir adressa à l’Advertising Club of Montreal en 1935, les banquiers n’étaient pas « un groupe d’hommes assis, tel Midas, sur des trésors d’argent » ; ils rendaient plutôt aux Canadiens « un service dévoué, loyal et intelligent ». Quand le premier ministre de l’Alberta William Aberhart* menaça de faire peu de cas des banques albertaines, l’Association des banquiers canadiens envoya Muir à Edmonton pour participer à une série d’émissions de radio afin de riposter à la théorie du Crédit social au moyen des « simples faits ». Au même moment, l’association chargea Leacock, économiste et humoriste politique, de se rendre dans l’Ouest pour se moquer du populisme du Crédit social.

À la fin de 1934, la santé chancelante de Holt avait fait passer la présidence de la Banque royale du Canada aux mains de Morris Watson Wilson, Néo-Écossais qui avait acquis une formation professionnelle et avait gravi les échelons du guichet fermé jusqu’au bureau de direction. L’année suivante, Muir fut nommé directeur général adjoint de la banque. Les banques canadiennes utilisaient la nomenclature écossaise pour leurs cadres ; Muir était alors le chef des opérations et, dans beaucoup d’esprits, l’héritier présomptif. À ce titre, il fut au centre du rôle essentiel que joua la banque dans la gestion de la politique financière du Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale – contrôle des changes, campagnes pour les obligations émises pour la guerre, organisation du rationnement – et des adaptations internes imposées par la guerre, dont le besoin d’embaucher un grand nombre de femmes pour remplacer les hommes qui s’étaient enrôlés. En 1944, il présida le comité de l’Association des banquiers canadiens sur la planification d’après-guerre. Ce comité conclut que les banques seraient « sans doute intéressées, du moins dans une certaine mesure, à prendre part à presque toutes les phases de la reconstruction d’après-guerre ». Muir recommanda à ses collègues les plus prudents d’accepter la nouvelle économie keynésienne avec un « élégant consentement ». Par conséquent, les banques participèrent aux politiques économiques interventionnistes en aidant à financer des programmes pour l’électrification des campagnes, l’amélioration des résidences et le démarrage de petites entreprises.

Le décès soudain de Wilson en 1946 provoqua au sein de la Banque royale du Canada une crise quant à la succession de ce dernier. Muir, qui avait été nommé directeur général en décembre 1945, était considéré comme encore trop jeune pour prendre la barre ; ce fut alors Sydney George Dobson, un homme compétent, mais passif, qui venait tout juste de se voir confier le poste de vice-président, qui assuma la présidence de l’institution bancaire. Cependant, l’affable Dobson n’avait pas l’esprit de compétition nécessaire pour promouvoir la banque dans l’économie d’après-guerre, en plein essor, qui offrait de grandes possibilités en matière de services bancaires pour les particuliers et les entreprises. En octobre 1949, Dobson reconnut que le temps était venu « de faire place à un homme plus jeune » et quitta son poste. Muir, qui avait été nommé administrateur en 1947 et vice-président en 1948, devint président en octobre. Durant les 11 années qui suivirent, il transforma la banque, une institution financière efficace quoiqu’un peu trop spécialisée qui rappelait l’Exchange Bank de Mariposa, ville fictive au tournant du siècle dans le livre de Leacock, en une organisation plus diversifiée et novatrice qui affirmait sa présence partout, des centres commerciaux aux salles de conseil d’administration de grandes entreprises.

En matière de services destinés aux particuliers, Muir promit de faire de son organisation « la banque aux mille portes ». Au lieu de s’attendre à ce que les clients viennent à elle, la banque irait vers eux. On ouvrit des succursales de banlieue pourvues d’un nombre suffisant de places de stationnement dans des endroits comme Don Mills, à Toronto, et Pointe-Claire, sur l’île de Montréal. On en établit d’autres à Refugee Cove (Happy Valley-Goose Bay), au Labrador, ainsi qu’à Gander, à Terre-Neuve, et dans des villes similaires, où des projets liés à la guerre froide avaient apporté la prospérité. On modifia la décoration intérieure des établissements déjà en place pour se débarrasser de leur style déprimant ; les impressionnants guichets fermés furent remplacés par des guichets uniques plus accueillants. La publicité, autrefois considérée par les banquiers comme inconvenante, débuta en partie en raison du fait que les institutions bancaires offraient désormais une plus grande gamme de services. La révision de la Loi sur les banques en 1954 permit aux institutions bancaires d’accorder des prêts hypothécaires. Les prêts remboursables par versements firent leur apparition pour l’achat d’articles importants, comme les automobiles. En 1957, afin de répondre aux besoins de la société de consommation galopante, la Banque royale du Canada offrit des comptes chèques personnels. On avait commencé à exiger des frais bancaires. Au Canada, tandis que les institutions bancaires rivalisaient entre elles pour attirer des clients, les services bancaires destinés aux particuliers cessèrent de jouer un rôle économique relativement passif et devinrent des éléments plus importants en matière de concurrence et d’initiative. Muir fit progresser la transformation de la Banque royale du Canada et décida que son image personnelle serait associée au nouveau caractère audacieux de l’établissement. En 1958, au milieu d’un grand battage publicitaire, il accompagna une fillette de dix ans de Montréal jusque dans une succursale, où il lui ouvrit personnellement un compte d’épargne. Conscient que la banque était considérée au Québec comme un bastion des intérêts d’affaires anglophones de Montréal, il ouvrit d’autres succursales dans la province (128 avant la fin de 1960), produisit le rapport annuel en français et se lia d’amitié avec des hommes politiques, comme le premier ministre Maurice Le Noblet Duplessis. En 1949, la Banque royale du Canada comptait 727 succursales ; en 1960, elle en possédait 917 dispersées un peu partout au Canada et 1 018 si on comptait les succursales situées ailleurs dans le monde, de Rio de Janeiro à Paris.

Muir chercha de nouvelles possibilités d’affaires pour les services destinés aux entreprises. Au fur et à mesure que l’économie se diversifiait et se régionalisait, il se rendit compte que la banque ne pouvait se limiter à son portefeuille traditionnel composé de clients importants venant en grande partie du centre du Canada – dont faisaient partie des entreprises comme l’Alcan Aluminium Limitée, l’Imperial Oil Company Limited et la Mines Noranda Limitée – et devait exploiter les secteurs de croissance. Après avoir acheté l’un des premiers avions d’affaires du pays, il voyagea beaucoup au Canada et à l’étranger pour aller chercher de nouveaux clients. Dans l’Ouest, il créa des liens entre la banque et de nouvelles sociétés d’énergie, telles que la Husky Oil Limited et la Westcoast Transmission Company Limited. À New York, il attira des clients aussi divers que la General Motors Acceptance Corporation et le magnat grec du commerce maritime Aristote Onassis. Plus près de chez lui, il fit affaire avec l’Argus Corporation Limited d’Edward Plunkett Taylor*, ainsi qu’avec les empires médiatiques grandissants de Roy Herbert Thomson* (qui devint lord Thomson en 1963) et de Jack Kent Cooke*. Pour renforcer les liens avec ces entreprises, Muir mit beaucoup d’efforts à maintenir des rapports étroits avec des figures importantes : des hommes politiques, dont le premier ministre du Canada Louis-Stephen St-Laurent*, le ministre du cabinet Clarence Decatur Howe et le premier ministre Duplessis, des responsables de la banque centrale, comme Towers, de même que des brillants avocats d’affaires, dont Lazarus Phillips* de Montréal.

En 1949, année où Muir était devenu président, la Banque royale du Canada possédait un actif total de 2,3 milliards de dollars ; en 1960, il avait atteint 4,3 milliards. Au cours de la même période, les profits annuels passèrent de 10,9 millions à 19,5 millions de dollars, et les dividendes de la banque firent plus que doubler. Sous la pression de l’expansionnisme dynamique de Muir, le nombre d’employés de la banque passa de 10 983 en 1949 à 16 662 en 1960. Malgré tous ces éléments nouveaux, Muir dirigea avec autorité. Il y avait un certain centralisme dogmatique dans sa façon d’exercer ses fonctions. Il déléguait mal et, d’après de nombreuses personnes, menait l’entreprise autant par la peur que par sa conception de l’avenir. Dans une décennie où les banques canadiennes commençaient à s’étendre dans de nouveaux domaines de services qui étaient plus en accord avec la philosophie de consommation de la période d’après-guerre, y compris les prêts hypothécaires résidentiels et les prêts à court terme, il s’accrocha à des aspects de la culture bancaire de la vieille école. Il était convaincu que les banquiers apprenaient leur métier en milieu de travail et avait de l’aversion pour l’éducation abstraite. Il refusait d’engager des diplômés universitaires, car il pensait que les bons banquiers se trouvaient parmi les diplômés du secondaire à l’esprit vif. Les ordinateurs commençaient à devenir importants, mais il se méfiait de ce qui diminuait l’autonomie des banquiers, censés être maîtres de tout ce qu’ils surveillaient. Il se conformait également à l’idée bien arrêtée selon laquelle l’activité bancaire était un métier d’homme, malgré le fait que, dans les années 1950, il y eut un afflux de travailleuses dans le secteur des services bancaires aux particuliers. En 1960, la majorité du personnel de la banque se composait de femmes, mais celles-ci étaient pour la plupart des employées à temps partiel ; elles ne faisaient pas partie du groupe de la direction, parce que, selon les attitudes de l’époque, on les croyait peu capables de satisfaire aux exigences de la banque dans un emploi à temps plein. Dans l’ensemble du système, on continuait de les appeler des « filles » et de les considérer comme telles.

L’attitude conservatrice de Muir était combinée à un amour-propre démesuré. Il ne manquait aucune occasion de se présenter comme l’humble garçon des Lowlands qui avait réussi dans le Nouveau Monde. « Je pense que l’une des plus importantes conditions requises pour connaître le succès, dit-il à la Canadian Broadcasting Corporation en 1956, est de se former une idée très précise de ce que l’on veut être, et de le faire à un très jeune âge. » Il faisait remarquer sa prééminence chaque fois qu’il le pouvait. En 1952, avant que la banque ne dévoile son portrait dans la salle du conseil d’administration de Montréal, il avait discrètement chargé l’électricien du siège social de réduire la puissance des lampes qui éclairaient les portraits de ses prédécesseurs. Il se déplaçait de façon princière : il se rendait un peu partout au pays à bord d’un avion à turbopropulseurs de modèle Vickers Viscount et avait des Rolls-Royce à New York et à Londres.

Malgré son égoïsme et ses méthodes traditionnelles, Muir savait reconnaître les nouvelles possibilités et prendre des décisions stratégiques spectaculaires. En 1956, au beau milieu de la guerre froide, il étonna les Canadiens en visitant l’Union soviétique. Son voyage contribua modestement à la promotion d’un rapprochement avec les Soviétiques, mais, aspect plus important, il permit à la Banque royale du Canada de soutenir la vente de blé canadien dans ce pays. En 1958, il se rendit en Chine et affirma au sujet du Parti communiste que la « vaste majorité du peuple chinois a[vait] un gouvernement qu’elle v[oulait], un gouvernement qui amélior[ait] son sort, […] un gouvernement qui n’admet[tait] aucune possibilité d’être supplanté ». Peu de temps après, la Banque royale du Canada ouvrit un bureau de représentation à Hong-Kong. Au Canada, Muir sentait la nécessité pour la banque de présenter un visage plus moderne. Pour concevoir le complexe Place Ville Marie, dont la construction dans le centre-ville de Montréal fut annoncée en mai 1958, il s’associa à Jean Drapeau*, maire de Montréal, à Donald Gordon*, président de la Canadian National Railway Company, à William Zeckendorf, promoteur immobilier new-yorkais, et à Ieoh Ming Pei, architecte américain. Cet immeuble – le premier gratte-ciel d’entreprise en verre et en acier du Canada – marquerait, à Montréal, la fin de la prédominance économique des anglophones de la rue Saint-Jacques et donnerait à la Banque royale du Canada un nouveau siège social emblématique dominant la ligne d’horizon.

À la fin des années 1950, Muir était au sommet de sa renommée. Il reçut des diplômes honorifiques du Bishop’s College en 1955, de la Dalhousie University en 1956 et de l’université de Montréal en 1957. Il siégea au conseil d’administration de nombreuses sociétés, notamment ceux de la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique et de la Thomson Newspapers Limited. Dans son pays natal, on l’honorait pour ses réussites. En 1952, il devint citoyen d’honneur du Royal Burgh of Peebles et, en 1959, il fut nommé directeur du château Neidpath, situé à proximité et célébré par l’auteur sir Walter Scott. Thomson l’invita à siéger au conseil d’administration du Scotsman, publié à Édimbourg. Même s’il était parcimonieux de nature, Muir prêta sa réputation et l’argent de la banque à nombre de nobles causes, dont celles du Montreal General Hospital et de l’hôpital Royal Victoria. Le Conseil des arts du Canada, qui venait tout juste d’être formé, lui demanda de diriger son comité des placements en 1957. N’oubliant pas ses origines étrangères, il défendait l’importance de « l’unité dans la diversité » au sein du Canada et le besoin de « réduire au minimum les attitudes et les mentalités de repli sur soi » qui créaient des obstacles au progrès national. Il semblait se rendre compte que le visage démographique du Canada changeait considérablement, mais fit lui-même peu d’efforts pour s’adapter : il resta unilingue et continua d’afficher son image d’Écossais. En fait, la Banque royale du Canada commencerait à engager du personnel venant de différents groupes ethniques et à se présenter comme un établissement culturellement diversifié dans les années 1970.

James Muir travaillait comme s’il était éternel. Il ne se souciait guère de la succession au sein de la direction. « L’idée d’une tranquillité pantouflarde, d’échapper aux responsabilités avec leurs problèmes, leurs exigences et leurs tracas, écrivit la Gazette, ne comportait aucun plaisir pour lui. » Pourtant, le 10 avril 1960, la fin vint rapidement. Au volant de sa Rolls-Royce, qu’il conduisait sur les collines dominant Peebles, il mourut d’un infarctus du myocarde. À ses funérailles, qui eurent lieu à Montréal, son panégyriste, le révérend Rudolph John Berlis, dit, en paraphrasant la célèbre remarque de sir James Matthew Barrie, que « les maisons pauvres, mais fières » de l’Écosse étaient sa plus « grande » université, et fit observer qu’à l’« université du foyer écossais », Muir avait « appris les vertus de l’économie, de l’assiduité et de l’indépendance ; il y [avait] appri[s] que la parole d’un homme [était] sa caution ; il y [avait] appri[s] la franchise de langage et l’intégrité personnelle ». Muir repose au cimetière du Mont-Royal, à Montréal.



Duncan McDowall

Les Arch. de la Banque royale du Canada (Montréal) conservent des documents sur la carrière de James Muir et sur les opérations de la banque pendant ses années à la direction. Parmi ces documents, d’accès limité, se trouvent des registres de procès-verbaux du conseil d’administration, de la correspondance, des discours, des rapports sur les politiques et les opérations de la banque, des photographies et du matériel biographique (tel que des chroniques de ses voyages en Union soviétique et en Chine). Dans le Royal Bank Magazine (Montréal) figurent de nombreux articles sur Muir et sur le milieu dans lequel il a évolué, dont : James Muir, « The travail of the trans-Andean trail », octobre 1926, et « James Muir, 1891–1960 », mars–avril 1960 : 9. L’Assoc. des banquiers canadiens (Toronto) a dans ses archives des dossiers sur les activités auxquelles Muir a participé (comme le dossier 87-501-27 sur la campagne pour riposter aux attaques du Crédit social contre le système bancaire fédéral dans les années 1930). La revue officielle de l’association a publié beaucoup d’articles au sujet des politiques des banques canadiennes et des défis que l’industrie a dû affronter pendant la carrière de Muir, notamment A. W. Rogers, « The Bank Act revision proceedings – 1954 », Canadian Banker (Toronto), 62 (1955), no 1 : 25–53 et, dans le même numéro, pp.54–64, W. E. McLaughlin, « Mortgage lending by Canadian banks : its background and introduction ». S’y trouvent aussi des articles sur Muir, dont celui de Miriam Chapin : « James Muir », 68 (1961), no 2 : 38–48. Il existe un grand nombre de livres sur le contexte général de l’évolution de l’activité bancaire écossaise et canadienne ; nous recommandons les suivants : S. G. Checkland, Scottish banking : a history, 1695–1973 (Glasgow, 1975) et E. P. Neufeld, The financial system of Canada : its growth and development (Toronto, 1972). Dans notre ouvrage Banque royale : au cœur de l’action, Gilles Gamas, trad. ([Montréal], 1993), les lecteurs trouveront l’histoire de la banque et l’analyse du rôle qu’a tenu Muir dans son évolution.

General Reg. Office for Scotland (Édimbourg), Reg. of births, Stobo, 23 nov. 1891.— Instit. généal. Drouin, Fonds Drouin, Anglican, Saint Stephen (Montréal), 27 sept. 1919.— Gazette (Montréal), 11, 15 avril 1960.

Bibliographie générale

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Duncan McDowall, « MUIR, JAMES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 18, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/muir_james_18F.html.

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Auteur de l'article:   Duncan McDowall
Titre de l'article:   MUIR, JAMES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 18
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   2013
Année de la révision:   2013
Date de consultation:   21 août 2014