DCB/DBC Mobile beta
+

LUNDRIGAN (Landergan, Landrigan, Lanergan), JAMES, pêcheur, né vers 1790 à Terre-Neuve, probablement à Cupids ; il épousa Sarah Morgan, et ils eurent au moins neuf enfants ; circa 1818–1830.

James Lundrigan est l’un des deux personnages centraux d’un célèbre épisode de l’histoire terre-neuvienne ; l’autre était Philip Butler, de Harbour Main. Né à Terre-Neuve, Lundrigan avait un lien de parenté avec Edward Lanergan qui, en 1789, « déboisa et défricha » une grande grave du côté sud de Cupids, dans la baie Conception. En 1818, marié et père de jeunes enfants, Lundrigan contracta une dette de plus de £13 envers la Graham McNicoll and Company, société d’approvisionnement bien installée dans la baie Conception. En mai 1819, la compagnie le poursuivit pour dette devant le tribunal de surrogate de Harbour Grace, lequel se prononça en faveur des marchands et imputa les frais judiciaires à l’accusé. Les tribunaux de surrogate étaient des cours civiles légalement constituées et itinérantes qui procédaient généralement par déclaration sommaire de culpabilité et qui, à l’époque, étaient présidées par des notables de l’endroit, ordinairement des ministres de l’Église d’Angleterre. Dans ce cas, il s’agissait du révérend Frederick Hamilton Carrington. Le jugement fut prononcé par défaut, car Lundrigan ne s’était pas présenté. Un constable se rendit ensuite à Cupids pour saisir la grave de Lundrigan, ainsi qu’« un bateau et une embarcation ». Ce faisant, il exécutait en fait deux saisies, l’une contre Lundrigan lui-même et l’autre à titre de sûreté contre James Hollahan, aussi de Cupids, qui était apparemment son associé. Le total de la dette dépassait £28. Les biens de Lundrigan furent vendus à Donald Graham, commis au service de la compagnie créancière. Après la vente, un constable tenta de prendre possession de la maison de Lundrigan, mais le pêcheur était absent et sa femme menaça l’intrus de lui « faire sauter la cervelle ». La saisie de la propriété fut donc remise à une date ultérieure.

Un an plus tard, le 5 juillet 1820, un tribunal de surrogate siégeant à Port de Grave (ou à Bareneed) cita Lundrigan à comparaître, ce qu’il refusa de faire. Le constable William Keating rapporta plus tard : « [Lundrigan] m’a dit qu’il n’avait pas de souliers à se mettre dans les pieds, qu’il était presque nu et qu’il avait honte de se présenter devant les messieurs des tribunaux. Il était en train de tirer une seine à capelans avec deux hommes et disait qu’il prenait un peu de poisson pour sa femme et ses enfants, qui n’avaient rien d’autre à manger. » Un autre constable, Michael Kelly, déclara qu’il avait prévenu Lundrigan qu’il reviendrait l’arrêter avec un groupe de fusiliers marins. Le pêcheur aurait alors répondu qu’il leur souhaitait « bien du plaisir en le faisant ». Son refus fut rapporté au tribunal, qui lança contre lui un mandat d’arrêt spécial. Il fut appréhendé tard le soir du 5 juillet et conduit à bord du Grasshopper, que commandait l’un des deux juges du tribunal de surrogate, le commander David Buchan*, depuis longtemps en service à Terre-Neuve.

Le lendemain matin, Lundrigan fut emmené à terre, à Port de Grave, où il allait comparaître devant Buchan et un surrogate récemment nommé, le révérend John Leigh, prêtre anglican de Harbour Grace. Lundrigan semblait « très abattu ». Le mandat l’accusait d’avoir « à plusieurs reprises outragé le tribunal, d’avoir résisté à des constables dans l’exercice de leurs fonctions et surtout d’avoir refusé et négligé de se présenter » en cour la veille. Une déclaration sommaire de culpabilité fut prononcée après le témoignage de Kelly, puis Leigh, avec l’accord de Buchan, condamna Lundrigan à recevoir 36 coups de fouet sur le dos. La cour ordonna ensuite à Kelly de prendre possession de la maison de Lundrigan « le jour même », en emmenant avec lui « toute l’aide qu’il jugera[it] nécessaire ». Dans les faits, cette ordonnance signifiait l’éviction immédiate de la femme de Lundrigan et de leurs quatre jeunes enfants.

Le tribunal demanda au chirurgien Richard Shea d’assister à l’exécution de la peine, car Lundrigan « disait être atteint du haut mal » (appelé ailleurs « convulsions », probablement l’épilepsie). On emmena le coupable dehors et on lui lia poignets et jambes à l’étançon d’une claie. Le second maître d’équipage du Grasshopper le frappa 14 fois avec un martinet à neuf cordes puis, comme il s’était évanoui, Shea « demanda qu’on mette fin au châtiment ». La victime fut détachée et ramenée dans la maison où avait siégé le tribunal ; selon Shea, Lundrigan « semblait en proie à de graves convulsions ». D’après les documents du tribunal, il y eut remise du reste de la peine après que Lundrigan eut « promis de quitter sa maison sans faire plus de difficultés ».

Le lendemain, le même tribunal siégea à Harbour Main et condamna le pêcheur irlandais Philip Butler à 36 coups de fouet pour outrage. Il en reçut 12. Quand sa femme persista dans son refus de quitter sa maison, qu’elle disait lui appartenir, on enfonça la porte et la jeta dehors avec ses enfants.

Le traitement infligé à Lundrigan et à Butler souleva une vague d’indignation à Terre-Neuve et ranima le mouvement réformiste qui, bien qu’assez influent dans l’île depuis une dizaine d’années, s’en était surtout tenu jusque-là à des débats théoriques. William Carson* avait invectivé contre les surrogates et réclamé avec force une chambre d’Assemblée, mais le vieux régime paternaliste hérité du xviiie siècle avait continué de survivre tant bien que mal. Le châtiment de Butler et de Lundrigan donna de l’élan à la cause de Carson. Les autorités avaient manifesté leur tyrannie envers de pauvres pêcheurs sans défense qui tentaient de subsister en dehors des petits villages de pêche ; Carson avait donc un exemple à présenter à la population pour la convaincre de la nécessité d’une réforme judiciaire et constitutionnelle. Le fait qu’un des pêcheurs était terre-neuvien de naissance et que les deux étaient catholiques ajoutait à la valeur symbolique de l’événement, De même, la cupidité des marchands, que Patrick Morris* surtout, nouveau venu en politique, ne tarda pas à monter en épingle, joua un certain rôle dans l’affaire. La question du droit de propriété, délicate dans la colonie, semblait aussi entrer en ligne de compte. En somme, comme le faisait remarquer l’avocat William Dawe, « l’occasion était trop belle pour qu’on la laisse passer », et les réformistes s’employèrent tout de suite à en tirer avantage.

Les 8 et 9 novembre 1820, avec l’appui du parti réformiste, Butler et Lundrigan firent un geste extraordinaire : ils intentèrent devant la Cour suprême de Terre-Neuve, contre Buchan et Leigh, des actions en dommages-intérêts pour voies de fait et détention arbitraire. Butler réclamait des dommages de £500, et Lundrigan de £l 500. Le juge en chef, sir Francis Forbes*, déclara que les causes reposaient sur un point de droit : les tribunaux de surrogate étaient-ils ou non habilités à punir l’outrage ? Il conclut qu’ils l’étaient, selon lui, et dans chaque cas le jury se prononça en faveur des accusés, non sans exprimer son « horreur » devant le « châtiment impitoyable et cruel » de Lundrigan. Forbes aussi blâma sévèrement Leigh et Buchan d’avoir eu recours à « des méthodes qui avec le temps étaient devenues désuètes en Angleterre et qui, sous quelque angle [que l’on considère] ledit cas, étaient particulièrement dures et inappropriées ». À l’issue de son procès, Lundrigan notifia qu’il en appellerait de la décision de Forbes au Conseil privé.

Ces événements étaient déjà sensationnels pour le petit port de pêche et de commerce de St John’s, mais l’incident n’était pas clos. Peu après que les deux pêcheurs eurent perdu leur procès, une assemblée publique adopta des résolutions où elle exprimait « l’horreur et la détestation » que lui inspirait la peine du fouet infligée à Butler et à Lundrigan. De plus, elle se disait déterminée à prendre des moyens légaux et constitutionnels « pour faire abroger la loi qui sanctionn[ait] apparemment de tels procédés dans les tribunaux de surrogate ». Le comité formé pour donner suite à ces résolutions regroupait Carson, Morris, Lewis Kelly Ryan, qui était rédacteur en chef du Newfoundland Sentinel, et huit autres personnes. Peu après, le comité prépara une pétition et en rédigea minutieusement le libellé ; à l’incident Butler-Lundrigan s’ajoutaient aussi d’autres griefs, notamment l’absence d’une chambre d’Assemblée. Le gouverneur, sir Charles Hamilton*, répondit dans une dépêche : « il ne me semble pas qu’aucun des principaux marchands, même ici, n’ait donné sa sanction à la pétition ». Même si cette remarque était injuste, il s’avérait que la plupart des pétitionnaires étaient catholiques et irlandais (cela annonçait d’ailleurs qui allait porter le flambeau de la réforme dans les décennies suivantes). En dépit des propos de Hamilton, on est frappé en parcourant les noms des signataires par l’importance de ceux qui professaient alors des opinions libérales. Quoi qu’il en soit, bien moins d’un an après le drame de Port de Grave, la pétition parvint au roi, à la chambre des Lords, à la chambre des Communes et au secrétaire d’État aux Colonies, le comte Bathurst, qui annonça pour bientôt à Hamilton des « modifications aux lois existantes » concernant Terre-Neuve. Bathurst demanda aussi au gouverneur de prévenir les surrogates « contre l’imposition d’un châtiment corporel dans les cas de semblable nature qui pourraient être portés à leur attention ». De fait, l’indignation soulevée par le traitement dont les deux pêcheurs avaient été victimes déclencha des remous qui conduisirent en 1824 à l’adoption de nouvelles lois pour Terre-Neuve. Entre autres réformes, les tribunaux de surrogate firent place à des tribunaux itinérants présidés par des juges qualifiés. Néanmoins, Carson et ses partisans durent argumenter et envoyer des pétitions pendant huit autres années avant d’obtenir une chambre d’Assemblée.

Le sort de James Lundrigan après 1820 demeure obscur. Quand les réformistes comprirent que la voie politique serait plus sûre que la voie judiciaire, ils renoncèrent à en appeler de la décision de la Cour suprême auprès du Conseil privé. Contrairement à Butler, il semble que Lundrigan ne demanda pas réparation au gouverneur. Selon William Keating, c’était « un homme tranquille et simple qui s’en serait mieux tiré dans la vie s’il avait montré un peu plus de caractère ». Ce jugement pourrait bien être valable. Pris de remords, Leigh racheta la propriété de Cupids pour Lundrigan en alléguant qu’il avait ordonné son châtiment « dans des circonstances malheureuses, par suite d’un grave malentendu ». Un jour de 1830, neuf des enfants de Lundrigan furent baptisés ensemble par un prêtre catholique à Harbour Grace. Cette cérémonie inhabituelle laisse croire que la famille était pressée par une urgence, la maladie de Lundrigan par exemple. Selon la tradition terre-neuvienne, il ne se remit jamais d’avoir été fouetté et mourut assez jeune. Sa femme, par ailleurs, vécut jusqu’à un âge avancé.

Patrick O’Flaherty

Le récit le plus complet de l’incident qui impliqua Philip Butler et James Lundrigan est la brochure intitulée A report of certain proceedings of the inhabitants of the town of St. John, in the Island of Newfoundland ; with the view to obtain a reform of the laws, more particularly in the mode of their administration ; and an independent legislature (St John’s, 1821). Les documents de cour relatifs à cette affaire se trouvent dans les archives du tribunal du Surrogate (GN 5/1/B/1, Harbour Grace, 1818–1820) et de la Cour suprême (GN5/2/A/1, 1820–1821), conservées aux PANL, et au PRO, CO 194/64 : 3–19 (voir aussi 45–46 et 51–60). On peut connaître le contexte juridique qui prévalait lorsque Francis Forbes entendit la cause les 8 et 9 nov. 1820 en consultant les PANL, GN 2/1/A, vol. 28–31 (plus particulièrement 31 : 350–356). On trouve des informations sur Lundrigan et Cupids en 1817 dans Nfld. Public Library Services, Provincial Reference and Resource Library (St John’s), David Buchan, ledger listing inhabitants of Brigus, Cupids, etc., 1817.

Des renseignements sur la famille Lundrigan se trouvent à la Cathedral of the Immaculate Conception (Harbour Grace), Reg. of baptisms, 21 oct. 1830 (mfm aux PANL) ; on trouvera aussi aux PANL, Vital statistics, vol. 34, 36A, des références à ses enfants. Sa grave est décrite dans PANL, GN 1/13/4, plantation book, Conception Bay, vers 1805.

Les journaux de l’époque contiennent aussi quelques renseignements ; on consultera le Newfoundland Mercantile Journal, 23 nov. 1820 et 5 juill. 1821. Une copie d’un article malicieusement ironique adressé à John Leigh et publié dans le Newfoundland Sentinel (St John’s), 28 nov. 1821, est conservé dans le dossier Leigh aux APC, MG 17, B1, C/CAN, Ia/19, folder 239, no 344 (mfm) ; ce dossier nous renseigne sur le caractère de Leigh et nous aide à comprendre la réponse qu’il fit à Butler et à Lundrigan.

Newton Morgan et Edward-Vincent Chafe nous ont fourni des renseignements pour rédiger cette biographie de Lundrigan.  [p. o’f.]

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Patrick O’Flaherty, « LUNDRIGAN, JAMES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 18 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/lundrigan_james_6F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/lundrigan_james_6F.html
Auteur de l'article:   Patrick O’Flaherty
Titre de l'article:   LUNDRIGAN, JAMES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   18 décembre 2014