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FORSYTH (Forsythe), ESTHER (Arscott ; Barnes), tenancière d’une maison de prostitution, née vers 1842 en Angleterre ou dans la province du Canada ; vers 1879, elle épousa William Arscott, puis vers 1890, Robert T. Barnes ; décédée le 2 juillet 1902 à London, Ontario.

Reconnue coupable, en 1874 et en 1877, de diriger une maison mal famée, Esther Arscott fit de nouveau les manchettes lorsqu’on l’accusa, le 24 septembre 1884, de « tenir un établissement public de débauche » au 233 de la rue Rectory, dans London East, faubourg ouvrier et industriel de London. Illettrée, la veuve de William Arscott, tanneur et voyageur de commerce de London, était réputée avoir « argent et appuis », et la prospérité de sa maison était largement connue. Choqués par ses activités, bon nombre de propriétaires du voisinage réclamaient son emprisonnement à grands cris.

Comme l’affaire survenait en pleine campagne de moralité dans la région de London, le procureur de la couronne du comté de Middlesex, Charles Hutchinson, voulut en profiter pour faire un exemple d’Esther Arscott. Quant au magistrat de police qui entendit la cause, Charles Lilley, il était aussi le maire de London East. Or, il entretenait à ce titre de délicats pourparlers avec la municipalité de London en vue de l’annexion de son village, et était soucieux d’en améliorer la réputation. Il déclara Esther Arscott coupable et lui imposa la peine maximale : six mois de travaux forcés.

Il faut replacer ce jugement dans le contexte des changements sociaux que connaissait alors le Canada. Dans les années 1880, les champions des « bonnes mœurs » commençaient à exiger que l’on enraie la prostitution. Attentifs à leurs revendications, les législateurs fédéraux adoptèrent à cette époque une série de mesures à l’effet d’élargir la portée des interdictions relatives au crime de prostitution. À London, le nombre de poursuites culmina du milieu des années 1870 à la fin des années 1880.

Esther Arscott était cependant une femme résolue et bien préparée à contester sa condamnation. Elle retint les services de l’avocat Edmund Meredith, ancien maire de London, et de son frère, Richard Martin Meredith*, éminent avocat d’equity. La première fois qu’ils tentèrent de porter la cause en appel, ils furent déboutés, mais après avoir découvert des irrégularités dans le mandat en vertu duquel leur cliente était détenue, ils obtinrent sa libération le 4 février 1885.

Le lendemain matin, Esther Arscott, triomphante, « emballa ses affaires » et « sortit de la prison ». Mais elle n’était pas au bout de ses peines. Dès l’instant où elle mit le pied dans la salle d’audience, Lilley et Hutchinson lancèrent un autre mandat contre elle. Le London Free Press écrivit : « La tournure des événements l’a ébahie, et elle a dit à l’officier de justice que c’était un coup monté mais que bientôt elle trouverait un moyen de régler la question. » À la tombée de la nuit, elle était à nouveau en liberté sous caution.

Alors commença une bataille juridique qui devait durer plus de deux ans. Décidés à la garder en prison, Lilley et Hutchinson réussirent à l’arrêter une autre fois le 25 mars 1885, mais au bout de huit jours, ses avocats obtinrent encore pour elle une remise en liberté sous caution. En tout, Lilley et Hutchinson lui signifièrent quatre mandats, découlant tous de l’accusation de 1884.

De son côté, Esther Arscott améliora sa défense. Elle engagea deux célèbres avocats de Toronto, Britton Bath Osler et D’Alton McCarthy*, et continua d’affirmer qu’elle était détenue illégalement. Ses avocats invoquèrent d’ingénieux arguments de procédure devant la Cour des plaids communs : en vertu de l’Acte relatif aux vagabonds, déclarèrent-ils, les tenancières de maison de tolérance ne pouvaient être mises en accusation que si elles n’avaient pas « rendu compte de façon satisfaisante de leurs faits et gestes ». Comme on n’avait jamais sommé Esther Arscott de le faire, sa détention était illégale. Intrigué par l’argument, le juge John Edward Rose conclut le 29 mai qu’elle devait être libérée.

Transportée par sa victoire, Esther Arscott demanda à ses avocats de réclamer à Lilley et à Hutchinson 1 000 $ chacun en dommages-intérêts pour détention arbitraire. Le juge en chef de la Cour des plaids communs, Matthew Crooks Cameron*, entendit sa cause à London aux assises d’automne. Après avoir pris connaissance des étapes de cette affaire où la poursuite avait montré, à l’endroit de l’accusée, un acharnement égal à celui d’un chat contre une souris, il conclut que l’emprisonnement d’Esther Arscott était injustifié et condamna Lilley et Hutchinson à payer 2 430 $ plus les frais. De là, l’affaire passa devant la Cour du banc de la reine, puis, en mai 1887, devant la Cour d’appel. Le juge Adam Wilson*, de la Cour du Banc de la reine, et le juge d’appel, Christopher Salmon Patterson, estimant de toute évidence que les choses étaient allées vraiment trop loin, révoquèrent le jugement de Rose et annulèrent les dommages-intérêts.

Toutefois, Esther Arscott avait prévu semblable dénouement. Sentant qu’elle avait obtenu tout ce qu’elle pouvait par les voies juridiques, elle avait quitté le pays avant que la Cour d’appel ne rende son jugement. Mais elle ne se considérait pas comme battue pour autant. Au cours des années 1890, elle retourna à London, où elle vécut dans une aisance et une respectabilité relatives avec son deuxième mari, Robert T. Barnes, éleveur et vendeur de chevaux.

Esther Forsyth Arscott Barnes mourut en 1902 en laissant une succession considérable à divers parents. Elle léguait à Robert Barnes des chevaux, des voitures, plus de 3 000 $ en espèces et en hypothèques, ainsi que deux maisons de brique situées rues Rectory et York. Sa fille adoptive, Mary Howell, reçut une maison de brique rue Van. À sa sœur Jane Pashby, qui habitait dans l’Iowa, elle léguait de l’argent et des vêtements ainsi que son service à dîner et à thé. Sa petite-nièce, Esther Broadbent, qui lui avait, croiton, servi de prête-nom, toucha 500 $, et son frère, Frederick Forsythe, ouvrier à London, 200 $. Cette femme pleine de ressource qui avait mené des batailles juridiques sans précédent en faveur des droits des prostituées fut inhumée aux côtés de son premier mari, dans le coquet Woodland Cemetery, sous une pierre tombale tout à fait convenable.

Constance Backhouse

AO, RG 22, Ser. 321, n° 7343 ; RG 80-8, n° 1902-05-016328.— Univ. of Western Ontario Library, Regional Coll. (London, Ontario), Charles Hutchinson papers, 1885–1886, petition of William Trace et al. ; London, police magistrate, minute-book, 1877–1879, B-16, 22 sept. 1877 ; Middlesex County, gaol reg., 1872–1875, 1883–1888.— London Advertiser, 29 sept., 23, 30 oct. 1884.— London Free Press, 27 déc. 1883, 24–29 sept. 1884, 6, 9 févr. 1885, 3 juill. 1902.— Annuaire, London, 1876–1901.— Arscott v. Lilley, Ontario Appeal Reports (Toronto), 14 (1887) : 283–296 et 297s. (deux jugements).— Arscott v. Lilley and Hutchinson et Arscott v. Lilley et al., Ontario Reports (Toronto), 11 (1886) : 153–186 et 285–293 respectivement.— C. B. Back house, « Nineteenth-century Canadian prostitution law reflection of a discriminatory society », HS, 18 (1985) 387–423 ; Petticoats and prejudice : women and law in nineteenth-century Canada ([Toronto], 1991), 244–259. J. P. S. McLaren, « Chasing the social evil : moral fervour and the evolution of Canada’s prostitution laws, 1867–1917 », Rev. canadienne de droit et société (Calgary), 1 (1986) : 125–165.— Regina v. Arscott, Ontario Reports, 9 (1885) : 541–547.— Carolyn Strange, « A profile of prostitutes, their clients and brothel-keepers in Middlesex County, Ontario, 1875–1885 » (texte dactylographié, 1981 ; nous en avons un exemplaire  [c. b.]).— [D. A. (P.) Watt], Moral legislation : a statement prepared for the information of the Senate (Montréal, 1890).

Bibliographie générale

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Constance Backhouse, « FORSYTH, ESTHER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/forsyth_esther_13F.html.

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Auteur de l'article:   Constance Backhouse
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   19 décembre 2014