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BUTLER, MARTIN, soi-disant « poète, imprimeur, colporteur, patriote, ouvrier, rédacteur en chef », né le 1er septembre 1857 à Norton, Nouveau-Brunswick, fils de Sarah White et de Benjamin Burlock Betts Butler ; le 5 juin 1895, il épousa à Fredericton Margaret McLean ; décédé dans cette ville le 24 août 1915.

Martin Butler passa son enfance au bord de la rivière Salmon, dans le comté de Kent, au Nouveau-Brunswick, où son père avait obtenu une terre en 1859. Se remémorer ses années dans « cette agréable clairière » lui inspirerait des sentiments ambivalents ; dans un texte, il se dirait « né dans un taudis, bercé dans la pénurie, privé de toutes les joies et de tous les jeux de l’enfance ». Son père, ouvrier rural d’origine loyaliste et irlandaise, gagnait péniblement sa vie en coupant du bois et en travaillant dans des fermes. Selon Butler, c’était « un père sévère et fermé à tout raisonnement ». À l’âge de 11 ans, Butler trouva un emploi d’aide chez un marchand à Kingsclear. Dans cette localité, il apprit aussi à composer des caractères d’imprimerie, mais la plus grande partie de sa jeunesse se consuma en « travaux écrasants, mal payés et désagréables ». Sa mère, fille d’un cordonnier du nord de l’Angleterre qui était arrivé au Nouveau-Brunswick vers 1819, avait une solide culture religieuse. Elle fut pour lui une institutrice assidue et, dans une certaine mesure, un réconfort. Martin était le benjamin de ses 11 enfants, dont 5 seulement dépassèrent la petite enfance. En 1871, la famille s’installa dans le Maine, où Butler travailla dans les camps de bûcherons, puis entra à la tannerie de la F. Shaw Brothers à Grand Lake Stream. Son bras droit fut mutilé en 1876 par le broyeur d’écorce et dut être amputé. Butler en appela au siège social de l’entreprise à Boston, mais ne reçut aucune indemnité pour cet atroce accident de travail. Afin d’assurer sa subsistance, il se mit plus tard à faire du colportage dans les campagnes de la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick.

Butler n’avait guère fréquenté l’école, mais dans sa jeunesse, il avait consacré une bonne part de son salaire à l’achat de livres ou de périodiques et mémorisé beaucoup de poèmes de Longfellow. Il envoya des lettres et de la poésie à des journaux locaux dès 1873. Ses écrits font état de la désolation qui régnait dans le milieu industriel des régions rurales, où la forêt toisait, du haut de sa « grandeur mystique », « les cœurs brisés et flétris de la plus grande partie de l’humanité ». En 1889, Butler publia à Fredericton, où il s’était établi la même année, son premier recueil de poèmes, Maple leaves and hemlock branches [...], où il dépeignait des gens et des scènes des environs de la frontière du Nouveau-Brunswick et du Maine. Ce recueil contient notamment The peddler’s story ; or how I lost my arm, à la fois triste poème autobiographique et « tentative de décrire la gentillesse et l’hospitalité [qu’il avait] connues, au cours de [ses] voyages, chez le ménage rural moyen ». Dans A Canadian’s song, Butler proclamait ses « idées républicaines » :

Un jour les maîtres étrangers
                        Qui ont les meilleurs fruits
                        Sans jamais avoir à trimer
                        Qui profitent d’autrui
                        Et pèsent au cou de la Liberté
                        Aussi lourd que des pierres
                        Feront leurs malles et s’en iront
                        Loin au delà des mers.

Butler reprit des thèmes semblables dans un deuxième recueil, Patriotic and personal poems, paru à Fredericton probablement en 1898.

Toutefois, la plus grande réussite de Butler consista à publier durant 25 ans un mensuel indépendant. Fondé à Fredericton en 1890, le Butler’s Journal se déclara, dans un premier temps, « voué à l’indépendance nationale, à la littérature, aux actualités et aux échos mondains », puis, par la suite, à la « littérature locale et [à la] réforme sociale ». Sa clientèle se recrutait « presque exclusivement parmi les honnêtes et généreux ouvriers et fermiers » de Fredericton et de la campagne environnante. Dès 1894, Butler affirmait avoir plus de 900 abonnés. Il rédigeait une bonne partie des articles, composait lui-même le journal, imprimait des travaux de ville, vendait des publications de l’extérieur de Fredericton et parcourait la campagne pour recueillir des histoires, des annonces et des abonnements. En plus, dans les périodes difficiles, il travaillait dans les usines dé la région et trouvait des emplois temporaires. Le sort du Butler’s Journal dépendait en partie de la conjoncture politique. Pendant la guerre des Boers, de 1899 à 1901, les idées anti-impérialistes de Butler n’étaient pas à la mode. Il réduisit donc à huit le nombre de pages du Journal et publia un supplément, le Canadian Democrat, où il exposait ses idées politiques plus radicales. Butler se convertit au socialisme et, après 1901, son journal consacra beaucoup de place au progrès de ce courant de pensée au pays et à l’étranger.

Butler exposa sa vision radicale de la démocratie tout au long des années 1890 en soutenant notamment la cause des pauvres, les droits des ouvriers, l’étatisation, l’électivité du Sénat, l’adoption d’un drapeau canadien et l’indépendance du Canada. Le jeune et brillant instituteur Henry Harvey Stuart*, fidèle collaborateur du Journal et futur propagateur influent des idées socialistes dans les Maritimes, l’encourageait dans la voie du socialisme. Comme Stuart, qui était méthodiste, Butler, catholique, considérait le socialisme comme un prolongement nécessaire de l’éthique chrétienne et de la démocratie politique, bien qu’il ait confié à Stuart : « Je suis d’abord un amant de la liberté, puis un catholique. » En 1898, Butler publia la Déclaration de principes du Parti socialiste ouvrier des États-Unis avec cette mention : « nous [l’]approuvons sans hésitation et sans réserve ». En juillet 1902, lui-même et Stuart fondèrent une section de la Ligue socialiste canadienne. En avril 1905, ils créèrent une section du nouveau Parti socialiste du Canada ; Butler en était le secrétaire aux archives. De temps à autre, il songeait à faire de la « propagande active » dans un « champ plus vaste », le Cap-Breton ou Saint-Jean par exemple. Mais, étant donné sa pauvreté, son handicap et ses charges familiales, il ne se sentait pas en position de se lancer dans une telle aventure.

Au moment de son installation à Fredericton, en 1889, Butler aspirait à une vie familiale calme et confortable. Sa mère le rejoignit et habita avec lui jusqu’à sa mort en 1895. Plus tard la même année, Butler épousa Margaret McLean, qui avait une fille de dix ans, Lilian. Un fils, Albert Martin, naquit le 26 mai 1897. Selon Butler, cet enfant était une heureuse compensation « pour la misère qui [lui] a[vait] été infligée ». Hélas, le garçon mourut en 1906, à l’âge de huit ans, après avoir longuement souffert de la typhoïde. Butler ne se consola jamais de cette perte.

Dans ses dernières années, Butler faisait toujours partie du paysage de Fredericton. Barbu, bien en chair, vêtu d’un long manteau, il parcourait les rues en tirant sa charrette à journaux. Les jeunes garçons de toute la ville pouvaient compter sur son amitié et sa protection. Il continuait de colporter des exemplaires de ses livres, dont on disait qu’ils étaient l’œuvre d’« un citoyen honnête, industrieux, modéré et respectueux de la loi » et d’un sujet digne de « sympathie et de considération, tant du point de vue humain que chrétien ». Peu après le début de la Première Guerre mondiale, dans un éditorial intitulé « The failure of Christianity », il proclama à nouveau sa foi dans le socialisme : « La seule organisation véritablement généreuse qui prêche et pratique à la fois la liberté, la justice, la fraternité, la grâce, la compassion et la paix est l’organisation socialiste. » Quelques mois plus tard, le Butler’s Journal cessa de paraître et Butler entra au Victoria Public Hospital « Son état fut jugé grave, rapporta par la suite un journal, et il refusa de subir une opération qui aurait pu prolonger ses jours. » La nouvelle de sa mort, survenue le 24 août 1915, suscita « partout des témoignages de regret ». Le plus senti parut dans le World de Chatham et venait probablement de son vieil ami Stuart : « Martin était un poète, sans avoir la culture nécessaire ; un philanthrope, sans argent à donner ; un réformateur politique et social qui rageait contre ce qu’il voyait autour de lui et n’avait pas le pouvoir de changer les choses [...] Pauvre Martin ! L’annonce de son décès indique qu’il avait cinquante-sept ans, mais il paraissait beaucoup plus âgé – usé, faible, abattu. »

Dans les années 1870 et 1880, au cœur d’une existence brisée par des drames personnels, Martin Butler acquit une renommée locale en prêtant sa voix aux classes laborieuses des campagnes de la frontière du Maine et du Nouveau-Brunswick. Il fait partie des chroniqueurs dont on a négligé l’importance et qui, par des commentaires et de la littérature d’agrément, ont contribué aux vigoureuses cultures locales de la fin du xixe siècle et du début du xxe. Établi comme éditeur à Fredericton en 1890, il maintint seul, durant 25 ans, une publication littéraire et politique indépendante. Le Butler’s Journal présentait des « morceaux de choix, faits maison » ainsi que des positions démocratiques, nationalistes et socialistes dont l’avant-gardisme contredit les clichés selon lesquels les Maritimes étaient un bastion du traditionalisme et de l’impérialisme. Penseur populiste et socialiste autant par conviction qu’en raison de son expérience personnelle, il éclaira ses lecteurs sur les questions sociales du temps et se fit connaître comme l’un des « prophètes du radicalisme » au Nouveau-Brunswick.

David Frank

La source principale de documentation sur la vie de Martin Butler se trouve dans Butler’s Journal (Fredericton), 1890–1915. Une partie des documents autobiographiques qui y figurent ont été réimprimés sous le titre « Early recollections », introd. de William Bauer, Journal of Canadian Fiction (Montréal), 2 (1973), no 3 : 180–190.

Univ. of N.B. Library, Arch. and Special Coll. Dept. (Fredericton), MG H25 (H. H. Stuart papers).— Daily Gleaner (Fredericton), 24 août 1915.— Daily Mail (Fredericton), 24, 26–27 août 1915 (la notice nécrologique publiée par ce journal est réimprimée dans le World, de Chatham).— G. H. Allaby, « New Brunswick prophets of radicalism : 1890–1914 » (mémoire de {{m.a}}., Univ. of N.B., Fredericton, 1972).— David Frank et Nolan Reilly, « The emergence of the socialist movement in the Maritimes, 1899–1916 », le Travailleur (Halifax), 4 (1979) : 85–113.

Bibliographie générale

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David Frank, « BUTLER, MARTIN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 21 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/butler_martin_14F.html.

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Auteur de l'article:   David Frank
Titre de l'article:   BUTLER, MARTIN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   21 septembre 2014